Où notre héros Marcel Sauvage entre en scène sans le savoir ni même s’en
douter.
Les touristes et les voyageurs admirent avec un enthousiasme que nous
partageons, et qui n’est que juste, les sites pittoresques de la belle
vallée du Graisivaudan et les splendeurs peut-être un peu théâtrales de
la Grande-Chartreuse et de son Désert. Mais le département de l’Isère
est riche en surprises et en merveilles naturelles de toute sorte, peu
appréciées par les rudes montagnards de ces contrées, depuis longtemps
blasés sur les paysages grandioses de leur pays.
A une assez courte distance de Grenoble, et blottie pour ainsi dire
entre la vallée du Graisivaudan et le massif de la Grande-Chartreuse, se
trouve la vallée d’Entremont, dominée et enserrée de tous les côtés par
de majestueuses montagnes boisées de la base au faîte, et dont les plus
imposantes sont: l’_Alpette_, le _Haut-du-Seuil_ et l’_Anse-du-Guiers_,
où le torrent du _Guiers-Vif_ prend sa source.
[Illustration: Le Guiers-Vif (Page 6).]
Rien ne saurait rendre le saisissement admiratif que l’on éprouve en
pénétrant dans cette vallée, au merveilleux spectacle qui se présente
subitement aux regards: jamais la puissante nature n’a prodigué avec
plus de profusion ses sublimes beautés. Qu’on en juge.
Un entassement de rochers abrupts, produit par quelque cataclysme
antédiluvien qui l’a fait subitement jaillir des entrailles de la terre,
s’élève en amphithéâtre à une hauteur prodigieuse, se creuse en
demi-cercle, et, coupé du haut en bas par une énorme fissure, se sépare
en deux parties s’avançant à droite et à gauche, comme le pourtour d’un
cirque romain. Au fond de ce sublime décor, d’une étrangeté et d’une
sauvagerie grandioses, indicibles, apparaissent blanchissantes d’écume
quatre cascades superposées, se précipitant perpendiculairement avec une
furie échevelée et un fracas effrayant d’une hauteur de plus de trois
cents mètres.
Cette masse énorme d’eau est le _Guiers-Vif_, qui s’échappe en mugissant
des profondes et mystérieuses cavernes dans lesquelles se cache sa
source.
Après cette descente effarée du haut de la montagne, le torrent se calme
peu à peu, devient rivière, fuit alors sous les glayeuls en babillant
gaiement sur un lit de cailloux, forme les plus capricieux
méandres, traverse toute la vallée, passe au double village de
Saint-Pierre-d’Entremont-France et Saint-Pierre-d’Entremont-Savoie,
puis, après avoir traversé des gorges d’une sauvagerie épouvantable, se
réunit au _Guiers-Mort_ un peu au-dessous du double village
d’_Entre-Deux-Guiers_ et des _Écuelles-de-Savoie_. Les deux torrents
réunis coulent ensemble le long de la riche vallée de Miribel, qu’ils
fertilisent, et vont se perdre dans le Rhône, à Saint-Genix, au sud de
Belley, après avoir traversé Pont-de-Beauvoisin et parcouru cinquante
kilomètres.
C’est dans ce coin si beau, si pittoresque et si ignoré du département
de l’Isère que commence notre récit.
En 1832, un des plus vastes domaines de la vallée de Miribel, qui
appartenait, disait-on, de temps immémorial à une noble et ancienne
famille de Grenoble, avait été pris à loyer pour vingt ans par un
habitant de _Saint-Laurent-du-Pont_, village placé au bas de la gorge
d’où descend le Guiers-Mort et que suivent les touristes qui se rendent
au couvent de la Grande-Chartreuse.
Le propriétaire de ce domaine jusque-là n’en avait tiré d’autre parti
que d’y chasser à de rares intervalles, car la contrée, comme toute
terre laissée en friche, était très giboyeuse. Il consentit facilement à
le louer pour une somme modique à Jacques Chrétien,--tel était le nom du
cultivateur de Saint-Laurent-du-Pont,--et à en tirer ainsi chaque année
un bénéfice minime, à la vérité, mais effectif et assuré.
Jacques Chrétien était jeune encore; il avait trente-deux ans à peine.
C’était un honnête homme, laborieux, intelligent, industrieux, et, comme
tous les paysans, il avait la passion de la terre. Depuis longtemps
déjà, il nourrissait dans son cœur l’ambition secrète de s’établir à son
compte. Jacques Chrétien épousa une fille de Saint-Pierre-d’Entremont
(France), jolie, honnête, qu’il aimait depuis longtemps et qui
s’appelait Jeanne Pierron. Le père de Jeanne, riche fermier de
Saint-Pierre, connaissant et appréciant les qualités de son gendre,
donna trois mille francs en dot à sa fille, et, de plus, se chargea de
tous les frais du mariage et de la noce. Un bonheur n’arrive jamais
seul. Jacques Chrétien redoubla d’efforts afin de faire face à tous les
frais de son nouveau ménage. Ces frais étaient assez lourds, car sa
femme lui avait, au bout d’un an, donné une fille, ce qui l’avait comblé
de joie, mais, en même temps, avait augmenté ses charges. Un dimanche,
au sortir de la messe, en rentrant chez lui avec sa femme qui tenait son
enfant âgé de deux mois dans ses bras, il vit avec surprise, en ouvrant
sa porte, un homme qu’il ne reconnut pas d’abord, parce qu’il était
penché sur le berceau de la fillette, qu’il balançait doucement. L’homme
se retourna au bruit: Jacques Chrétien poussa un cri de joie en
apercevant son visage. L’étranger, à peu près de même âge que le paysan,
était un de ses plus vieux amis. Nés tous deux à Saint-Laurent-du-Pont,
ils avaient joué, enfants, ensemble et s’aimaient comme deux frères;
depuis huit ans, ils ne s’étaient pas vus. Michel Sauvage, l’ami que
Chrétien retrouvait à l’improviste, était fils d’un gros fermier;
celui-ci lui avait fait donner une excellente éducation à Grenoble, et,
ses études terminées, l’avait fait entrer en qualité de contre-maître
dans une des premières fabriques de soieries de Lyon. C’était la
première fois, depuis huit ans, que Michel Sauvage revenait à
Saint-Laurent-du-Pont, où il se proposait de terminer quelques affaires
à propos de la succession de son père, mort six mois auparavant. Les
deux hommes, heureux de se revoir, tombèrent dans les bras l’un de
l’autre; puis Jacques Chrétien présenta sa femme à son ami. Le paysan,
d’abord un peu interloqué par le costume bourgeois de Michel, se laissa
enfin aller à la bonhomie franche de celui-ci; il alla tirer dans le
cellier un pot de vin du crû, et on causa le verre à la main.
Pendant que les deux hommes causaient et trinquaient, la ménagère allait
et venait, rangeant tout dans la salle.
--Qu’est-ce que tu faisais donc, quand Jeanne et moi nous sommes
arrivés? dit Jacques.
--Je regardais le berceau de ta fille, et je me disais qu’il était bien
large pour un seul enfant.
--Le fait est que deux y tiendraient à l’aise, répondit Jacques en
riant.
--Ils y sont, et pas gênés du tout, fit la jeune femme avec un charmant
sourire d’intelligence à Michel.
--Hein? qu’est-ce que tu dis donc là, Jeannette? demanda Jacques, en
regardant son ami comme s’il avait mal entendu.
La jeune femme, sans répondre, se pencha en souriant sur le berceau;
elle se releva presque aussitôt, et, se retournant avec ce sourire
ineffable des mères dont, seules, elles ont le secret:
--Les voici, dit-elle. Quel est le tien?
Jacques Chrétien resta ébahi, la bouche ouverte, les yeux écarquillés et
pleins de larmes. Jeannette tenait un enfant à chaque bras, deux
chérubins roses, qui souriaient et tétaient à pleine bouche.
--Tous les deux sont à moi! s’écria Jacques avec attendrissement. Tu me
le laisseras, n’est-ce pas, Michel?
--Oh! maintenant que vous me l’avez donné, vous ne me le reprendrez
point, monsieur Michel! dit la jeune femme d’une voix câline.
--Mes amis, répondit Michel avec attendrissement, vous comblez mes
désirs. Sa mère est malheureusement d’une santé trop délicate; elle ne
peut le nourrir. J’ai pris l’enfant, et je suis venu tout droit chez
vous, comptant sur notre vieille amitié, Jacques, et certain que ta
femme et toi vous n’hésiteriez plus à me rendre ce service.
--C’est à nous que tu rends service, répondit vivement le brave homme.
Tu as eu là une bonne pensée. Je t’en remercie.
--Et moi aussi, ajouta Jeannette avec sentiment, en mettant un baiser au
front de l’enfant.--Quel âge a-t-il?
--Deux mois.
--Juste comme le mien, s’écria Jacques. Le doigt de Dieu est là. Ils
seront frère et sœur.
--Et il se nomme? demanda la jeune femme.
--Marcel. Dès ce moment, l’enfant fut adopté par le jeune ménage. Michel
resta quelques jours à Saint-Laurent-du-Pont. Un soir, après le souper,
il annonça à ses amis qu’il avait réglé ses affaires, et qu’il comptait
repartir pour Lyon le lendemain matin.
Tout en faisant ses affaires et en visitant ses anciens amis du village,
Michel avait fait adroitement parler l’un et l’autre, sans jamais
interroger personne directement, sur le compte de son ami. Tout se sait
dans les petits endroits; la vie y est en plein jour; nul ne peut rien
faire et presque rien penser sans que cela soit presque aussitôt connu
de tout le monde.
Ajoutons, à la louange du jeune ménage, que chacun sembla s’accorder à
faire son éloge. Jacques et sa femme étaient grandement considérés par
tous leurs voisins, les plus riches comme les plus pauvres; on vantait
l’honnêteté de la jeune femme, la façon dont elle tenait la maison et
savait s’acquitter de sa tâche; quant à Jacques, c’était, au dire de
tout le monde, un rude travailleur que rien ne rebutait. Adroit, habile,
intelligent, d’une probité à toute épreuve, sa seule ambition, nous
l’avons dit, était de prendre une ferme à son compte; mais,
malheureusement, il fallait beaucoup d’argent pour cela, et, bien qu’il
eût certainement des économies, elles ne suffisaient pas pour lui
permettre de réaliser son rêve.
Michel savait ce qu’il lui importait de savoir; sa résolution fut prise
aussitôt.
Il était riche comparativement. Il résolut de prêter son capital à
Jacques Chrétien et de réaliser ainsi le rêve de son ami. En
conséquence, il écrivit à Lyon à son notaire, lui donna ses instructions
et attendit sa réponse. Cette réponse était arrivée la veille du jour où
il avait résolu de quitter Saint-Laurent-du-Pont. Le notaire avait
parfaitement compris ses intentions et s’y était conformé en tous
points.
Donc, ce soir-là, après le dîner, lorsque Jeannette se fut retirée, les
deux hommes restèrent en face l’un de l’autre, la bouteille entre eux
deux et la pipe à la bouche. Michel entama la question.
Il connaissait son ami de longue date, et il savait comment le prendre.
Ce n’était pas tout de lui offrir un prêt de trente-cinq mille francs;
il fallait le lui faire accepter.
Michel, son acte notarié à la main, lui expliqua avec soin toutes les
clauses, et, après de longs débats, il réussit enfin à prouver à son ami
que non seulement ils trouvaient tous deux dans cet acte toutes les
garanties mutuelles nécessaires, mais encore il le convainquit que
c’était lui, Michel, qui faisait une bonne affaire, et que Jacques lui
rendait un grand service en acceptant son argent.
Une fois ces deux points arrêtés, Jacques signa joyeusement l’acte
notarié, et Michel lui remit, séance tenante, trente-cinq mille francs,
qui, joints à ce que possédait déjà le fermier, lui complétaient une
somme ronde de quarante mille francs. Le lendemain, Michel Sauvage
repartit pour Lyon. Lorsque Jacques raconta à sa femme ce qui s’était
passé entre lui et son ami, celle-ci ne fut pas un instant dupe de
l’ingénieuse supercherie de Michel; elle le remercia et le bénit du fond
du cœur, et, prenant dans ses bras l’enfant de leur ami, elle l’embrassa
plusieurs fois avec cet emportement de la reconnaissance qui assurait à
l’innocent une mère dévouée.
Quinze jours plus tard, Jacques signait son bail du domaine de Miribel
et faisait commencer les travaux de la ferme.
Tout marcha à la fois: déboisements, défrichements, plantations, maison,
écuries, remises et étables pour les vaches et les moutons, ainsi que
les granges et les hangars.
La maison s’éleva rapidement; et trois mois suffirent pour terminer tous
les bâtiments.
Au bout d’un an, la ferme était en plein rapport.
Puis, tout le monde fut heureux à la ferme _des Alouettes_. C’était le
nom qu’on lui avait donné.