CHAPITRE VII

Le Devoir.

Le père est pour l'enfant _une révélation de justice_.

Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.

Avantage si grand en leur faveur qu'à lui seul il compense les mille

facilités d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le

pauvre tout d'abord naît homme, ayant constamment sous les yeux la

sérieuse image du travail et du dévouement, ayant la notion d'un

devoir de reconnaissance que l'enfant riche n'aura que tard et

faiblement. Bref, en ouvrant les yeux, il a le meilleur de la vie

humaine, l'enseignement de la justice.

Il faut le dire, la mère n'y plaint pas la leçon, c'est le spectacle

le plus touchant du monde.

Aux grands froids de l'hiver, vers six heures du matin, le père se

lève et part. La mère, à la faible lumière d'une petite lampe, lui a

donné la soupe chaude. Le petit ouvre l'oeil. Il voit les

ramages aux carreaux; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se

renfonce. Il entend, il comprend à merveille ce que dit la mère: «Ton

père va travailler pour toi.»

Il a sa soupe aussi: «Mange, grandis, petit. Dépêche-toi. _Tu dois_,

en récompense, à ton tour travailler pour lui.»

La vraie grandeur du Judaïsme, ce qui fait qu'il dure et durera, c'est

qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau

trait supérieur des religions antiques, de nous représenter la

hiérarchie du devoir. Du père qui crée et nourrit la famille, à la

mère qui la soigne, descend l'autorité. C'est toute une morale et une

éducation, et l'enfant n'a qu'à regarder. Le père est prêtre à son

foyer. Et même au temple, quand la bénédiction commune descend sur

lui, retourné vers les siens, il les bénit, les couve, les embrasse de

ses bras ouverts, c'est-à-dire est leur prêtre encore.

La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux déjà

(n'ayant que dix-huit siècles, temps si court pour la longue vie des

religions!), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image

du Père, qui fit la vie, et la fera toujours.

D'une part, il a caché le soleil du monde, Dieu-le-Père, derrière sa

lune blafarde. Jusqu'à l'an 1200, le Père n'a plus ni temple, ni

autel, ni symbole. (Voy. Didron.)--D'autre part, au foyer et à la

table de famille, le père n'a plus autorité. Est-il père? qui le

sait? La légende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur

tous les temps chrétiens. De là la déplorable littérature de

l'adultère, si riche au Moyen-âge, et si riche depuis. Phénomène tout

particulier aux sociétés chrétiennes, ver dont elles sont piquées au

coeur et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut

durer de ce qui est anti-social. C'est, nous le répétons, une des

choses qui rendent le Christianisme déjà vieux, et très peu viable

(selon la prédiction de Montesquieu).

Dans la douloureuse légende de Joseph que j'ai citée ailleurs d'après

les Évangiles (mal nommés Apocryphes), le père, bon travailleur qui

nourrit la famille, en est le serviteur; la mère, l'enfant, paraissent

de caste supérieure. Quel renversement de nature! Il aime cet enfant,

il adore cette femme, mais jusqu'à la mort doute de ce qu'ils sont

pour lui. Et le pis, par moments, doutant de ce doute même, il

s'accuse, n'accuse que lui! Image prophétique, trop cruellement vraie,

de la famille au Moyen-âge. Tableau révoltant d'injustice! Leçon

d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte-Famille, et placé sur

l'autel, proposé à l'imitation!

Les noëls et les fabliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux

d'église, la malice des peintres, un peu plus contenue, plus

corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la

risée du nourricier, du bienfaiteur, autrement le mépris du père.

* * * * *

Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre,

c'est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et écarte le

dogme. Notre famille humaine y présente l'envers de la Sainte-Famille:

_un enseignement de justice_. La réelle table de famille est le

véritable idéal. Elle dément le ciel, et lui fait honte.

La mère est admirable, constamment relève le père, marque à l'enfant

ce qu'il lui _doit_.

_Tu dois._ Est-ce une idée compliquée qui demande explication? On le

croirait d'après nos subtils esprits de ce temps, excellents pour

embrouiller tout. Cette idée de devoir est-elle un résultat tardif, la

dernière fleur d'un enseignement raffiné? Nullement. S'il en était

ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont

le temps de raisonner. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du

travail que, sans éducation et sans raisonnement, par cette simple

intuition apparaît de bonne heure la lumière du Devoir.

Si nos premières activités étaient des résultats tardifs d'éducation,

nous aurions le temps de mourir cent fois avant d'y arriver.

La mère enseigne-t-elle réellement? transmet-elle ces premières

facultés? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais

elles existent d'elles-mêmes. Observez. Vous verrez qu'elle

n'enseigne point à marcher. Elle aide un peu, soutient la marche et

surtout l'encourage. L'enfant se traîne, puis se dresse, il marche

debout de lui-même, avec plus d'assurance parce qu'il croit être

soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-même. La mère le

rectifie, à ses interjections peu à peu substitue des mots. À

proprement parler, elle n'enseigne point _le langage_ (il lui est

naturel), mais bien _sa langue_ à elle et l'idiome du pays.

De même, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens

du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait créer

ce sens par la voie du raisonnement, il ne viendrait que tard et

peut-être jamais.

L'irréprochable pierre de touche qui essaye les systèmes, les éprouve

en bien ou en mal, c'est l'enfant. Très naïvement, il les couronne ou

il les tue.

À mes amis Saint-Simoniens, aux apôtres de _la femme libre_, je

n'opposai jamais de très longs plaidoyers. Je disais seulement: «Avec

la mère errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? _L'enfant ne vit

pas_».

À mon illustre et cher voisin, M. Littré, qui nie le libre arbitre,

qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture

tardive, certaine fleur de luxe qui couronne le tout à la fin,--au

lieu de disputer, je dis: «Vous ne construirez point une morale, une

éducation. Votre culture tardive n'aboutira à rien. L'âme en attendant

séchera. La famille sera impossible. Moralement, l'enfant _ne vivra

point_.»

* * * * *

Le rapport de la mère à l'enfant est si étroit, si naturel, l'enfant

croit tellement que sa mère est _à lui_, et d'abord se distingue si

peu d'elle, qu'en cette identité l'intuition du devoir naît à

peine. Il y faut l'opposition nette de deux personnes, la dualité

forte. Et c'est ce que donne le père.

Le père fait ce qu'il peut pour que l'opposition soit moindre. Il se

fait doux, gentil et presque mère. Et même il a un avantage, c'est

que, voyant bien moins l'enfant, à ses heures de repos où il joue avec

lui, il peut le gâter à son aise. Aussi il est aimé. Cela n'empêche

pas qu'il ne reste _une autre_ personne, un _non-moi_ (et la mère

c'est _moi_). Cette personne aimée, pourtant si différente, à barbe

noire, à gestes forts et brusques, par moments peut-être un peu colère

(comme un jeune homme sanguin), cela ressemble peu à maman dont la

voix est si douce, le menton si uni. Le père le plus aimé (pour le

garçon surtout) est _un homme_ et un personnage avec qui il faut bien

compter, avec qui l'on comprend le rapport du _Devoir_.

C'est une morale très complète qu'il trouve en ce _Devoir vivant_.

1º Ton père _travaille_. Si tu travaillais, mon petit? Il ne demande

pas mieux. Il touche volontiers, manie les outils de son père. Ils

sont trop lourds. On lui donne de légers objets. Pour jouer? Oui, sans

doute. Mais le jeu est plus beau s'il laisse un résultat. Plus beau

s'il est long, patient. Plus beau s'il n'est plus jeu, mais un travail

voulu, comme celui du père. La mère lui donne ainsi une idée haute: le

_mérite du labeur_.

2º Mais pour qui travaille le père? Pour lui seul?

Nullement. Pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et

le lait, et les fruits, etc.

Qu'il est bon! Mais comment fait-il pour leur donner cela? Il se donne

moins à lui-même. Il pouvait manger tout, et il aime mieux ne pas le

faire.

Voilà l'idée _du sacrifice_. L'enfant le plus léger l'entend

parfaitement. Et je n'en ai guère vu qui n'en parût touché.

* * * * *

Il faut voir à quel point une femme aimante s'émeut de ses idées, et

les rend émouvantes, ineffaçables, chez l'enfant. Dans vingt ans, dans

trente ans (et mille, s'il les vivait), il reverra toujours l'oeil

humide et si tendre de sa mère quand elle dit, à la table du soir:

«C'est lui qui nous nourrit», et son sourire charmant, quand, se

mettant son châle, et l'abritant dessous, elle dit: «Que c'est chaud!

que c'est bon! Je sens, c'est encore de ton père!»

Cette table du soir, ce souper, l'attente du jour, c'est la plus forte

école qui puisse être jamais. Le père apporte les nouvelles du dehors,

les dit à la femme qui les commente sérieusement. Le temps est

difficile, la vie est dure, l'enfant l'entrevoit bien, aux tristesses

de sa mère. Le père craint d'en avoir trop dit, et voudrait être gai.

«Oh! on s'en tirera!» De là, entre eux, certain débat sur les espoirs,

les craintes, les remèdes, les voies et moyens. L'enfant regarde

ailleurs, ou joue avec le chat. Mais rien ne lui échappe.

Mes souvenirs là-dessus sont extrêmement nets, confirmés,

jamais démentis, par les observations que j'ai pu faire plus tard.

L'enfant prend là l'idée de deux autorités. Le père, plus informé, en

rapport avec le dehors, apporte ce qu'on pense, ce qu'on dit dans ce

vaste inconnu qu'on appelle le monde; il ne parle pas seul; il semble

être la voix de tous. Cela peut ajouter grand poids à ce qu'il dit. La

mère qui en sait moins, mais qui, craintive de tendresse, regarde en

tout les suites, les inconvénients ou dangers qui peuvent en résulter,

sans contredire, pourtant balance ce qui vient de se dire. L'enfant

muet, sans s'en apercevoir, écoute et songe. À peine, il en a la

notion. Mais plusieurs jours après, que par hasard un mot fasse

allusion à tout cela, il éclate et dit vivement ce qu'il en a pensé...

Il avait pris parti, il avait son idée à lui.

* * * * *

La soirée est déjà avancée. Laissons les affaires. Une petite lecture

ferait du bien, calmerait tout, avant qu'on s'endormît. Les plus

calmes seraient les lectures d'Histoire naturelle. L'enfant en est

avide. Les animaux, ses amis, camarades, l'intéressent beaucoup, lui

ouvrent des côtés spéciaux de la vie, que l'homme résume comme dans

une sphère générale. Les Voyages sont bons (mais pas trop les

naufrages qui le feraient rêver). Très bel enseignement, et meilleur

que l'Histoire, miroir de tant de vices, récit de tant de fautes.

Ajournons-la un peu. La Géographie nous vaut mieux, avec les

bons voyages, l'excellent _Robinson_.

Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent trace, qui lui

servent de texte pour ses rêves et ses questions. Souvent on croit

qu'il dort; il songe. Il est dans tel pays, et il repasse tel beau

fait d'histoire naturelle, d'instinct des animaux, telle singularité

de moeurs humaines. Et tout à coup il en parle à sa mère, demande

explication. C'est à elle, sage et prudente, de lui montrer combien

toute cette diversité d'usages est extérieure, combien au fond tout se

rapproche, se ressemble réellement. À elle de lui donner l'idée,

heureuse et consolante, ce grand appui du coeur, l'_accord du genre

humain_.

Donc, nul trouble dans son esprit. Tout s'harmonise en lui, pour y

justifier son trésor intérieur, né avec lui, mais toujours agrandi: le

sens du Bon moral, du Juste.

En son père, en sa mère, il en voit les deux formes, les deux pôles,

si bien concordants. _Lui_, la justice exacte, la loi en action,

énergique et austère, l'héroïque bonté rectiligne. _Elle_, la douce

justice des circonstances atténuantes, des ménagements équitables que

conseille le coeur et qu'autorise la raison. Elle ne s'oppose en

rien à l'autre, mais parfois tourne autour, l'adoucit, la fléchit.

L'image la plus belle en est dans l'_Odyssée_, dans cette chère figure

d'Arétè, si bonne à son mari, à ses enfants, à tous, conseillère

excellente des ménages, sage arbitre des pauvres, qui leur arrange

leurs affaires et leur épargne les procès. Cette Arétè me

plaît encore plus que la _Femme forte_ des livres juifs. Aussi sage,

elle touche par l'aspect surtout de bonté.

* * * * *

La lecture était courte, et la voilà finie. Neuf heures n'ont pas

sonné. Un quart d'heure (davantage peut-être), reste encore. Levant

les yeux du livre, tous deux s'adressent un regard, qui ensuite se

tourne vers l'enfant. Mais entre eux ils conversent, et pour eux, sans

plus s'informer s'il est là. Des paroles du coeur viennent alors et

parfois touchantes. La mère, naïvement sur son bonheur présent, laisse

échapper un mot tendre et pieux. «Que d'autres sont plus mal!»

L'excellent travailleur, sur qui porte pourtant le poids de la vie, ne

disconvient en rien du grand ordre du monde, qui sans doute ira vers

le mieux. Chacun d'eux, dans sa forme, a la parole religieuse.

Moment fort grave pour l'enfant, et qui doit influer sur la vie tout

entière. Nul sermon, nul symbole, n'en feront autant, sachez-le, que

ce _sursum corda_ des parents, la voix grave du père louant _la Loi_

du monde, et le soupir profond de sa mère adressé à _la Cause_

(aimante, sans nul doute) par qui nous sommes et nous durons.

Mais ne vaut-il pas mieux que l'enfant soit couché avant cet

épanchement de tendresse religieuse? Je le croirais. Il ne faut rien

précipiter. Sans ajourner, comme Rousseau, si longuement, il est sûr

que cette haute pensée, qui prête tant au malentendu, peut

être très funeste si on la donne avant l'éveil de la conscience,

l'idée fixée du _Juste_. Que Dieu reste caché tant qu'on ne peut

comprendre qu'il doit être un _Dieu de justice_.

Cela vient peu à peu. Aux maladies, l'enfant peut apprendre déjà la

patience, la résignation, accepter les effets, même pénibles, des lois

générales. À mesure qu'il agit, travaille et crée, il sent qu'il faut

agir, d'accord avec la puissance aimante et juste en qui la nature se

crée elle-même. Jeune homme et citoyen, il s'associera volontiers de

coeur et de raison à la grande Cité, à son âme sublime, le dieu de

Marc-Aurèle. Mais tout cela doit venir à la longue.

Pour aujourd'hui, j'aime autant le coucher. Le mystère est encore bien

haut pour lui. Dans la plus antique formule (et la plus belle aussi)

de culte qui reste sur la terre, dans celle qu'on lit au _Rig-Véda_,

je ne vois point l'enfant. Je sens bien qu'il est là, mais sans doute

endormi, déjà dans son berceau.

Le Peuple / Nos Fils · 第 65 / 143 题