CHAPITRE V

L'enfant raffermit le foyer.

Balzac, sur le plus beau sujet, a fait un pauvre livre, un très faible

roman. Mais le titre seul vaut un livre. Il fait songer: _La femme de

trente ans._

C'est, pour une Française surtout, le grand moment et l'apogée réel

pour l'agrément, l'esprit, la grâce. La grâce qu'on peut définir la

beauté du mouvement, dans ses aspects divers, sa variété infinie, est

aussi riche d'effets que la simple beauté des lignes est monotone.

Elle promet; on espère une âme, et la statue ne vous rend rien. Mais

la grâce donne sans cesse, et de cent manières elle éveille.

La vie sanguine est peut-être moins forte. Celle des nerfs prévaut.

Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent à tout,

avec une délicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu à

peu, s'accroît, se nuance surtout par la vie cérébrale, de cent

manières, et centuple l'effet par les échos de la pensée.

De vingt à trente, il s'est fait une autre âme, une personne

toute nouvelle. Si le mari était absent quelques années, il verrait au

retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des maîtresses,

des petites filles insipides qu'il serait tenté de chercher! La jeune

dame qui sent sa valeur, est très justement exigeante. Elle s'étonne

de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blessée de voir

que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connaître, n'avoir

rien à apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive guère;

il est léger, mobile; il veut un succès, et c'est tout.

Ce moment où la jeunesse a gagné tellement en dons charmants,

brillants, c'est celui au contraire où l'homme (entre trente et

quarante) semble enterré dans le métier, dans l'étroite spécialité,

concentré dans l'effort qui peut le mener à son but (de fortune,

d'ambition, d'idées, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans

la concurrence terrible où nous vivons. Malheur à lui, s'il restait

l'homme agréable, le parleur de salon qu'il fut à vingt-cinq ans

peut-être. Une femme d'esprit doit songer à cela. Pour l'homme, la

beauté, c'est la force, c'est la poursuite persévérante d'un même but,

c'est la grandeur des résultats, au moins celle de la volonté. Et pour

qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut

l'oublier: s'il ne perd dans la grâce qu'en augmentant dans la

puissance, elle doit s'en réjouir, s'unir à lui de coeur. Il pâtit

aujourd'hui, et il vaincra demain.

Je dois le lui dire à l'oreille. Demain, elle perdra, et il

aura gagné. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins

d'éclat, sera moins admirée. Et lui, ayant atteint son but et le prix

de sa vie, sera entouré à son tour. Alors, elle pourra regretter de

n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonné l'alibi du travail. Il

aura peu changé alors, elle beaucoup. Les grands succès d'affaires ou

d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent guère

à l'homme qu'à l'âge où le succès de la femme est fini.

Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mêmes, c'est qu'en ce temps

de froid et de malentendu, ils ne s'éloignent pas, ne se déshabituent

pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne

pensent. Le lien intérieur est fort. Cela se voyait bien quand le

divorce était permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire)

qui semblaient l'un pour l'autre à jamais refroidis, dès qu'ils

vivaient à part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait,

dès qu'on s'était perdu.

Rien de plus bizarre que le coeur. Des sots disent que le sentiment

éteint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux

d'observer combien des circonstances imprévues le réveillent. Parfois

une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mère qui seule avait

rempli le coeur, rendent la femme à son mari. Parfois un danger que

l'on court; exemple, au dernier siècle où la petite vérole était si

meurtrière, des époux séparés se rapprochaient alors; ils se

souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira

et un simple changement de milieu. Un grand et vaste hôtel

où l'on est éloigné, est un demi-divorce; dans un petit local,

rapproché, peu à peu on revient à l'intimité.

Les revers font beaucoup. Un échec dans le monde ramène à l'intérieur.

Parfois la brillante étourdie, moins coupable que vaine, vrai

papillon, brûle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors

où est son ami sûr. La tendresse indulgente émeut profondément. Un vif

réveil du coeur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, à

l'enfant, au bonheur.

* * * * *

«Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon

enfant. À nous de l'élever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les

jours au retour de l'école. Je serai son école, son précepteur et

tout.»

Mais, ma chère, songez-y. L'éducation exige de la suite. Vous voudrez

bien deux jours, puis vous vous lasserez?...

«Moi! jamais!»

Dans cet excès de zèle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le

faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'école, que l'enfant absent

quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un

répétiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficultés.

Sais-tu bien à quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les

salons! les spectacles!...

«Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaieté, ma

divine comédie.»

«Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange.

Fatigué tout le jour, j'aime assez le repos du soir.»

Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien

sa vie, son travail gagneront! Je suppose un véritable homme, occupé,

sérieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage

immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, énerve pour la

journée du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galériens

qu'on nomme des maris, traînés constamment en soirées. Ils expient

rudement la faute d'avoir épousé une femme dotée, orgueilleuse et

mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la

nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avoué que je connais, parle

ou écrit dix heures par jour. Il finit au moment où sa femme, levée

fort tard, achève sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il

peut commander son tombeau.

L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le

tue, ou le rend imbécile.

Quel gain de temps immense, de vie et de santé, peut donner une femme!

Adorez celle-ci. Bénissez-la, bénissez Dieu.

Ceci est-ce un roman? Point du tout. À Paris, dont on dit tant de mal,

j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre

fréquemment ce tableau. Dans une seule maison où il se fait

d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs

petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs

habitudes, acceptant tout à fait la vie la moins mondaine,

concentrées tout entières dans l'idée de l'enfant. «De quelle classe

ces dames?» Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de

professeurs et de négociants.

Les très longues absences de l'homme, occupé tout le jour, sont ainsi

saintement et admirablement remplies.

* * * * *

La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle,

et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du

soir.

Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre

heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite.

Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent,

s'amusant à toute chose.

Lui absent, elle étudie fort. Chose peu difficile, après tout. La mère

intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher

devant l'enfant.

L'hiver seulement il est dur de se lever si tôt. Son mari a

compassion. Mais elle a si grand coeur! L'enfant serait grondé s'il

n'avait appris ses leçons. «Eh bien! chère, dit-il, je me lève.--Non,

tu es fatigué d'hier. C'est moi qui le ferai répéter, et je veux

d'ailleurs l'arranger à ma guise et le faire déjeuner. C'est le

Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.»

Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir

aussi, comme l'enfant, de très bonne heure elle a sommeil.

Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que,

non sans peine, elle et lui on les met au lit.

«Monotone existence», me diront les mondaines; mais combien celle-ci y

gagne en fraîcheur, en beauté! Combien elle en est rajeunie!

* * * * *

Si ces gens-là avaient le malheur d'être riches, ils ne pourraient

avoir cet intérieur. Le fils aurait un précepteur. Un étranger, un

témoin, serait là. L'éducation n'exigeant pas leur concours, ils

pourraient à leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait

pas de les éloigner l'un de l'autre.

Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages,

et dans la meilleure hypothèse, tous souffriront. S'il est très bon et

excellent, ce précepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera,

il l'aura volé aux parents et il deviendra le vrai père. Pauvre

célibataire, devant la jeune dame, pleine de grâce, peut-il crever ses

yeux? peut-il s'empêcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bonté,

le voilà troublé et malade, hélas! et bientôt amoureux.

«Il est timide. Et elle est sage; elle est fière, et tout ira bien»,

me dit l'homme du monde.

Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers près d'eux, mes

plans avortent, mon projet est manqué.

Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.

En élevant l'enfant par les parents, je songe à une seconde

éducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reçoivent de

l'enfant même. Je songe à la grande influence morale qu'il exerce sur

eux. Leur forte unité fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure

son bonheur, son développement. Et c'est lui, à son tour, qui charme

et qui resserre cette unité, en double l'intérêt. Le mariage n'est

pas, comme on peut croire, un état immobile; s'il n'a un mouvement, un

progrès, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La

coopération d'affaires ou d'idées, de travail, donne à l'intimité des

aspects imprévus, du renouvellement. Mais de toutes les oeuvres

communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes,

c'est l'éducation de l'enfant.

* * * * *

Nécessité heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il

leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue

de l'éducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on

ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du débat, n'a

jamais même force; souvent il s'étouffe ou s'oublie. Ainsi, sans le

savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus

qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intérêt, on comprime, on

supprime bien des divergences naissantes qui, manifestées librement,

rompraient, troubleraient l'union.

Un point très capital, c'est que le père maintienne, relève en toute

occasion l'autorité maternelle que l'enfant n'est que trop porté à

traiter légèrement. Il doit, par le tendre respect qu'il

manifeste lui-même, bien faire sentir au fils que cette douce

personne, faible pour lui et désarmée pour lui, la mère, n'en est pas

moins le saint des saints.

Une jeune créature est toute en soi d'abord, comme un simple élément.

Elle semble indifférente à tout, plus même qu'elle ne l'est en effet.

Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur à la mère. Le

garçon, en naissant presque, a l'orgueil du mâle. Il méprise les

petites filles. Il se croit fort et sa mère faible. Il dirait, s'il

osait: «Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.»

Les soins même excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant

en tout, lui donnent l'attitude d'un maître. De là certaines

sécheresses, des duretés. S'il s'en souvient à un autre âge, il en

aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin

de sentir les très réelles piqûres qu'il fait.

À mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades.

Elle voudrait bien l'être; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux

exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme

même, sa grâce que d'y échouer. La femme ne naît pas avec l'aile au

talon. Court-elle? Il est déjà au but, revenu à moitié, qu'il la

trouve en chemin.

Qu'elle travaille, étudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve

si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du

savoir de sa mère. S'il revient de l'école avec une dictée mauvaise,

un texte estropié, s'il est embarrassé et qu'elle fasse effort

pour l'aider, il la croit ignorante. Le père voit à son tour,

et le plus souvent trouve qu'un mot capital est passé.

J'ai vu parfois une scène d'intérieur qui n'est pas rare et qui donne

à songer sur la nature humaine. Une mère, une jeune dame, très

capable, mettait une coquetterie innocente à bien montrer au père les

progrès de l'enfant, ses efforts, son petit succès. Et elle se faisait

une fête de donner leçon devant lui. Elle y était de coeur, de

volonté, attentive à veiller, à soutenir l'enfant s'il déviait. Et

elle y mettait tant de zèle, d'ardeur, qu'elle se troublait,

s'embrouillait elle-même. Les rôles étaient changés. Bégayant,

rougissante, elle était très charmante (et si touchante à ce moment!).

Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du père, qui

pourtant, contenu, d'un mot bien jeté, la sauvait, la remettait en

route. Mais tout était gâté! Elle continuait, triste, ayant bien envie

de pleurer.

Et elle pleurait en effet dès que l'enfant était parti. Le mari avait

peine à la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'était

l'émotion qu'il avait témoignée, son vif empressement à la tirer de

là, sans qu'il y parût trop. «Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?...

Mais lui, hélas! est-ce qu'il m'aime?» Les pleurs redoublaient

là-dessus.

Pénible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est

à cent lieues de savoir: «Ce que c'est que l'éducation.»

Toute femme imagine que l'éducation et l'amour sont même

chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un être de deux, que la

mère et l'enfant, par exemple, seront même coeur.

Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'éducation, c'est que,

toute désintéressée, elle consiste à faire un être indépendant, et non

semblable, souvent fort différent, et qui soit vraiment lui; un être,

s'il se peut, qui vous soit supérieur, qui ne vous copie pas, qui

dépasse, éclipse le maître.

L'élève continue, mais contredit l'éducateur, le plus souvent en suit

très peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.

Si la mère réussissait trop près de son fils et l'imprégnait trop

d'elle, elle aurait un succès bien contraire à ses vues: elle en

aurait fait une femme.

Aurait-il les dons de sa mère, ses finesses, ses délicatesses? Je ne

sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mâle,

les vives énergies par lesquelles son sexe est fécond.

* * * * *

Donc l'enfant, pour son bien, doit être un peu à part, observé et tenu

tendrement, mais toujours à certaine distance, non mêlé indiscrètement

à la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste,

s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en

est un accessoire. L'intimité intime doit lui être fermée. Si la mère,

par exemple, veut, près de son mari, dans l'intérêt de l'enfant même,

se cultiver, étudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la

voie pas écolière. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut

qu'elle lui soit, autant que le père même, l'autorité sacrée, idéal de

raison autant que de bonté, premier objet de culte, et pour toute la

vie comme un temple, un autel.

Le Peuple / Nos Fils · 第 63 / 143 题