L'enfant raffermit le foyer.
Balzac, sur le plus beau sujet, a fait un pauvre livre, un très faible
roman. Mais le titre seul vaut un livre. Il fait songer: _La femme de
trente ans._
C'est, pour une Française surtout, le grand moment et l'apogée réel
pour l'agrément, l'esprit, la grâce. La grâce qu'on peut définir la
beauté du mouvement, dans ses aspects divers, sa variété infinie, est
aussi riche d'effets que la simple beauté des lignes est monotone.
Elle promet; on espère une âme, et la statue ne vous rend rien. Mais
la grâce donne sans cesse, et de cent manières elle éveille.
La vie sanguine est peut-être moins forte. Celle des nerfs prévaut.
Ils se sont assouplis, ils ont leur libre jeu. Ils vibrent à tout,
avec une délicatesse infinie. Ce don, comme tout autre, vient peu à
peu, s'accroît, se nuance surtout par la vie cérébrale, de cent
manières, et centuple l'effet par les échos de la pensée.
De vingt à trente, il s'est fait une autre âme, une personne
toute nouvelle. Si le mari était absent quelques années, il verrait au
retour que c'est une autre femme. Combien au-dessus des maîtresses,
des petites filles insipides qu'il serait tenté de chercher! La jeune
dame qui sent sa valeur, est très justement exigeante. Elle s'étonne
de ce qu'il sent peu un si grand changement. Elle est blessée de voir
que, l'ayant eue enfant, il s'imagine sottement la connaître, n'avoir
rien à apprendre. L'amant en voit-il davantage? Cela n'arrive guère;
il est léger, mobile; il veut un succès, et c'est tout.
Ce moment où la jeunesse a gagné tellement en dons charmants,
brillants, c'est celui au contraire où l'homme (entre trente et
quarante) semble enterré dans le métier, dans l'étroite spécialité,
concentré dans l'effort qui peut le mener à son but (de fortune,
d'ambition, d'idées, d'inventions, n'importe). Il le faut bien, dans
la concurrence terrible où nous vivons. Malheur à lui, s'il restait
l'homme agréable, le parleur de salon qu'il fut à vingt-cinq ans
peut-être. Une femme d'esprit doit songer à cela. Pour l'homme, la
beauté, c'est la force, c'est la poursuite persévérante d'un même but,
c'est la grandeur des résultats, au moins celle de la volonté. Et pour
qui cet effort? pour elle, pour l'enfant, la famille. Elle ne peut
l'oublier: s'il ne perd dans la grâce qu'en augmentant dans la
puissance, elle doit s'en réjouir, s'unir à lui de coeur. Il pâtit
aujourd'hui, et il vaincra demain.
Je dois le lui dire à l'oreille. Demain, elle perdra, et il
aura gagné. Le temps est contre elle et pour lui. Elle aura moins
d'éclat, sera moins admirée. Et lui, ayant atteint son but et le prix
de sa vie, sera entouré à son tour. Alors, elle pourra regretter de
n'avoir pas eu patience, d'avoir peu pardonné l'alibi du travail. Il
aura peu changé alors, elle beaucoup. Les grands succès d'affaires ou
d'art (on le voit par la vie de tous les gens connus) n'arrivent guère
à l'homme qu'à l'âge où le succès de la femme est fini.
Le salut pour l'enfant, la maison, et eux-mêmes, c'est qu'en ce temps
de froid et de malentendu, ils ne s'éloignent pas, ne se déshabituent
pas l'un de l'autre. Ils sont encore unis beaucoup plus qu'ils ne
pensent. Le lien intérieur est fort. Cela se voyait bien quand le
divorce était permis. Ceux qui croyaient avoir rompu, et (chose pire)
qui semblaient l'un pour l'autre à jamais refroidis, dès qu'ils
vivaient à part, se regrettaient souvent. On sentait qu'on s'aimait,
dès qu'on s'était perdu.
Rien de plus bizarre que le coeur. Des sots disent que le sentiment
éteint ne peut revivre. Je vois tout le contraire. Il est curieux
d'observer combien des circonstances imprévues le réveillent. Parfois
une perte de famille, le deuil d'un enfant, d'une mère qui seule avait
rempli le coeur, rendent la femme à son mari. Parfois un danger que
l'on court; exemple, au dernier siècle où la petite vérole était si
meurtrière, des époux séparés se rapprochaient alors; ils se
souvenaient qu'ils s'aimaient. Parfois une perte de fortune y suffira
et un simple changement de milieu. Un grand et vaste hôtel
où l'on est éloigné, est un demi-divorce; dans un petit local,
rapproché, peu à peu on revient à l'intimité.
Les revers font beaucoup. Un échec dans le monde ramène à l'intérieur.
Parfois la brillante étourdie, moins coupable que vaine, vrai
papillon, brûle son aile au premier vol, retombe. Elle sent bien alors
où est son ami sûr. La tendresse indulgente émeut profondément. Un vif
réveil du coeur a lieu, le plus tendre retour au doux foyer, à
l'enfant, au bonheur.
* * * * *
«Assez! assez du monde! qu'on ne m'en parle plus!... Je reprends mon
enfant. À nous de l'élever. Je ne peux pas le voir en larmes tous les
jours au retour de l'école. Je serai son école, son précepteur et
tout.»
Mais, ma chère, songez-y. L'éducation exige de la suite. Vous voudrez
bien deux jours, puis vous vous lasserez?...
«Moi! jamais!»
Dans cet excès de zèle, il n'en obtiendra qu'avec peine, mais (il le
faut) il obtiendra qu'elle partage avec l'école, que l'enfant absent
quelques heures, et rentrant plusieurs fois par jour, ait en elle un
répétiteur, qui aide, adoucisse les choses, simplifie les difficultés.
Sais-tu bien à quoi tu t'engages?... S'il te reste le soir, adieu les
salons! les spectacles!...
«Oh! mon spectacle est mon enfant!... c'est ma joie, ma gaieté, ma
divine comédie.»
«Eh bien! c'est ton affaire. Pour moi, cela m'arrange.
Fatigué tout le jour, j'aime assez le repos du soir.»
Quel heureux changement pour le mari! Quel affranchissement! Combien
sa vie, son travail gagneront! Je suppose un véritable homme, occupé,
sérieux, qui marche vers un but. Les salons servent peu. Le gaspillage
immense de temps et de paroles qu'on fait le soir, énerve pour la
journée du lendemain. Qui ne voit en toute grande ville des galériens
qu'on nomme des maris, traînés constamment en soirées. Ils expient
rudement la faute d'avoir épousé une femme dotée, orgueilleuse et
mondaine, qui les force de travailler double. Le jour aux affaires, la
nuit au monde, et jamais de repos. Tel, un avoué que je connais, parle
ou écrit dix heures par jour. Il finit au moment où sa femme, levée
fort tard, achève sa toilette. Allons, vite au bal! Partons!... Il
peut commander son tombeau.
L'homme est un animal diurne. La vie nocturne du chat ou du hibou le
tue, ou le rend imbécile.
Quel gain de temps immense, de vie et de santé, peut donner une femme!
Adorez celle-ci. Bénissez-la, bénissez Dieu.
Ceci est-ce un roman? Point du tout. À Paris, dont on dit tant de mal,
j'ai cela sous les yeux. Notre paisible rive gauche m'offre
fréquemment ce tableau. Dans une seule maison où il se fait
d'excellents cours, je vois trois ou quatre cents dames, amenant leurs
petites filles, travaillant pour elles, avec elles, changeant leurs
habitudes, acceptant tout à fait la vie la moins mondaine,
concentrées tout entières dans l'idée de l'enfant. «De quelle classe
ces dames?» Surtout de la moyenne, femmes de magistrats, de
professeurs et de négociants.
Les très longues absences de l'homme, occupé tout le jour, sont ainsi
saintement et admirablement remplies.
* * * * *
La mère est bien payée de tous ses sacrifices. Elle a l'enfant à elle,
et le jour et la nuit, et surtout (c'est sa fête) pour le repas du
soir.
Vers dix heures du matin quand il revient de classe, ou vers quatre
heures encore, elle est à la fenêtre, l'aperçoit de loin et palpite.
Elle s'étonne un peu de le voir qui revient à petits pas, si lent,
s'amusant à toute chose.
Lui absent, elle étudie fort. Chose peu difficile, après tout. La mère
intelligente peut sans se fatiguer se tenir en avant toujours, marcher
devant l'enfant.
L'hiver seulement il est dur de se lever si tôt. Son mari a
compassion. Mais elle a si grand coeur! L'enfant serait grondé s'il
n'avait appris ses leçons. «Eh bien! chère, dit-il, je me lève.--Non,
tu es fatigué d'hier. C'est moi qui le ferai répéter, et je veux
d'ailleurs l'arranger à ma guise et le faire déjeuner. C'est le
Chaperon rouge. Moi seule, je puis lui bien arranger son panier.»
Se levant ainsi de bonne heure, dans sa vie toute nouvelle, le soir
aussi, comme l'enfant, de très bonne heure elle a sommeil.
Innocemment elle s'endort, et parfois d'un jeune sommeil si fort que,
non sans peine, elle et lui on les met au lit.
«Monotone existence», me diront les mondaines; mais combien celle-ci y
gagne en fraîcheur, en beauté! Combien elle en est rajeunie!
* * * * *
Si ces gens-là avaient le malheur d'être riches, ils ne pourraient
avoir cet intérieur. Le fils aurait un précepteur. Un étranger, un
témoin, serait là. L'éducation n'exigeant pas leur concours, ils
pourraient à leur aise continuer la vie mondaine, qui ne manquerait
pas de les éloigner l'un de l'autre.
Que ce tiers entre ici, tout va se compliquer. En les supposant sages,
et dans la meilleure hypothèse, tous souffriront. S'il est très bon et
excellent, ce précepteur, il prendra fortement l'enfant, l'accaparera,
il l'aura volé aux parents et il deviendra le vrai père. Pauvre
célibataire, devant la jeune dame, pleine de grâce, peut-il crever ses
yeux? peut-il s'empêcher d'admirer? Qu'elle lui dise un mot de bonté,
le voilà troublé et malade, hélas! et bientôt amoureux.
«Il est timide. Et elle est sage; elle est fière, et tout ira bien»,
me dit l'homme du monde.
Eh bien! je vous l'avoue, si vous mettez ce tiers près d'eux, mes
plans avortent, mon projet est manqué.
Qu'ai-je voulu? deux choses, et non pas une.
En élevant l'enfant par les parents, je songe à une seconde
éducation dont jamais on ne parle, celle que les parents reçoivent de
l'enfant même. Je songe à la grande influence morale qu'il exerce sur
eux. Leur forte unité fait sa vie, ainsi que je l'ai dit; elle assure
son bonheur, son développement. Et c'est lui, à son tour, qui charme
et qui resserre cette unité, en double l'intérêt. Le mariage n'est
pas, comme on peut croire, un état immobile; s'il n'a un mouvement, un
progrès, il languit, il s'ennuie, il se dissout au fond. La
coopération d'affaires ou d'idées, de travail, donne à l'intimité des
aspects imprévus, du renouvellement. Mais de toutes les oeuvres
communes, celle qui peut le plus raviver nos puissances aimantes,
c'est l'éducation de l'enfant.
* * * * *
Nécessité heureuse! Si les parents avaient la moindre dissidence, il
leur faut la cacher, lui imposer silence. C'est la condition absolue
de l'éducation, sans laquelle elle avorterait. Ce sentiment auquel on
ne se livre pas, qu'on n'irrite point par l'aigreur du débat, n'a
jamais même force; souvent il s'étouffe ou s'oublie. Ainsi, sans le
savoir ni le vouloir, l'enfant devant qui l'on s'observe, fait plus
qu'aucun arbitre. Pour lui et dans son intérêt, on comprime, on
supprime bien des divergences naissantes qui, manifestées librement,
rompraient, troubleraient l'union.
Un point très capital, c'est que le père maintienne, relève en toute
occasion l'autorité maternelle que l'enfant n'est que trop porté à
traiter légèrement. Il doit, par le tendre respect qu'il
manifeste lui-même, bien faire sentir au fils que cette douce
personne, faible pour lui et désarmée pour lui, la mère, n'en est pas
moins le saint des saints.
Une jeune créature est toute en soi d'abord, comme un simple élément.
Elle semble indifférente à tout, plus même qu'elle ne l'est en effet.
Il est bon qu'il en soit ainsi. Mais cela est dur à la mère. Le
garçon, en naissant presque, a l'orgueil du mâle. Il méprise les
petites filles. Il se croit fort et sa mère faible. Il dirait, s'il
osait: «Je suis homme. Elle n'est qu'une femme.»
Les soins même excessifs qu'elle prend de lui, le servant et l'aidant
en tout, lui donnent l'attitude d'un maître. De là certaines
sécheresses, des duretés. S'il s'en souvient à un autre âge, il en
aura des regrets, des remords. Mais alors le petit tyran est bien loin
de sentir les très réelles piqûres qu'il fait.
À mesure qu'il devient leste et vif, il s'en va avec ses camarades.
Elle voudrait bien l'être; elle essaye et ne peut; aux jeux, aux
exercices, elle est un peu lente, un peu molle. Et c'est son charme
même, sa grâce que d'y échouer. La femme ne naît pas avec l'aile au
talon. Court-elle? Il est déjà au but, revenu à moitié, qu'il la
trouve en chemin.
Qu'elle travaille, étudie pour lui, se donne de la peine, il le trouve
si naturel qu'il n'en tient aucun compte. Il garde certain doute du
savoir de sa mère. S'il revient de l'école avec une dictée mauvaise,
un texte estropié, s'il est embarrassé et qu'elle fasse effort
pour l'aider, il la croit ignorante. Le père voit à son tour,
et le plus souvent trouve qu'un mot capital est passé.
J'ai vu parfois une scène d'intérieur qui n'est pas rare et qui donne
à songer sur la nature humaine. Une mère, une jeune dame, très
capable, mettait une coquetterie innocente à bien montrer au père les
progrès de l'enfant, ses efforts, son petit succès. Et elle se faisait
une fête de donner leçon devant lui. Elle y était de coeur, de
volonté, attentive à veiller, à soutenir l'enfant s'il déviait. Et
elle y mettait tant de zèle, d'ardeur, qu'elle se troublait,
s'embrouillait elle-même. Les rôles étaient changés. Bégayant,
rougissante, elle était très charmante (et si touchante à ce moment!).
Le pis, c'est que l'enfant riait. Profond courroux du père, qui
pourtant, contenu, d'un mot bien jeté, la sauvait, la remettait en
route. Mais tout était gâté! Elle continuait, triste, ayant bien envie
de pleurer.
Et elle pleurait en effet dès que l'enfant était parti. Le mari avait
peine à la calmer, la consoler. La consolation la meilleure, c'était
l'émotion qu'il avait témoignée, son vif empressement à la tirer de
là, sans qu'il y parût trop. «Ah! je l'ai vu!... Tu m'aimes donc?...
Mais lui, hélas! est-ce qu'il m'aime?» Les pleurs redoublaient
là-dessus.
Pénible occasion, favorable pourtant, de lui expliquer ce qu'elle est
à cent lieues de savoir: «Ce que c'est que l'éducation.»
Toute femme imagine que l'éducation et l'amour sont même
chose, que l'un veut, comme l'autre, faire un être de deux, que la
mère et l'enfant, par exemple, seront même coeur.
Mais c'est tout autre chose. Le sublime de l'éducation, c'est que,
toute désintéressée, elle consiste à faire un être indépendant, et non
semblable, souvent fort différent, et qui soit vraiment lui; un être,
s'il se peut, qui vous soit supérieur, qui ne vous copie pas, qui
dépasse, éclipse le maître.
L'élève continue, mais contredit l'éducateur, le plus souvent en suit
très peu la voie, sans quoi tout mourrait de routine.
Si la mère réussissait trop près de son fils et l'imprégnait trop
d'elle, elle aurait un succès bien contraire à ses vues: elle en
aurait fait une femme.
Aurait-il les dons de sa mère, ses finesses, ses délicatesses? Je ne
sais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il aurait perdu les dons du mâle,
les vives énergies par lesquelles son sexe est fécond.
* * * * *
Donc l'enfant, pour son bien, doit être un peu à part, observé et tenu
tendrement, mais toujours à certaine distance, non mêlé indiscrètement
à la vie des parents, comme on fait aujourd'hui. Il sera plus modeste,
s'il croit que la famille est en deux personnes seulement, et qu'il en
est un accessoire. L'intimité intime doit lui être fermée. Si la mère,
par exemple, veut, près de son mari, dans l'intérêt de l'enfant même,
se cultiver, étudier, il est mieux qu'il l'ignore et ne la
voie pas écolière. Serait-il assez sage pour n'en tirer parti! Il faut
qu'elle lui soit, autant que le père même, l'autorité sacrée, idéal de
raison autant que de bonté, premier objet de culte, et pour toute la
vie comme un temple, un autel.