À M. EDGAR QUINET

Ce livre est plus qu'un livre; c'est moi-même. Voilà pourquoi il vous

appartient.

C'est moi et c'est vous, mon ami, j'ose le dire. Vous l'avez remarqué

avec raison, nos pensées, communiquées ou non, concordent toujours.

Nous vivons du même coeur... Belle harmonie qui peut surprendre;

mais n'est-elle pas naturelle? Toute la variété de nos travaux a germé

d'une même racine vivante: «Le sentiment de la France et l'idée de la

Patrie.»

Recevez-le donc, ce livre du Peuple, parce qu'il est vous, parce qu'il

est moi. Par vos origines militaires, par la mienne, industrielle,

nous représentons nous-mêmes, autant que d'autres peut-être, les deux

faces modernes du Peuple, et son récent avènement.

Ce livre je l'ai fait de moi-même, de ma vie, et de mon coeur. Il

est sorti de mon expérience, bien plus que de mon étude. Je

l'ai tiré de mon observation, de mes rapports d'amitié, de voisinage;

je l'ai ramassé sur les routes; le hasard aime à servir celui qui suit

toujours une même pensée. Enfin, je l'ai trouvé surtout dans les

souvenirs de ma jeunesse. Pour connaître la vie du peuple, ses

travaux, ses souffrances, il me suffisait d'interroger mes souvenirs.

Car, moi aussi, mon ami, j'ai travaillé de mes mains. Le vrai nom de

l'homme moderne, celui de _travailleur_, je le mérite en plus d'un

sens. Avant de faire des livres, j'en ai _composé_ matériellement;

j'ai assemblé des lettres avant d'assembler des idées, je n'ignore pas

les mélancolies de l'atelier, l'ennui des longues heures...

Triste époque! c'étaient les dernières années de l'Empire; tout

semblait périr à la fois pour moi, la famille, la fortune et la

patrie.

Ce que j'ai de meilleur, sans nul doute, je le dois à ces épreuves; le

peu que vaut l'homme et l'historien, il faut le leur rapporter. J'en

ai gardé surtout un sentiment profond du peuple, la pleine

connaissance du trésor qui est en lui: _la vertu du sacrifice_, le

tendre ressouvenir des âmes d'or que j'ai connues dans les plus

humbles conditions.

Il ne faut point s'étonner si, connaissant autant que personne les

précédents historiques de ce peuple, d'autre part ayant moi-même

partagé sa vie, j'éprouve, quand on me parle de lui, un besoin

exigeant de vérité. Lorsque le progrès de mon _Histoire_ m'a conduit

à m'occuper des questions actuelles, et que j'ai jeté les yeux

sur les livres où elles sont agitées, j'avoue que j'ai été surpris de

les trouver presque tous en contradiction avec mes souvenirs. Alors,

j'ai fermé les livres, et je me suis replacé dans le peuple autant

qu'il m'était possible; l'écrivain solitaire s'est replongé dans la

foule, il en a écouté les bruits, noté les voix... C'était bien le

même peuple, les changements sont extérieurs; ma mémoire ne me

trompait point... J'allai donc consultant les hommes, les entendant

eux-mêmes sur leur propre sort, recueillant de leur bouche ce qu'on ne

trouve pas toujours dans les plus brillants écrivains, les paroles du

bon sens.

Cette enquête, commencée à Lyon, il y a environ dix ans, je l'ai

suivie dans d'autres villes, étudiant en même temps auprès des hommes

pratiques, des esprits les plus positifs, la véritable situation des

campagnes si négligées de nos économistes. Tout ce que j'amassai ainsi

de renseignements nouveaux qui ne sont dans aucun livre, c'est ce

qu'on aurait peine à croire. Après la conversation des hommes de génie

et des savants très spéciaux, celle du peuple est certainement la plus

instructive. Si l'on ne peut causer avec Béranger, Lamennais ou

Lamartine, il faut s'en aller dans les champs et causer avec un

paysan. Qu'apprendre avec ceux du milieu? Pour les salons, je n'en

suis sorti jamais sans trouver mon coeur diminué et refroidi.

Mes études variées d'histoire m'avaient révélé des faits du plus grand

intérêt que taisent les historiens, les phases par exemple et les

alternatives de la petite propriété avant la Révolution. Mon

enquête _sur le vif_ m'apprit de même beaucoup de choses qui ne sont

point dans les statistiques. J'en citerai une, que l'on trouvera

peut-être indifférente, mais qui pour moi est importante, digne de

toute attention. C'est l'immense acquisition du linge de coton qu'ont

faite les ménages pauvres vers 1842, quoique les salaires aient

baissé, ou tout au moins diminué de valeur par la diminution naturelle

du prix de l'argent. Ce fait, grave en lui-même, comme progrès dans la

propreté qui tient à tant d'autres vertus, l'est plus encore en ce

qu'il prouve une fixité croissante dans le ménage et la famille,

l'influence surtout de la femme qui, gagnant peu par elle-même, ne

peut faire cette dépense qu'en y appliquant une partie du salaire de

l'homme. La femme, dans ces ménages, c'est l'économie, l'ordre, la

providence. Toute influence qu'elle gagne, est un progrès dans la

moralité[1].

[Note 1: Cette prodigieuse acquisition de linge dont tous les

fabricants peuvent témoigner fait supposer aussi quelque acquisition

de meubles et objets de ménage. Il ne faut pas s'étonner si les

caisses d'épargne reçoivent moins de l'ouvrier que du domestique.

Celui-ci n'achète point de meubles, et peu de nippes; il trouve bien

moyen de se faire nipper par ses maîtres. Il ne faut pas mesurer,

comme on fait, le progrès de l'économie à celui des caisses d'épargne,

ni croire que tout ce qui n'y va pas se boit, se mange au cabaret. Il

semble que la famille, je parle surtout de la femme, ait voulu avant

tout rendre propre, attachant, agréable, le petit intérieur qui

dispense d'y aller. De là aussi le goût des fleurs qui descend

aujourd'hui dans des classes voisines de la pauvreté.]

Cet exemple n'était pas sans utilité pour montrer combien les

documents recueillis dans les statistiques et autres ouvrages

d'économie, en les supposant exacts, sont insuffisants pour faire

comprendre le peuple; ils donnent des résultats partiels,

artificiels, pris sous un angle étroit, qui prête aux malentendus.

Les écrivains, les artistes, dont les procédés sont directement

contraires à ces méthodes abstraites, semblaient devoir porter dans

l'étude du peuple le sentiment de la vie. Plusieurs d'entre eux, des

plus éminents, ont abordé ce grand sujet, et le talent ne leur a pas

fait défaut; les succès ont été immenses. L'Europe, depuis longtemps

peu inventive, reçoit avec avidité les produits de notre littérature.

Les Anglais ne font plus guère que des articles de revues. Quant aux

livres allemands, qui les lit, sinon l'Allemagne?

Il importerait d'examiner si ces livres français qui ont tant de

popularité en Europe, tant d'autorité, représentent vraiment la

France, s'ils n'en ont pas montré certaines faces exceptionnelles,

très défavorables, si ces peintures où l'on ne trouve guère que nos

vices et nos laideurs, n'ont pas fait à notre pays un tort immense

près des nations étrangères. Le talent, la bonne foi des auteurs, la

libéralité connue de leurs principes, donnaient à leurs paroles un

poids accablant. Le monde a reçu leurs livres comme un jugement

terrible de la France sur elle-même.

La France a cela de grave contre elle, qu'elle se montre nue aux

nations. Les autres, en quelque sorte, restent vêtues, habillées.

L'Allemagne, l'Angleterre même, avec toutes ses enquêtes, toute sa

publicité, sont en comparaison peu connues; elles ne peuvent se voir

elles-mêmes, n'étant point centralisées.

Ce qu'on remarque le mieux sur une personne qui est nue, c'est

telle ou telle partie qui sera défectueuse. Le défaut d'abord saute

aux yeux. Que serait-ce, si une main obligeante plaçait sur ce défaut

même un verre grossissant qui le rendrait colossal, qui l'illuminerait

d'un jour terrible, impitoyable, au point que les accidents les plus

naturels de la peau ressortiraient à l'oeil effrayé!

Voilà précisément ce qui est arrivé à la France. Ses défauts

incontestables, que l'activité infinie, le choc des intérêts, des

idées, expliquent suffisamment, ont grossi sous la main de ses

puissants écrivains, et sont devenus des monstres. Et voilà que

l'Europe tout à l'heure la voit comme un monstre elle-même.

Rien n'a mieux servi; dans le monde politique, _l'entente des honnêtes

gens_. Toutes les aristocraties, anglaise, russe, allemande, n'ont

besoin que de montrer une chose en témoignage contre elle: les

tableaux qu'elle fait d'elle-même par la main de ses grands écrivains,

la plupart amis du peuple et partisans du progrès. Le peuple qu'on

peint ainsi, n'est-ce pas l'effroi du monde? Y a-t-il assez d'armées,

de forteresses, pour le cerner, le surveiller, jusqu'à ce qu'un moment

favorable se présente pour l'accabler?

Des romans classiques, immortels, révélant les tragédies domestiques

des classes riches et aisées, ont établi solidement dans la pensée de

l'Europe, qu'il n'y a plus de famille en France.

D'autres, d'un grand talent, d'une fantasmagorie terrible, ont donné

pour la vie commune de nos villes celle d'un point où la police

concentre sous sa main les repris de justice et les forçats libérés.

Un peintre de genre, admirable par le génie du détail, s'amuse à

peindre un horrible cabaret de campagne, une taverne de valetaille et

de voleurs, et sous cette ébauche hideuse, il écrit hardiment un mot

qui est le nom de la plupart des habitants de la France.

L'Europe lit avidement, elle admire, et reconnaît tel ou tel petit

détail. D'un accident minime, dont elle sent la vérité, elle en

conclut facilement la vérité du tout.

Nul peuple ne résisterait à une telle épreuve. Cette manie singulière

de se dénigrer soi-même, d'étaler ses plaies et comme d'aller chercher

la honte, serait mortelle à la longue. Beaucoup, je le sais,

maudissent ainsi le présent, pour hâter un meilleur avenir; ils

exagèrent les maux pour nous faire jouir plus vite de la félicité que

leurs théories nous préparent[2]. Prenez garde, pourtant,

prenez garde. Ce jeu-là est dangereux. L'Europe ne s'informe guère de

toutes ces habiletés. Si nous nous disons méprisables, elle pourra

bien nous croire. L'Italie avait encore une grande force au seizième

siècle. Le pays de Michel-Ange et de Christophe Colomb ne manquait pas

d'énergie. Mais lorsqu'elle se fut proclamée misérable, infâme, par la

voix de Machiavel, le monde la prit au mot, et marcha dessus.

[Note 2: Philosophes, socialistes, politiques, tous semblent

d'accord aujourd'hui pour amoindrir dans l'esprit du peuple l'idée de

la France. Grand danger! Songez donc que ce peuple plus qu'aucun autre

est, dans toute l'excellence et la force du terme, une _vraie

société_. Isolez-le de son idée sociale, il redevient très faible. La

France de la Révolution, qui fut sa gloire, sa foi, tous les

gouvernements lui disent, depuis cinquante ans, qu'elle fut un

désordre, un non-sens, une pure négation. La Révolution, d'autre part,

avait biffé l'ancienne France, dit au peuple que rien, dans son passé,

ne méritait un souvenir. L'ancienne a disparu de sa mémoire, la

nouvelle a pâli. Il n'a pas tenu aux politiques que le peuple ne

devînt table rase, ne s'oubliât lui-même.

Comment ne serait-il pas faible dans ce moment? Il s'ignore; on fait

tout pour qu'il perde le sens de la belle unité qui fut sa vie; on lui

ôte son âme. Son âme fut le sens de la France, comme grande fraternité

d'hommes vivants, comme société glorieuse avec nos Français des vieux

âges. Il les contient ces âges, il les porte, les sent obscurément qui

se meuvent, et il ne peut les reconnaître; on ne lui dit pas ce que

c'est que cette grande voix basse qui souvent, comme un sourd

retentissement d'orgue dans une cathédrale, se fait entendre en lui.

Hommes de réflexion et d'études, artistes, écrivains, nous avons un

devoir saint et sacré envers le peuple. C'est de laisser là nos

tristes paradoxes, nos jeux d'esprit, qui n'ont pas peu aidé les

politiques à lui cacher la France, à lui en obscurcir l'idée, lui

faire mépriser sa patrie.]

Nous ne sommes pas l'Italie, grâce à Dieu, et le jour où le monde

s'entendrait pour venir voir de près la France, serait salué par nos

soldats comme le plus beau de leurs jours.

Qu'il suffise aux nations de bien savoir que ce peuple n'est nullement

conforme à ses prétendus portraits. Ce n'est pas que nos grands

peintres aient été toujours infidèles; mais ils ont peint généralement

des détails exceptionnels, des accidents, tout au plus, dans chaque

genre, la minorité, le second côté des choses. Les grandes faces leur

paraissaient trop connues, triviales, vulgaires. Il leur fallait des

effets, et ils les ont cherchés souvent dans ce qui s'écartait de la

vie normale. Nés de l'agitation, de l'émeute, pour ainsi dire, ils ont

eu la force orageuse, la passion, la touche vraie parfois aussi bien

que fine et forte;--généralement, il leur a manqué le sens de

la grande harmonie.

Les romantiques avaient cru que l'art était surtout dans le laid.

Ceux-ci ont cru que les effets d'art les plus infaillibles étaient

dans le laid moral. L'amour errant leur a semblé plus poétique que la

famille, et le vol que le travail, et le bagne que l'atelier. S'ils

étaient descendus eux-mêmes, par leurs souffrances personnelles, dans

les profondes réalités de la vie de cette époque, ils auraient vu que

la famille, le travail, la plus humble vie du peuple, ont d'eux-mêmes

une poésie sainte. La sentir et la montrer, ce n'est point l'affaire

du machiniste; il n'y faut multiplier les accidents de théâtre.

Seulement, il faut des yeux faits à cette douce lumière, des yeux pour

voir dans l'obscur, dans le petit et dans l'humble, et le coeur

aussi aide à voir dans ces recoins du foyer et ces ombres de

Rembrandt.

Dès que nos grands écrivains ont regardé là, ils ont été admirables.

Mais généralement, ils ont détourné les yeux vers le fantastique, le

violent, le bizarre, l'exceptionnel. Ils n'ont daigné avertir qu'ils

peignaient l'exception. Les lecteurs, surtout étrangers, ont cru

qu'ils peignaient la règle. Ils ont dit: «Ce peuple est tel.»

Et moi, qui en suis sorti, moi qui ai vécu avec lui, travaillé,

souffert avec lui, qui plus qu'un autre ai acheté le droit de dire que

je le connais, je viens poser contre tous la personnalité du peuple.

Cette personnalité, je ne l'ai point prise à la surface dans

ses aspects pittoresques ou dramatiques; je ne l'ai point vue du

dehors, mais expérimentée au dedans. Et, dans cette expérience même,

plus d'une chose intime du peuple, qu'il a en lui sans la comprendre,

je l'ai comprise, pourquoi? Parce que je pouvais la suivre dans ses

origines historiques, la voir venir du fond du temps. Celui qui veut

s'en tenir au présent, à l'actuel, ne comprendra pas l'actuel. Celui

qui se contente de voir l'extérieur, de peindre la forme, ne saura pas

même la voir: pour la voir avec justesse, pour la traduire fidèlement,

il faut savoir ce qu'elle couvre; nulle peinture sans anatomie.

Ce n'est pas dans ce petit livre que je puis enseigner une telle

science. Il me suffit de donner, en supprimant tout détail de méthode,

d'érudition, de travail préparatoire, quelques observations

essentielles dans l'état de nos moeurs, quelques résultats généraux.

Un mot seulement ici:

Le trait éminent, capital, qui m'a toujours frappé le plus, dans ma

longue étude du peuple, c'est que, parmi les désordres de l'abandon,

les vices de la misère, j'y trouvais une richesse de sentiment et une

bonté de coeur très rares dans les classes riches. Tout le monde, au

reste, a pu l'observer; à l'époque du choléra, qui a adopté les

enfants orphelins? les pauvres.

La faculté du dévouement, la puissance du sacrifice, c'est, je

l'avoue, ma mesure pour classer les hommes. Celui qui l'a au

plus haut degré est plus près de l'héroïsme. Les supériorités de

l'esprit, qui résultent en partie de la culture, ne peuvent jamais

entrer en balance avec cette faculté souveraine.

À ceci on fait ordinairement une réponse: «Les gens du peuple sont

généralement peu prévoyants; ils suivent un instinct de bonté,

l'aveugle élan d'un bon coeur, parce qu'ils ne devinent point tout

ce qu'il en pourra coûter.» L'observation fût-elle juste, elle ne

détruit nullement ce qu'on peut observer aussi du dévouement

persévérant, du sacrifice infatigable dont les familles laborieuses

donnent si souvent l'exemple, dévouement qui ne s'épuise même pas dans

l'entière immolation d'une vie, mais se continue souvent de l'une à

l'autre, pendant plusieurs générations.

J'aurais ici de belles histoires à raconter, et nombreuses. Je ne le

puis. La tentation est pourtant forte pour moi, mon ami, de vous en

dire une seule, celle de ma propre famille. Vous ne la savez pas

encore; nous causons plus souvent de matières philosophiques ou

politiques que de détails personnels. Je cède à cette tentation. C'est

pour moi une rare occasion de reconnaître les sacrifices persévérants,

héroïques, que ma famille m'a faits, et de remercier mes parents, gens

modestes, dont quelques-uns ont enfoui dans l'obscurité des dons

supérieurs, et n'ont voulu vivre qu'en moi.

* * * * *

Les deux familles dont je procède, l'une picarde et l'autre

ardennaise, étaient originairement des familles de paysans qui

mêlaient à la culture un peu d'industrie. Ces familles étant fort

nombreuses (douze enfants, dix-neuf enfants), une grande partie des

frères et des soeurs de mon père et de ma mère ne voulurent pas se

marier pour faciliter l'éducation de quelques-uns des garçons que l'on

mettait au collège. Premier sacrifice que je dois noter.

Dans ma famille maternelle particulièrement, les soeurs, toutes

remarquables par l'économie, le sérieux, l'austérité, se faisaient les

humbles servantes de messieurs leurs frères, et pour suffire à leurs

dépenses elles s'enterraient au village. Plusieurs cependant, sans

culture et dans cette solitude sur la lisière des bois, n'en avaient

pas moins une très fine fleur d'esprit. J'en ai entendu une, bien

âgée, qui contait les anciennes histoires de la frontière aussi bien

que Walter Scott. Ce qui leur était commun, c'était une extrême

netteté d'esprit et de raisonnement. Il y avait force prêtres dans les

cousins et parents, des prêtres de diverses sortes, mondains,

fanatiques; mais ils ne dominaient point. Nos judicieuses et sévères

demoiselles ne leur donnaient la moindre prise. Elles racontaient

volontiers qu'un de nos grands-oncles (du nom de Michaud? ou

Paillart?) avait été brûlé jadis pour avoir fait certain livre.

Le père de mon père qui était maître de musique à Laon, ramassa sa

petite épargne après la Terreur, et vint à Paris, où mon père était

employé à l'imprimerie des assignats. Au lieu d'acheter de la terre,

comme faisaient alors tant d'autres, il confia ce qu'il avait

à la fortune de mon père, son fils aîné, et mit le tout dans une

imprimerie au hasard de la Révolution. Un frère, une soeur de mon

père, ne se marièrent point, pour faciliter l'arrangement, mais mon

père se maria; il épousa une de ces sérieuses demoiselles ardennaises

dont je parlais tout à l'heure. Je naquis en 1798, dans le choeur

d'une église de religieuses, occupée alors par notre imprimerie;

occupée, et non profanée; qu'est-ce que la Presse, au temps moderne,

sinon l'arche sainte?

Cette imprimerie prospéra d'abord, alimentée par les débats de nos

assemblées, par les nouvelles des armées, par l'ardente vie de ce

temps. Vers 1800, elle fut frappée par la grande suppression des

journaux. On ne permit à mon père qu'un journal ecclésiastique, et

l'entreprise commencée avec beaucoup de dépenses, l'autorisation fut

brusquement retirée, pour être donnée à un prêtre que Napoléon croyait

sûr, et qui le trahit bientôt.

On sait comment ce grand homme fut puni par les prêtres mêmes d'avoir

cru le sacre de Rome meilleur que celui de la France. Il vit clair en

1810. Sur qui tomba son courroux?... sur la Presse; il la frappa de

seize décrets en deux ans. Mon père, à demi ruiné par lui au profit

des prêtres, le fut alors tout à fait en expiation de leur faute.

Un matin, nous recevons la visite d'un Monsieur plus poli que ne

l'étaient généralement les agents impériaux, lequel nous apprend que

S. M. l'Empereur a réduit le nombre des imprimeurs à soixante;

les plus gros sont conservés, _les petits sont supprimés_, mais avec

bonne indemnité, à peu près sur le pied de quatre sols pour quatre

francs. Nous étions de ces petits: se résigner, mourir de faim, il n'y

avait rien de plus à faire. Cependant, nous avions des dettes.

L'Empereur ne nous donnait pas de sursis contre les Juifs, comme il

l'avait fait pour l'Alsace. Nous ne trouvâmes qu'un moyen; c'était

d'imprimer pour nos créanciers quelques ouvrages qui appartenaient à

mon père. Nous n'avions plus d'ouvriers, nous fîmes ce travail

nous-mêmes. Mon père qui vaquait aux affaires du dehors, ne pouvait

nous y aider. Ma mère, malade, se fit brocheuse, coupa, plia. Moi,

enfant, je composai. Mon grand-père, très faible et vieux, se mit au

dur ouvrage de la presse, et il imprima de ses mains tremblantes.

Ces livres que nous imprimions, et qui se vendaient assez bien,

contrastaient singulièrement par leur futilité avec ces années

tragiques d'immenses destructions. Ce n'était que petit esprit, petits

jeux, amusements de société, charades, acrostiches. Il n'y avait là

rien pour nourrir l'âme du jeune compositeur. Mais, justement, la

sécheresse, le vide de ces tristes productions me laissaient d'autant

plus libre. Jamais, je crois, je n'ai tant voyagé d'imagination que

pendant que j'étais immobile à cette casse. Plus mes romans personnels

s'animaient dans mon esprit, plus ma main était rapide, plus la lettre

se levait vite... J'ai compris dès lors que les travaux manuels qui

n'exigent ni délicatesse extrême, ni grand emploi de la force,

ne sont nullement des entraves pour l'imagination. J'ai connu

plusieurs femmes distinguées qui disaient ne pouvoir bien penser, ni

bien causer, qu'en faisant de la tapisserie.

J'avais douze ans, et ne savais rien encore, sauf quatre mots de

latin, appris chez un vieux libraire, ex-magister de village,

passionné pour la grammaire, homme de moeurs antiques, ardent

révolutionnaire, qui n'en avait pas moins sauvé au péril de sa vie ces

émigrés qu'il détestait. Il m'a laissé en mourant tout ce qu'il avait

au monde, un manuscrit, une très remarquable grammaire, incomplète,

n'ayant pu y consacrer que trente ou quarante années.

Très solitaire et très libre, laissé tout à fait sur ma foi par

l'indulgence excessive de mes parents, j'étais tout imaginatif.

J'avais lu quelques volumes qui m'étaient tombés sous la main, une

Mythologie, un Boileau, quelques pages de l'_Imitation_.

Dans les embarras extrêmes, incessants, de ma famille, ma mère étant

malade, mon père si occupé au dehors, je n'avais reçu encore aucune

idée religieuse... Et voilà que dans ces pages j'aperçois tout à coup,

au bout de ce triste monde, la délivrance de la mort, l'autre vie et

l'espérance! La religion reçue ainsi, sans intermédiaire humain, fut

très forte en moi. Elle me resta comme chose mienne, chose libre,

vivante, si mêlée à ma vie qu'elle s'alimenta de tout, se fortifiant

sur la route d'une foule de choses tendres et saintes, dans l'art et

dans la poésie, qu'à tort on lui croit étrangères.

Comment dire l'état de rêve où me jetèrent ces premières paroles de

l'_Imitation_? Je ne lisais pas, j'entendais... comme si cette voix

douce et paternelle se fût adressée à moi-même... Je vois encore la

grande chambre froide et démeublée, elle me parut vraiment éclairée

d'une lueur mystérieuse... Je ne pus aller bien loin dans ce livre, ne

comprenant pas le Christ, mais je sentis Dieu.

Ma plus forte impression d'enfance, après celle-là, c'est le Musée des

monuments français, si malheureusement détruit. C'est là, et nulle

autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je

remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à

travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque terreur que

j'entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et

Frédégonde.

Le lieu de mon travail, notre atelier, n'était guère moins sombre.

Pendant quelque temps, ce fut une cave, cave pour le boulevard où nous

demeurions, rez-de-chaussée pour la rue basse. J'y avais pour

compagnie, parfois mon grand-père, quand il y venait, mais toujours,

très assidûment, une araignée laborieuse qui travaillait près de moi,

et plus que moi, à coup sûr.

Parmi des privations fort dures et bien au delà de ce que supportent

les ouvriers ordinaires, j'avais des compensations: la douceur de

mes parents, leur foi dans mon avenir, inexplicable vraiment, quand

on songe combien j'étais peu avancé. J'avais, sauf les nécessités

du travail, une extrême indépendance, dont je n'abusai jamais.

J'étais apprenti, mais sans contact avec des gens grossiers, dont la

brutalité aurait peut-être brisé en moi cette fleur de liberté. Le

matin, avant le travail, j'allais chez mon vieux grammairien, qui me

donnait cinq ou six lignes de devoir. J'en ai retenu ceci, que la

quantité du travail y faisait bien moins qu'on ne croit; les enfants

n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un vase

dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y

entrera jamais beaucoup à la fois.

Malgré mon incapacité musicale, qui désolait mon grand-père, j'étais

très sensible à l'harmonie majestueuse et royale du latin; cette

grandiose mélodie italique me rendait comme un rayon du soleil

méridional. J'étais né, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés

de Paris. Cette chaleur d'un autre climat opéra si bien sur moi,

qu'avant de rien savoir de la quantité, du rythme savant des langues

antiques, j'avais cherché et trouvé dans mes thèmes des mélodies

romano-rustiques, comme les _proses_ du Moyen-âge. Un enfant, pour peu

qu'il soit libre, suit précisément la route que suivent les peuples

enfants.

Sauf les souffrances de la pauvreté, très grandes pour moi l'hiver,

cette époque, mêlée de travail manuel, de latin et d'amitié (j'eus un

instant un ami et j'en parle dans ce livre), est très douce à mon

souvenir. Riche d'enfance, d'imagination, d'amour peut-être déjà, je

n'enviais rien à personne. Je l'ai dit: l'homme de lui-même ne

saurait point l'envie, il faut qu'on la lui apprenne.

Cependant, tout s'assombrit. Ma mère devient plus malade, la France

aussi (Moscou!... 1813!...) L'indemnité est épuisée. Dans notre

extrême pénurie, un ami de mon père lui propose de me faire entrer à

l'Imprimerie impériale. Grande tentation pour mes parents! D'autres

n'auraient pas hésité. Mais la foi avait toujours été grande dans

notre famille: d'abord la foi dans mon père, à qui tous s'étaient

immolés; puis la foi en moi; moi, je devais tout réparer, tout

sauver...

Si mes parents, obéissant à la raison, m'avaient fait ouvrier, et

s'étaient sauvés eux-mêmes, aurais-je été perdu, moi? Non, je vois

parmi les ouvriers des hommes de grand mérite, qui pour l'esprit

valent bien les gens de lettres, et mieux pour le caractère... Mais

enfin, quelles difficultés aurais-je rencontrées! quelle lutte contre

le manque de tous les moyens! contre la fatalité du temps!... Mon père

sans ressources et ma mère malade décidèrent que j'étudierais, quoi

qu'il arrivât.

Notre situation pressait. Ne sachant ni vers ni grec, j'entrai en

troisième au collège de Charlemagne. Mon embarras, on le comprend,

n'ayant nul maître pour m'aider. Ma mère, si ferme jusque-là, se

désespéra et pleura. Mon père se mit à faire des vers latins, lui qui

n'en avait fait jamais.

Le meilleur encore pour moi, dans ce terrible passage de la solitude

à la foule, de la nuit au jour, c'était sans contredit le

professeur, M. Andrieu d'Alba, homme de coeur, homme de Dieu. Le

pis, c'étaient les camarades. J'étais justement au milieu d'eux, comme

un hibou en plein jour, tout effarouché. Ils me trouvaient ridicule,

et je crois maintenant qu'ils avaient raison. J'attribuais alors leurs

risées à ma mise, à ma pauvreté. Je commençai à m'apercevoir d'une

chose: Que j'étais pauvre.

Je crus tous les riches mauvais, tous les hommes; je n'en voyais guère

qui ne fussent plus riches que moi. Je tombai dans une misanthropie

rare chez les enfants. Dans le quartier le plus désert de Paris, le

Marais, je cherchais les rues désertes... Toutefois, dans cette

antipathie excessive pour l'espèce humaine, il restait ceci de bon: Je

n'avais aucune envie.

Mon charme le plus grand, qui me remettait le coeur, c'était le

dimanche ou le jeudi, de lire deux, trois fois de suite un chant de

Virgile, un livre d'Horace. Peu à peu, je les retenais; du reste, je

n'ai jamais pu apprendre une seule leçon par coeur.

Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du présent,

craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814!), et mes

ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi

matin, je me ramassai sur moi-même: sans feu (la neige couvrait tout),

ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblait finir

pour moi,--j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un

pur sentiment stoïcien,--je frappai de ma main, crevée par le froid,

sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée), et sentis

une joie virile de jeunesse et d'avenir.

Qu'est-ce que je craindrais maintenant, mon ami, dites-le-moi? moi,

qui suis mort tant de fois, en moi-même, et dans l'Histoire.--Et

qu'est-ce que je désirerais?... Dieu m'a donné, par l'histoire, de

participer à toute chose.

La vie n'a sur moi qu'une prise, celle que j'ai ressentie le 12

février dernier, environ trente ans après. Je me retrouvais dans un

jour semblable, également couvert de neige, en face de la même table.

Une chose me monta au coeur: «Tu as chaud, les autres ont froid...

cela n'est pas juste... Oh! qui me soulagera de la dure inégalité?»

Alors, regardant celle de mes mains qui depuis 1813 a gardé la trace

du froid, je me dis pour me consoler: «Si tu travaillais avec le

peuple, tu ne travaillerais pas pour lui... Va donc, si tu donnes à la

patrie son histoire, je t'absoudrai d'être heureux.»

Je reviens. Ma foi n'était pas absurde; elle se fondait sur la

volonté. Je croyais à l'avenir, parce que je le faisais moi-même. Mes

études finirent bien et vite[3]. J'eus le bonheur, à la sortie,

d'échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de

l'école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature

industrielle, dont la librairie, à peine ressuscitée, accueillait

alors facilement les plus malheureux essais.

[Note 3: Je dus beaucoup aux encouragements de mes illustres

professeurs, MM. Villemain et Leclerc. Je me rappellerai toujours que

M. Villemain, après la lecture d'un devoir qui lui avait plu,

descendit de sa chaire, et vint avec un mouvement de sensibilité

charmante s'asseoir sur mon banc d'élève, à côté de moi.]

Je ne voulus point vivre de ma plume. Je voulus un vrai

métier; je pris celui que mes études me facilitaient, l'enseignement.

Je pensai dès lors, comme Rousseau, que la littérature doit être la

chose réservée, le beau luxe de la vie, la fleur intérieure de l'âme.

C'était un grand bonheur pour moi lorsque, dans la matinée, j'avais

donné mes leçons, de rentrer dans mon faubourg, près du Père-Lachaise,

et là paresseusement de lire tout le jour les poètes, Homère,

Sophocle, Théocrite, parfois les historiens. Un de mes anciens

camarades et de mes plus chers amis, M. Poret, faisait les mêmes

lectures, dont nous conférions ensemble, dans nos longues promenades

au bois de Vincennes.

Cette vie insoucieuse ne dura guère moins de dix ans, pendant lesquels

je ne me doutais pas que je dusse écrire jamais. J'enseignais

concurremment les langues, la philosophie et l'histoire. En 1821, le

concours m'avait fait professeur dans un collège. En 1827, deux

ouvrages qui parurent en même temps, mon _Vico_ et mon _Précis

d'histoire moderne_, me firent professeur à l'École normale[4].

[Note 4: Je l'ai quittée à regret en 1837, lorsque l'influence

éclectique y fut dominante. En 1838, l'Institut et le Collège de

France m'ayant également élu pour leur candidat, j'obtins la chaire

que j'occupe.]

L'enseignement me servit beaucoup. La terrible épreuve du collège

avait changé mon caractère, m'avait comme serré et fermé, rendu timide

et défiant. Marié jeune, et vivant dans une grande solitude, je

désirais de moins en moins la société des hommes. Celle que

je trouvai dans mes élèves, à l'École normale et ailleurs, rouvrit mon

coeur, le dilata. Ces jeunes générations, aimables et confiantes,

qui croyaient en moi, me réconcilièrent à l'humanité. J'étais touché,

attristé souvent aussi, de les voir se succéder devant moi si

rapidement. À peine m'attachais-je, que déjà ils s'éloignaient. Les

voilà tous dispersés, et plusieurs (si jeunes!) sont morts. Peu m'ont

oublié; pour moi, vivants ou morts, je ne les oublierai jamais.

Ils m'ont rendu, sans le savoir, un service immense. Si j'avais, comme

historien, un mérite spécial qui me soutînt à côté de mes illustres

prédécesseurs, je le devrais à l'enseignement, qui pour moi fut

l'amitié. Ces grands historiens ont été brillants, judicieux,

profonds. Moi, j'ai aimé davantage.

J'ai souffert davantage aussi. Les épreuves de mon enfance me sont

toujours présentes, j'ai gardé l'impression du travail, d'une vie âpre

et laborieuse, je suis resté peuple.

Je le disais tout à l'heure, j'ai crû comme une herbe entre deux

pavés, mais cette herbe a gardé sa sève, autant que celle des Alpes.

Mon désert dans Paris même, ma libre étude et mon libre enseignement

(toujours libre et partout le même) m'ont agrandi, sans me changer.

Presque toujours, ceux qui montent y perdent, parce qu'ils se

transforment; ils deviennent mixtes, bâtards; ils perdent

l'originalité de leur classe, sans gagner celle d'une autre. Le

difficile n'est pas de monter, mais, en montant, de rester soi.

Souvent aujourd'hui l'on compare l'ascension du peuple, son

progrès, à l'invasion des _Barbares_. Le mot me plaît, je l'accepte...

_Barbares!_ Oui, c'est-à-dire pleins d'une sève nouvelle, vivante et

rajeunissante; _Barbares_, c'est-à-dire voyageurs en marche vers la

Rome de l'avenir, allant lentement, sans doute, chaque génération

avançant un peu, faisant halte dans la mort; mais d'autres n'en

continuent pas moins.

Nous avons, nous autres Barbares, un avantage naturel; si les classes

supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale.

Elles n'ont ni le travail fort, ni l'intensité, l'âpreté, la

conscience dans le travail. Leurs élégants écrivains, vrais enfants

gâtés du monde, semblent glisser sur les nues, ou bien, fièrement

excentriques, ils ne daignent regarder la terre; comment la

féconderaient-ils? Elle demande, cette terre, à boire la sueur de

l'homme, à s'empreindre de sa chaleur et de sa vertu vivante. Nos

Barbares lui prodiguent tout cela, elle les aime. Eux, ils aiment

infiniment, et trop, se donnant parfois au détail, avec la sainte

gaucherie d'Albert Dürer, ou le poli excessif de Jean-Jacques, qui ne

cache pas assez l'art; par ce détail minutieux ils compromettent

l'ensemble. Il ne faut pas trop les blâmer: c'est l'excès de la

volonté, la surabondance d'amour, parfois le luxe de sève; cette sève,

mal dirigée, tourmentée, se fait tort à elle-même, elle veut tout

donner à la fois, les feuilles, les fruits et les fleurs, elle courbe

et tord les rameaux.

Ces défauts des grands travailleurs se trouvent souvent dans mes

livres, qui n'ont pas leurs qualités. N'importe! ceux qui arrivent

ainsi, avec la sève du peuple, n'en apportent pas moins dans

l'art un degré nouveau de vie et de rajeunissement, tout au moins un

grand effort. Ils posent ordinairement le but plus haut, plus loin,

que les autres, consultant peu leurs forces, mais plutôt leur coeur.

Que ce soit là ma part dans l'avenir, d'avoir, non pas atteint, mais

marqué le but de l'histoire, de l'avoir nommée d'un nom que personne

n'avait dit. Thierry l'appelait _narration_ et M. Guizot _analyse_. Je

l'ai nommée _résurrection_ et ce nom lui restera.

Qui serait plus sévère que moi, si je faisais la critique de mes

livres! le public m'a trop bien traité. Celui que je donne

aujourd'hui, croit-on que je ne voie pas combien il est imparfait?...

«Pourquoi, alors, publiez-vous? Vous avez donc à cela un grand

intérêt?»

Un intérêt?... Plusieurs, comme vous allez voir. D'abord, j'y perds

plusieurs de mes amitiés. Puis, je sors d'une position tranquille,

toute conforme à mes goûts. J'ajourne mon grand livre, le monument de

ma vie.

--Pour entrer dans la vie publique apparemment?--Jamais. Je me suis

jugé! Je n'ai ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes.

--Pourquoi donc alors...?--Si vous voulez le savoir absolument, je

vous le dirai.

Je parle, parce que personne ne parlerait à ma place. Non qu'il n'y

ait une foule d'hommes plus capables de le faire, mais tous sont

aigris, tous haïssent. Moi, j'aimais encore... Peut-être aussi

savais-je mieux les précédents de la France; je vivais de sa

grande vie éternelle, et non de la situation. J'étais plus vivant de

sympathies, plus mort d'intérêts; j'arrivais aux questions avec le

désintéressement des morts.

Je souffrais d'ailleurs bien plus qu'un autre du divorce déplorable

que l'on tâche de produire entre les hommes, entre les classes, moi

qui les ai tous en moi.

La situation de la France est si grave qu'il n'y avait pas moyen

d'hésiter. Je ne m'exagère pas ce que peut un livre; mais il s'agit du

devoir, et nullement du pouvoir.

Eh bien! je vois la France baisser d'heure en heure, s'abîmer comme

une Atlantide. Pendant que nous sommes là, à nous quereller, ce pays

enfonce.

Qui ne voit, d'Orient et d'Occident, une ombre de mort peser sur

l'Europe, et que chaque jour il y a moins de soleil, et que l'Italie a

péri, et que l'Irlande a péri, et que la Pologne a péri... Et que

l'Allemagne veut périr!... Ô Allemagne, Allemagne!...

Si la France mourait de mort naturelle, si les temps étaient venus, je

me résignerais peut-être, je ferais comme le voyageur sur un vaisseau

qui va sombrer, je m'envelopperais la tête, et me remettrais à Dieu...

Mais la situation n'est pas du tout celle-là, et c'est là ce qui

m'indigne: notre ruine est absurde, ridicule, elle ne vient que de

nous. Qui a une littérature, qui domine encore la pensée européenne?

Nous, tout affaiblis que nous sommes. Qui a une armée? Nous seuls.

L'Angleterre et la Russie, deux géants faibles et bouffis,

font illusion à l'Europe. Grands Empires, et faibles peuples!... Que

la France soit une, un instant; elle est forte comme le monde.

La première chose, c'est qu'avant la crise[5], nous nous

reconnaissions bien, et que nous n'ayons pas, comme en 1792, comme en

1815, à changer de front, de manoeuvre et de système en présence de

l'ennemi.

[Note 5: Je n'ai jamais vu dans l'histoire une paix de trente

années.--Les banquiers qui n'ont prévu aucune révolution (pas même

celle de Juillet que plusieurs d'entre eux travaillaient), répondent

que rien ne bougera en Europe. La première raison qu'ils en donnent,

c'est que _la paix profite au monde_. Au monde, oui, et peu à nous;

les autres courent et nous marchons; nous serons dans peu à la queue.

Deuxièmement, disent-ils, _la guerre ne peut commencer qu'avec un

emprunt, et nous ne l'accorderons pas_. Mais, si on la commence avec

un trésor, comme la Russie en fait un, si la guerre nourrit la guerre,

comme au temps de Napoléon, etc., etc.]

La seconde chose, c'est que nous nous fiions à la France, et point du

tout à l'Europe.

Ici, chacun va chercher ses amis ailleurs[6], le politique à Londres,

le philosophe à Berlin; le communiste dit: Nos frères les

Chartistes.--Le paysan seul a gardé la tradition du salut; un Prussien

pour lui est un Prussien, un Anglais est un Anglais.--Son bon sens a

eu raison, contre vous tous, humanitaires! La Prusse, votre amie, et

l'Angleterre, votre amie, ont bu l'autre jour à la France la santé de

Waterloo.

[Note 6: Prenez un Allemand, un Anglais au hasard, le plus

libéral, parlez-lui de liberté, il répondra liberté. Et puis tâchez un

peu de voir comment ils l'entendent. Vous vous apercevrez alors que ce

mot a autant de sens qu'il y a de nations, que le démocrate allemand,

anglais, sont aristocrates au coeur, que la barrière des

nationalités que vous croyez effacée, reste presque entière. Tous ces

gens que vous croyez si près, sont à cinq cents lieues de vous.]

Enfants, enfants, je vous le dis: Montez sur une montagne,

pourvu qu'elle soit assez haute; regardez aux quatre vents, vous ne

verrez qu'ennemis.

Tâchez donc de vous entendre. La paix perpétuelle que quelques-uns

vous promettent (pendant que les arsenaux fument!... voyez cette noire

fumée sur Cronstadt et sur Portsmouth), essayons, cette paix, de la

commencer entre nous. Nous sommes divisés sans doute, mais l'Europe

nous croit plus divisés que nous ne sommes. Voilà ce qui l'enhardit.

Ce que nous avons de dur à nous dire, disons-le, versons notre

coeur, ne cachons rien des maux, et cherchons bien les remèdes.

Un peuple! une patrie! une France!... Ne devenons jamais deux nations,

je vous prie.

Sans l'unité, nous périssons. Comment ne le sentez-vous pas?

Français, de toute condition, de toute classe et de tout parti,

retenez bien une chose, vous n'avez sur cette terre qu'un ami sûr,

c'est la France. Vous aurez toujours, pardevant la coalition, toujours

subsistante, des aristocraties, un crime, d'avoir, il y a cinquante

ans, voulu délivrer le monde. Ils ne l'ont pas pardonné, et ne le

pardonneront pas. Vous êtes toujours leur danger. Vous pouvez vous

distinguer entre vous par différents noms de partis. Mais vous êtes,

comme Français, condamnés d'ensemble. Pardevant l'Europe, la France,

sachez-le, n'aura jamais qu'un seul nom, inexpiable, qui est son vrai

nom éternel: La Révolution!

Le Peuple / Nos Fils · 第 9 / 143 题