[Note 10: Montesquieu lut Chardin et les excellents voyageurs
du siècle précédent. Voilà l'origine du livre. Je ne crois
pas qu'il en ait pris l'idée des _Siamois_ de Dufresny.
L'homme d'esprit voulait amuser par le contraste des deux
mondes. L'homme de génie, tout à l'opposé, voudrait effacer
ce contraste. Son âme, toute _humaine_, voit admirablement
que les différences sont extérieures, illusoires, que partout
l'homme est l'homme. Partout il s'y retrouve, il reconnaît
son coeur, et sent avec bonheur que la nature est identique.
Au moment décisif où l'on sort de l'enfance, où il put sur le
monde jeter un premier regard d'homme, on ne parlait que de
l'Asie. À quinze ans, il put lire les _Mille et une Nuits_
(1704), livre persan bien plus qu'arabe. Les publications de
Chardin, ses voyages excellents, tournaient l'attention vers
la Perse, mais beaucoup plus encore deux romanesques
aventures. D'une part, une femme, courageuse et jolie, Marie
Petit, maîtresse du négociant Fabre, notre envoyé en Perse,
l'avait suivi en habit d'homme, et l'ayant perdu en chemin,
elle prit ses papiers, les présents pour le Shah, et, malgré
mille obstacles, se constitua bravement ambassadeur de Louis
XIV. D'autre part, un aventurier vint d'Orient, se donna pour
ambassadeur persan, et, par la connivence de nos ministres,
qui voulaient amuser le Roi, il se joua de sa crédulité.
Ce que j'ai dit de l'horreur que Montesquieu dut avoir pour
la barbarie des Parlements serait bien plus vraisemblable
encore, s'il était vrai _qu'en_ 1718 _un sorcier eût été
brûlé à Bordeaux_. M. Soldan et autres l'ont dit; je l'ai
répété d'après eux dans la _Sorcière_. Cependant, les
recherches que MM. les archivistes et MM. Delpit et Jonain
ont faites pour moi, n'ont eu aucun résultat.--J'ai cherché
aussi inutilement, à la _Bibliothèque impériale_, les
précieux mémoires de Marie Petit (V. l'article de M.
Audiffret, _Biographie Michaud_), et je n'y ai trouvé que les
détestables rapports de Michel, domestique de Fabre, et agent
des Jésuites, qui persécuta cette femme intrépide, la fit
enfermer. C'est un tissu de contradictions qui se réfute
lui-même. Ce débat fut très-scandaleux. Il avertit fortement
l'opinion, la tourna vers la Perse, à la fin de Louis XIV, à
l'époque où probablement le jeune légiste de Bordeaux
commença à s'informer, à recueillir les notes, d'où (dix
années plus tard) sortirent les _Lettres persanes_.]
1721-1723
L'avortement de la Régence, le chaos qui suit le Système, les exploits
de Cartouche, le dur gouvernement qui vient, ne doivent pas nous faire
perdre de vue les résultats immenses qui restent de ces neuf années.
La langueur aride, impuissante et si près de la mort, qui marque la
fin de Louis XIV, a fait place aux élans d'une vie qui, malgré les
rechutes, ne peut plus s'arrêter. On est sorti de la paralysie. Une
circulation active s'est établie. Des arts nouveaux, charmants, sont
la révélation extérieure et légère d'un autre esprit, d'un changement
profond dans les moeurs et les habitudes.
Mais la belle, très-belle révolution qu'il faut noter, c'est
l'_humanisation_, l'adoucissement singulier des opinions, le progrès
de la tolérance. Naguère encore, Bossuet et Fénelon, madame de
Sévigné, admiraient la proscription des protestants. Le meilleur
prince du temps, un saint, le duc de Bourgogne, excusait la
Saint-Barthélemy. Douze ans après, elle fait horreur à tout le monde.
La _Henriade_, un poème peu poétique, n'en réussit pas moins, parce
qu'elle la flétrit, la maudit.
Chose propre à la France, à laquelle l'Angleterre, l'Allemagne restent
indifférentes, et les autres peuples contraires. La barbarie
religieuse continue dans toute l'Europe.
L'Espagne suivait, bride abattue, la carrière des auto-da-fé. En 1721,
la seule ville de Grenade, sur l'échafaud de plâtre où quatre fours en
feu (figurant les prophètes) mangeaient la chair hurlante, Grenade mit
en cendres neuf hommes, onze femmes. C'est l'année des _Lettres
persanes_.
Dans l'année de _la Henriade_, Philippe V et sa reine, à Madrid,
infligent à la petite Française qui arrive la fête épouvantable d'une
grillade de neuf corps vivants, l'horreur des cris, l'odeur des
graisses, des fritures de la chair humaine.
L'autre année (1724), la vaste exécution des protestants de Thorn;
plusieurs décapités et plusieurs torturés dans des supplices exquis.
Les Jésuites vainqueurs en firent une exécrable comédie de collège
(_la Fille de Jephté_), où l'effigie des morts grimaçait sur l'autel,
par un second supplice de haine et de risée.
Voilà l'Europe à cette époque brillante et encore si barbare, où
Montesquieu, Voltaire, ont élevé la voix. Que disaient-ils?
«Grâce pour l'homme!... Respect au sang humain!» C'est le sens de
leurs livres immortels et bénis, livres de bonté, de douceur,
d'humanité, de pitié; donc de vraie religion. Si Dieu avait parlé,
qu'aurait-il dit: «Grâce pour l'homme!»
Mais comment arriver à ce grand but d'humanité? Par nul autre moyen
qu'en brisant la fascination des dangereux symboles, l'atroce poésie
du Moyen âge, à qui on immolait tant de réalités vivantes. Il fallait
bien la détrôner cette poésie imaginative, pour faire régner à sa
place celle du coeur et de la nature. La satire, la critique, dans ce
sens, étaient oeuvre sainte, puisqu'elles éteignaient les bûchers.
La difficulté très-bizarre, c'est que les âmes les plus tendres
étaient les plus furieuses. La pitié, la tendresse n'ont jamais manqué
en ce monde. Des Albigeois aux Dragonnades, à travers quatre cents,
cinq cents ans de massacres, ces sentiments ont abondé; mais
seulement, sans rapport à la pauvre vie humaine. La pitié était pour
l'hostie. C'est l'hostie outragée, le petit Jésus maltraité, qui fait
pleurer à chaudes larmes la douce femme aux auto-da-fé. Si l'on brûle
à Wurzbourg un sorcier de neuf ans, c'est attendrissement pour l'idéal
enfant qu'on dit immolé au sabbat.
Louis XIV n'était pas insensible, et son coeur fut ému après les
Dragonnades. Comme tous les meilleurs catholiques, il eut scrupule, il
eut pitié. Non des protestants certes. Mais il trouvait cruel de
faire à des damnés litière et pâture de l'hostie, de mettre Dieu dans
ces bouches grinçantes.
Maintenant voici une chose inouïe, un scandale. La thèse est
retournée. Dans le poème de la Ligue, le poème de la Saint-Barthélemy,
le croirait-on? la pitié est pour l'homme, pour la réalité saignante.
Ces rouges torrents lui font horreur, et il avance un paradoxe
audacieux; il soutient, cet impie, qu'en l'homme aussi Dieu avait son
hostie et que, s'il est au pain, il était dans le sang encore.
Pauvre poème, mais grande action, plus hardie qu'on ne croit. L'auteur
sortait de la Bastille. Le Régent finissait, ne pouvait guère le
rassurer. Rome avait triomphé. Dubois était tout cardinal, jusqu'à
promettre à Rome de faire rentrer partout les prêtres dans
l'administration. Voltaire, en ce moment, le vaillant étourdi, va
prendre un héros protestant. Il va chercher au fond de l'histoire un
Henri IV, alors si profondément oublié, qui restait mal noté, un
ennemi de l'Espagne qu'à ce moment la France épouse. Ce Henri, il
l'expose, comme héros de clémence, d'humanité, d'un coeur facile et
tendre, bref, comme _l'homme_. Ce seul mot dit tout. La merveille,
c'est que le poème pâlira et tombera avec le temps et justement; Henri
IV restera. Voltaire réellement l'a refait. C'est l'idéal nouveau et
accepté du siècle. D'autant baisse Louis XIV, ce funeste idéal
(enflure et sécheresse), qui jusque-là remplit la tête vide des rois
de l'Europe.
Rhétorique et déclamation, faux merveilleux, faiblesse et parfois
platitude. Tout cela ne fait rien. Il y a dans ce poème (la pire
oeuvre de Voltaire) quelque chose d'aimable et de bon, qui est partout
chez lui, le bon sourire, malin et tendre, de son portrait du Musée de
Rouen. Et cela alla augmentant. Une de ses ennemies, madame de Genlis,
qu'il reçut à Ferney, fut surprise de voir, avec sa bouche satirique,
son regard si tendre et si doux. «Le coeur même, dit-elle, de Zaïre
était dans ses yeux.»
«Voilà un grand contraste!» Point du tout. La tendresse, l'esprit
satirique, l'amour, la guerre ne sont point opposés. La bonté, la
pitié, chez quelques-uns sont violentes, et pleines d'un esprit de
combat. Elles rendent impitoyable pour toute chose cruelle, pour toute
idée barbare, pour tout dogme inhumain. Ces deux dispositions
nullement contraires se rencontrent chez tous les grands hommes de ce
siècle, spécialement chez Montesquieu. Dans une de ses _Lettres
persanes_, il s'est peint, il a dit le fond de sa nature. Il s'avoue
faible et tendre, sans défense contre la pitié. Il était jeune alors,
moins résigné qu'il ne le fut plus tard aux souffrances de l'humanité,
d'autant plus hostile aux tyrans, aux systèmes surtout qui furent pour
des mille ans les tyrans de l'espèce humaine. Dans ce livre, si fort,
léger en apparence, d'une gaieté habile et profondément calculée, il a
montré comment les doux, au besoin, sont terribles, et les timides
hardis. C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et pacifique, qui
fait en se jouant voler, briller le glaive, accomplit en riant la
radicale exécution, l'extermination du passé.
Il imprime en Hollande; mais Voltaire qui imprime en France a bien
plus de ménagements. Il reste longtemps en arrière, ne peut secouer
son respect d'enfance pour le grand roi et le grand siècle. Il traîne
longtemps son Racine. Les récits de Villars, le vieux conteur, les
beaux yeux de la maréchale, tout cela fit longtemps tort à Voltaire,
le retarda. Élève des Jésuites, et fort caressé d'eux, il est faible
pour ses vieux maîtres.
Le siècle demandait, désirait un génie qui tranchât nettement dans le
temps, partît de l'_écart absolu_, comme on dit aujourd'hui, mais de
l'écart dans le bon sens, un génie qui surtout allât droit à la
question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât pas, comme
les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une machine plus
qu'usée.
Le Régent, par respect, a imprimé le _Télémaque_. Il essaye un moment
des plans de Fénelon, de ses hauts Conseils de seigneurs. Tout cela
ridicule, inutile et mort-né.
On essaye un moment de Boisguilbert, de Vauban même. Les réformes
économiques qu'ils tentent à la surface n'ont nulle chance pendant
qu'on garde le fond pourri qui est dessous.
Law eût fait quelque chose de sérieux. Ses terribles nécessités le
poussant en avant, il aurait «labouré profond», comme on dit en 89.
J'ai trouvé qu'au premier moment qu'il fût contrôleur général, on
agita la question de _forcer le clergé à vendre_ ce qu'il avait acquis
depuis cent vingt ans (plus de la moitié de ses biens). Vente énorme
qui, faite d'ensemble, eût fait tomber la terre à rien, l'aurait
presque donnée au monde des petits laboureurs. Mais Law était près
de sa fin. On le précipita. Il y eut une espèce de petit concile pour
le condamner.
Une telle opération supposait autre chose. Pour atteindre le temporel,
il fallait que le spirituel fût éclairci, percé à jour. Deux hommes
singuliers, qui virent beaucoup et souvent dans le vrai, semblaient
appelés à cela. Boulainvilliers, le féodal, grand esprit en d'autres
matières, avait, dans un très-beau pamphlet qui courait manuscrit,
posé avec simplicité la loi de la religion, une en tant de cultes
divers. Théorie haute et vraie, qui planait de trop haut.--L'abbé de
Saint-Pierre, au contraire, eut mille idées pratiques. Telles de ses
vues sociales, utiles et sérieuses, se sont réalisées. Mais, dans les
choses religieuses, il est myope ou craint de voir. Il garde l'idée
niaise d'être _un philosophe chrétien_. Les évêques firent chasser ce
bonhomme de l'Académie. Les philosophes en rirent. Tout était ridicule
en lui, et jusqu'à l'orthographe. C'était le roi des maladroits. Il
changeait des misères, il réformait des riens, et conservait le pire;
exemple, la moinaille, qu'il croit utiliser! On le renvoya en
nourrice, avec cette pauvre âme que met Machiavel «dans les limbes des
petits enfants.»
Mais qui sera donc l'_homme_? et dans quelle circonstance heureuse et
singulière va-t-il donc naître et se former, le vigoureux génie qui,
tranchant le passé au fil du glaive, dans cet éclair va faire voir
l'avenir?... Gloire à la volonté! Il naît précisément, grandit, se
fortifie, dans un milieu unique pour énerver, éteindre, admirable pour
étouffer.
Né en 1689, affublé à 25 ans d'une perruque de conseiller, il le fut à
27 d'un bonnet de président à mortier. Son esprit vaste, vif et doux,
sous ce poids qui le contenait, n'en fut pas accablé, mais s'étendit
en dessous de tous côtés. Un mariage fort calme, dont il lui survint
trois enfants, semblait (dès 26 ans) le calfeutrer tout à fait au
foyer. De son hôtel au Parlement, du Parlement à son hôtel, sa vie
était tracée. Cette quasi-captivité qui aurait amorti tout autre eut
l'admirable effet de le vivifier. Il s'enquit de deux infinis, celui
des sciences physiques, celui des moeurs, des lois, des
transformations variées de l'âme humaine.
L'Académie de Bordeaux, qui jusqu'à lui perdait son temps aux
amusements littéraires, aux petits vers, devint une académie des
sciences. Il y lut des mémoires sur ses études d'anatomie et autres.
En 1719, d'un élan juvénile (on commence toujours par l'immense et par
l'impossible), il avait fait le plan d'une _Histoire de la Terre_.
Temps curieux de gigantesque effort. Marsigli donne son _Histoire de
la Mer_. Vico prépare et bientôt donne son esquisse sublime et
féconde: _Science nouvelle de l'Humanité._
Montesquieu, sans nul doute moins inventeur, fit davantage.
Il vit et pénétra, il jeta un ferme regard sur trois masses qui
composaient alors l'indigeste richesse de la raison humaine.
1º L'édifice des sciences mathématiques et naturelles, si compliquées
de phénomènes, et si simples de lois. Les écrits de Fontenelle y
intéressaient vivement.
2º La série des voyageurs, spécialement de l'Orient, de la Perse et de
l'Inde, depuis les charmants récits de Pietro della Valle, jusqu'aux
Bernier, aux Thévenot, aux Tavernier, jusqu'au judicieux Chardin. Ici
de même nul éblouissement. L'amusante diversité aboutit à des lois
très-simples.
3º Le droit, pour ses prédécesseurs, était un monde à part qu'on
tâchait d'enfermer dans le cercle du christianisme. Le premier, il le
vit dans la variété immense des législations comparées, réductible
pourtant à la haute unité du Juste. Planant sur la nature, les moeurs
et les institutions, son grand esprit cherchait l'âme commune, _la loi
de la loi_.
Cette hauteur est telle que, non-seulement les lois civiles et
politiques, mais aussi les lois religieuses, en sont justiciables. La
Justice est tellement la reine des mortels et des immortels, que les
dieux mêmes répondent devant elle. Les religions lui font la révérence
et en attendent leur arrêt, car celle qui prétendrait être sainte pour
se dispenser d'être juste, serait impie, loin d'être sainte, ne serait
plus religion.
Idée directement contraire à celle des légistes du siècle de Louis
XIV. Domat exige que la justice soit chrétienne et la plie au
Christianisme. Le XVIIIe siècle demande si le Christianisme est juste.
Le singulier, c'est que l'élan de la révolution soit parti justement
d'un esprit pacifique, plus lumineux qu'ardent, et surtout
conciliateur. Tel semblait Montesquieu avant 1721, quand il faisait
ses paisibles lectures à son Académie. Et tel il redevint après son
grand livre révolutionnaire. Il se tourna bientôt vers les calmes
régions de la haute critique historique. (_Grandeur et décadence des
Romains._)
Le génie girondin, celui de Fénelon, Montaigne, Montesquieu, celui du
grand parti qui, en 93, périt pour ne pas tuer, est vif, mais modéré,
équilibré, ce semble. Il faut une pression pour en tirer le jet de feu
qui brûle. Il faut cette chose rare qui quelquefois saisit un jeune
coeur, ce que j'appellerais: la fièvre de justice. La Boétie n'avait
que vingt-six ans, lorsque de Bordeaux il lança sa brochure du
_Contr'un_, l'évangile de la République; et Montesquieu guère plus de
trente, quand son petit roman esquissa, déjà formula le _Credo_ de 89.
Leur vraie vie intérieure est absolument inconnue. La Boétie meurt
jeune, et ne dit rien. Montesquieu s'est gardé de nous rien révéler
des secrètes révolutions de son esprit. Il est aisé de deviner
pourtant.
Tous deux étaient des juges, membres du Parlement. Tous deux, éclairés
et humains, étaient associés à la justice routinière d'un grand corps
immuable dans la barbarie du vieux droit. Les légistes royaux ayant,
dans tant de choses, succédé aux pouvoirs judiciaires du clergé,
résisté à l'Inquisition, se piquaient d'être aussi cruels. Ils se
montraient prêtres autant que les prêtres dans les applications
révoltantes du Droit canonique, maintenaient les supplices
ecclésiastiques, le feu spécialement. Sans rien dire de Toulouse (le
parlement le plus féroce), ceux de Bordeaux et de Rouen brûlent force
sorciers dans le XVIIe siècle. Paris brûle le pauvre messie Simon
Morin dans l'année du _Tartufe_ (1664). Il brûle deux libertins
(1726). Djon, un curé quiétiste (1698).
Ces choses étaient rares, dira-t-on. Ce qui ne l'était pas, ce qui
était constant et prodigué, c'était la torture préalable. Elle était
chère aux Parlements autant qu'aux cours d'Église. En 1780, sous Louis
XVI, un parlementaire d'Aix en imprime l'apologie, dédiée au pape Pie
VI, qui accepte la dédicace.
Une autre torture, plus cruelle peut-être, c'est l'atrocité des
prisons. Celles de Bordeaux étaient célèbres en Europe. Ses cachots du
Château-Trompette, où l'on ne pouvait être debout, ni couché, ni
assis, égalaient les plus effrayants _in pace_ de l'Inquisition.
Qu'on se figure ce génie doux, humain, associé à tout cela! Un
Montesquieu, président d'un tel corps, forcé de suivre toutes ces
vieilleries exécrables, obligé de signer une enquête par la torture,
un jugement pour rouer, brûler! Quelque inerte qu'on soit dans une
telle compagnie, on n'en endosse pas moins la solidarité terrible de
ses actes. La consolation passagère d'adoucir parfois un arrêt
peut-elle équivaloir à cette participation constante d'un droit
affreux qui revient tous les jours? Montesquieu resta là de 1714 à
1726, cloué par la nécessité héréditaire, la volonté des siens, par la
timidité, par la convenance. Il n'osait s'arracher de cette robe, sa
fatalité de famille. Qui peut douter qu'il n'en ait souffert
cruellement, souffert? de ce qu'il voyait, signait, faisait, souffert
de son silence, et taciturnement amassé un merveilleux fonds de haine
pour ce passé atroce, ce droit maudit et son principe impie.
Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son
livre léger. À chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est
libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier.
L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience qui
la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se
croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
devient acier! Qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à
affiler la lame. Jamais main plus légère. L'Orient lui apprit à jouer
du damas. En badinant, il décapite un monde.
Il est intéressant pour l'art de voir comment le tour est fait.
N'oublions pas qu'il se faisait dans un moment singulier d'inattention
où personne n'avait envie de regarder. Écrit au plus fort du Système,
le livre est publié dans la débâcle, la terreur du Visa, quand chacun
se croit ruiné. La difficulté était grande pour se faire écouter de
gens préoccupés si fortement. Quel cadre assez piquant, quel style
assez mordant pouvait s'emparer du public?
Le petit roman fit cela. L'auteur prit une occasion. L'ambassadeur
turc arrivait (mars 1721) avec tout son monde équivoque. La question
débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas un sérail?»--«Et
qu'est-ce que la vie de sérail?» Vous le voulez ... Eh bien,
apprenez-le. Le nouveau livre le dira. Dès le commencement, cinq ou
six lettres vous saisissent par cette vive curiosité d'être confident
du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est piquant, d'un sérail
veuf, et des humbles aveux que ces belles délaissées écrivent en grand
secret. Croyez qu'avec un tel prologue, on ne lâchera pas le livre.
Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute même pas. À cent
lieues du sérail mystique des soufis, du sérail voluptueux du Ramayan,
celui-ci est français, je veux dire amusant et sec. La flamme même,
s'il y en a quelque peu, est sèche encore, esprit, dispute et
jalousie. Ces disputeuses ne troublent guère les sens. Le tout est une
vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur veuvage où elle
tient la femme. Même la polygamie chrétienne (quoiqu'il en plaisante
parfois, comme d'une chose qui est dans les moeurs), il la flétrit
très-âprement dans la lettre sur _l'homme à bonnes fortunes_.
C'est un coup de théâtre de voir comme après ces cinq ou six premières
lettres de femmes, maître de son lecteur, il l'emporte, d'une aile
prodigieuse, sur un pic d'où l'on voit toute la terre. Les sociétés
humaines ont leur nécessité: _le Juste_. Elles vivent de lui et sans
lui elles meurent. La brève histoire des Troglodytes, où la forme un
peu maniérée ne fait nul tort au fond, donne, avec cette loi de
Justice, ce qui en est d'usage: _le gouvernement libre, républicain_,
de soi par soi.
Un Anglais n'aurait pas manqué de se servir ici du texte où Samuel
énumère aux Hébreux qui demandent un roi, les fléaux de la royauté. Le
Français sait bien mieux qu'un vieil habit sert peu pour la vérité
éternelle.
On a chassé le pauvre Saint-Pierre pour ses petites hardiesses. Mais
on n'ose toucher celui-ci. Il dit la mort prochaine de la religion
catholique. Il dit que la république est le gouvernement de la vertu.
Il dit que le roi et le pape, grands magiciens, ont le talent de faire
que le papier soit de l'argent, que le pain ne soit pas du pain, etc.
Le haut credo surnaturel a pour lui la valeur des actions de Law après
le Visa.
Le Régent rit, et tout le monde. Et qui sait? les évêques eux-mêmes,
tous les Pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc. La France entière
rit, et l'Europe.
C'est là bien autre chose qu'un succès littéraire. Sans s'en
apercevoir, dans cette satire ou ce roman, on a pris, accepté un credo
tout nouveau. Le livre, si critique, n'en est pas moins affirmatif.
Tout en brisant le faux, il a posé le vrai.