FIN DE DUBOIS ET DU RÉGENT[9]

[Note 9: À partir du Visa, pendant plus de deux ans,

l'histoire est un désert.--_Madame_ vit encore et écrit, mais

rien de suivi, parfois des ouï-dire peu exacts (par exemple,

_les deux lits roulants_ du roi d'Espagne, qui n'en eut

jamais qu'un).--_Barbier_ est peu sérieux. Il croit que le

Régent fait poignarder les nouvellistes. Dans sa curieuse

histoire de la religieuse vendue au prince, il établit

d'abord qu'il est certain du fait, le tenant d'amis sûrs qui

ont su et vu. Puis il s'effraye de son audace, et (sans doute

craignant que son manuscrit ne tombe sous l'oeil de la

police), il se dément; mais il ne biffe pas

l'anecdote.--_Buvat_ me soutient mieux. Dans sa sécheresse

calculée (qu'il signale et regrette lui-même), il me donne la

plupart des grands faits significatifs, par exemple,

l'abandon que fit Dubois des essais de réforme de Noailles et

de Law, sa lâcheté pour les privilégiés, la défense qu'il

fait (juin 1721) de continuer les essais de la taille

_réelle_, etc. Il me fournit tout le détail inconnu de la

première communion du Roi, le mépris public que Fleury montre

pour Dubois en vendant son présent; fait capital; un homme si

prudent n'aurait pas hasardé une telle chose, s'il n'eût été

déjà arrangé avec le successeur de Dubois et du Régent, avec

M. le Duc.--_Duclos_ n'apprend rien, ne sait rien. Il copie

Saint-Simon.--Mais _Saint-Simon_ lui-même, comme je l'ai dit,

est soigneusement tenu en quarantaine, isolé; on ne lui dit

rien. Il étonne de son ignorance. Il ne sait pas des faits

que savait tout Paris.--_Lemontey_ est pour cette fin d'une

brièveté désolante. Cependant, ayant sous les yeux les pièces

diplomatiques, il m'éclaire dans un point essentiel qu'ignore

tout à fait Saint-Simon: c'est que l'Angleterre exigea _que

Dubois fût premier ministre_, autrement dit que la Régence

continuât, et qu'on ne tombât pas encore dans les mains

folles et furieuses qui auraient compromis la paix du monde,

établie si difficilement. Cela illumine toute la finale que

_Buvat_, _Barbier_ et _Marais_ m'aident à filer tellement

quellement. Lemontey aurait dû imprimer les curieux papiers

qui témoignent du désespoir de Dubois, tout-puissant, mais

abandonné. On fuyait vers Fleury et M. le Duc; on craignait

Madame de Prie.]

1722-1723

Deux choses ressortaient de la situation. D'une part, que dans un

gouvernement tellement idolâtrique et fétichiste, tout était dans la

main de celui qui tenait l'idole, savait la faire parler. Mais,

d'autre part, qui était celui-là? Un vieux prêtre, plus que prudent,

qui, dans sa longue vie, n'avait fait autre chose que céder, obéir, se

faire humble et petit. Combien facilement intimiderait-on un tel

homme? La misérable mécanique, le très-faible ressort d'un enfant mû

par cette main débile et tremblotante, n'allaient-ils pas être forcés

par la brutalité de celui qu'on voyait venir?

Le souple Fleury céderait. Dubois, le Régent, qu'étaient-ils? Usés

d'âge ou de maladies, Dubois d'anciennes, le Régent de nouvelles. Ce

n'est pas certes à la légère que celui-ci réforma sa maîtresse. À ses

derniers soupers, de huit convives, sept sont malades. Corps ruinés,

caisse vide, oubli, insouciance, c'est ce gouvernement. Surtout

inconséquence. Il est prodigue, il est sordide. À la mort de Madame,

Dubois fait auner le drap noir dans toutes les boutiques, le taxe,

achète à bon marché. Mais qu'on craigne la peste, il dort; un cas

ayant éclaté à Paris, l'ex-gouverneur de Marseille ne peut arriver

jusqu'à lui; il le fait attendre deux mois. Encore plus le Régent

lâche tout. Tout près de son Palais-Royal, rue Richelieu, en plein

midi, un bretteur oblige un novice de dégainer, le tue tranquillement,

et le soir, tout sanglant, avant de se laver, il exige du Régent sa

grâce.

C'est le soliveau-roi dont parle la Fontaine. Mais qu'a-t-on à

attendre de ce qui doit le remplacer, de ce qui vient avec M. le Duc?

Un élément arrive impitoyable, rien d'humain, quelque chose d'emporté

sans mesure, la furie, la roideur, l'impudeur d'une force qui va droit

devant soi, ne peut rougir de rien. Cette terrible locomotive va

croître encore de violence. Une révolution singulière se fait dans son

tempérament. Madame de Prie eut cela de bizarre, qu'en trois ou quatre

ans elle fut trois personnes différentes. Svelte, fine, avant le

Système, quand elle en eut humé les fruits, elle grossit, s'enfla de

chair, de sang. Puis, son règne passant, elle sécha tout à coup. Au

moment où nous sommes, à la majorité, elle gonflait. Un flot de sang,

de feu et de fureur, lui coulait dans les veines. Elle avait l'énorme

beauté et les emportements de la duchesse de Berry. Différente

pourtant en ceci de la pauvre folle, qu'elle n'était point folle du

tout, mais très-lucide pour le mal, et très-cruellement avisée.

Tout est solidaire en ce monde. L'Europe le sentait et songeait fort.

Que serait-ce si la France, tombée aux mains sauvages de gens si

neufs, si violents, allait flotter, comme un vaisseau perdu, en feu,

pour heurter tout, pour tout brûler peut-être? La seule secousse du

changement pouvait être mortelle à la paix, cette paix tant cherchée

par Dubois et par tous, cette paix faible encore, d'un tempérament

délicat et point du tout consolidée. Après Law, après Blount, les

affaires, pour reprendre, avaient grand besoin de repos, point d'une

telle révolution, d'un gouvernement d'aventures. L'Angleterre

intervint. Elle donna au Régent le vouloir, la résolution. On lui fit

constituer un _premier ministre_ qui concentrât tous les pouvoirs (23

août 1722), comme les avait eus Richelieu (le Régent gardant seulement

les nominations et la présidence du Conseil). Dubois eut ses patentes,

avec l'assentiment de toute l'Europe, ayant d'un côté l'Angleterre et

les puissances protestantes, de l'autre l'Espagne et l'Empereur.

Cela rejetait loin M. le Duc et madame de Prie. Elle devait attendre

deux ans pour l'héritage de Dubois. Chose dure. Il fallait qu'il

mourût pour qu'à son tour elle palpât tant de biens désirés, entre

autres le million annuel d'Angleterre. Dubois la consola, il entra

dans sa peine, acheta un répit en lui faisant une fort belle pension.

Mais cela ne la calmait pas. À peine elle touchait qu'elle criait pour

toucher encore. En deux ans, elle en toucha sept.

Cet accord de l'Europe mettait Dubois bien haut. Il se vautra à l'aise

dans le fauteuil de Richelieu. Il fit chercher par le P. Daniel tous

les titres qu'il avait eus. Pour qu'il n'y manquât rien, il se mit,

lui aussi, à l'Académie française. Comme un singe qui s'habille en

homme, il se prenait au sérieux, se drapait dans son rôle. Il était

fier surtout de son affaire d'Espagne. Coup sublime d'habileté! Ce

vrai Scapin avait mis dans le sac ses amis les Anglais, ses ennemis

les Espagnols. Que l'Angleterre aimât Dubois au point d'accepter sans

mot dire ce pacte de famille qui reliait tous les Bourbons, n'était-ce

pas miracle. Richelieu était effacé.

Dans le public on disait tout au moins: «Comme ancien domestique des

Orléans, il n'est pas maladroit. Voilà la fille du Régent reine

d'Espagne. Et, d'autre part, l'infante de quatre ou cinq ans qui nous

vient, n'ayant pas d'enfant de si tôt, le Régent garde pour longtemps

la chance du trône de France.»

Vanité et sottise. Le Régent, qui finit, son fils, un jeune sot, ne

sauraient profiter de rien.

Vanité et sottise. L'Escurial et le Palais-Royal mariés! quoi de plus

fou! Un moyen sûr que l'Espagne et la France se haïssent solidement,

c'était de les montrer de si près l'une à l'autre.

L'infante avait été reçue ici avec une pompe, des solennités

incroyables. Partout des arcs de triomphe. Une dépense excessive,

insensée, dans notre épuisement. On y mit des millions. On écrasa

Paris. Elle fut établie, comme reine, au Vieux-Louvre; puis, comme on

a vu, à Versailles. Nos belles dames, qui, dans ses bosquets, avaient

naguère favorisé le Turc, saisies de ferveur espagnole, entourent

l'infante et la suivent aux églises, s'enrôlent avec elle dans la

confrérie du Rosaire, reçoivent de la main d'un moine l'insigne de

la Rose mystique, l'emblème de la virginité.

Notre Française n'eut pas cet aimable accueil à Madrid. Elle était

haïe avant de venir. Elle trouva la reine entourée de tous les ennemis

de son père. La jolie petite fille de treize ans, la fleur pas même

épanouie, allait terriblement faner, enlaidir par contraste une reine

avariée, qui pourtant ne régnait que comme femme et par le plaisir. Le

seul portrait de cette enfant avait fait ravage à Madrid. Le jeune

mari, tout pareil à son père de tempérament, tournait de ce côté

l'emportement sauvage qu'il n'avait jusqu'alors déployé qu'à la

chasse. Il séchait devant ce portrait. Il fallut le cacher.

L'original devait avoir le sort de toutes nos princesses qu'on maria

en Espagne, toutes brisées cruellement. On essayait de la terreur

d'abord. La première fête était le bûcher, l'horreur, les cris, et le

premier parfum la chair grillée! Puis la pesante obsession des grandes

duègnes titrées, leurs rapports de police, leur odieuse interprétation

de la vivacité française. L'enfant (eût-elle été plus sage) ne pouvait

guère manquer d'être stupéfiée, perdait la langue, même l'esprit.

L'Italienne, dans son génie bouffe, mieux que n'eût fait une

Espagnole, arrangea une scène pour la faire paraître idiote.

Saint-Simon allait prendre son audience de congé. La jeune princesse

était sous un dais. Dans ces occasions publiques, ordinairement tout

est prévu, on parle pour l'enfant ou on lui fait lire quelque chose.

La Farnèse eut la barbarie de la laisser à elle-même. La petite,

entourée de tant d'yeux malveillants, dut être intimidée. Au lieu de

couvrir ce silence, de lui donner du temps pour se remettre, de parler

un peu à sa place, Saint-Simon eut la sotte fierté de se blesser, et

par trois fois articula la question de ce qu'elle voulait faire dire à

Paris. Mais rien. Elle est muette. Et bien pis! elle n'est pas muette

tout à fait. Elle venait de déjeuner sans doute; un petit bruit

involontaire échappe de sa belle bouche. Les Espagnols ne voulaient

pas entendre. Sans pitié, sans pudeur, l'Italienne entendit, donna le

signal des risées.

Elle croyait en dégoûter le prince. À tort. Ces petites misères de

nature ne font guère à l'amour. Témoin, ce qu'on a vu de Louis XIII et

de mademoiselle la Fayette; l'humiliant accident pour lequel Anne

d'Autriche fut si cruelle, ne le fit que plus amoureux. La Farnèse dut

prendre aussi d'autres moyens. Elle exploita l'étourderie de la

Française. Sa légèreté à courir dans un parc, les jupes au vent, fut

donnée au mari pour un crime d'horrible indécence. On lui dit que,

dans l'intérieur, elle voulait danser toute nue entre les dames et les

seigneurs. On lui brouilla l'esprit, si bien qu'il consentait à

l'enterrer dans un couvent. Mais elle eut la petite vérole. On espéra

qu'elle mourrait. Cette cour, qui avait été lâche en la prenant,

devint féroce alors, et on fit le mieux qu'on put pour qu'elle n'en

réchappât pas. Dieu eut pitié de la pauvre petite. Elle vécut. Mais un

objet d'horreur, et pour brouiller les deux pays. Beau résultat de

cette grande et subtile diplomatie! Dubois fut si furieux de voir

écrouler tout cela, que son très-cher ami, le bon Père Daubenton (si

nécessaire à l'alliance) ayant ici son frère, Dubois le pila, le

chassa à grands coups de pied de chez lui.

L'amitié, plus solide et si forte, de l'Angleterre, le soutenait ici,

pouvait le rassurer. Il eut pourtant l'idée d'une machine assez

ridicule, fort peu utile, contre ses concurrents. Il avait institué

des conférences où, devant le Régent, on lisait au petit roi des

leçons pédantesques sur l'art de gouverner. À travers cet

enseignement, gauchement et hors de propos, trois jours durant, le

Régent lut un plaidoyer où il reprenait, ressassait la vie de

Villeroi, y mêlant les parlementaires, le duc de Noailles, faisant

peur au Roi d'une Fronde, établissant longuement que, pour son bien,

ces gens ne pouvaient revenir. Rien de plus sot. Quel résultat?

Dégrader le Régent par l'énumération des soufflets qu'il avait reçus

de Villeroi? Rendre impossible le duc de Noailles? c'est-à-dire rendre

un seul possible, M. le Duc! fortifier celui qui n'était que trop fort

déjà.

Dubois bientôt le vit et le sentit. Il avait sous la main deux hommes

à lui infiniment utiles, que M. le Duc le força de sacrifier. Gens de

vigueur et de peu de scrupules, de main, d'épée, très-bons en

politique et meilleurs en police. C'étaient Leblanc, secrétaire d'État

de la guerre, et son jeune ami Bellisle, petit-fils de Fouquet. Il

était agréable à un homme de l'âge et de la robe de Dubois, qui

n'avait jamais tenu qu'une plume, de disposer de ces gens-là pour des

cas fortuits. Leblanc était à toute sauce; il arrêta Cartouche,

enleva Villeroi. Le Régent y tenait, non-seulement pour l'agrément de

son commerce, mais par un très-fort souvenir. C'est qu'en ce jour de

terreur blême où Law fut presque mis en pièces, où le peuple forçait

les grilles du Palais-Royal, Leblanc seul descendit, entra

paisiblement dans cette foule et lui fit entendre raison.

Si Dubois, le Régent, les deux malades, eussent été serrés de trop

près par l'impatience de leur successeur, M. le Duc, s'il eût frappé

un coup, c'est Leblanc qui l'eût fait. Il l'aurait enlevé, tout aussi

bien que Villeroi. Et Bellisle, au besoin, aurait fait davantage. Il

était des Fouquet, armateurs (ou corsaires) de Nantes, et il était

parti de bien moins que de rien, de la ruine et de la disgrâce, de la

prison d'État où mourut son grand-père. Il voulait arriver, et

n'importe comment. Il avait un esprit terrible, infiniment d'audace,

l'intrigue, la bassesse intrépide. En 1719, il s'était chargé pour

Dubois d'une scabreuse et dangereuse besogne, d'espionner l'armée

d'Espagne et ce grand sec Berwick, si sujet à pendre les gens.

Bellisle avait pris poste dans la maison où l'on haïssait le plus

madame de Prie, la maison de sa mère, si maltraitée par elle, madame

Pléneuf. Elle était belle, aimable. Bellisle servit là d'abord les

amours de la Fare, puis s'attacha à Leblanc, second entreteneur. Mais

madame Pléneuf avait cela qu'elle ne perdait jamais d'amants. Elle les

gardait tous, et ils devenaient entre eux amis intimes. Bellisle,

réussissant près d'elle, n'en fut que mieux avec Leblanc.

C'est Oreste et Pylade, unis, inséparables. Ensemble, malgré tant

d'affaires que doit avoir un ministre (Leblanc), ils passent des

heures et des heures chez madame Pléneuf, toujours belle et coquette,

que sa fille, déjà engraissée, déteste de plus en plus.

Ensemble encore, le soir, les deux amis sont chez Dubois, eux, et nul

autre à son coucher. Cet homme inabordable, _non dictu affabilis

ulli_, n'a pas d'humeur pour eux. Miracle.

En novembre 1722, M. le Duc, qui, comme on sait, est terrible pour la

probité, commence à attaquer Leblanc, et peu après Bellisle. Ils ont

tripoté dans les fonds, ont mis la main à la caisse de La Jonchère, un

trésorier des guerres. Affaire obscure. Dans les ténèbres de la police

militaire, savaient-ils bien eux-mêmes si vraiment ils avaient volé?

Saint-Simon, supposant que tout vient de madame de Prie, leur

conseillait de voir plus rarement madame Pléneuf. Impossible. Ils ne

peuvent, disent-ils, se passer de la voir un jour. Autre miracle.

Est-ce l'effet des beaux yeux d'une dame si mûre? Ou faut-il croire

que ses amis, entre Dubois et elle, assidûment préparent certaines

choses dont Chantilly est inquiet?

Dubois fit une belle défense (de novembre en juillet), et l'on peut

dire, jusqu'à sa fin, car il mourut en août. Il écrivait au sujet de

Leblanc: «Je préférerais la mort à tout ce que j'ai souffert depuis

huit mois à son occasion.» Ici il ne ment pas. Leblanc lui était

nécessaire pour la crise prochaine de la mort du Régent. Dès janvier

1723, on n'ajournait l'apoplexie qu'en lui donnant journellement de

petites purgations. Ce coup qui, d'un moment à l'autre, pouvait

l'enlever à Dubois, aurait mis celui-ci dans l'extrême péril de se

voir seul avec le jeune fils du Régent, devant M. le Duc. Fleury

certainement eût donné le roi au plus fort. Pour être le plus fort,

Dubois arrangeait tout. Il était sûr des Gardes par le duc de Guiche,

voué aux Orléans. Il était sûr des Suisses et de l'Artillerie, par le

duc du Maine, qu'il avait rappelé tout exprès. Mais pour donner

l'ensemble à tout cela, et l'élan du coup de collier, il lui fallait

son ministre Leblanc.

Il venait de faire une chose qui avertissait fort M. le Duc. Il avait

rappelé, réintégré ses mortels ennemis, les bâtards, le duc du Maine,

le comte de Toulouse. Malheureusement ils étaient trop brisés. Dans

leur isolement, ils n'apportaient guère de force à Dubois. Il aurait

bien voulu pouvoir les faire siéger dans le Conseil d'État qui fut

créé à la majorité. Conseil très-étroit, trop serré, de cinq personnes

en tout. Dubois, avec les deux d'Orléans et un jeune ministre, y avait

quatre voix; mais celle de M. le Duc, à elle seule, pesait davantage.

Hors du Conseil, il en était de même. Tout se portait de ce côté.

Dubois offrait le singulier spectacle d'un homme tout-puissant qui

reste seul, qu'on fuit, dont on craint la faveur.

Il le voyait très-bien, et flottait entre deux pensées, celle du

prêtre, celle du ministre, la fuite ou le combat.

Quoi qu'il arrivât, après tout, il était cardinal, inviolable. Il

garderait sa peau, autant et mieux qu'Alberoni. Il n'avait pas lâché

Cambrai, un très-beau pis-aller, archevêché, principauté. Il y

songeait sérieusement, car il faisait chercher les droits des

archevêques sur le territoire même, le Cambrésis, qui serait devenu

une souveraineté tout à fait. Mais, du côté de Rome, il avait de bien

autres chances qu'il cultivait soigneusement. Il voulut présider ici

l'Assemblée du clergé, pour se montrer là-bas au plus haut et capable

de rendre les plus grands services. Il avait pris la Feuille des

bénéfices pour ne nommer que les amis de Rome. Il écrivait même aux

Romains qu'il méditait pour eux les plus grandes choses, qu'il voulait

revenir au temps où les places d'administration et de gouvernement

étaient données aux prêtres. À voir de telles promesses, on ne peut

guère douter que le drôle ne comptât, s'il perdait la France, avoir

Rome, changer le ministère pour la tiare. Branlant ici, il rêvait le

palais de Latran.

En attendant, il défend le présent, prend la Police et la Justice,--la

Police pour savoir, la Justice pour frapper. Il tient la police de

Paris par le cadet d'Argenson, homme fin et sûr. Il tient directement

et par lui seul les Postes, l'ouverture des lettres, le cabinet noir.

D'Aguesseau l'incertain, le scrupuleux, est écarté. Dubois, sans

titre, a en effet les Sceaux, machine essentielle de ce gouvernement,

pour sceller, lancer à toute heure les actes nécessaires, Lettres

royales ou Arrêts du Conseil, etc., etc.

Et avec tout cela, M. le Duc avance. En vain Leblanc, Bellisle, sont

trouvés innocents (1er juillet). Il poursuit, il menace. Dubois dit

lâchement qu'il en est étonné et mécontent (_Buvat_), tandis qu'il

écrit autre part qu'il a tout fait pour les défendre (_lettre citée

par Lemontey_).

Mais le Duc ne le tient pas quitte pour de vains mots. Il les fait

exiler.

Dubois ayant décidément perdu son épée de chevet, son jeune ministre

de la guerre, fut forcé d'être jeune. Il résolut de monter à cheval,

de se faire connaître des troupes, à la revue de la Saint-Louis, de se

donner auprès de la Maison militaire le mérite des libéralités et des

régals d'usage, de bien montrer celui dont tout avancement dépendait.

Il simulait l'audace; mais il était accablé de son isolement. Il se

croyait perdu et son cerveau se dérangeait. «Il a, dit Lemontey,

déposé ses terreurs dans quelques écrits en désordre. J'ai lu

plusieurs papiers noircis de ces funèbres visions.»

La revue le tua. Un abcès qu'il avait creva dans la vessie. Il aggrava

le mal en le cachant. Il allait au Conseil. Il faisait dire aux

ambassadeurs qu'il irait à Paris. Une opération devint nécessaire, et

la mort la suivit de près.

Il mourut en homme d'esprit. Il fut moins sacrilège qu'il n'avait été

dans sa vie. Il esquiva l'hostie, qui aurait été un scandale. Il dit

que, pour un cardinal, il y avait de grandes cérémonies à faire, qu'il

fallait aller demander cela à Paris, au cardinal Bissy. Il calculait

très-bien que, pendant le voyage, il aurait le temps de passer (10

août 1723).

Tout retombe au Régent, et dans un état pitoyable. Dubois n'avait rien

décidé sur l'essentiel de la situation. Chose incroyable, après ce

terrible Visa, qui avait tant réduit, l'embarras subsistait le même.

On éludait, on ajournait. Dubois envoyait tout au diable. Avec les

Fermes, pour lesquelles Duverney lui payait beaucoup, avec quelques

emprunts, quelques édits bursaux, il faisait face au plus

indispensable. À sa mort, le Régent retrouve la question qui le

poursuit depuis neuf ans: _Law ou Noailles? Noailles ou Law?

Créera-t-on un papier-monnaie_ (discrédité avant de naître!), ou bien,

avec Noailles, _essayera-t-on quelque nouveau retranchement_ (lorsque

l'amputation du Visa est saignante encore!)?

Donc, il tournait dans un cercle fatal, de l'impossible à

l'impossible. Ceux qui lui succédèrent, pour le rendre odieux, ont

soutenu qu'il eût rappelé Law, qu'il pensait au papier-monnaie. Mais

de cela aucune preuve. Ce qui est certain, c'est qu'il fit revenir de

l'exil le duc de Noailles, le vit, le consulta.

Il n'était pas mal entouré; il avait rappelé ou appelé quelques hommes

capables. Il conserva le jeune ministre Morville, un excellent choix

de Dubois. Le jeune lieutenant de police, le second fils de

d'Argenson, lui plaisait fort. Si l'on en croit Barbier, il l'eût fait

«son premier commis,» son homme de confiance, à qui tous auraient

rendu compte. Mais cela ne résolvait pas la difficulté financière.

Tout ce qu'on avait imaginé pour trouver de l'argent, c'était un

contrôle des actes des notaires, et le renouvellement du vieux droit

féodal nommé, par antiphrase, droit de _joyeux_ avénement. Exigence

tardive pour un règne qui déjà datait de neuf ans.

Sa meilleure chance, c'était de laisser tout, d'échapper par la mort.

Il y avait espoir, sous ce rapport, de trois côtés. Depuis deux ans,

il aurait eu besoin d'un traitement spécial et _loyal_ (disait-on).

Mais ses fonctions générales, très-affectées, faisaient tout ajourner.

Son médecin, Chirac, lui disait sans détour qu'il mourrait d'une

hydropisie de poitrine ou serait brusquement enlevé par l'apoplexie.

Il opta pour l'apoplexie, regardant une mort si prompte comme une

faveur de la nature, ne faisant rien pour l'éviter et l'appelant en

quelque sorte.

Deux jours avant sa mort, Maréchal, l'ancien et vénérable chirurgien

de Louis XIV, l'envisageant, lui dit que d'un moment à l'autre il

pouvait être frappé, qu'il lui fallait une saignée au bras, au pied.

Même au dernier jour, 2 décembre, Chirac en dit autant. Il refusa

toujours obstinément.

Chacun voyait cela. On prenait ses mesures. Hélas? d'aucun côté on ne

pouvait rien faire de bon.

Avec un roi majeur qui n'a que quatorze ans (donc un mineur encore),

le ministre sera un régent, un vrai roi. Mais, par une circonstance,

la pire imaginable, le ministre d'alors allait être un prince du sang,

un prince jeune, un prince incapable, bref un mineur d'esprit, qu'il

s'appelât Orléans ou Bourbon.

De ces deux sots, le plus honnête était le jeune duc de Chartres, fils

du Régent. Il aurait eu un guide fort expérimenté et de mérite dans le

duc de Noailles. Celui-ci était revenu, et sa première démarche avait

été d'aller à Notre-Dame communier de la main janséniste de son oncle

l'archevêque. Démarche habile qui lui assurait les meilleurs du

Parlement. Il eût fallu que les orléanistes se rattachassent

franchement à Noailles. C'est ce que fit le duc de Guiche, qui,

colonel des Gardes, avec le duc du Maine, colonel des Suisses, eût

pu répondre de Versailles. C'est ce que ne fit pas Saint-Simon, qui,

obstiné dans sa haine pour Noailles, resta à part. Il sentait bien

pourtant quel malheur c'était pour l'État que l'avénement de M. le Duc

et de madame de Prie. Il aurait voulu que Fleury, le vieux, le timide

Fleury, se décernât le pouvoir, se fît premier ministre. Il osa le lui

dire. Éconduit, il ne fit plus rien. Ainsi que le Régent, il se remit

à la fatalité.

Sur les avis réitérés des médecins, qui ne furent nullement tenus

secrets, le ministre la Vrillière avait dressé déjà la patente de M.

le Duc, tenu prêt le serment solennel qu'il devait prêter. Ce vilain

petit la Vrillière, que le Régent appelait un bilboquet, n'en avait

pas moins été mis par lui au ministère. Il lui devait tout. Par son

ingratitude, il resta au pouvoir, fut pour un demi siècle le ministre

des prisons d'État. Cinquante mille lettres de cachet ont été signées

_la Vrillière_.

Le 2 décembre au soir, le Régent était chez lui, et recevait avec sa

bonté ordinaire la dédicace d'un savant livre de l'avocat Bonnet

(_Histoire de la danse profane et sacrée_). Hommage fort désintéressé,

car l'auteur se mourait, et il avait envoyé son épître par un de ses

amis.

Il était six heures. Le Régent devait, à sept, monter chez le Roi et

travailler avec lui. Ayant une heure à attendre, il dit (tout en

buvant ses tisanes) au valet de chambre: «Va voir s'il y a dans le

grand cabinet des dames avec qui l'on puisse causer.--Il y a madame

de Prie.» Cela ne lui plut pas. Par je ne sais quel flair, elle avait

comme senti la mort, était venue au-devant des nouvelles, observer et

rôder. «Mais il y a une autre dame, madame de Falari.--Tu peux la

faire entrer.»

C'était une jeune et charmante femme qu'il voyait depuis peu. Elle

était Dauphinoise et du pays de la Tencin. Probablement cette dame

obligeante l'avait procurée au Régent. Il est vrai, c'était tard pour

un homme qui avait dû licencier les Parabère, les Sabran, les

d'Averne. Mais la Falari l'amusait. Elle était fort jolie,

intéressante et malheureuse. Nulle plus qu'elle n'eut d'excuse. Elle

avait épousé un très-mauvais sujet, neveu d'un cardinal, qui, par le

crédit de son oncle, s'était fait faire duc de Falari. Il avait des

moeurs effroyables, détestait les femmes, battait la sienne,

l'abandonnait et la laissait mourir de faim.

Le Régent, qui était assis à boire ses drogues, la fit asseoir aussi,

et pour rire, pour l'embarrasser, dit: «Crois-tu qu'il y ait un enfer?

un paradis?--Sans doute.--Alors tu es bien malheureuse de mener la vie

que tu mènes.--Mais Dieu aura pitié de moi.» (_Manuscrit Buvat._)

Il devint rêveur, s'inclina vers elle, et lourdement sa tête tout à

coup appuya sur elle. Il glisse, il se roidit, il meurt.

Elle pousse des cris. Mais comme il était près de sept heures, il n'y

avait plus personne. On pensait qu'il était monté, comme à

l'ordinaire, chez le Roi par un petit escalier intérieur. Elle a beau

courir, appeler par le palais mal éclairé, désert, en cette noire

soirée de décembre. Il lui faut un quart d'heure pour avoir du

secours. L'une des premières personnes fut la Sabran et un laquais qui

savait saigner. «Mon Dieu, n'en faites rien, crie la Sabran, il sort

d'avec une gueuse ... Vous le tuerez.» On essaya pourtant et l'on n'y

risquait guère. La Falari, profitant de la foule qui se faisait, se

dérobe et s'enfuit. Il est mort! Tout s'en va. L'appartement redevient

solitaire.

Dès le premier moment, la Vrillière était chez le Roi, chez Fleury.

Madame la Duchesse, mère de M. le Duc, s'était jetée dans une voiture;

elle volait à Saint-Cloud, chez sa soeur, madame d'Orléans, qu'elle ne

voyait jamais, qu'elle détestait, pour la complimenter, la plaindre,

l'observer, surtout la clouer là, lui faire perdre du temps, au cas où

cette princesse ferait sur sa paresse l'effort d'aller à Versailles,

de parler au Roi pour son fils.

L'aile Nord de Versailles était pleine. On assiégeait M. le Duc. La

Vrillière, avec sa patente et son serment tout prêt, le mena chez le

Roi, où Fleury, comme il était convenu, dit que le Roi ne pouvait

mieux faire que de le prier d'être premier ministre. Le Roi avait les

yeux humides et rouges. Il ne dit pas un mot. D'un signe il consentit

et transféra la monarchie. M. le Duc à l'instant remercia et fit le

serment.

Que faisaient les amis du mort? Saint-Simon vint de Meudon à

Versailles, pourquoi? pour s'enfermer, dit-il.

Noailles et Guiche couraient, cherchaient le fils du Régent. Il était

à Paris. Leurs offres de service furent mal reçues. Il s'en

débarrassa. Et Saint-Simon a tort de le lui reprocher. Ils arrivaient

fort tard; ils arrivaient sans Saint-Simon.

Louis XV, qui ne sentait rien, pleura cependant le Régent et en parla

toujours avec affection. L'Europe le regretta et regretta Dubois.

Paris, avec le temps et sous ceux qui suivirent, plats, sots et

violents, se souvint volontiers de deux hommes d'esprit qui n'avaient

pas été cruels. Dubois persécuta bien moins qu'on n'eût voulu. Il s'en

excuse plaisamment en écrivant à Rome: «Les Jansénistes sont si sobres

et si simples de vie, que la prison, l'exil ne leur font rien.» Le

Régent, avec tous ses vices et sa déplorable faiblesse, fut, il faut

bien le dire, infiniment doux et humain. La _Henriade_, livre non de

génie, mais d'humanité, de bonté, fut accueilli par lui, et on lui

saura toujours gré d'avoir bien reçu, admiré, laissé circuler ce grand

livre si hardi, les _Lettres persanes_, l'oeuvre émancipatrice qui a

couronné la Régence.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 68 / 99 题