LE ROI RAMENÉ À VERSAILLES--ENLÈVEMENT DE VILLEROI

1722

Au bout de six ans d'abandon, Versailles était déjà d'un délabrement

singulier. Ce bâtiment, comme tous ceux de Louis XIV, était né vieux.

L'artificiel, l'effort, donnent peu la durée. Les faux toits italiens,

à peu près plats, protègent assez mal un palais, et le voleur d'Antin

avait enlevé tous les plombs. L'appartement royal surtout était dans

un état effrayant et funèbre. Les tentures, à la mort du Roi, furent

indignement enlevées, en vertu d'un prétendu droit des temps barbares,

par le grand maître de la garde-robe et autres officiers. Tous avaient

pillé l'orphelin.

Le 15 juin, il fut brusquement amené de Paris à Versailles. Le Régent

et Dubois, venus en même temps, déclaraient s'y fixer. Rien n'était

préparé. Si Villeroi eût été prévenu, il aurait communiqué à l'enfant

sa mauvaise humeur. Tout se passa au mieux. Le Régent lui-même le

prit, lui montra tout, le parc, ce peuple de statues, les bosquets,

beaux de la saison. Il faisait chaud, il se fatigua fort, voulut

changer; mais point de linge. Quelqu'un prêta une chemise.

On ne rendit point aux seigneurs les innombrables logements que

donnait le feu roi. Ceux qui voient aujourd'hui cet énorme palais

réduit aux quatre murs et tout en galeries, sont loin de deviner que

c'était une ville, une ruche, une fourmilière. L'ancien Versailles

était divisé et subdivisé en une infinité d'appartements, dont

beaucoup fort petits. Tel je l'ai vu en 1830, avant la grande

métamorphose. Tel l'ont vu nos prédécesseurs, mademoiselle Delaunay,

madame Roland et tant d'autres. Celle-ci, fort jeune alors, et menée

par ses parents en visite chez une femme de chambre, fut fort choquée

de tous ces nids à rats, de l'odeur et du pêle-mêle. Saint-Simon, en

plusieurs endroits, décrit les arrière-cabinets qu'on ménageait aux

épaisseurs obscures; on y allumait à midi. Chaque occupant de ces

logis étroits, pour en tirer parti, y faisait des subdivisions,

cloisons, soupentes, alcôves, petits réduits pour domestiques ou

garde-robes, toilette, etc.

Aération, propreté, surveillance, trois choses également impossibles.

Malgré les rondes de nuit, ces labyrinthes infinis de corridors,

passages, escaliers dérobés, les petites cours intérieures (uniques

latrines du palais), les combles enfin et les toits plats à

balustrades, favorisaient mille aventures, maintes méprises

volontaires. L'un des hommes qui ont su le mieux cette tradition, M.

de Valéry, contait cela à merveille.

Dans le désert de cette énorme ruche abandonnée, le Roi était seul au

premier avec Villeroi. Sous le Roi, à peu près, le Régent s'établit à

ce coin du rez-de-chaussée qui domine et le petit parterre central et

d'un peu loin l'Orangerie.

Un changement imprévu, surprenant, s'était opéré dans sa vie. Fatigué

et blasé, il avait supprimé la comédie laborieuse d'avoir une

maîtresse inutile, l'avait mise en vacances. Il ne soupait plus guère,

n'allait guère à Paris. Bougeant peu de Versailles, il avait tout le

temps de cultiver le Roi. L'enfant, tout sec qu'il fût, n'étant pas

sans esprit, sentait la supériorité, la bonté de cet homme charmant.

Le Régent le traitait avec un tact parfait, les égards délicats d'une

paternité mêlée de respect pour le rang. Villeroi inégal, toujours ou

trop haut, ou trop bas, n'eut rien de ces nuances. Il était assommant,

acteur, déclamateur, exactement du caractère qui convenait le moins à

celui de Louis XV. Le succès du Régent était sûr, s'il y mettait un

peu de suite.

La ressource des Villeroi (ils étaient là tous en famille), une

ressource peu honorable, c'était d'émanciper l'enfant plus que l'âge

ne comportait, de tenir pour venue la majorité imminente. Villeroi lui

disait: «Mon maître.» Et l'affaire de la biche montrait bien que ce

jeune maître n'était pas loin de se donner carrière par des caprices

violents. Physiquement, il avait repris depuis sa maladie. Un beau

luxe de cheveux blonds, certaine fleur de teint (qui le rendait joli,

malgré l'oeil terne et froid, la lippe maternelle), disaient

suffisamment la santé et la vie, peut-être le prochain essor.

L'infante était encore toute petite, bien loin d'intéresser. Cependant

elle était étonnamment précoce, plus qu'Espagnole, plus qu'Italienne.

À cinq ans, c'était au complet la Farnèse, sa mère, avec des

coquetteries, des ambitions enfantines vraiment étranges. Aux jeunes

princesses qu'on amenait, et qui avaient dix ou douze ans, elle

disait: «Jouez, mes petites.» Et, si grandes, elle voulait les tenir à

la lisière, de peur qu'elles ne tombassent. On la mit à Versailles,

dans l'appartement de la reine, avec sa gouvernante, madame de

Ventadour, la grande amie de Villeroi. On eût voulu que les enfants

s'habituassent un peu, se connussent. Et elle ne demandait pas mieux.

Si jeune, et encore plus en grandissant, elle regardait bien si le Roi

s'apercevait d'elle, et elle eût volontiers joué de la mantille. Il ne

la voyait même pas, passait indifférent, et méprisant peut-être comme

pour un bébé en bourrelet.

On sait, du reste, que longtemps on put croire que le Roi aurait peu

de goût pour les femmes. Nulle ne le séduisit avant le mariage, et,

dans ce mariage (mal choisi, absurde, ennuyeux), pendant dix ans on

travailla sans pouvoir arriver à lui faire prendre une maîtresse. On

pensait que plutôt il aurait quelque favori. La tradition de la cour

était très-fixe là-dessus. Escamoter la royauté en donnant au Roi un

petit ami qui, grandissant, mènerait tout (à la Luynes, à la

Buckingham), ou à la façon italienne des favoris d'Henri III, de

Monsieur, c'était le plan. Mazarin l'essaya, on l'a vu, pour Louis

XIV, précisément à l'âge qu'eût Louis XV en 1722.

Villeroi, le grand-père, le maréchal et gouverneur, passait pour

galant homme, autant que pouvait l'être un fat écervelé. Son fils, duc

de Villeroi, capitaine des gardes, était aimé et estimé, le chevalier

fidèle de la charmante madame de Caylus. On s'étonne que ces deux

hommes aient laissé venir à Versailles les petits-fils avec leurs

femmes et leurs beaux-frères, scandaleuse racaille de jeunes

polissons, qui avaient révolté la Régence même, et qu'on eût dû tenir

au plus loin de l'enfant.

L'école des moeurs italiennes, en grande décadence, comptait alors

pour singularité. Vers la fin de Louis XIV, au lieu d'avoir pour chef

Monsieur, prince du sang, elle n'avait plus que Courcillon, le fils du

marquis de Dangeau. Cette poupée fardée, plâtrée, entourée d'une cour,

s'étalait au théâtre, trônait à côté des actrices. Mais elle reçut de

la Régence un immortel soufflet par la main de Voltaire

(_Courcillonade_). Le chef meurt (1719). Écrasée par le ridicule,

l'école traîne honteusement sous Rambures (1722), enfin sous Des

Chauffours, que Fleury fait brûler en Grève (1726).

Les petits-fils de Villeroi, qui étaient de la bande, avaient été,

pour réforme ou correction, mariés presque enfants. Mais rien n'y fit.

Un peu avant le départ pour Versailles, trois d'entre eux, avec

certains parents du premier président, avaient fait «une orgie si

horrible, dit Madame, qu'on ne peut l'écrire.» Le pis, c'est qu'en

cette partie d'hommes, le chef était une femme, la femme de l'aîné

Villeroi (née Luxembourg, duchesse de Retz). À dix-huit ans, laissant

la large voie de Messaline, écolier effréné, elle court les sentiers

de Pétrone. Alincourt (Villeroi) et le petit Boufflers, leur

beau-frère, un enfant, étaient de ce souper, trop grec, qui fit bruit

dans Paris. Le Régent fut forcé de le savoir. Le grand-père, Villeroi,

déroba les coupables en demandant pour eux un exil qui ne dura guère.

Comment ce grand-père imbécile les fait-il venir à Versailles? Comment

Dubois et le Régent, qui les connaissent bien, ne lui font-ils pas

remontrance, surtout sur cette jeune duchesse, page effronté, qui

pouvait être un si dangereux camarade?

Faudrait-il croire que le vieux courtisan, fait à l'ancien Versailles,

pensa qu'à tout prix il fallait s'assurer du roi contre le Régent?

Faudrait-il croire que Dubois, non moins indélicat, fut ravi, à ce

prix, de pouvoir pincer Villeroi, de le perdre dans l'opinion de

Paris? Jusque-là il n'en tirait rien avec toutes ses avances. Il avait

beau lui faire toutes les soumissions, lui offrir tout, se mettre à

genoux devant lui. N'aboutissant à rien, il voulait, non pas le

détruire (ce qui aurait servi M. le Duc), mais l'humilier, l'aplatir,

le dégonfler, et bref, en faire un mannequin, pour en jouer comme on

voudrait.

La jeune folle perdit son temps; la camarade étrange, d'impudente

familiarité, blessa l'enfant hautain, timide, l'effraya presque. On ne

pouvait aller ainsi brusquement et directement. Par un circuit, on

visa les entours, un camarade que le roi avait déjà, un petit abbé de

douze ans, docile oiseau, passif, qui privé aurait privé l'autre:

Ces misérables étaient des étourdis. Si près de la majorité, ils ne

tenaient plus compte du Régent, et ne songeaient pas à Dubois, qui

était là et les suivait de l'oeil. Ils étaient dans le parc comme chez

eux, faisaient leurs bacchanales à l'aise, sous les ombrages des

maigres bosquets de Versailles. Certaine nuit (2 août), par un beau

clair de lune, avec leur chef Rambures, l'aîné et le cadet des

Villeroi, et leurs beaux-frères furent vus, surpris. Probablement des

témoins étaient apostés. Tout Versailles le sut la nuit même, au

matin, tout Paris. Les chroniqueurs exacts (_Buvat_, _Marais_,

_Barbier_), fort concordants ici, donnent les mêmes détails, les mêmes

noms. Saint-Simon, ennemi du grand-père, mais très-ami du père (duc de

Villeroi), aime mieux n'en rien dire: son récit reste obscur, bizarre,

donnant des faits inexplicables dont il a supprimé la cause, si

publique pourtant et si parfaitement connue.

Le coup accablait Villeroi. La passion du peuple pour le roi allait

tourner contre lui et les siens. Quelle négligence dans l'aïeul!

quelle audace dans les enfants! Manquer au roi à ce point-là, chez

lui, sous ses fenêtres! L'exposer, à cet âge, à voir et savoir tout

cela! Ajoutez le moment: la veille de sa première communion! Pour

comble, une des Villeroi, et la seule qui fut vertueuse, dénonçait

hautement l'infamie des tentatives plus directes. Corrompre cet enfant

si frêle, c'était un attentat sur sa vie elle-même, et proprement un

régicide.

Villeroi, effrayé, fit la plus pénible démarche: il alla chez Dubois.

La chose lui coûtait tellement, qu'il n'y alla que le 3. Le 2, toute

la journée, Rambures, l'effronté chef de bande, s'était montré partout

en habit de gala. Il pensait comme Guise: «On n'osera,» croyant, le

misérable, que plus la chose était honteuse, moins on pourrait faire

un éclat qui la révélerait au roi même. Il spéculait sur la pudeur du

Régent, de Dubois, et leurs ménagements pour l'enfant. Mais pourtant

c'était trop. Il fallut bien faire quelque chose. On fit le moins

qu'on put. On les envoya se laver à leurs châteaux. Rambures eut les

honneurs de la Bastille.

L'ordre était inconnu encore, quand, le matin du 3, Villeroi, se

faisant remorquer d'un ami, le cardinal Bissy, fait enfin visite à

Dubois. Celui-ci l'étreint de tendresse, l'accable de respects, et,

pour le recevoir, il renvoie les ambassadeurs qui attendaient. Avec

tout cela, comment taire ce qui s'est fait contre les petits-fils? Là,

Villeroi s'emporte. Dubois, qui, après tant d'avances, s'est empressé

de le déshonorer, lui semble le plus faux des hommes. Il lui déclare

la guerre. Il le raille, il l'insulte, il le traite en laquais. Dubois

veut se sauver. Villeroi se met en travers, lui fait avaler tout, jure

de faire du pis qu'il pourra, ajoutant ce conseil: «Vous pouvez tout

... Eh bien, arrêtez-moi? Vous n'avez que cela à faire.»

Ce radotage colérique, cet imprudent défi d'un homme qui ne se connaît

plus, l'acheva dans le public. On sentit que l'enfant était fort mal

placé dans les mains d'un vieillard qui tombait en enfance. Quels que

fussent le temps et les moeurs, Paris avait trop de sens pour ne pas

sentir le danger de laisser le roi avec une telle famille. La thèse

s'était retournée. Le Régent, cet empoisonneur, gardait le petit roi,

le défendait et le sauvait, Villeroi, le sauveur, exposait, par sa

négligence, ses moeurs, sa vie elle-même.

On ne pouvait pourtant procéder régulièrement. On supposait que

l'enfant y tenait. Il fallait brusquement l'en détacher et l'enlever.

On chercha un prétexte. Il n'y en avait que trop, et d'excellents. Le

vieux sot continuait son outrageante comédie de défendre la vie du

roi, d'enfermer son pain et son beurre, de veiller ses tartines, ses

mouchoirs, etc. Si le Régent voulait lui parler bas, il fourrait sa

tête entre-deux. Le dimanche 12 août, le Régent prie le roi de passer

avec lui dans un cabinet. Villeroi s'y oppose. Mais le Régent,

ordinairement si patient, s'indigne, l'admoneste et sort. L'insolent

en triomphe; puis, prend peur tout à coup, et dit qu'il ira le

lendemain s'expliquer chez le prince. C'est ce qu'on attendait. En y

entrant, il est désarmé et saisi, emballé dans une litière qui descend

lestement l'escalier de l'Orangerie, de là dans un carrosse, qui le

mène furieux à Villeroi, où, par égard pour l'âge, on lui permet de

reposer (13 août).

Villeroi croyait que l'affaire aurait grand effet dans Paris. Elle en

eut, mais de rire et de plaisanterie. «C'est encore sa nuit de

Crémone, disait-on, il est toujours pris.» On s'étonnait seulement de

la vaillance de Dubois. Dubois et le Régent étaient faits aux

affronts. Et très-probablement ils auraient encore avalé celui-ci, si

l'aile Nord de Versailles, le sombre côté des Condés, n'eût été

occupée, n'eût pesé fortement sur l'aile du Midi. Quoiqu'il n'y eût ni

cour ni, courtisans; que Dubois, le Régent eussent compté sans doute

être seuls avec le petit monde du roi, M. le Duc, surintendant de

l'éducation royale, se souvint de ce titre, qu'il semblait avoir

oublié, vint prendre position sur le champ de combat. Quand je dis

_lui_, je dis son âme, sa violence, qui le faisaient marcher, sa

madame de Prie. Poussé d'elle, il poussa. Il obligea Dubois et le

Régent de se tenir vraiment pour insultés, les empêcha de se calmer,

leur dit: «Si on le souffre, il ne reste plus qu'à s'en aller, et

mettre la clef sous la porte.» Donc ils débarrassèrent M. le Duc de

l'homme qui eût pu le gêner à la majorité.

Restait le précepteur Fleury, auquel on n'avait pas songé. Il ne

laissa pas que d'embarrasser. Il avait promis à Villeroi que, s'il

partait, il partirait. Il crut décent de tenir sa promesse, du moins

de faire semblant. Il disparut. Le roi se trouva seul, pleura, ne

mangea pas. Dubois et le Régent sont aux abois. Où est Fleury? comment

trouver Fleury? Il était à deux pas. Sur l'ordre du roi, il revient,

ayant suffisamment établi à quel point il est nécessaire.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 66 / 99 题