DUBOIS ABANDONNE TOUTE RÉFORME--APPROCHE DE LA MAJORITÉ

1722

M. le Duc paraît à l'horizon. Deux ans entiers il approche, il avance,

comme une comète sinistre. On va regretter le Régent, que dis-je?

regretter Dubois même. Le baroque et barbare gouvernement du borgne,

la sauvage administration qui veut _marquer_ les pauvres, qui codifie

les dragonnades, par la comparaison canonise le fripon Dubois.

À la mort de Dubois, Paris ne se réjouit point. Qui le croirait? les

gens du Parlement, qu'il écrasa, le barreau, l'avocat Barbier,

commencent à trouver que ce drôle eut du bon. Il avait de l'esprit. Il

n'a pas fait de grands établissements aux siens. «S'il eût vécu, il

eût voulu punir les coquins _de tout état_.»

De tout état. Aux seigneurs tout honneur. Au premier rang les princes,

et le premier, M. le Duc.

Si Dubois eût eu la vue nette, si, averti par l'âge, par ses vilaines

maladies, par les apoplexies avortées du Régent, il se fût avisé

d'avoir une pensée pour ce pauvre royaume qui (après tout) lui

échappait; s'il eût, en s'en allant, fermé la porte au Duc,--il aurait

fait un coup de maître, eût terriblement remonté; il eût embarrassé

l'histoire. La France, faible et bonne, lui eût gardé un souvenir.

Il ne fallait pas être lâche, ne pas laisser brûler les papiers du

Système et les documents du Visa, ne pas permettre cette cage de fer

qui, dans la cour de la Banque, dévora, effaça le passé, rendit toute

enquête impossible, brûla la justice et l'histoire.

Il ne fallait pas être lâche, mais éclaircir, imprimer, publier. Ce

qu'on savait déjà devait faire désirer de savoir davantage. Sur un de

ces registres qu'on brûla si soigneusement, on avait lu qu'un seul

commis avait directement délivré en or à M. le Duc dix-sept cent mille

louis. Mais, indirectement et par ses prête-noms, les agents de

l'agiotage, qui, jour par jour, instruits des Arrêts du Conseil,

travaillaient à coup sûr, combien purent-ils réaliser, lui, madame de

Prie, madame la Duchesse et Lassay son mari, les entours de cette

maison? c'est ce qu'on ne peut plus calculer.

Il ne fallait pas se laisser marcher sur les pieds comme firent Dubois

et le Régent, n'avoir pas peur des gros souliers de Duverney, ni des

plumets du _Camp de Condé_; mettre à jour tous ces braves, crottés de

la rue Quincampoix. Il fallait dominer la réaction et s'en servir,

subalterniser Duverney, ne pas permettre que sa Terreur du Visa fût

une farce, la rendre sérieuse, atteindre au plus haut même,--et, ce

qui était capital pour l'avenir: _déshonorer M. le Duc_.

Dubois, je le sais bien, n'était pas net, ni le Régent. Le Régent

avait gaspillé. Dubois avait reçu ou pris. Mais ni l'un ni l'autre

n'était le patron solennel, le général des deux armées du vol,--du

Système, de l'Anti-Système, de la Bourse et de la Maltôte. Ce rôle

étrange faisait la force de M. le Duc. D'une part, il plaidait pour

les amis de Law, la défunte Compagnie des Indes. D'autre part, il se

rattachait les vieilles dynasties financières, le triumvirat du Visa,

la féodalité des Fermiers généraux. Tout en condamnant le Visa, il

s'arrange avec Duverney, dont il va faire son factotum. Double rôle,

assez compliqué, dont le jeune brutal eût été incapable. Mais les deux

araignées, madame la Duchesse et madame de Prie, des gens habiles,

adroits, clients anciens de cette maison, arrangeaient tout et

filaient le réseau.

Dubois, avec tout son esprit, ses rires, ses airs d'audace, était au

fond un plat petit coquin. S'il n'eût trembloté, vivoté, craignant

tout, n'osant disputer rien à cette ligue, il nous aurait sauvé un

précieux héritage: tout le meilleur des réformes de Law, nombre de

choses excellentes, nullement chimériques, qui étaient faites ou

commencées.

Law se passait de la haute finance, qui revend à l'État le crédit que

l'État lui donne. Law se passait de Fermiers généraux et de gros

Receveurs, si fort payés, tripotant de l'argent des caisses. Il

réduisait l'énorme armée bureaucratique. Il poursuivait l'idée de

Renaut et des sages esprits du Languedoc, qui, voyant dans cette

province les effets excellents de la taille _réelle_, assise sur les

biens, sur un cadastre sérieux, l'essayaient, préparaient l'égalité

d'impôt.

Mais Dubois lâche tout. Tout au clergé; on va le voir. Tout aux

nobles; il défend de continuer les essais de la taille territoriale

(juin 1721). Tout à la finance. Il retourne aux plus misérables

expédients de Louis XIV, la double usure: Samuel Bernard prête aux

Fermiers généraux ce qu'ils vont prêter à Dubois.

Sa maladresse fut telle, que le Parlement même (que M. le Duc et Conti

avaient tant aidé à briser en 1718) se lie à eux. Sur quelques mots

polis, les juges font fête à ces honorables voleurs. Au lieu d'être

épluchés et jugés par le Parlement, ils y siègent, ils y trônent. Ils

font les délicats, les scrupuleux, dans l'affaire de La Force, leur

camarade en tripotage.

Dubois eût dû, contre M. le Duc, chercher appui au moins dans un fort

Conseil de régence, purgé, refait et réorganisé. Les hommes ne

manquaient pas autant qu'on dit. Avec Noailles et d'Aguesseau, il

fallait appeler ceux qui, au début de la Régence, avaient marqué dans

les Conseils, des hommes jeunes et de mérite. Plusieurs des roués

même, malgré leurs moeurs, étaient des gens d'infiniment d'esprit et

fort capables. Par un tel Conseil de régence on eût jugé les juges du

Visa; on les aurait fait marcher droit, et forcés de parler français

sur les malpropretés de ceux qu'il fallait démasquer et rendre à

jamais impossibles.

Dubois fit le contraire. Il brise, pour une question de vanité, ce

cadre si utile qu'il aurait rempli à son gré. Il exige pour les

cardinaux la préséance, et la plupart des membres s'en vont. Le

Conseil est désert.

Ainsi, de plus en plus, n'ayant ni Parlement, ni Conseil de régence,

en se donnant toutes les places et pourtant restant seul et n'étant

qu'un individu, il se voit juste en face du mufle de M. le Duc, qui

compte l'avaler à la majorité. M. le Duc a la surintendance de

l'éducation royale, comme l'a eue le duc du Maine. Ce qui le sépare

encore de la personne royale, ce qui fait que l'enfant n'est pas en

son pouvoir, c'est que le gouverneur, Villeroi, le tient de très-près.

Villeroi, l'ami du feu roi, gardien, _sauveur_ du petit roi, l'acteur

emphatique et grotesque qui fait pleurer les Dames de la Halle sur la

frêle vie du cher enfant, Villeroi, avec sa sottise, ses défiances

affectées du Régent, n'en est pas moins utile au Régent, à Dubois,

étant réellement le mur qui sépare le Roi de M. le Duc. Supprimer un

tel mur, c'est servir celui-ci et le rapprocher de l'enfant.

Villeroi ayant, de tout temps, été serviteur des Jésuites, et très-bon

Espagnol, il ne semblait pas que le mariage espagnol, le confesseur

jésuite, pussent le blesser. Ce fut là cependant la cause ou le

prétexte de sa mauvaise humeur. Il donna la main sans scrupule à

l'athée Canillac et au janséniste Noailles. L'archevêque refusa les

pouvoirs au Jésuite pour confesser dans son diocèse. La première

communion du Roi approchait. Ce fut le terrain du combat.

Chose grave. Vers le 1er avril, quand on annonça le choix du Jésuite,

le petit Roi montra une extrême mauvaise humeur. On lui avait soufflé

certainement qu'à la veille du sacre, de la majorité, c'était une

insolence de disposer ainsi de sa conscience, de nommer un homme si

important de sa maison, son officier, son domestique, comme on disait.

Comme il ne parlait pas, son irritation enfantine éclata par un acte,

un caprice cruel et sauvage, où il était bien sûr de choquer tout le

monde. Il voulut montrer durement qu'il était désormais le maître, ne

se souciait de personne, agirait à sa fantaisie. Il élevait une biche

blanche qui ne mangeait que dans sa main. Il la fait mener à la

Muette, la fait mettre à distance, la tire, la blesse. La pauvre bête

revient à lui et le caresse. Il l'éloigne encore, et la tue.

(_Barbier_, avril, I, 212.)

Voilà un grand changement. Cet enfant de douze ans, dont on ne tirait

rien, ni acte ni parole, il agit et il parle, ordonne. Il signifie à

son grand aumônier, cardinal de Rohan, qu'il ne veut se confesser,

pour la première communion, qu'au curé de sa paroisse, la paroisse du

Louvre, Saint-Germain-l'Auxerrois. Le grand aumônier, en effet, qui

devait le faire communier avait droit de le faire confesser par qui il

voulait. Mais Rohan, si intime avec Dubois pour l'_Unigenitus_, pour

l'affaire du chapeau, et son agent à Rome, Rohan, à qui Dubois vient

de donner la préséance au Conseil de régence, Rohan va-t-il agir

contre Dubois?

Un courtisan ne voit point le passé, mais le seul avenir. Rohan pensa

qu'à la majorité (si prochaine), Dubois très-probablement tomberait,

que Villeroi, Fleury, qui tenaient l'enfant, régneraient.--Fleury

s'était déclaré (en juillet). Dubois, recevant alors la calotte,

voulut lui donner sa croix d'archevêque en diamants, pour le brouiller

avec Villeroi. Il évita le piége, ne porta pas ce bijou sale, le

vendit pour donner aux pauvres. Insulte réelle à Dubois. Rohan s'en

souvenait. Il fit comme Fleury, tourna contre Dubois, et fit le curé

confesseur. (_Buvat._)

Qu'un homme aussi timide que Rohan eût osé cela, qu'un homme aussi

prudent que Fleury (seul responsable, au fond, des paroles du Roi)

l'eût fait parler et ordonner, c'étaient des signes effrayants de ce

qu'à la majorité pouvaient attendre Dubois et le Régent. Nul doute

qu'à ce moment la cabale ne fît agir contre eux la petite machine

royale, l'automate qu'elle savait faire parler par instants (comme le

canard de Vaucanson). Quel remède? Différer de quatre ans la majorité,

la reculer de treize ans à dix-sept. Chose naturelle et raisonnable à

laquelle on pensa, dit-on, mais malheureusement impossible. La

demander aux États généraux? quel péril! L'implorer du Parlement,

qu'on écrasait hier? quelle pitié! La faire décréter par un Conseil de

régence, brisé, détruit? quelle risée! Qui l'aurait prise au sérieux?

Le Régent cependant en jasa fort imprudemment avec ce qui restait de

ce triste Conseil. Plus sottement encore, il fit venir le président de

Mesmes (si fort dans les Scapins au théâtre de Sceaux), de Mesmes, son

gracié, qui naguère, pris sur le fait, lui avait léché les souliers,

s'était fait son mouchard. C'est à ce digne magistrat qu'il se confia.

Autre temps. Le faquin se dresse, fait de la dignité.--«Mais si l'on

vous exile?--Nous resterons et ne bougerons pas.» (15 avril, _Buvat_,

149.) Dubois, exaspéré, dit aux Parlementaires une chose qui les fit

reculer: Qu'ils ne seraient plus qu'un bailliage, qu'on mettrait leurs

épices à sec. Ils ne soufflèrent, mais disaient en dessous que le

Régent voulait tondre le roi, être Maire du palais, se faire un Pépin

ou un Guise. (_Buvat._)

Dubois et le Régent songèrent que, s'il leur était impossible

d'ajourner la majorité, il serait très-possible, avec un peu

d'adresse, de s'emparer du roi majeur. Deux hommes d'esprit, comme ils

l'étaient, contre l'ennuyeux Villeroi, radoteur, presque octogénaire,

avaient beaucoup de chance. Comme il n'était qu'orgueil d'ailleurs,

Dubois ne désespérait pas, par l'excès de la déférence, les respects,

les soumissions, de le capter, de l'étourdir, ainsi que, dans la

fable, le renard agile, à force de voltes et de courbettes, étourdit

le dindon sur l'arbre. Il espérait diviser la cabale, chasser Noailles

et Canillac, ramener, gagner Villeroi.

À ce dernier effet, il était fort utile de mettre le Roi à Versailles,

d'éloigner Villeroi de Paris, son théâtre, où il jouait, pour

l'admiration des poissardes, son rôle d'ange gardien. À Versailles,

plus isolé et un peu dégrisé, il écouterait davantage et deviendrait

moins sot peut-être. Enfin, s'il fallait le briser, c'était plus aisé

qu'à Paris.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 64 / 99 题