1721
Louis XV, à onze ans, ne pensait guère au mariage. Il prit fort mal la
chose. Quand on lui en parla, qu'on lui dit qu'il allait avoir une
petite femme, il se mit à pleurer, ne sachant bien ce que c'était,
mais craignant d'être dérangé, craignant qu'on ne le fît parler, ou
que cette camarade ne le troublât dans son ménage d'enfant.
Il n'était pas né gai, n'aimait personne. Tout son bonheur, quand il
avait été forcé de figurer, c'était de s'enfermer le soir pour faire
sa soupe. Au parc de la Muette, dont le Régent lui fit cadeau, son
joujou favori était une vache naine et de faire le laitier. Il
s'amusait aussi avec une pioche et des petits terriers. Ces chiens,
par un instinct analogue à celui du porc, excellaient à fouiller et
déterrer les truffes.
Avec ces goûts obscurs, il était dans les mains de deux personnes au
contraire fastueuses, qui l'auraient volontiers mis sur les planches,
élevé en acteur. Son gouverneur, le vieux fat Villeroi, tête frivole
et tout à l'évent, sa gouvernante, l'antique amante de Villeroi,
madame de Ventadour, et sa soeur, la marraine du roi, madame de La
Ferté, une folle, travaillaient tous à l'envers de sa nature. Il resta
sec et dur, muet. Nul moyen d'en tirer un mot.
Croira-t-on bien qu'à l'âge de six ans, tout juste à son avénement,
ils eurent l'idée barbare de le régaler d'un massacre? Dans une vaste
salle remplie d'un millier de moineaux, on lâcha des oiseaux de la
fauconnerie, et l'enfant jouissait des cris, de l'effroi des victimes,
de la confusion des plumes au vent et de la pluie de sang. Une autre
indignité: comme pour lui enseigner déjà le mépris de l'espèce
humaine, la vieille bête, La Ferté, imagina de lui donner un ballet
par des enfants vêtus en chiens.
S'il eût profité de cette éducation, il serait devenu un monstre; mais
rien n'agit, ni en bien ni en mal. Si stérile était sa nature, que
longtemps on pût croire qu'il n'y aurait pas de prise même pour le
vice. On verra tout le mal que se donna la cour pour l'y amener. Le
fond en lui était l'insensibilité, l'ennui, le _rien_. La
représentation le mettait de mauvaise humeur. Il haïssait le bal,
fuyait la comédie, bâillait à l'opéra. La seule personne dont il
s'accommodât (tout au moins d'habitude) était celle qui ne parlait
guère, ne faisait et ne voulait rien (pas même l'amuser), son
précepteur Fleury. Vieux prêtre complaisant, homme du monde, fort
ignorant, qui n'essaya pas de l'instruire, mais qui, comme une
nourrice, s'arrangeait des puérilités taciturnes où il passait sa vie.
Il lui souffla la religion toute faite, comme une petite chose à
apprendre par coeur. Pure pratique. Nulle idée morale. Il lui
épargnait même la peine de la confession. Il la lui dictait, et
écrite, il la lui corrigeait. L'enfant la récitait au confesseur, qui,
bien appris, s'en tenait à quelque mot vague et le renvoyait sans oser
lui faire la moindre question.
Rare _fruit sec_. Parfaite arabie. À dix ans, il eut l'air d'annoncer
une passion; il apprit certains jeux de cartes et joua vivement. On
crut qu'il serait un joueur. Mais point. Il retomba dans son immuable
inertie.
La merveille, c'est que ce muet est fils de la vive et parlante, de la
sémillante duchesse de Bourgogne.
Cet insensible est fils de l'élève, si passionné, de Fénelon.
La royauté dévore; et il semble, en ce temps surtout, que les maisons
royales à chaque instant tarissent (Espagne, Lorraine, Farnèse,
Médicis, Autriche, Russie, etc.), ou, si elles se continuent, c'est
par des figures discordantes, d'opposition tranchée, comique. Henri IV
fut bien étonné de se voir naître, en Louis XIII, je ne sais quoi de
sec et de noir, un vieux prince italien. Louis XIII, à son tour, dans
l'enfant du miracle que lui donna la sainte Vierge, ne put retrouver
rien de lui. Louis XV, à son tour, avec son père, sa mère, fait un
contraste violent. Le duc de Bourgogne, né si ému (de l'amoureuse
Bavaroise), le tendre, le dévot, le subtil et l'ardent bossu, qui
avait tant de coeur, n'a rien à voir en cet enfant.
Et il ne tient guère non plus de la gentille Savoyarde, si amusante
avec ses petites farces, tous ses patois grotesquement mêlés. Elle fut
la comédie vivante. L'enfant, c'est le contraire; il est comme la
salle après la représentation, morne, vide, tout est parti et l'on a
soufflé les quinquets.
La duchesse de Bourgogne eut, comme on sait, toujours de petites
galanteries. Maulévrier, Nogent, l'abbé de Polignac, plus ou moins
avancés, à des titres divers, tinrent la place à peu près jusqu'en
1706. Comme elle était très-bonne, avec toute sa légèreté, elle eut un
vif retour pour son mari quand elle le vit humilié par sa triste
campagne de 1708. Elle prit son parti, le soutint, j'allais dire le
protégea. Jusqu'à la mort du grand Dauphin son père, sa position fut
déplorable. Une cabale active travaillait contre lui. Les malins, les
_méchants_ (le mot n'est pas créé alors, mais bien la chose), auraient
été heureux de le rendre encore ridicule du côté de sa femme. Chose
qui semblait peu difficile. Elle ne se faisait guère respecter, on l'a
vu par Maulévrier, et elle était trop douce pour se venger jamais.
Elle pleurait, riait, c'était tout.
C'était un temps de grande méchanceté. L'abominable école des fats
cruels (Vardes, Lauzun, La Feuillade) durait, et chaque jour inventait
quelque tour. Ils avaient d'infernales machines, surtout contre les
femmes qui voulaient se garder. Dans les bals, par exemple, sous un
masque ordinaire, on en portait un autre, de cire très-habilement
peint, à la parfaite ressemblance de la dame qu'on voulait perdre. Ce
second masque, montré perfidement au demi-jour par échappée, lui
faisait imputer tout ce qu'on hasardait d'infâme. Trahison et
surprise, violence même, tout leur semblait de bonne guerre.
Madame de Bourgogne, en mai 1700, après l'horrible hiver, lorsqu'elle
devint enceinte de Louis XV, vivait presque toujours chez madame de
Maintenon et n'avait là d'amusement «qu'une poupée,» comme elle le
disait elle-même, un enfant de treize ans. Les deux vieilles
personnes, si ennuyées, au lieu de petits chats ou de jeunes chiens,
avaient volontiers quelque enfant joueur. Madame de Bourgogne avait
été l'enfant; puis la Jeannette Pingré dont j'ai parlé. Alors, c'était
le tour du petit Vignerod (Richelieu), neveu de la grande dévote Anne
Poussart (madame de Richelieu), qui avait jadis protégé madame de
Maintenon. Elle s'en souvenait, et l'appelait: «Mon fils.» Ayant un
père remarié, une belle-mère assez dure qui l'habillait fort mal, il
semblait orphelin. Cela alla au coeur de la bonne duchesse, qui lui
fit fête et en fit son joujou. Il faisait le timide, moyen de se faire
enhardir. Né faible, tout nerveux, mais d'autant plus précoce, il
osait, et l'on en riait.
Ce qui est singulier dans un enfant et ce qui montre un naturel
pervers, c'est qu'à peine ayant quatorze ans, dès qu'il fut _présenté_
et alla à Marly, il exploita la petite faiblesse que l'on avait pour
lui, ne cherchant que le bruit, la gloriole, tout ce qui pouvait nuire
à la charmante femme. Il s'arrangea pour être pris en tête-à-tête. Il
attrapa une miniature, la cacha si bien qu'on la vit. Son père, fort
sottement, aida à cette indignité. Il alla furieux demander pardon au
roi, le prier d'enfermer ce polisson à la Bastille, jura qu'il allait
le marier. Admirable moyen d'ébruiter et d'exagérer le peu qu'il y
avait peut-être. Le drôle, dès ce jour à la mode, imita les méchants,
La Feuillade surtout. Avec quelques petits duels, il se fit un héros.
Ce qui le porta haut fut surtout son indifférence, sa malice égoïste à
se jouer des folles qui couraient après lui. Pitoyable caprice. Plus
il fut froid, cruel, plus il fut à la mode. Il faisait des bassesses.
Mais rien ne l'avilit. Il vendait ses faveurs à trois cents francs par
rendez-vous.
Nul n'influa plus et plus mal sur le règne de Louis XV, sur le roi
indirectement, dont la sécheresse semble un reflet de ce désolant
caractère. Sans exagérer sa faveur auprès de la princesse, il
semblerait qu'enceinte elle ait pris du petit favori comme un regard,
un mauvais sort, qui agit sur son triste enfant.
Louis XV n'avait que onze ans quand sa nature eut occasion de se
montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très-malade. Paris, la France,
témoignèrent combien l'espérance commune s'était attachée à cette tête
frêle, combien on craignait de la perdre, en proportion du dégoût, de
la haine que l'on avait alors pour la Régence. Les ennemis du Régent
qui entouraient l'enfant ne manquèrent pas de croire, de dire les
choses les plus atroces. La duchesse de La Ferté criait: «Il est
empoisonné.» Ces bruits, répandus dans le peuple, pouvaient faire un
effet terrible, du moins un grand désordre, dont les brigands, alors
fort nombreux, auraient profité. Le gouvernement se sentait si
faible, que le Régent enleva l'argent des caisses publiques, redoutant
le pillage, s'il arrivait un malheur. Les médecins étaient consternés,
n'osaient rien faire. Un seul, le jeune Helvétius, osa le traiter sans
façon, comme s'il n'eût été qu'un homme mortel. Il lui donna
l'émétique, dont l'explosion le sauva.
Immense fut la joie populaire, touchante et ridicule. Ces pauvres gens
se crurent sauvés aussi. Il y eut pendant plusieurs jours des
réjouissances spontanées, des danses au Carrousel, des députations
empressées de tous les corps de métiers, des charbonniers, des dames
de la Halle; tendresses pour le Roi, injures pour le Régent et son
papier-monnaie.
À la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le
Roi. Vif élan de nature, d'espoir, mais surtout de bonté. Tout cela
mal reçu. Il en fut excédé. À grand'peine il se laissait traîner au
balcon. Dès qu'on l'entrevoyait, des cris frénétiques éclataient. Il
se cachait, se tenait de côté. Le vieux Villeroi lui criait: «Voyez,
mon maître, voyez ce peuple ... Tout cela est à vous, vous
appartient!» Il n'en tira rien d'agréable, nulle bonne grâce, nul
signe du coeur. Les courtisans eux-mêmes furent étonnés. D'Antin
écrit: «Il ne sentira rien.»
Il portait l'empreinte évidente de deux époques déplorables, l'année
1709, où il fut conçu, au milieu des désolations de la France, et le
temps de sa puberté, marqué de trois fléaux, la ruine, la peste
interminable, et le pire des fléaux, l'aigreur qu'ils produisent à la
longue.
De 1722 surtout à 1726, c'est un temps de moeurs violentes. Cela
commence sous Dubois, et sous M. le Duc continue ou augmente. Dubois
ne fait attention qu'à la police politique. Il divise la France à huit
Argus, bien posés, grands seigneurs, qui dénoncent les Jansénistes,
les mal-contents uniquement. Aux voleurs, liberté parfaite. Les
grandes routes du Roi n'ont de roi qu'eux. En nombre même, en
diligence, on court d'extrêmes dangers.
Dans la société qui semble près de se décomposer, une autre se forme,
celle du vol, une armée bien conduite, tout à l'heure une monarchie.
Les bandes principales se rattachent à Cartouche. Son vrai nom était
Bourguignon. Il était né à Bar-le-Duc. Il entreprenait fort en grand.
Quand la fille du Régent alla en Espagne, Cartouche ne manqua pas de
la faire accompagner. Trente des siens entrèrent avec elle à Madrid.
Ces bandes, en faisant leurs affaires, faisaient obligeamment celles
des autres. Pour un salaire honnête et modéré, ils vous tuaient votre
ennemi. Certain marquis, de Lyon, embarrassé d'une promesse de mariage
qu'il avait faite à une demoiselle de qualité, et qu'elle voulait
faire valoir, s'arrangea avec les Cartouche. À tel jour elle devait
passer dans une voiture publique. Dès qu'ils se présentèrent, elle
devina, et rassurant les autres voyageurs, elle dit: «Cela ne regarde
que moi.» Elle descendit et les suivit.
Paris, avec sa grande police, était pour les brigands un lieu de
parfaite sécurité, un refuge, un asile. La ville, énormément grossie,
avait huit cent mille âmes (dont cent cinquante mille âmes de
laquais). La police, myope et fantasque, un jour était féroce pour la
foule, et l'autre jour sensible, indulgente (aux voleurs). On allait
jusqu'à dire que ceux-ci, au lieu de disputer, s'étaient arrangés à
forfait, prenaient abonnement de certains magistrats.
On ne parlait que de Cartouche. Il devenait une légende, un être
mystérieux. Tels disaient qu'il n'existait pas. Ses actes le
révélaient assez. Il allait jusqu'à exercer entre les siens haute et
basse justice, faire des exécutions solennelles et presque publiques.
Cela piqua. On prit un des siens, un Du Châtelet, bon gentilhomme de
la maison du Roi, qui dit où il était. On se garda d'avertir la
police. Ce fut le ministre de la guerre, Leblanc, qui arrangea la
chose en grand secret. Il choisit de sa main quarante braves soldats
du régiment aux Gardes. Cartouche ne s'attendait pas à une attaque
militaire. Il était dans son lit, à la Courtille, quand il reçut cette
visite. Il raccommodait ses culottes.
Il est arrêté le 15 octobre (1721). Et le 20 déjà, Arlequin joue
_Cartouche_, une farce de Riccoboni, au petit théâtre Italien. Le 21,
aux Français, autre _Cartouche_ du comédien Legrand. Le vrai Cartouche
fut curieux; se moquant de ses fers, un jour il brise tout; sans un
hasard, il eût été se voir jouer.
Le dégoûtant fut la légèreté des magistrats qui faisaient son procès.
Dînant au Palais même, ils reçoivent l'auteur et l'acteur, et la
serviette sur le bras, les mènent voir le héros du jour, le font
jaser, lui font dire son argot, de quoi faire rire après sa mort.
Cartouche, bien traité, bien nourri, et même recevant sa maîtresse,
eut la galanterie de ne nommer personne.
La torture (ménagée peut-être) ne le fit pas parler. Mais, quand il
fut en Grève, et qu'il ne vit qu'une roue au lieu de cinq, il crut
qu'on sauvait ses complices et se fâcha. Il déclara qu'il allait tout
dire; il parla vingt-quatre heures de suite. Ces aveux et tous ceux
des gens qu'on roua après lui, taillèrent de la besogne aux juges pour
plus d'un an. On arrêtait de tous côtés, souvent fort au hasard. En
juillet 1722, il y avait encore cinq cents complices de Cartouche au
Châtelet, des gens de toutes classes, plusieurs superbement vêtus.
Mais combien de crimes secrets, privilégiés, que l'on n'osait
poursuivre! Plusieurs éclataient par hasard.
Les puissants, ou les hommes abrités par un corps puissant, se
passaient d'odieuses fantaisies, qui les menaient souvent au meurtre.
Un conseiller du Parlement attire, garde, enferme chez lui une
infortunée demoiselle, l'accable de traitements barbares, honteux.
Elle échappe, fort heureusement; car la satiété, la crainte, lui
auraient fait pousser les choses à mort. Il tua son cocher, qui sans
doute était son complice; puis, se sentant perdu, il se fit justice à
lui-même.
L'exemple part de haut. Le jeune frère du duc de Bourgogne,
Charolais, préludait à l'amour par les coups, n'aimait les femmes que
sanglantes. Il était demi-fou.
M. le Duc lui-même, le futur maître du royaume, donnait (comme avaient
fait ses pères) maints signes d'un esprit dérangé (_Barbier_), d'une
mauvaise bête sauvage.
Les amusements de ces princes frisaient de près l'assassinat. On a vu
la façon dont leur père, ce nain singulier, _s'amusa_ du pauvre
Santeuil. Les occasions ne leur en manquaient pas.
Il tomba dans leurs mains, chez madame de Prie, que tout le monde
alors recherchait, comme le soleil levant, une dame étourdie,
imprudente, madame de Saint-S. (_Barbier_, _Marais_). Elle était
jolie, encore jeune, d'une bonne famille de robe. Veuve d'un homme
d'affaires, elle avait des enfants, et sans doute, dans ce moment,
sous la Terreur du Visa, elle avait grand besoin d'une haute
protection pour couvrir le résidu de leur fortune. Elle ne songea
point que la vipère, pour amuser les princes, pouvait se divertir à
ses dépens cruellement.
Cette bonne madame de Prie l'invite en effet à souper. Nulle défiance.
Elle s'y rend. On l'amadoue, on la caresse, on la fait boire. On s'en
fait un jouet. Cela arriva par deux fois. La première, on la
dépouilla, et Charolais la roula dans une serviette. Une telle honte
devait tout finir. Mais la pauvre mère, n'ayant sans doute rien obtenu
encore, croyant qu'une femme, après tout, aurait quelque pitié de sa
triste aventure et voudrait réparer, osa y retourner, sur une
invitation nouvelle de madame de Prie. Cette fois, M. le Duc eut la
cruelle idée de la flamber comme un poulet. Brûlée (et dehors, et
dedans!), la pauvre femme fut près d'en mourir, et n'en revint
qu'après plusieurs années.