ROME ET LES SACRILÉGES--MARIAGES ESPAGNOLS

1721

Un sujet admirable pour l'épopée badine, la muse du _Lutrin_, de la

_Secchia rapita_, ce serait la conquête du chapeau de Dubois, qui

coûta tant d'années d'intrigues et de millions, vrai poème qui eut son

merveilleux, ses héros, ses péripéties.

Il n'y a pas souvenir d'une poursuite si persévérante, si passionnée.

Il se mourait pour ce chapeau. Prières, larmes, soupirs, insinuations

délicates, menaces, cris de fureur, prodigalité effrénée, présents de

tout à tous, rien n'y manque. C'est là que l'on voit ce que peut faire

un coeur vraiment épris. Rien de plus éloquent que sa correspondance,

de plus comiquement pathétique. À ses moindres agents (pour les

encourager), au fripon Lafitau, au lâche et bas Tencin, il écrit des

flatteries incroyables. Rohan, le sot cardinal-femme, dont il fait son

ambassadeur, il l'appelle «un grand homme,» lui prédit qu'il fera une

école en diplomatie, comme Richelieu et Mazarin.

Toute la politique de la France en Europe est désormais subordonnée à

cette grande affaire. Avec un talent véritable, Dubois parvient à

faire agir d'ensemble, pour ce but, les éléments les plus contraires,

les ennemis les plus acharnés. Nul miracle impossible à une grande

passion. Rien de difficile à l'amour. Mais aussi il faut avouer que

jamais il n'y eut un homme si large, si généreux, jamais un si grand

coeur. «Vous voulez dix mille livres? Vous ne les aurez pas. Vous en

aurez cent mille!» Notez que chaque envoi était un tour de force, dans

la cruelle détresse où se trouvait l'État. On ne pouvait même payer

les troupes. Et cependant on trouva huit millions pour payer le

chapeau! Dubois parfois ne sait comment faire, pousse des cris: «Pour

envoyer 10,000 pistoles, il faut en trouver ici 30,000. Rien à espérer

du Trésor. Je voudrais pouvoir me vendre moi-même, fussé-je acheté

pour les galères!»

L'exact et malin Lemontey a retrouvé, suivi aux Affaires étrangères,

le minutieux détail des ventes et des achats, du marchandage infini

qui se fit. Dubois, tout terminé, conclut avec mélancolie (comme il en

vient toujours après la passion satisfaite) qu'il eût pu s'en tirer à

moindre prix. Ces besoigneux auraient accepté tout. Les agents de

Dubois jetèrent l'argent. Ils cherchèrent, ils trouvèrent toute sorte

de petites influences qui servaient peu ou point, d'obligeantes

inutilités. Ils ne dédaignaient rien, ils fouillaient au plus bas.

Point de passage ignoble, de porte de derrière qu'ils ne tentassent

pour aller vite au but. Toute la canaille intime de chaque palais,

valets de confiance, favoris et petits abbés, fainéants piliers

d'antichambre, tout ce monde râpé put se refaire des chausses. Il n'y

eut pas jusqu'à une ex-courtisane, vieux meuble du sacré Collège, la

grande Marina (ou Marinaccia, comme on l'appelait dans le peuple), qui

ne se fît payer, qui ne rentrât en guerre pour Dubois au nouveau

conclave. Elle avait influence, au moins de souvenir, près du

vieillard ventru sur qui tomba le Saint-Esprit (Conti, Innocent XIII).

Il est honteux, ridicule, incroyable, et pourtant très-certain que

cette belle affaire de coiffer de rouge un coquin domina

souverainement toutes les grandes affaires de l'Europe pendant l'année

1721. Il est certain que cette ordure romaine, par les canaux, fentes

et fissures que fit partout sous terre une main astucieuse, filtra,

souilla, infecta toute la politique du temps.

Il y a, pour ce comble de honte, deux fortes raisons qui l'expliquent:

Premièrement, une défaillance générale. Depuis 1715, chacun avait

voulu, espéré, tenté quelque chose. Et chacun était retombé. La

France, après Law, aplatie. L'Espagne, après son Parmesan, sous sa

Parmesane, aplatie. L'Angleterre même, après Blount et sa duperie

grossière, mortifiée. Tout le monde avait mal au coeur.

Secondement, ce vieux fripon de Dubois, bien au contraire, avec l'âge

et la maladie, était endiablé de passion, jeune de vice. Si longtemps

retardé, il délirait d'impatience. À sa fortune d'un moment, il

mettait à la fois deux choses qui ne vont guère ensemble, avec la rage

du mourant, une ardeur de vie, de folie, qu'on n'a guère qu'au premier

amour.

Vu de près, cela faisait peur. Il était tellement à sa passion, à son

emportement pour le chapeau, pour la patente de cardinal-ministre, qui

sait? pour la tiare, qui sait? pour la Régence (sa fureur alla à ce

point), qu'il n'y avait plus moyen de lui parler d'affaires courantes.

Tout restait là. Mais on n'osait rien faire sans lui. Pour l'absolue

nécessité, on hasardait d'entre-bâiller la porte, et il entrait alors

dans des accès quasi-épileptiques. Sacrant, jurant, il se précipitait,

courait, comme un chat-tigre, tout autour de sa chambre en sautant par

dessus les chaises. On refermait, craignant d'être mordu.

Voilà l'homme qui, aux grands jours, maniait l'hostie, faisait Dieu.

Bouffon, brouillon, rieur et furieux, il massacrait la messe en

blasphémant, grinçant ... Vraie figure de damné.

Il était le vivant enseignement du sacrilége. Un Dieu si résigné, sous

la main de Dubois, on fut curieux de voir ce qu'on pouvait lui faire

impunément. On vit un frénétique, à l'église du Marché-Neuf (où l'on

expose aujourd'hui les noyés), en plein jour, ôter ses culottes,

sauter sur l'autel, le salir, barbouiller la Vierge et Jésus (_Buvat_,

164). À Saint-Thomas du Louvre, tout se trouve un matin déshonoré de

fiente humaine (_Buvat_, 172). Au fond du faubourg Saint-Antoine, on

prend des fous, qui, indignés de la patience du Christ, le font rôtir

entre deux maquereaux, châtiment symbolique, entre Dubois et le

Régent (_Buvat_, 171).

L'affaire du Marché-Neuf fit grand bruit. On purifia solennellement

l'église, et on eut soin que le fou mourût à la première torture qu'on

lui donna. On pouvait dire pourtant qu'à ce moment Dubois avait fait

davantage. Il avait barbouillé de sa malpropre intrigue l'Église

universelle. Il avait fait qu'en cette année chacun démentît son

principe, salît sa conscience, outrageât son Dieu intérieur.

Voyons dans le détail cette opération dégoûtante:

_France._ 1º Ce que le Régent avait eu, dans sa vie si souillée,

c'était d'être après tout un homme d'esprit, avec un goût naturel,

généreux, pour les libertés de l'esprit. Ce qu'il avait de pire (et de

pire que les vices mêmes), ce que Dubois cultiva à merveille, c'était

un instinct bas, animal, d'adorer ses petits _quand même_. On a vu son

étrange amour pour son aînée. Elle morte, pour les autres (plus

innocemment) il reste un faible et plat père de famille, voulant pour

elles de royaux mariages. Avec cela, Dubois le mena par le nez.

Il n'y avait rien à faire en Angleterre. Les mariages étaient en

Espagne. De là de grands ménagements pour cette cour. De là, servitude

pour Rome, servitude aux Jésuites. On fait la révérence à la Bulle

_Unigenitus_. On l'inflige au Parlement même (nov. 1720). Cascade

inouïe de bêtises. Le Régent fait le sot et ne trompe personne. Et

cela au moment éclatant des _Lettres persanes_, entre Voltaire et

Montesquieu.

2º Pour Dubois et le Régent, si dépendants de l'Angleterre, la

grosse question est de savoir comment elle prendra les mariages

espagnols qui vont relier les Bourbons. Que pensera-t-elle de Dubois

qui, pour se concilier Rome, pensionne le Prétendant, l'appelle

Majesté?

Il a vu l'Angleterre de près et il la sait par coeur. Tant fière,

grognante et grommelante qu'elle soit, il sait qu'il y a tel morceau

qui va la désarmer. Ce n'est plus l'Angleterre de Cromwell, d'idée

haute, de foi violente, d'âpre et profond combat. Celle-ci,

l'Angleterre de Blount et de Walpole, est insigne surtout pour la

gloutonnerie. Soûlons-la, endormons-la. Qu'elle-même dise ce qu'elle

veut, qu'elle fasse la carte du festin. Dubois fait faire à Londres

notre traité avec l'Espagne. Deux articles en tout, pas un pour nous,

tous deux pour l'Angleterre: 1º seule elle aura l'_assiento_, la vente

des nègres; 2º seule elle aura la porte de la fraude, de la

contrebande dans le Nouveau Monde. Un tout petit vaisseau, chargé de

marchandises à la côte de l'Amérique. Vaisseau miraculeux, toujours

vidé et toujours comble, que de grandes flottes viendront renouveler.

Commerce ignoble, et qui devint barbare. La fraude se faisait

hardiment, au nez des agents espagnols, et, au besoin, à main armée.

Tout cela dirigé, commandité de Londres, justement au début de la

réforme pieuse de Wesley. La constriction de décence, de petite

pratique, de petit esprit, se dédommage et se lâche aux dehors par les

fureurs cupides, les trafics illicites, spécialement de la chair

humaine.

3º L'Espagne, ainsi livrée à la brutalité anglaise, l'Espagne,

vendue par Dubois, va être apparemment l'implacable ennemie de la

France? Qu'espérer désormais de cette cour aigrie, ulcérée?

Ce fut tout le contraire. Étonnante lâcheté. Battue, elle devint bonne

et douce, jeta tout sur Alberoni. Le roi, la reine, le chargèrent à

l'envi, s'excusant bassement comme des écoliers.

Ils dirent aux Anglais, aux Français, qu'il les avait séduits, leur

avait fait faire _trois péchés_: l'emploi de la sainte _cruzada_

contre des princes catholiques, l'Empereur attaqué pendant sa guerre

des Turcs, et enfin la défense de demander au pape des bulles pour la

nomination aux bénéfices.

Ce qui irrita beaucoup plus Alberoni que ces sottises, c'est qu'ils

lui reprochaient leurs fautes, comme l'obstination de la reine

aheurtée à son Italie, à sa Sicile, où elle noya la marine espagnole,

contre l'avis d'Alberoni, qui subordonnait tout à la grande affaire

d'Angleterre.

Autre point, un peu ridicule. On sut qu'aux _trois péchés_ il s'en

joignait un quatrième. On sut ce que cachait ce royal sanctuaire de

dévotion, cette chambre renfermée et obscure, si bien gardée par la

nourrice. L'odeur en est dans Saint-Simon, qui tire par respect le

rideau. La vie que les princes italiens, les Médicis et les Farnèse

étalaient si naïvement, la Farnésine de Madrid, avec plus de décence,

en faisait un moyen de gouvernement intime. On a vu qu'à la guerre de

1719, elle prit l'habit leste de petit officier. Gracieuse, mais déjà

amaigrie, n'ayant plus l'embonpoint qui la fit épouser, et de plus

marquée, couturée, le visage perdu, elle suppléa sans scrupule par

l'excès de la complaisance.

Alberoni avait ces burlesques secrets. Il avait su, et vu peut-être.

La cour d'Espagne eût bien voulu le retenir; elle n'osa arrêter un

cardinal. D'autre part, elle frémissait de le voir passer en France.

Le Régent dont elle avait tant attaqué, conspué les moeurs, ne

prendrait-il pas sa revanche? Ayant en main ce dangereux témoin,

n'amuserait-il pas ses roués, tout Paris, aux dépens de Leurs

Majestés? On le craignait horriblement. On se crut tout permis pour

sauver l'honneur monarchique, cette suprême religion, la royauté.

Avant qu'Alberoni eût atteint la frontière, une bande (selon lui

envoyée de Madrid) lui barra le chemin pour le tuer. Mais il avait du

monde, il fut brave, chassa ces coquins. Sauvé en France, il remercia

Dieu de se trouver enfin «dans un pays chrétien.» Un envoyé du Régent,

le chevalier Marcien, le reçut et le conduisit avec égard et

politesse. Le proscrit déchargea son coeur. Il dit ce qu'il savait de

ce plaisant contraste, une si sombre cour de vie si relâchée.

Cette cour, désolée d'apprendre qu'il n'était pas tué, demandait qu'il

lui fût livré. Le Régent refusa. Autant en fit la république de Gênes.

En Suisse, à Lugano, nouvelle tentative d'enlèvement ou d'assassinat.

Les rois ont les bras longs. Il se le tint pour dit. Pendant plusieurs

années, sous la protection de l'Empereur, il se tint si caché qu'on ne

put plus le découvrir.

Le roi, la reine, pour arranger ensemble le fantasque plaisir et le

santissimo, avaient besoin d'un excellent Jésuite. Leur confesseur,

le bon P. Daubenton, était un vieillard grassouillet, qui semblait

avoir engraissé de toutes ces petites ordures qu'en sa longue carrière

il avait enterrées d'indulgence et d'oubli. C'était un sot, mais non

pas sans adresse à son métier de confesseur, pour garder dans sa

connivence quelque attitude décente. La Trinité, pour lui, avait

quatre personnes; la quatrième, pour qui il eût fait bon marché des

autres, était sa Société. Dès 1719, Dubois l'acheta par la promesse

qu'à la première occasion il rendrait aux Jésuites le confessionnal du

roi, leur livrerait le petit Louis XV. L'occasion future, alors bien

peu probable, était que la cour de Madrid, si ennemie du Palais-Royal,

se laisserait gagner elle-même par l'espoir de donner à la France une

reine espagnole, une nouvelle Anne d'Autriche, l'espoir d'être appuyée

dans son grand rêve d'Italie, en épousant, subissant (chose dure) deux

filles de ce Régent, «l'impie et le roué, le parricide empoisonneur.»

En 1719, et encore en 1720, la reine accueillait, caressait tous les

ennemis du Régent. Elle avait près d'elle, à Madrid, l'horrible

pamphlétaire, le calomniateur Lagrange-Chancel, dont les furieuses

Philippiques appelaient sur le Palais-Royal l'horreur du monde, le

poignard et la foudre.

Comment, en 1721, tout va-t-il brusquement changer? Comment Madrid

pourra-t-elle se démentir, s'allier tout à coup, et si étroitement,

avec celui qu'elle croit le maudit, l'ennemi de Dieu?

J'ai dit tout le danger d'une reine espagnole pour la France. Mais

l'Espagne ne devait pas moins craindre les deux princesses

françaises. Les filles du Régent, à vrai dire, étaient effrayantes.

Toutes jolies, mais folles à lier, et propres à rendre fou. L'aînée,

on l'a vu, délirait d'impiété; la seconde, l'abbesse de Chelles,

d'emportement fantasque. La jeune duchesse de Modène, dès l'enfance

joueuse effrénée. En allant se marier, elle emporte son tapis vert,

joue à mort chaque nuit.

La future reine d'Espagne, laissée à la servilité ignoble des

nourrices, n'ayant ni tenue, ni décence, va étonner dans ce pays si

grave, sera presque un objet d'horreur.

Mais expliquons le pacte, la façon brusque, impudente, dont Dubois

corrompit la reine par l'intérêt de ses enfants.

On connaît la forte scène de Shakspeare, où l'affreux bossu Richard

III, rencontrant la belle jeune veuve devant le mort qu'on porte,

devant la cendre chaude de tant de princes assassinés, arrête la

faible femme, la force de l'entendre, est écouté, d'abord avec

horreur,--n'importe, est écouté, parle si bien, le traître, qu'elle se

laisse enfin passer l'anneau!...

Avec moins de façon, moins d'éloquence, presque aussi peu de temps, le

vieux furet à la perruque rousse brusqua l'affaire avec la reine.

L'Italienne, élevée dans un grenier de Parme, et qui se sentait

toujours un peu de sa condition, quand on lui offrit à la fois ces

choses énormes, de faire reine de France son bébé de quatre ans, et

son petit Carlos un grand prince italien (roi d'Italie peut-être),

elle ne se sentit aucune force de résistance. Cette damnée pomme d'or

qu'elle rêvait toujours, l'Italie! fit tout à coup de l'orgueilleuse

une Ève, tristement mise à nu dans la honte de sa friandise.

Avec Daubenton et la reine, Dubois tenait la chose. Il se gênait fort

peu. À ce moment, où il eût été naturel qu'il prît certains

ménagements de décence catholique, il ne perdait nulle occasion

publique de cracher sur les choses saintes.

Le Sultan envoyant ici une solennelle ambassade, tout ce monde venu à

Marseille fut établi par lui dans une église pour faire sa

quarantaine. Grande surprise pour les Turcs eux-mêmes, que l'iman

souverain qui gouvernait la France leur fît polluer sa mosquée. Les

curieux remarquaient que cette ambassade nombreuse n'avait pas amené

de femmes, autant qu'on pouvait supposer sur les costumes un peu

équivoques des Orientaux. Mais quatorze jolis enfants, galamment parés

de rubans, laissaient un peu douter si c'étaient des pages ou des

filles. Dubois fait coucher tout cela dans une église chrétienne.

Dans l'audience publique qu'il dût donner au Turc, le cérémonial

exigeant qu'on le parfumât à l'orientale, Dubois en fit une scène à la

Molière, encensa son mamamouchi avec des encensoirs bénis du pape que

Tencin lui avait envoyés de Rome. Ils s'écrivirent des lazzi sur cela,

en firent des gorges-chaudes.

Voilà l'homme avec qui Philippe V et sa reine vont pactiser. Cette

cour, cruellement, effroyablement catholique, qui immole à sa foi tant

de victimes humaines, va marcher sur sa foi! Comment le roi, qui sait

si bien la puissance de la femme, ne sent-il pas que ces deux petites

Françaises, élevées au Palais-Royal, toutes-puissantes sur leurs

jeunes maris, vont les gâter, qui sait? gâter l'Espagne de la

contagion de leur libertinage impie!

Mais voici le plus fort pour l'ex-Français, le gentilhomme. Il avait

été accablé de la cruelle mort des Bretons, les martyres de sa cause,

que Dubois venait de faire exécuter à Nantes. Il en restait

mélancolique. Leur sang tout chaud, leurs têtes coupées se dressaient

entre lui et le Régent. Le coeur, l'honneur s'opposaient au traité. On

ne l'en vit pas moins s'y prêter, le solliciter, faire les premières

démarches officielles, contre tous les usages, offrir sa fille (sept.

1721), sans attendre qu'on la demandât.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 60 / 99 题