MANON LESCAUT.--MORT DE WATTEAU

1721

Nous ne pouvons passer sans dire un mot d'un petit roman d'importance,

de popularité immense, _Manon Lescaut_. Le siècle de Louis XIV n'a pas

de tels livres populaires. Il ne faut pas croire que la masse

inférieure lût les tragédies de Racine. Dans les livres de dévotion,

pas un n'a le succès de se faire lire de tous. Les sottes éjaculations

de Marie Alacoque se répandent, mais dans les couvents.

Voici un livre populaire. Grand, très-grand événement. Il ne paraît

qu'en 1727, mais il est certainement écrit, ou du moins commencé, vers

le temps qu'il raconte, vers les cruelles années des enlèvements pour

le Mississipi, quand la douloureuse aventure était toute brûlante

encore. C'est bien moins un roman qu'une histoire, une confession.

Il n'y a jamais eu un tel succès de larmes. Nulle critique; on n'y

voyait plus. Les hommes mêmes pleuraient. Les femmes lisaient et

relisaient. Les filles dévoraient en cachette. Pourquoi la janséniste,

la petite marchande, s'enfonce-t-elle derrière son comptoir? Pourquoi la

jeune femme de chambre n'entend-elle plus sonner sa dame? La voilà comme

folle. Elle pleure sans pouvoir s'arrêter. «Qu'as-tu?--Rien.»--Mais la

dame, sous son fichu, lui trouve sa _Manon_, qu'elle lui a dérobée.

Ce livre tout petit s'adresse à un grand peuple (bien nombreux, car

c'est tout le monde), celui des amoureux. Il est seul sans partage,

jusqu'à la _Julie_ de Rousseau,--donc, pendant plus de trente années.

La _Julie_, à son tour, qui régnera autant, ne pâlit qu'en présence de

_Paul et Virginie_. Chacun de ces trois livres est une ère nouvelle,

une révolution dans les moeurs.

L'amour est grand au XVIIIe siècle. À travers le caprice désordonné et

la mobilité, il subsiste adoré, et surtout admiré. Il n'a pas la

fadeur des Astrées, des Cyrus. Il est fort et réel, et il semble une

religion, accrue des ruines de l'ancienne. La corruption même croit

«qu'il est une vertu.» Le plus gâté est fier s'il a la bonne fortune

d'avoir cette belle maladie: de tomber amoureux.

Est-ce pour rire? non, on se dévoue. Aux épidémies meurtrières,

surtout quand le fléau du temps, la petite vérole, saisit la dame,

l'amant ne cède la place à personne, donne congé au mari, s'enferme

seul avec la malade pour vivre ou pour mourir. Dévouement dont la

femme montre encore plus d'exemples. La plus légère est fidèle à la

mort; elle se remet à aimer son mari et s'enferme avec lui _quand

même_.

Il y a de tout cela dans _Manon_, mais il y a autre chose. Est-ce bien

l'âme de la Régence qu'elle exprime, comme on le croit communément?

Dans ce torrent de passion, trouble de larmes (hélas! aussi de boue),

trouve-t-on pour se relever par moments le vif élan d'esprit, l'essor

vers l'avenir, qui caractérise l'époque dans les _Lettres persanes_?

Non, nul amour de la lumière. Cette désolée _Manon_ regarde moins

l'aurore que le couchant. Elle appartient surtout à la fin de Louis

XIV. C'est un livre amoureux, libertin, catholique. Son chevalier,

s'il pouvait autre chose qu'être amoureux, serait, comme maint autre

héros de son auteur (l'abbé Prévost), homme de la cour de

Saint-Germain, un aventurier jacobite.

C'est la chose essentielle et capitale qu'on n'a pas dite. Le petit

chevalier Desgrieux et Manon, les deux enfants qui arrivent de leur

pays, lui à dix-sept ans, elle à quinze, et qui se trouvent si vite au

niveau de la corruption de Paris, ne peuvent lui devoir leur précocité

pour le vice. Débarqués peu après la mort du Roi, ce n'est pas la

Régence, ce n'est pas le Système qui les font si gâtés déjà. Ils

sortent uniquement de l'éducation de province. Ils ont été élevés en

maisons nobles. Lui, fils d'un gentilhomme assez considérable,

puisqu'il a des gentilshommes pour serviteurs. Elle, malgré son petit

nom de Manon, elle est soeur d'un garde du corps, donc de bonne

famille et très-certainement _demoiselle_.

Ils sont tout à l'image du bon Prévost. Malgré tous leurs désordres,

ils ont un fond religieux qui revient bien fort à la fin, puisque dans

leur établissement en Amérique, ils ont absolument besoin du

Sacrement. Mais ce fond religieux n'a pas eu grand effet moral sur

leurs débuts. À quinze ans, la petite est déjà «expérimentée.» Et

cette expérience lui fait suivre sans hésitation (après deux mots de

compliments) un garçon inconnu. Lui, plus passionné, moins

naturellement corrompu, comme il passe vite cependant du séminaire au

tripot, à l'escroquerie! «Mais c'est qu'il aime, dit-on, et il va à

l'aveugle.» D'accord, mais l'amour même serait plus fortement marqué

si l'honneur, la religion luttaient un peu, du moins afin d'être

vaincus. Mais ces principes sont si morts, parlent si peu, que l'amour

n'a pas même à vaincre.

L'auteur et le héros, c'est le même homme, au jugement de la critique

sérieuse. Le livre n'a rien d'une fiction. Cela ne s'invente pas.

Prévost, auteur lâche et diffus, ici, sous l'aiguillon d'un sentiment

très-personnel, a trouvé une force et une simplicité terribles. Ce

n'est pas du génie. C'est bien plus, c'est nature, douleur, honte,

amour, volupté amère, désespoir ... Le coeur est percé.

Il n'a pas fait comme Rousseau. Il ne s'est pas nommé dans sa

confession. Et je crois qu'il en a souffert. Tel qu'il fut, il aurait

trouvé un sensuel bonheur à signer son histoire d'amour, à écrire que

c'était bien lui qui avait eu Manon. Il eût fort aisément endossé des

misères qui alors faisaient peu de tort à _l'homme de qualité_. Mais

il ne le pouvait. Il était prêtre. Il avait été moine. C'est sa robe

qu'il a respectée.

Prévost est à peu près de l'âge de son chevalier. Un peu avant le

siècle, il naît sur la lisière d'Artois, de Picardie, et pas bien loin

des lieux où naît Watteau. L'un d'Hesdin l'autre de Valenciennes. Deux

grands peintres, qui, d'un art différent, feront tous deux Manon

Lescaut.

Prévost naquit en plein roman, dans ce pays où les séminaires

irlandais élevaient tant de têtes chimériques, d'apôtres intrigants,

pour les aventures d'Angleterre. Esprit charmant, facile, faconde

intarissable, tête chaude et quasi irlandaise. Toute imagination. Il

en fut dupe toute sa vie. Ses maîtres, les jésuites, qui l'aimaient

fort et qu'il aima toujours, auraient bien voulu le tenir. Il était

trop léger. Il se croyait bon gentilhomme (étant le fils d'un

procureur du roi). Il servit. Il aima. Tout jeune (1721), l'année même

où son chevalier est converti par la mort de Manon, nous voyons

Prévost converti de même chez les Bénédictins. Il y reste encapuchonné

(non sans regret) quelques années, compilant tristement la _Gallia

christiana_. Mais, près du gros volume, il en écrit un autre bien

petit (devinez lequel). Brûlant secret qu'on ne peut garder guère. Ce

rêve, et bien d'autres encore, de vie folle et mondaine, il les

contait indiscrètement. Le soir, il ramassait des moines dans certain

petit coin. Il les tenait là fascinés. Il contait, il contait, sans

pouvoir s'arrêter, et cela durait jusqu'au jour.

Sa fuite du couvent, en 1727, le divorça d'avec le fatal manuscrit.

Quand l'oiseau envolé plana aux vertes plaines de la libre Angleterre,

il ne put plus tenir cette _Manon_. Elle aussi s'envola, publiée comme

un épisode d'un long roman. Elle emporta, ce semble, une bien grande

partie de lui-même. Car depuis, il resta un écrivain facile, agréable,

diffus, délayant, et bref, peu de chose.

Il a du papier, une plume, mais nul plan devant lui. Telle sa vie,

tels ses livres. Il n'a jamais prévu. Il va, flotte; c'est le cours de

l'eau. D'homme d'épée, moine et défroqué, romancier et prédicateur,

traducteur et compilateur, journaliste, auteur à gages, par tous pays

et tous métiers, il va et ne peut s'arrêter. Souvent amoureux, souvent

converti, à l'église, au cloître, au grenier, ermite, ou presque marié

avec une belle Hollandaise qui l'enlève un matin. Ce qu'il a de plus

fixe, c'est un certain attachement à ses bons Pères, à ses bons

moines, à tant de bons abbés. Tout le clergé est bon. Son imagination

douce et charmante ne lui laisse voir partout que l'excellent Tiberge

du roman, ce héros de vertu, d'amitié, il est si prévenu, qu'il donne

les mêmes traits au chef de la rude maison où jouait tant le nerf, au

supérieur de Saint-Lazare. (Voir plus haut mon _Louis XIV_.)

Son chevalier est-il tout à fait sans principes? Non. Qu'il s'en rende

compte ou non, il en a deux. L'un: qu'un homme _né_, élevé

chrétiennement, peut toujours revenir de ses échappées de jeunesse,

qu'il peut aller fort loin sans danger du salut. L'autre, le principe

galant: «Que l'amour excuse tout, qu'un _véritable amant_ a le droit

de tout faire.» Avec ces deux idées, rien n'embarrasse Prévost. Il

court bride abattue, va des deux pieds dans le ruisseau.

Nous ne sommes plus de cette force. Nous ne supportons plus l'aisance

avec laquelle le chevalier, sans s'étonner, entre dans une bande

d'escrocs. Nous ne digérons plus «ses longues manchettes,» propres à

filer la carte. Encore moins sa résignation à faire «le petit frère de

Manon,» le naïf et le niais, devant l'entreteneur qu'on veut plumer.

Je ne dis rien de l'homme tué, petit assassinat sans conséquence, fait

si vite qu'on n'y songe plus. Il est vrai, ce n'est qu'un portier.

Les critiques ont été, disons-le, étonnamment faibles, j'allais dire

lâches, pour Manon. Cent ans après, elle corrompt encore, et les

hommes contre elle ne gardent pas leur jugement. Un d'eux nous dit

qu'après que bien des livres auront passé, elle reparaîtra «dans sa

_fraîcheur_.» C'est justement là ce qui manque. Prévost qui la montre

adorée, et veut la rendre séduisante, lui fait maladroitement dire,

écrire des choses basses qui la fanent trop. On sent ici les moeurs,

les habitudes du prêtre. Il n'a pas connu les nuances, n'a pas vu les

dames de près. Cette irrésistible Manon n'est qu'une fille, pas même

le moderne _camellia_. Elle parle lourdement des besoins de la vie,

des piéges qu'elle va tendre, «de ses filets.» Elle badine

désagréablement sur les méprises de la faim: «Je rendrai quelque jour

le dernier soupir en croyant en pousser un d'amour,» etc. Ce positif

cynique fait froid. Mais sa facilité à enfoncer des pointes dans le

coeur saignant fait horreur. Quand cela va jusqu'à lui envoyer une

fille «pour le désennuyer,» tenir sa place au lit! la fureur de

l'infortuné, l'explosion de son désespoir, dépassent les effets que

l'auteur a voulu produire. On est dégoûté, indigné, mais plus

irrévocablement que le héros. Manon est sans retour flétrie; elle

s'est jugée elle-même.

Les critiques ont remarqué avec raison, comme grande originalité du

livre, la parfaite _sécurité_ de Manon à chaque chute. Mais ils ont

tort de l'appeler «une fille _incompréhensible_.» Cela ne se comprend

que trop. Elle connaît son amant. Elle n'ignore pas, l'_innocente_,

que le péché lui va, qu'elle en est plus jolie, aimée, désirée

davantage. C'est le mot immoral de tel poète à son infidèle: «Tu sais

que je t'en aimai mieux.»

L'amour certainement y est aveugle et violent. Mais dessous on démêle

aussi quelque chose de bien gâté, de dépravé. Avec l'odeur de

séminaire, de tripot, d'hôpital, il y en a une autre encore.

«Expérimentée» dès quinze ans, et formée spécialement par certaine

éducation (qu'on comprend moins en pays protestant), Manon n'est pas

tant ignorante. D'instinct au moins, elle connaît «les grâces de la

chute,» combien une jeune Madeleine est embellie «de son indignité,»

attendrissante de faiblesse et de honte.

Le chevalier abbé, la fleur de Saint-Sulpice, qui y a passé de si

belles thèses, n'a pas perdu son temps. Il connaît ces fins fonds

mystiques, tout ce que la théologie peut prêter à l'amour. Quand Manon

le tire du séminaire, il se sent, dit-il, emporté d'une _délectation

victorieuse_. Mais la _délectation_ semble augmenter à mesure que

Manon, plus souillée, devrait inspirer répugnance. Cet attrait de

corruption, cette amère volupté, mêlée de désir et de jalousie, comme

une eau-forte, va creusant dans une âme malade et malsaine. Le

progrès est marqué de pardon en pardon. Elle avoue, se confesse. Elle

pleure, demande grâce. Et toujours le vertige augmente. À la troisième

fois (coupable, jusqu'à cet outrage de lui envoyer une fille!), à

genoux, à discrétion, «elle a peur,» mais reste à genoux, attend son

châtiment. D'où il résulte que c'est lui qui défaille, qui n'en peut

plus, et tombe. Elle a vaincu! Elle est si touchante, abaissée dans

cette attitude d'esclave, et elle dépend tellement.

La passion est au comble? Non. Car elle augmente encore quand il la

suit en sa dernière misère, enchaînée par le corps aux filles sales et

dans la même ordure. Là, mise à leur niveau, flétrie des corrections

de l'Hôpital, éteinte et fanée, l'oeil fermé, n'osant regarder même,

par la honte elle enfonce le dernier dard d'amour.

On pleure. Et on est furieux de pleurer. Ce qui dépite, choque, et

plus que la dépravation, c'est le singulier amour-propre qui subsiste

avec tout cela. Il fait très-bien entendre que Manon a été (comme

toute fille perdue) _corrigée_ à la Salpêtrière, et il a soin de dire

que lui, il ne l'a pas été à Saint-Lazare. Sa _naissance_ l'en a

dispensé.

Cette _naissance_ lui fait tenir un étrange propos. De sa

mortification même à Saint-Lazare, il tire occasion pour se relever,

se croire «au-dessus du commun des hommes,» se ranger dans l'élite des

caractères plus nobles «dont les idées, les sensations passent les

bornes de la nature. Ces personnes ont le sentiment d'une grandeur qui

les élève au-dessus du vulgaire, etc.» Quoi de plus pitoyable? On

sent combien la sotte éducation du petit gentilhomme de séminaire l'a

mis hors du bon sens, de toute idée du vrai, et l'a sans retour

perverti.

Une chose plus habile, dans Prévost, fort adroite, c'est de n'avoir

pas fait le portrait de Manon, d'avoir laissé flotter vaguement son

image, de sorte que chacun fait la sienne. À certains traits pourtant,

«ces yeux fins, languissants,» on n'a pas de peine à se rappeler qu'on

l'a vue dans Watteau. Ce grand peintre qui meurt justement cette même

année (1721), n'a pas pu lire Manon, mais à chaque instant il l'a vue

dans la vie, ne s'est pas lassé de la peindre.

On a dit trop légèrement que son modèle est l'Italienne. Presque

toujours c'est la Française. L'Italienne est toute autre de deux

façons, ou par la beauté pleine, régulière, harmonique, ou par

l'agitation excessive et gesticulante. La fille que Watteau nous

donne, beaucoup plus gracieuse, n'est que doux mouvement; elle ondule,

comme l'air et l'eau, se meut sans se mouvoir. Fine ou d'esprit ou de

misère (mal nourrie dans l'enfance, et maltraitée plus tard?), elle

pique, mais elle touche. On voudrait bien la rendre heureuse. Hélas!

il n'y a pas beaucoup de prise. Elle aime peu. Sa jolie tête est tout.

Du coeur, du corps, peu de nouvelles.

Est-ce Manon? oui, le plus souvent, Mais Watteau qui a sa noblesse,

qui est toujours exquis dans une délicatesse que Prévost n'a connue

jamais, Watteau l'a donnée moins flétrie.--Chose curieuse, l'abbé qui

ne parle que de grand monde, qui se croit _homme de qualité_, tombe

volontiers dans le vulgaire, par le bavardage étourdi, la

sentimentalité triviale. Watteau, le fier rapin, sans vanité que de

son art, est toujours noble, quoi qu'il fasse, par la finesse

singulière, la pointe aiguë de son génie.

Nul avant lui, nul après lui, n'a pu représenter un mystère singulier

de grâce et de mouvement: «Comment le Français marche.» Dès son

premier tableau, où vous voyez sous la pluie dans la boue (lestement,

comme au bal), marcher un bataillon de nos maigres soldats, on sentit

que lui seul, le plus nerveux des peintres, avait surpris, saisi les

adresses invisibles, les rhythmes variables de cette chose inconnue:

«le pas.»

Dans le plus grossier même, il est exquis encore. Ses mendiants

sournois, observateurs, obliquement loustics, plus dangereux peut-être

que les brigands de Salvator, on le sent bien, joueraient cent rôles,

depuis le vol de poules, jusqu'à l'assassinat. Rien du peuple. Au

besoin ce seront messieurs les escrocs.

Cette puissance de peindre l'esprit, et l'invisible même, plaisir

délicat, mais si vif, doit user, mordre à fond. Il rend son homme

indifférent à tout le reste et dégoûté. Il en fait un mélancolique,

dédaigneux des joies de nature. Watteau, fort sensuel d'idées, ne

l'est guère en peinture. Il fuit l'obscénité. Elle alourdirait son

pinceau. Aux sujets charnels, il élude. Dans son _Voyage de Cythère_

que ces gentilles pèlerines, si jeunes, font pour la première fois, il

reste au départ même. Il n'en peint que l'espoir, le rêve. Il va les

embarquer, et il ne quitte pas le rivage.--Autre ne fut sa vie, un

incessant départ, un vouloir, un commencement.

Il atteint l'innocence quelquefois, à force d'esprit, le tragique

souvent, une fois même aussi le sublime. Exemple: le bouffe italien,

qu'il peint à tous ses âges, _le grand Gilles_. Au dernier triomphe,

écrasé de succès, de cris et de fleurs, revenu devant le public,

humble et la tête basse, le pauvre Pierrot un moment a oublié la

salle; en pleine foule, il rêve (combien de choses! la vie dans un

éclair), il rêve, il est comme abîmé ... _Morituri te salutant_.

Salut, peuple, je vais mourir.

Watteau meurt pauvre. On l'eût étouffé d'or, s'il avait plié son

génie. Protégé (même aimé) des rois de la finance, qui voulaient le

loger chez eux, il voulut être seul, libre et triste à son aise.

Triste de quoi? De l'art d'abord. Il croyait ne pas le savoir, ne

sachant pas l'anatomie,--ignorant le dessous qui permet de mouvoir, de

transformer en tout sens le dessus.

Je le crois triste aussi de ce qu'il sent la vie du temps. Quel

misérable peuple! il n'a presque jamais que des maigreurs à peindre.

Ces femmes si jolies, ce sont (comme disait un roi matériel de Madame

Henriette), ce sont de jolis «petits os.»

Le Système, la fièvre d'argent le dégoûtait, et il s'était enfui en

Angleterre. Il y gagna le spleen. Puis la débâcle l'assomma. Le monde

lui parut une impasse. Voilà ce que nous avons à chaque instant le

tort de croire. S'il avait vécu quelques mois, il eût lu les _Lettres

persanes_, eût senti la nouvelle aurore, trouvé les ouvertures, les

perspectives qu'il cherchait, en un mot: _causa vivendi_.

Il meurt à trente-sept ans. Le très-noble chagrin du génie arrêté qui

n'a pas rempli son destin, est superbement indiqué dans son portrait

unique, dans la belle gravure du bocage, où on le voit debout, les

pinceaux à la main, près de l'intime ami qui est assis. Ils ne se

disent rien. L'ami intelligent sait que toute parole, sur un coeur si

malade, pourrait blesser, aigrir. Mais pour fondre cette sécheresse

douloureuse, il fait de la musique, lui fait vibrer, chanter, pleurer

le violoncelle. Plein de coeur et d'élan, de foi dans le génie, ce

doux consolateur lui joue son immortalité.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 58 / 99 题