LE VISA

1721

En attendant la peste, Paris subissait un fléau aussi cruel peut-être,

l'incertitude effrayante qui planait sur toute fortune, sur

l'existence de chacun. Le violent Pâris Duverney commençait

l'opération chirurgicale d'amputer de nouveau la France. Il allait

revoir tous les titres, bien acquis, mal acquis, en juger l'origine,

la qualité, le droit, annuler l'un et rogner l'autre, réduire les

milliards à néant. Dictature étonnante! si délicate à exercer! Il y

prit pour adjoints les hommes infiniment suspects qui avaient fait la

guerre à Law, les vieux financiers de Louis XIV[NT-2], le très-rusé

Crozat et Samuel Bernard, le vénérable banqueroutier.

[Note NT-2: Dans ce chapitre XVIII qui a trait à l'année

1721, Michelet fait référence à Antoine Crozat, marquis du

Chatel (1655-1738), né à Toulouse, financier et constructeur

du canal de Crozat qui fait communiquer l'Oise à la Somme (25

km) et à Samuel Bernard, (1651-1739), né à Sancerre,

financier qui prêta des sommes considérables à Louis XIV. Le

nom de Louis XVI mentionné ici par Michelet (dans l'édition

de A. Lacroix, 1877) est donc incompatible avec l'époque où

ont vécu Crozat et Samuel Bernard. C'est pourquoi dans la

présente édition du "Project Gutenberg" le nom de Louis XVI a

été remplacé par celui de Louis XIV.]

Les seigneurs qui avaient rétabli leurs fortunes, qui gardaient les

mains pleines, n'étaient pas sans inquiétude. Leur bienfaiteur

prodigue, le Régent, qui si sottement s'était laissé piller, qui,

comme un enfant ou un fou, avait éreinté le Système, paya de honte

pour tous.

Au Conseil du 1er janvier 1721, il avoua tête basse qu'il avait fait

de grandes fautes. Si triste fut son attitude, que le coupable des

coupables, M. le Duc, contre qui on aurait dû faire une enquête,

s'enhardit et tomba sur lui, le poussa sur le départ de Law (que

lui-même, M. le Duc, avait sauvé dans sa voiture!). Dans son état

demi-apoplectique, le pauvre gros homme, interdit, ne trouva guère à

dire. Comme un écolier pris en faute accuse son camarade, il se rejeta

sur Law absent. Pitoyable séance où des deux premiers hommes du

royaume, l'un parut idiot, et l'autre, un effronté coquin.

Le parti du Système, la Compagnie des Indes, n'avait espoir que dans

M. le Duc, qui y avait encore un intérêt considérable et y avait gagné

tant de millions. Et, en effet, d'abord il la défendit quelque peu,

montra les dents à la réaction, pour l'obliger sans doute de composer

avec lui et les siens, pour en tirer des garanties. Duverney n'eût osé

toucher au prince que la mort si probable du Régent allait faire

Régent. Sa meilleure chance était, en respectant les vols de

l'agiotage princier, de devenir ce qu'il fut en effet sous la seconde

Régence, l'homme d'affaires de M. le Duc et de sa madame de Prie. Les

hauts agioteurs (M. le Duc, Conti, d'Antin, etc.) comprirent

parfaitement qu'on songerait moins à eux si tout le monde craignait

pour soi, qu'on s'informerait moins de leurs trésors acquis s'ils

livraient généreusement leurs compagnons de bourse, agioteurs,

accapareurs. Ce fut le secret du Visa, la poursuite des sous-voleurs.

Gloire aux brigands, mort aux filous!

Rien de meilleur dans les grandes détresses publiques, où tout le

monde est furieux, que d'ouvrir une chasse qui détourne, occupe les

haines. On fait lever un lièvre, quelque gibier ignoble et ridicule.

Tout court après. Un accapareur de denrées est très-propre à cela; nul

animal plus détesté du peuple. On n'avait que le choix des grands

noms, d'Estrées, Guiche, la Force, etc. On se contenta d'un, et on lui

attacha les chaudrons à la queue. J'entends les chansons du Pont-Neuf,

la satire, la caricature. Ce fut le duc de la Force. Le malpropre

seigneur s'était fait épicier, trafiquait surtout dans les suifs. Les

chandeliers allaient la nuit, en bonne fortune, acheter chez lui à bas

prix les graisses et les savons. Il en avait comblé des couvents, des

églises, entre autres les Grands-Augustins, où Bossuet fit la fameuse

assemblée de 1682. Toute l'année se passa à manier, à remanier cette

cause huileuse. Chacun y mit la main. Superbe occasion pour Bourbon,

pour Conti, d'Antin, de montrer leur délicatesse, de s'indigner contre

un seigneur, un duc et pair qui faisait de telles choses. D'Antin,

pendant ce temps, en avait fait une autre bien autrement hardie. Il

avait enlevé sans façon la prodigieuse masse de tous les plombs de

Versailles, en mettant à la place de très-mauvais tuyaux de fer. Tout

tomba sur la Force.

On régala le Parlement de ce procès. Lui-même se flétrit bien plus

encore qu'on ne voulait, en accusant son intendant, que l'on envoya

aux galères.

Le 26 janvier, Duverney lance à la fois ses deux brûlots qui

incendient tout:

1º La Compagnie des Indes est déclarée comptable, responsable des

billets de la Banque.--Billets qu'on fit _sans elle_. Billets qu'on

augmentait secrètement, contre son règlement, _contre l'engagement qui

fut pris avec elle de n'en faire qu'avec l'aveu de l'assemblée de ses

actionnaires_. Cela ne la sauve pas. L'argument du loup à l'agneau

(dans la fable de la Fontaine) prévaut ici. Elle est croquée,

c'est-à-dire saisie, sous scellé, livrée à ses ennemis.

2º On organise au Louvre une commission souveraine, vaste inquisition

financière, avec une armée de commis. Tout cela dans les bas

appartements, les salles royales d'Henri IV et d'Anne d'Autriche.

Cette administration doit examiner et viser tout titre, tout papier

(actions, billets, contrats, quittances, etc.), distinguer les bons

des mauvais, en faire le _Jugement dernier_. Pour cela, il faut en

connaître, en apprécier les origines. Travail épouvantable. Où

trouvera-t-on des employés si exercés, si habiles, des têtes si

fortes, pour démêler d'un coup tant de choses embrouillées? On prend

ceux que l'on trouve, des jeunes gens sans place, des gaillards qui ne

faisant rien, ne sachant rien, sont propres à tout, batteurs de pavé

qui promènent la petite tonsure ou l'inutile épée. L'effrayant, c'est

que des novices doivent _en deux mois_ finir cette oeuvre

révolutionnaire, la Saint-Barthélemy du papier. Si la plume y

succombe, l'épée y subviendra contre les mal-appris qui se

plaindraient trop haut. On ne prétend pas faire une banqueroute

timide, détournée, par derrière. On veut la soutenir fièrement. Tout

est prêt, les portes ouvertes, mais peu de gens y viennent. Nul n'est

pressé d'aller se mettre sous la dent. Quelques-uns, et les plus

véreux, croient prudent d'aller déclarer une petite partie de leur

fortune, de donner aux bureaux certaine pâture pour qu'on s'informe

moins du reste. Le temps passe, s'allonge. On ajoute aux deux mois.

On frappe coup sur coup. On déclare annulé tout papier non visé. On

déclare confisquée l'acquisition non avouée. Enfin, on s'adresse aux

notaires. Ces hommes de confiance, discrets confesseurs des fortunes,

qui reçoivent dans l'oreille tant de choses qui doivent y mourir, les

notaires sont forcés de trahir leurs clients, d'apporter des extraits

des contrats et de tous les actes. Mesure inattendue, cruelle, qui

mettait à jour les fortunes, marquait les aveux incomplets, permettait

au pouvoir des punitions lucratives. Pour pincer mieux, Duverney, le

grand maître, fit de sa main d'ingénieux règlements, pièges certains,

infaillibles filets où les plus fins se trouvaient pris. Il se fiait à

la passion: les juges des nouveaux enrichis étaient leurs ennemis, des

robins restés maigres. Il se fiait à l'intérêt. Les commis savaient

bien que la sévérité ferait leur avancement. Ils étaient stimulés par

de gros appointements. Et, si l'âpreté leur manquait, ils en prenaient

des suppléments à la vaste buvette établie exprès dans le Louvre.

En moins de rien on jugea la fortune d'un million d'hommes (500,000 à

Paris; 500,000 en province). Nulle telle opération depuis l'origine du

monde.

On remarqua le soin, la précision arithmétique, avec lesquels Duverney

procéda, autant qu'il se pouvait. Il avait pris pour chef de ses

calculateurs l'infaillible Barême, dont le nom est proverbial. Mais

cette exactitude dans ce qu'on faisait ne couvrait point assez ce

qu'on ne faisait point, je veux dire les ménagements avec lesquels on

détourna l'enquête des illustres voleurs. Ce qu'on pouvait reprocher

le plus à cette Terreur, ce n'était pas d'être terrible, mais de

l'être inégalement, d'être ici clairvoyante, aveugle là. Elle poussa à

mort la Compagnie des Indes, les Mississipiens isolés. Mais elle ne

voulut rien savoir de tous les grands seigneurs qui avaient refait

leurs fortunes, avaient payé leurs dettes, pour rentrer dans leurs

biens saisis. Cette persécution si partiale, qui frappa les riches

nouveaux et ménagea les autres, eut l'effet détestable d'une réaction

nobiliaire. Ces nouveaux, la plupart, étaient au moins des hommes

intelligents. Les anciens, les seigneurs refaits étaient ces races

incurablement fainéantes que le roi, que la cour, l'intrigue et la

prostitution avaient tant de fois relevées dans le XVIIe siècle, mais

toujours inutilement.

On avait une liste de gens à rançonner, liste énorme de trente-cinq

mille. Liste comminatoire, pour amener à composition.

On s'arrangea. Ce grand appareil d'implacable justice eut un effet

contraire au but. La plupart se jetèrent dans les bras de la Grâce, je

veux dire s'adressèrent à la faveur. C'est ce qui rendait toujours

vaines les opérations de ce genre. Les commissaires de Duverney, ses

employés ne furent point insensibles, falsifièrent des pièces,

arrangèrent des affaires. Trois ou quatre, pris pour l'exemple,

condamnés, devaient être pendus, mais on les épargna. Que de gens il

eût fallu pendre? C'était à qui sauverait les riches victimes du Visa.

La sensibilité des dames brilla là, comme toujours. Elles coururent,

assiégèrent les puissants. Telle s'entremit pour un diamant ou quelque

autre cadeau. Telle fit plus; elle couvrit l'opulent malheureux en

l'épousant. Force seigneurs daignèrent donner aux Mississipiens des

_filles de protection_. Ce fut le terme consacré. S'ils n'avaient pas

de filles, l'agioteur disait avec simplicité: «On m'en veut pour cette

terre, cet hôtel ... Eh bien! prenez-les.»

Ainsi les enrichis s'arrangeant avec les vieux riches, la finance

nouvelle avec l'ancienne, l'agiotage épousant la noblesse, une

certaine société bâtarde va commencer où l'élément jeune et actif des

gens d'affaires ne rajeunira pas les vieux oisifs, mais participera à

leur vieillesse, à leur paresse. De ce beau mariage sort la race des

frelons qui vont stériliser tout le règne de Louis XV.

C'est en bas, sur les grandes masses, sur la partie active de la

population (_un million de familles_, donc cinq millions d'individus?)

que tomba lourdement d'aplomb l'écrasement du Visa. Ceux qui n'avaient

ni rentes ni actions, ceux qui spéculaient le moins, avaient reçu

malgré eux, en paiement et de mille manières, des papiers de toute

sorte, spécialement les papiers-monnaie qui avaient cours forcé. Au

Visa, tout fondit. Ils se trouvèrent n'avoir presque rien dans les

mains. Mais ce peu, mais ce rien, ils croyaient au moins le toucher.

Point du tout. Ce débris de débris, ils ne l'auront pas même. Ils

pourraient le manger. L'État est soucieux de le leur conserver; il ne

leur en fait que la rente. Une rente minime à un taux misérable. Une

rente peu sûre après tant de réductions, que nul ne voudrait acheter.

Après tant de rudes coups, c'en est fait de la foi publique.

Rude aussi et terrible l'effet de tout cela sur la moralité, et, ce

qui est plus fort, sur la raison, sur le bon sens. Les têtes sont

fortement ébranlées par la grandeur d'un tel naufrage. Il en résulte

un effet singulier qu'on croirait un trait de folie. Moins on a, et

plus on dépense. C'est qu'on ne compte plus, on ne songe plus à rien

équilibrer. Chacun joue de son reste. Et ce n'est plus, ce semble, au

plaisir que l'on court (comme dans les premières années de la

Régence), c'est à l'étourdissement, à l'oubli, au suicide. Ce qui

reste, force, vie, fortune, on a hâte de l'exterminer. En Provence, on

l'a vu, la peste fut galante et luxurieusement effrénée. Même effet à

Paris pour l'autre peste, la débâcle des fortunes. Les survivants d'un

jour semblent se faire scrupule de garder rien de leurs débris. On va

de fête en fête, de bal en bal. Surtout les bals masqués, champ

d'aventures furtives, folles loteries de femmes, de plaisirs d'un

instant.

Il y avait de l'entrain, mais fort peu de gaieté, plutôt des farces ou

obscènes, ou tragiques. À certain bal arrivent quatre masques

apportant un cinquième qui semblait faire le mort. Les quatre

disparaissent, mais le cinquième non. Car c'était un mort en effet.

Deux morts gouvernent le royaume, pour mieux dire, font semblant. Le

Régent et Dubois, toujours entre deux crises, pourraient à chaque

instant passer demain. Dubois, avec les apparences d'une activité

furieuse, stimulé, endiablé de l'urètre et de la vessie, reste

inaccessible et s'enferme. Pour les choses pressées, nul moyen

d'arriver à lui. Sauf son affaire (d'acheter le chapeau) et les

mariages espagnols, l'affaire des Orléans, dont nous parlerons tout à

l'heure, il ne fait presque rien. Combien moins le Régent dans sa

torpeur apoplectique!

De plus en plus, celui-ci est grotesque. Pour faire croire qu'il

existe encore, il fait obstinément l'Henri IV et le vert galant. Il ne

tient pas à lui qu'on ne le croie un joyeux libertin. De son mieux il

simule l'enivrement des vices, lorsqu'il n'en a plus que l'ennui.

Quelle est à cette époque la figure de ce galant prince? Si changée

que personne n'ose le peindre. Dans la célèbre estampe du Triomphe de

la Banque (1720), entre l'Industrie, l'Abondance, le Temps offre un

petit portrait du Régent au culte des agioteurs. Mais ce joli portrait

est pris sur ceux de la jeunesse. Fausse et menteuse image, toile

légère et pauvre chiffon, que le vent va plier, crever, rouler, on ne

sait où.

Après sa mort, un burin véridique (de la belle galerie Restout) donne

la triste réalité. Là il fait peine. Il est fort sombre, fort

lourdement bouffi, avec de gros yeux injectés, saillants et pleins de

sang, qui vous disent: «Je mourrai bientôt.»

C'est justement cela, je crois, c'est ce besoin de faire dépit à la

nature, de démentir la mort prochaine, qui lui fait faire le galant,

l'amoureux. Ainsi, au moment même où il est pauvre au point de ne

plus payer les domestiques de sa mère, il bâtit à Auteuil une _petite

maison_. Et pour qui? pour une maîtresse qu'il a depuis longtemps,

dont il a assez, plus qu'assez, son habituée, la Parabère, qui a

souvent la sinécure de passer la nuit avec lui.

Il se pouvait fort bien qu'il mourût dans ses bras. La peur qu'elle

eut, en voyant un de ses domestiques mourir subitement, la décida.

Elle déclara vouloir se convertir, se retirer. Le même mois, il en

achète une autre, une jeune femme que le mari lui vend. Sans voir,

sans aimer, il achète. C'était une petite noiraude, déjà fanée, les

seins pendants, mais moqueuse, rieuse, impudente. Pour un si digne

objet, on ne peut faire trop de folies. Sur la Seine, devant

Saint-Cloud, c'est-à-dire par-devant madame d'Orléans, il fait pour la

coquine des illuminations et des feux d'artifice. Tout Paris y va,

indigné, mais curieux, voulant voir «si le tonnerre de Dieu y

tombera.» Curiosité fatale aux paysans; la foule marche dans leurs

blés, dans leurs vignes. Avec tout ce bruit, cette dépense, il est si

peu épris qu'au moment même il a un autre objet en tête. Un grand

seigneur, joueur, panier percé, voudrait bien lui vendre sa nièce.

C'était l'écuyer du roi, Sainte-Maure, cousin des Montespan, du duc

d'Antin. «Que ne me parliez-vous? dit-il. Je vous aurais donné l'amour

même.--Pourquoi pas?--Impossible. Maintenant elle est religieuse.

D'ailleurs, dit-il en vrai marchand, elle est de grande condition.

C'est ma nièce ...» Cela toucha juste. Le couvent était loin, du côté

de Rhodez. On lance une lettre de cachet pour en tirer la fille et la

remettre à M. le curé de l'endroit, qui veut bien se charger de la

conduire à Paris chez son oncle, aux Écuries du Roi. Comme une mule ou

un cheval d'Espagne, de ce fond du Midi à travers toute la France,

elle est amenée par l'obligeant pasteur. Entre lui et son oncle, la

pauvre nonne, intimidée, d'autant plus belle, est longuement lorgnée

par le myope. Pour rien heureusement. Soit qu'il eût pitié d'elle,

soit qu'il se sentît froid, indigne d'un si jeune amour, il laissa

aller l'innocente.

Il n'était pas méchant, et même à cette époque où il était tombé si

bas, tellement matérialisé et incapable de tout bien, il n'eût pas

goûté un plaisir cruel, n'eût pas fait pleurer une fille. En cela, il

ne fut nullement du temps qui finit la Régence, temps âprement

corrompu et cruel qui appartient déjà à l'époque de M. le Duc. Il

aurait voulu être aimé. Il l'espéra deux fois, dans la réforme de

Noailles et dans l'utopie du Système. Deux fois il retomba.

Mais, quelque indifférent qu'il parût être à tout, faisant la sourde

oreille à la haine publique, il se jugeait fort bien. Une fois, à

table avec Dubois, comme on lui donne un papier à signer: «F. royaume!

s'écrie-t-il. Il est bien gouverné! par un ivrogne et un maquereau!»

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 56 / 99 题