1720-1721
Un Anglais écrit à Dubois (le 15 janvier 1721): «Lord Stanhope a été
tenté d'aller vous féliciter du coup de maître par lequel vous avez
fini l'année en vous défaisant d'un concurrent si dangereux pour vous
et pour nous.» Dubois se donnait le mérite d'avoir rendu ce service
essentiel à l'Angleterre. De septembre en décembre, la baisse s'était
faite à la Bourse de Londres, et elle aurait été bien autrement
rapide, si la ruine, la fuite de Law, n'avaient décidément tourné les
capitaux vers Londres.
Notre amie l'Angleterre consolait son orgueil de ses folies récentes
en regardant avec complaisance la situation de la France, en ce moment
si misérable, courbée sous trois fléaux, frappée de trois Terreurs:
_La Terreur financière._--Pâris rentre implacable, juge ses ennemis
et tout le monde, épluche toutes les fortunes.
_La Terreur des Jésuites._--Dubois est leur Tellier, qui fourre à la
Bastille tout ce qui n'est pas serf de Rome.
_La Terreur de la peste._--On établit partout des cordons sanitaires.
De la Provence, elle s'avance au nord et marche à grands pas vers la
Loire.
Nous avons laissé en arrière la peste de Marseille, qui sévissait dès
juin-juillet 1720. Il faut y revenir.
Marseille avait-elle besoin d'emprunter la peste au Levant? J'en doute
fort. Elle avait d'elle-même toutes les conditions qui la font en
Égypte.
1º L'infection des fanges, des profonds détritus, accumulés et
fermentant dans la cuve immonde du port, la décomposition de tant de
choses mortes qui pourrissent là à plaisir; 2º la misère, l'épuisement
des petites gens mal nourris, la saleté proverbiale et de la ville et
des ménages. Ces ardentes populations, vives et bruyantes, toujours en
mouvement, n'en sont pas moins, en même temps, extraordinairement
négligentes. Naguère encore il en était ainsi. Des noires ruelles où
l'avalanche toujours redoutée des fenêtres faisait doubler le pas, si
l'on entrait aux petites cours, on les trouvait pleines d'ordures.
C'était bien pis à monter l'escalier. Sans souci d'odorat, dans sa
chambrette obscure, la jolie femme, au teint jaune et malsain, nourrie
de crudités, d'oignon ou de poisson gâté, d'oranges aigres, parfois de
mauvais bonbons italiens, dédaignait toute précaution, se moquait de
la propreté.
C'est d'abord sur les femmes, les enfants, les plus indigents, les
faibles en général, que le fléau mordit.
En juillet, on tâchait d'en étouffer le bruit. Les échevins eux-mêmes
allaient la nuit faire emporter les morts, enlever les malades, murer
la porte des maisons infectées. Mystère sinistre que ces portes murées
révélaient trop éloquemment.
Il y avait en cette année beaucoup d'orages, mais il y en eut un
terrible à Marseille le 21 juillet. Partout tombait la foudre. Nombre
d'églises furent frappées. Dès lors forte mortalité. L'aigre vent, le
mistral, qui succède, empêche l'éruption naturelle des bubons de la
peste. La terreur est au comble. Plus de pudeur, on fuit. Le marchand
part pour la foire de Beaucaire. Le juge part, plus de justice. Les
riches partent, plus de ressources (il n'y avait que mille francs dans
la caisse de la ville). Il n'est pas jusqu'aux sages-femmes qui
n'abandonnent à leur sort les femmes qui vont accoucher. Tout fuit la
ville condamnée.
Quel est le désespoir, l'accablement de la grande masse qui reste,
lorsque le 31 juillet le Parlement de Provence ferme Marseille et sa
banlieue d'un cordon de troupes, des plus sévères défenses et sous
peine de mort. Le fléau concentré dans ce foyer morbide, dans un grand
peuple accumulé, s'irrite et sévit d'autant plus.
Nos médecins de l'armée d'Égypte, qui ont observé la peste de près,
disent qu'elle prend de préférence les épuisés, les effrayés. Un petit
nègre, dit Savaresi, qui le soir, dans un escalier du Caire, avait eu
peur d'une ombre, frappé de cet ébranlement, eut la peste le
lendemain. Ces observations font juger à quel point, dans l'épidémie
de 1720, la masse de Marseille était prête à prendre la peste, ayant
justement au plus haut degré l'épuisement des misères, la peur (dans
toute la violence de l'imagination méridionale), l'effroi surtout de
se voir enfermée.
Le célèbre Chirac, médecin du Régent, consulté, répondit «qu'il
fallait surtout être gai.» C'était aussi l'avis des médecins de
Montpellier, qui niaient la contagion. En réalité, ceux qui avaient le
moral très-haut, la vie forte et tendue, avec une bonne nourriture,
risquaient moins que les autres. La femme d'un médecin allemand,
jeune, intrépide, vivait au fond de la peste, à l'hôpital, et touchait
les malades. Les magistrats municipaux, qui affrontaient partout la
maladie, ne furent point attaqués.
Mais la grande masse était très-abattue, par la disette d'abord, à
laquelle on ne remédia qu'un peu tard. Elle l'était par l'abandon.
L'arsenal et le lazaret, la garnison, n'aidèrent en rien la ville. Les
riches bénédictins de Saint-Victor s'isolèrent, s'enfermèrent. Ayant
de grandes provisions, ils murèrent eux-mêmes leur porte, ne se
souciant plus de savoir si l'on vivait, si l'on mourait dehors.
Rien de plus lugubre que l'aspect de cette ville où d'abord chacun se
renfermait. Sur les places désertes, des bûchers par lesquels on
croyait purifier l'air, l'incendiaient, aggravaient les lourdes
chaleurs d'août, jetant au loin de sinistres lueurs. Par les rues
circulaient des ombres ridicules et lugubres, les médecins, dans le
costume étrange qu'ils avaient inventé, et qui n'exprimait que trop
l'excès de leur peur. Montés sur des patins de bois, couvrant leur
bouche et leurs narines, serrés dans une toile cirée, comme des momies
égyptiennes, ils étaient effrayants à voir. Ces précautions leur
servaient peu, car, de quarante qu'on envoya de Paris, trente
moururent, et l'on n'en renvoya qu'en les chargeant d'argent, avec
promesse de pension pour ceux qui survivraient.
Dans la fuite générale des fonctionnaires, rien de plus glorieux que
la conduite de l'évêque Belzunce et des échevins, deux surtout,
Estelle et Moustier. Ces fermes magistrats eux-mêmes, l'épée à la
main, menaient les enterreurs dans les maisons des morts et les
forçaient de travailler. L'évêque, bon, vaillant, généreux, se
multiplia, fut partout pour encourager, soutenir, et avec lui nombre
de religieux qui s'immolèrent, vrais martyrs de la charité. Belzunce,
malheureusement, avait plus de courage que de tête. Dans son imitation
fidèle de Charles Borromée à la fameuse peste de Milan, il multipliait
trop les prédications effrayantes, les lugubres processions. De figure
imposante, de taille colossale, ce bon géant, dans le fléau public,
suivit trop l'instinct théâtral, ici fort dangereux, des populations
du Midi.
Après ceux qui firent leur devoir, mais bien au-dessus d'eux, nommons
_les volontaires_, ceux que rien n'obligeait d'agir.
Les Oratoriens, ennemis de la Bulle _Unigenitus_, étaient interdits
par l'évêque que menaient les Jésuites. Non-seulement on ne les
obligeait pas de confesser les mourants, mais on le leur défendait.
Dans leur humilité héroïque, ils se firent tout au moins
gardes-malades; ils embrassèrent la mort.
Un autre volontaire, immortel, dont le nom ira d'âge en âge, c'est le
chevalier Roze, intrépide, inventif, et homme aussi d'exécution. Il
donna sa fortune, donna mille fois sa vie à des dangers terribles, où
tous périrent. Il en revint.
L'évêque comptait sauver la ville en la dédiant au Sacré-Coeur. Le 6
août, il fit avec tout le clergé une procession terrible, à grand
spectacle d'expiation, de pénitence. Prêchant que le fléau était un
châtiment céleste, il frappa les esprits, brisa les coeurs brisés,
montra, derrière la mort, les supplices éternels. Il accablait les
simples, les pauvres gens crédules, les faibles femmes craintives,
déjà éperdues de remords. Les frayeurs aggravèrent la peste. Tels qui
mouraient chez eux tout doucement ne se résignèrent plus. On en vit
qui, désespérés, furieux, se crurent damnés d'avance, et se jetèrent
par les fenêtres. Beaucoup de pauvres créatures délaissées eurent
tellement peur dans leurs maisons, où tout était mort, qu'elles
sortirent, vinrent criant, pleurant sur les places, dans leurs
lambeaux, dans leurs linceuls.
Cette chose effroyable éclata le 20 août. Tout se remplit de spectres
ambulants. Nouveau malheur. Ces abandonnés qui ne rentraient plus dans
leurs maisons pleines de morts, restaient la nuit exposés aux froides
rosées, aux intempéries violentes du brutal climat de Provence.
L'éruption ne se faisait plus. La mort était certaine. Ils demandaient
d'être reçus la nuit, par charité, dans les églises qui les eussent
abrités du vent. Mais le clergé, l'évêque, eurent scrupule de les
profaner en y recevant ces malades qui bientôt devenaient des morts.
Donc, nul abri que l'auvent fortuit de certaines boutiques, le dessous
de quelques balcons. Mais les propriétaires ne leur accordaient pas
même cette faible hospitalité. Même le banc devant la porte, sans
abri, on l'interdisait (honteuse barbarie) en l'enduisant d'ordure!
Repoussés ils restaient donc au milieu des places, couchés sur le pavé
dans les froides nuits, les mourants près des morts, à côté de
cadavres demi-dissous, difformes. Parfois on rencontrait, appuyée
contre un mur, une figure immobile, un corps pris par la mort dans
cette attitude même, qui semblait méditer sur son triste abandon.
L'autorité municipale était inégale à sa tâche. Marseille avait le
droit de se gouverner elle-même. On respecta ce droit, et beaucoup
trop, en agissant fort peu pour elle. Sauf les médecins envoyés le 12
août, avec une somme d'argent à laquelle Law avait contribué, le
gouvernement s'abstint. Il n'agit fortement qu'à mesure que la peste
s'étendit vers le Nord, et lorsqu'il craignit pour lui-même.
Son premier soin, dès l'origine, devait être de créer, non par les
ressources locales, mais par celles de l'État, nombre de petits
hôpitaux, de pavillons bien isolés, où la foule se fût divisée. Il les
fallait surtout abrités du vent aigre qui tuait sans rémission. Les
tentes que la ville dressa d'abord hors de ses murs, dans une
exposition très-froide, livraient précisément les malades à son
influence. Ils aimaient mieux rentrer, mourir au centre de la
contagion. Un nouvel hôpital qu'on bâtit dans la ville par le
travail des Turcs, ne fut achevé qu'en octobre. Donc, en août, en
septembre, la masse vint se concentrer dans l'unique et étroit asile,
dans l'ancien hôpital. On se battait aux portes pour y entrer. Nul
n'en sortait vivant. Ceux qui y soignaient les malades, les voyant
mourir tous, se firent peu de scrupule (pour avoir plus tôt les
dépouilles) d'accélérer cette mort inévitable. L'infirmier devint
assassin.
Un vaste assassinat se fit. On avait entassé trois mille enfants
abandonnés à l'hospice des Enfants-Trouvés. Là, comme à l'hôpital, la
féroce spéculation s'établit sur la mort. Les trois mille y moururent
de faim!
L'égoïsme commun espérait cerner, limiter, ce foyer d'horreur, donner
à la peste une ville, sauver le reste en lui faisant sa part. Mais
elle ne s'en contenta pas. Elle vola par-dessus les cordons
sanitaires; dès août elle passa à Aix, dans l'automne à Toulon. Le
Parlement, qui défendait si durement aux Marseillais d'émigrer, se
hâta de le faire lui-même. Autant en fit le commandant de la province
dont la présence était si nécessaire.
Sur ces nouveaux théâtres de la contagion on essaya de différents
systèmes. On croyait que Marseille n'avait été si violemment frappée
que par les communications libres qu'elle laissait aux malades. À Aix,
dès qu'un signe léger apparaissait, l'homme enlevé était sur l'heure
jeté aux hôpitaux, et dans ce grand entassement, il ne manquait pas de
mourir. De huit mille, cinq cents survécurent. À Toulon, on essaya
une autre méthode d'isolement. Tout ce qui n'entre pas aux hôpitaux
est consigné chez soi, tous, les sains, les malades, et sous peine de
mort. Le premier des consuls, M. d'Antrechaus, avait, du premier jour,
interdit l'émigration, empêché les riches de fuir. Tout mourut, riches
et pauvres. Ce consul (un héros plutôt qu'un habile homme) soutient
sept grands mois cette gageure de tenir enfermée et de nourrir à
domicile une population de vingt-six mille âmes. Captivité cruelle. On
meurt encore plus qu'à Marseille.
Dans l'automne à Marseille, et l'hiver à Toulon, la mort allait si
vite et il y avait tant de corps à enterrer qu'on songeait à peine aux
vivants. La sépulture était la grande affaire publique. Les confréries
de pénitents, qui dans tout le Midi se chargent de ce soin pieux,
manquèrent apparemment. Car les échevins durent faire _la presse_ dans
les hommes forts du petit peuple, et, bon gré mal gré, leur faire
enlever les corps. La foule avait horreur de ces hommes utiles, les
maudissait comme la mort elle-même, injuriait ces _corbeaux_. Ils
désertaient. Il fallut implorer l'assistance des galériens. N'ayant
nulle force militaire (car la garnison s'enfermait) on ne pouvait
surveiller, fermement contenir ces hommes dangereux, Marseille
acceptait un fléau plus terrible peut-être que la peste elle-même.
Corrompus et féroces, de plus, dans l'échappée sauvage d'une liberté
imprévue, deux mois durant, ils donnèrent un spectacle effrayant, _le
règne des forçats_.
Ces nouveaux venus apportèrent, dans la calamité, quelque chose de
pis, une hilarité diabolique. Bons amis de la mort et cousins de la
peste, ils la fêtaient, bien loin d'en avoir peur. Elle avait des
égards pour eux, touchait peu ces hommes si gais. À Toulon, ils
allaient en habits magnifiques. Plus de fers, plus de nerf de boeuf.
Et la ville à discrétion. Le droit d'entrer partout. Ils enlevaient,
pêle-mêle avec les corps, ce qui leur convenait. Les abandonnés qui
restaient avaient peur de la peste moins que des gaietés du forçat. Il
prenait ces retardataires pour des gens paresseux qui manquaient à
l'appel. Un mourant réclamait, priait d'attendre un peu. «Bah! dit le
galérien, si on les écoutait, il n'y en aurait pas un de mort.»
À Marseille, on tirait les morts avec des crocs de fer. À Toulon, on
les jetait par la fenêtre du quatrième étage, la tête en bas, au
tombereau. Une mère venait de perdre sa fille, jeune enfant. Elle eut
horreur de voir ce pauvre petit corps précipité ainsi, et, à force
d'argent, elle obtint qu'on la descendît. Dans le trajet, l'enfant
revient, se ranime. On la remonte; elle survit. Si bien qu'elle fut
l'aïeule de notre savant M. Brun, auteur de l'excellente histoire du
port.
À Marseille, MM. les forçats permirent très-peu le tombereau. Ils
trouvaient qu'il faisait tort à leur industrie. Ils coupèrent les
harnais, et pas un ouvrier n'osait les réparer. Le peuple lui-même,
d'ailleurs, déplorait le malheur de ne pas être enterré un à un. Il
avait horreur des charrettes où les corps, sans honneur, dépouillés,
tombaient l'un sur l'autre. Il appelait _infâme_ cette promiscuité de
sépulture, ces mariages de la mort. Tous mêlés par hasard, en une même
masse molle, mutuellement putréfiés!
Qui le croirait? Ces choses épouvantables qui révoltaient les sens,
loin d'éteindre l'imagination, l'exaltèrent étrangement. Si l'amour,
comme dit le Cantique, est fort comme la mort, on peut le dire de
l'art aussi. Le vaillant peintre Serres, au lieu de craindre, regarda
tout cela en face, chercha ce qu'on fuyait, admira, copia. Ce qu'on
trouvait horrible, il le trouva merveilleux, parfois sublime, toujours
attendrissant. Il était l'élève du Puget, qui a tant sculpté la
douleur, la misère, l'esclavage (ces préliminaires du fléau). Serres
vit dans celui-ci la suite naturelle de l'oeuvre de son maître, comme
la fin du monde que son art douloureux avait prophétisée.
Il est certain qu'un tel bouleversement de toute chose, qui met tout
en dehors si cruellement, a des révélations inattendues, profondes.
Les éminents artistes, et Boccace, et Machiavel, l'ont bien senti. De
même les peintres vénitiens, le Tintoret et autres, qui, dans divers
tableaux qu'on croirait de piété, ont jeté hardiment tout ce qu'ils
avaient vu à la peste de 1576. Dans l'un (le crucifiement?) qui me
reste comme une vision, vous trouvez force femmes, filles, enfants du
peuple, race pauvre, mal nourrie, qui donne tous les aspects de la
misère et de la peste. Des groupes entiers d'amies, de soeurs, qui se
tiennent et se serrent, dans l'obscurité indistincte, dans un chaos de
ténèbres livides, anticipent déjà la communauté du sépulcre. Tout est
fuyant, s'émousse et se dissout. Et cependant telles de ces pauvres
petites figures ont des grâces étranges, déjà de l'autre monde, des
langueurs, des mollesses, des morbidesses fantastiques. Certaines, en
décomposition, sont effroyablement jolies.
Tableaux malsains de sensualité funèbre. C'est l'âme même de la peste.
À Florence, Venise ou Marseille, telle elle fut, âprement amoureuse.
La mort fit la furie de vivre. Les veuves marseillaises profitaient du
fléau et convolaient de mois en mois. Les filles ne marchandaient
guère. Ce fut comme à Florence, où les nonnes, aux maisons galantes,
se vengeaient de leur chasteté. Ceux mêmes qui avaient constamment la
mort sous les yeux et la plus rebutante, les chirurgiens, sûrs de
mourir, prennent, avec le poison, un vertige effréné et se payent de
leur fin prochaine. Les _carabins_ furent terribles à Toulon. Dans
l'enfermement général dont ils étaient seuls exceptés, trouvant
partout des isolées, rien ne les arrêtait. Le danger, le dégoût, la
douceâtre odeur de la peste, la malpropreté naturelle où ces
abandonnées gisaient, ne gardaient pas le lit fétide. Nulle pitié des
mourantes. La mort même peu en sûreté.
À Marseille, le 2 septembre, un grand coup de mistral frappa, et tout
ce qui languissait dans les rues fut terrassé, ne se releva pas. Dès
lors, on meurt en masse, à mille par jour. Les enterreurs sont
débordés, perdent la tête. Il faut prendre un violent parti, abréger.
On force les églises, on crève les caveaux, on les comble de corps
mêlés de chaux. Puis scellés hermétiquement. Tout le reste aux fosses
communes. Mais elles furent bientôt pleines et gorgées. Elles se
mirent à fermenter, et, chose effroyable, elles vomissaient! les
fossoyeurs s'enfuirent. Il fallut qu'un des consuls même, le vaillant
Moustier, prît la pioche; avec quelques soldats qui eurent honte de
reculer, il avança sur ce charnier mouvant, le mit à la raison,
l'enfouit de nouveau dans la terre.
Le danger le plus grand était un tas de deux mille corps qu'on avait
abandonnés sur une esplanade, qui se dissolvaient depuis trois
semaines, et s'étaient résolus en une mer de pourriture. Que faire?
comment détruire cela? comment aborder seulement cette horrible
fluidité?
Par bonheur, le chevalier Roze savait qu'en dessous les vieux bastions
étaient creux jusqu'au niveau du flot. Il fit percer la voûte. Puis, à
la tête de soldats intrépides et d'une bande de cent forçats, il
poussa en trente minutes la masse hideuse au gouffre. Tous ceux qui
mirent la main à cette oeuvre de délivrance le payèrent de leur vie,
moins Roze et deux ou trois qui survécurent.
La peste recula dès ce jour. On commença à prendre le dessus. On
balaya les fanges profondes qui encombraient les rues. Un commandant,
envoyé de Paris, M. de Langeron, concentra les pouvoirs et put
employer pour la ville les ressources de l'arsenal et de la garnison.
Il remit un peu d'ordre, somma les juges, les employés de revenir.
Les vivres abondaient. Le blé était venu de tous côtés, au point qu'on
voulait refuser celui que le pape envoya. La vendange arriva, et avec
elle les effets salutaires de la fermentation vineuse, d'une détente
physique et morale. Elle alla trop loin même. Repas, orgies, fêtes,
mariages, les gaietés effrénées du deuil. Nombre de filles en noir
brusquement se marient. Telle qui ne l'eût jamais été, tout à coup
seule et délivrée des siens, héritière, remercie la peste.
Belzunce, l'héroïque imbécile, aimait les grandes scènes, où il
apparaissait imposant, plein d'effet sur cette masse si émue. Au plus
haut de l'église des Accoules, au clocher, au panorama qui embrasse la
côte, les collines, la Méditerranée, et cette pauvre Marseille, on lui
fit faire une cérémonie bizarre et fort troublante pour des esprits
malades, l'_anathème à la peste_, son exorcisme solennel,
l'excommunication et la déclaration de guerre qui la proscrivait à
jamais, lui interdisait le pays.
Cela piqua la peste. Elle revint, mais par moments, capricieuse. Les
fêtes et les réjouissances qui se faisaient pour son départ la
provoquaient à revenir.
Toulon, l'hiver et le printemps, lui donna riche pâture. De vingt-cinq
mille personnes, elle en laissa cinq mille.
L'été, pendant que les gens d'Aix, enfin sauvés, se réjouissent et
font des repas dans la rue, la voyageuse meurtrière s'est établie en
terre papale; elle est dans Avignon (octobre). Le légat, éperdu,
s'enferme dans le palais des papes.
En mai-juin 1722, elle a assez d'Avignon, la dédaigne; elle marche
vers le Nord. D'inutiles cordons sanitaires, des régiments qu'on
envoie, s'établissent ridiculement en Poitou pour tirer sur la peste,
si elle se permet d'avancer.
Mais n'était-elle pas derrière eux? On eût pu le penser.
Une panique eut lieu à Paris (mai 1722). Une caisse de soie ayant été
ouverte chez un marchand, voilà des morts subites, et dans la maison
même, et des deux côtés de la rue. Toute maladie courante était
imputée à la peste. On ne fut tout à fait rassuré qu'en janvier 1723.
Donc, elle avait régné deux ans et demi en France. On sut ce qu'elle
avait dévoré dans deux ou trois villes, Marseille, Aix, Toulon; mais
ses exploits cruels dans l'épaisseur du centre de la France, on s'est
gardé de les savoir. Car la peste, sous plus d'un rapport, était un
fléau politique, la fille des misères envieillies, des ruines
récentes, un reliquat morbide de l'accumulation des souffrances et des
désespoirs. Trois générations successives, celle de la Révocation,
celle de la Banqueroute du grand roi, celle enfin des avortements de
la Régence, de père en fils, en petits-fils, par trois cercles
d'enfer, peu à peu descendues, cherchèrent dans la terre un repos.
Le pays, fort près de Paris, était quasi-désert. Certain abbé,
prédicateur du roi, qui voyageait dans la voiture publique, s'étant
écarté un moment, fut happé par les chiens. On retrouva ses os.
Une femme qui, fuyant la contagion, tenta le périlleux voyage de
Provence à Paris, fit un récit terrible de ce qu'elle avait vu. Pour
échapper aux cordons sanitaires, elle évitait les villes, marchait par
les campagnes. Aux montagnes du Gévaudan, aux vallées de l'Auvergne,
du Limousin, dans plus de vingt villages, pas une âme vivante. Partout
des morts non inhumés. Ne rencontrant personne pour l'héberger, elle
entrait dans les maisons vides, et parfois y trouvait du pain. Un
presbytère ouvert, abandonné, lui offrit un spectacle étrange. Le
curé, habillé, était là, mais pourri; la servante sur un autre lit, en
décomposition. Dans l'armoire, cinq cents livres en or, abandonnées
(_ms. Buvat_, 24 sept. 1721).