La Bourse de Paris, languissante et malade, est établie en juin à la
somptueuse place Vendôme. Ses grands hôtels, celui du Chancelier, les
fiers palais des fermiers généraux, ont le misérable spectacle de la
déroute financière. C'est le champ de la baisse. Sous de méchantes
toiles qui défendent un peu de soleil, l'agiotage agonisant s'agite
encore. Ces tentes misérables qui donnent à la place un faux air
militaire, la font dire le _Camp de Condé_. Juste hommage au grand
capitaine, immortel à la Bourse, qui y fit tant d'exploits, «y put
compter tant d'_actions_.» Qu'était-ce au prix, que son aïeul, qui,
disait-on, n'en eut que trois ou quatre! Mais c'était Fribourg et
Rocroi.
Ce camp ne peut jeûner. Près des tentes s'ajoutent les mal odorantes
logettes où s'abritent les petits traiteurs. Puis de légères échoppes
de toutes marchandises où vous pouvez, à grosse perte, employer ce
mauvais papier. De plus en plus le brocantage absorbera l'agiotage.
Pour un billet qui ne vaut guère, le fripier vous fait prendre l'habit
qui ne vaut rien du tout. La fine marchande à la toilette reconnaît à
la mine l'homme entamé où l'on peut profiter. Pour son portefeuille
aplati, elle lui donne un diamant faux, une dentelle éraillée, et qui
sait? une belle pour souper, rire avant de se noyer. Mais se noie-t-on
après? De jolies curieuses affluent à la place Vendôme. Elles égayent
ce champ de ruines. Un des désespérés voit passer une dame de grand
air, élégante. Il ne dit que ces mots: «Cent louis! ma voiture!» Elle
le regarda, s'attendrit et sourit, dit: «Pourquoi pas?» Elle monte
lestement. Il est consolé (Du Hautchamp).
Cela rappelle tout à fait Machiavel, son sinistre récit de la peste de
Florence, où la mort est l'entremetteuse, où l'étranger, la veuve,
tous deux en deuil, s'entendent au premier mot. Parfaite ressemblance.
La France a la peste à Marseille, ici la ruine. Entre deux morts, on
joue, on s'efforce de rire, entre le fléau de Provence et les étouffés
de Paris.
Aux portes de la Banque, dit un témoin, «c'était une tuerie.» On se
pressait, on se foulait aux pieds les uns les autres pour arriver à
toucher un petit billet de dix francs. Dans cette furie de misère, on
s'occupait bien peu de ce qui se passait au Midi. L'herbe poussait sur
les quais de Toulon, et dans son arsenal; on vendait pour le bois les
vaisseaux de Louis XIV. Sous Colbert et sous Seignelay, il y avait là
un mouvement immense. Un argent énorme y passait. Tout cela tarit. En
même temps, notre marine marchande, notre commerce du Levant, si
naturel à ces contrées, et qui, à travers tout événement, durait
depuis le Moyen âge, fut assommé d'un coup. En vain Marseille fut
déclarée port franc. Partout, à Smyrne, à Constantinople, en Égypte,
nos adversaires nous avaient remplacés, fournissant à bas prix ce que
ne donnaient plus nos fabriques ruinées par la Révocation.
Mal durable et définitif. Marseille, énormément grossie et encombrée,
plus qu'une ville, un peuple tout entier, resta là dans sa cuve et
dans son port fétides, sans plus savoir que faire, macérée de famine,
de misère, de la malpropreté croissante qu'engendrent l'inertie,
l'abandon. De là un foyer permanent de maladies. On y était habitué.
Le long de 1719, disent les médecins de Montpellier, la peste régnait
à Marseille et personne n'y songeait. On mourait fort tranquillement.
Plus fatalistes que les Turcs, nul n'essayait, comme eux, de prévenir
le mal par des cautères ou des sétons. En juin 1720, l'état sanitaire
empira du surcroît de misère que produisit sur cette place la débâcle
financière de Paris. C'est alors qu'un navire marchand qui arrivait de
Smyrne aurait, dit-on, apporté la contagion.
Le Nord est tout entier à sa peste morale, à la misère, aux soucis, à
la peur. Dès deux ou trois heures de nuit, les pauvres gens arrivent à
la porte du jardin de la Banque (du côté de la rue Vivienne),
attendant leur payement, leur pain. Foule énorme. Dès le 2 juin, il y
eut là des gens étouffés; le 3 encore, deux hommes et deux femmes
étouffés. Le 5, on enfonçait les portes, si la troupe n'eût chargé.
Pour payement, on donna du feu aux affamés.
La Compagnie était-elle ruinée? Avait-elle mal géré? Nullement. Le 3,
Law, au fond de cet hôtel si menacé, dresse un bilan, et comme un
testament. Il prouve que la Compagnie est très-riche, a des ressources
immenses, mais ses trésors de marchandises dispersées, mais ses
terrains à vendre, mais ses trois cents navires, ne mettent pas dans
la caisse de quoi apaiser cette foule.
Le 5, devant ces scènes affreuses, cette espèce de siège que soutenait
la Banque, il regarda sa femme comme veuve, et pour elle obtint du
Régent, non faveur, mais restitution, le titre d'une rente exactement
proportionné au capital qu'il avait apporté en France, «rente qui ne
pourrait être saisie pour aucune cause» (_lettre de madame Law_, 5
avril 1727). Ainsi, nul bénéfice, nul avantage stipulé. Pour cet
immense effort de cinq années, il ne réclamait rien.
L'honneur de Law était relevé, sinon sa caisse. Le Régent voyait trop
les fruits du beau conseil de d'Argenson. Dubois sacrifia celui-ci, se
lava de complicité eu se chargeant de le punir. Lui-même il alla lui
ôter les sceaux. Law, réhabilité, eut l'honorable charge d'aller (le
7) à Fresnes chercher, rappeler le bon chancelier d'Aguesseau, dont le
nom, synonyme d'honnêteté, donnerait espoir au public, plairait au
Parlement, ferait bien au crédit. Ce que l'on pouvait craindre, c'est
que le digne janséniste hésitât pour venir orner le triomphe des
ultramontains, la chute de l'Église gallicane, la farce impie du sacre
de Dubois. Law fut persuasif et d'Aguesseau faiblit. Comme Law, il
était père de famille, et sa famille s'ennuyait de l'exil. Il revint
juste à point pour voir les noces de Gamache que Dubois fit pour
célébrer son sacre (9 juin). Des miracles s'y virent, de dépense et de
mangerie. Une poire coûtait trente livres. Toute la cour et tout le
clergé mangeait, buvait, riait. L'humanité frémit. L'effrontée
bacchanale qui eut lieu au Palais-Royal s'entendait au jardin funèbre,
dans cette Banque à sec où l'on s'étouffait à deux pas.
Juillet fut un mois de terreur. Barbier et Buvat font frémir. Buvat,
comme employé de la Bibliothèque du roi, vit de bien près les choses,
entrant tous les jours par cette terrible porte. Le jardin menait
d'une part à la Bibliothèque, de l'autre à la galerie basse où étaient
les bureaux, la caisse de la Banque. Pour aller à la caisse on passait
par une enfilade de sept ou huit toises entre le mur et une barricade
de bois. Les ouvriers robustes, pour prendre un rang meilleur, se
mettaient sur la barricade, et de là se lançaient à corps perdu sur
les épaules de la foule; les faibles tombaient, étaient foulés,
étouffés, écrasés. D'autres filaient sur le mur du jardin, par les
branches des marronniers, par des décombres. Buvat se trouva une fois,
au passage, pris comme à un étau de fer. Une autre fois, un cocher fut
tué à côté de lui d'un coup de feu.
Dans la nuit du 16 au 17, il y avait quinze mille personnes. On était
poussé, on poussait. Au jour, on vit avec horreur qu'on poussait des
cadavres. Ils allaient, mais ils étaient morts. On en retire douze à
quinze; on les promène devant l'hôtel de Law, dont on casse les
vitres. On porte un corps de femme au Louvre, au petit Louis XV.
Villeroi effrayé descend, paye l'enterrement. Trois corps vont au
Palais-Royal. Il était six heures du matin. Le Régent, «blanc comme sa
cravate,» s'habille en hâte. Deux ministres descendent, haranguent,
amusent ce peuple, au fond crédule et débonnaire. Cependant des
soldats déguisés avaient filé dans le Palais. À neuf heures, le
Régent, assez fort, fit ouvrir la grille; le torrent s'y jeta; et, la
grille se refermant, il fut coupé. On en eut bon marché.
Law osa sortir à dix heures. Reconnu, arrêté, il descendit de voiture,
montra le poing, et dit: «Canaille!» On recula. Lui entré au
Palais-Royal, son carrosse fut brisé, le cocher blessé. Law n'osa plus
sortir, coucha chez le Régent.
Le Parlement, loin d'apaiser les choses, repousse durement les
expédients de Law, ses essais misérables pour ramener un peu de vie,
de confiance. Le 20 juillet, on exila ce corps au très-doux exil de
Pontoise, vraie faveur qu'il méritait peu et qui le posait
glorieusement devant le public. Le Régent donna de l'argent pour
faciliter le petit voyage, en donna au premier président pour tenir
table ouverte et régaler les magistrats. En arrivant, pour poser leur
justice, leur inaliénable droit, ils dressèrent leur gibet, jugèrent,
firent pendre un chat. Facétie déplacée dans ce moment tragique.
Une autre, ce fut le spectacle du grand patriote Conti, qui vint
mettre le poing sous le nez au Régent. Le héros de la rue Quincampoix,
illustre par ses trois fourgons, grotesque par sa galante femme et par
sa figure ridicule, tout à coup se pose en Caton. Lui seul peut
réformer l'État. Il va se mettre à la tête des troupes, et prendre la
Régence. On rit.
Ce fou n'est pas le seul. Il arrive en ce temps ce qu'on voit aux
époques infiniment malades, c'est que tout l'esprit s'obscurcit. Law,
le Régent, quand on les suit de près, sans être tout à fait en
démence, sont manifestement effarés, incertains; ils perdent le sens
du réel et toute présence d'esprit. Ni l'un ni l'autre n'étaient nés
pour endurer froidement la haine publique, et ils en étaient éperdus.
L'anathème, la malédiction des grandes foules a un magnétisme
terrible, pour frapper d'impuissance, d'aveuglement, d'hébétement. Ils
essayent coup sur coup je ne sais combien de choses vaines, puériles,
font édits sur édits, et plus sots les uns que les autres. Par
exemple, Law imagine d'inviter les négociants à faire les dépôts à la
Banque, à faire leurs comptes en Banque, à la manière de la Hollande;
on recevra et l'on payera pour eux. La belle imitation! comme il est
vraisemblable, dans un tel discrédit, que cette misérable caisse va
attirer l'argent comme l'antique, la vénérable, la solide caisse
d'Amsterdam!
Autre essai ridicule. On s'avise un peu tard de séparer la Compagnie
de la Banque; on se figure qu'après avoir cruellement ruiné la
seconde, on pourra isoler, faire fleurir à part la première, comme
pure Compagnie de commerce. Qui ne voit que ces deux noyés, quoi
qu'on fasse, fortement liés, ont même pierre au cou qui les emporte au
fond de l'eau?
On avait balayé la place Vendôme. Agiotage et brocantage, toutes les
ordures à la fois furent transportées chez le prince de Carignan, dans
les baraques que ce spéculateur avait faites et louait à cinq cents
francs par mois dans son jardin de Soissons (Halle au blé). Mais là
encore le brocantage, la friperie prima la Bourse. Il fallut fermer
cet égout.
Aucun payement depuis le 21 juillet. Souffrances intolérables. Les
petits billets de dix francs n'étant plus même payés, et ne
s'échangeant pas, on meurt de faim. De là ces fureurs, ces menaces de
mort contre Law et le Régent. Le peuple parisien sort de son
caractère, jusqu'à insulter, poursuivre des femmes. Aux
Champs-Élysées, on reconnaît la livrée de Law; on jette des pierres à
son carrosse, qui promenait sa fille: une pierre atteint, blesse
l'enfant.
On fit à Londres la gageure, et de forts paris même, que le Régent «ne
passerait pas le 25 septembre.» Cela arriva en un sens. Cet homme,
jadis de tant d'esprit, aujourd'hui lourd, apoplectique, est déjà mort
en tous ses dons charmants. Plus d'amabilité, de politesse même. Les
_quatre métiers_ de Paris, le haut commerce, venant se plaindre à lui,
il s'emporte, il adresse à ce corps respectable les injures du coin de
la rue. La seule voix qu'il entend, c'est celle de son Dubois,
impétueux, impérieux, qui le fait obéir, le traîne hébété dans sa
voie, comme instrument de sa fortune. Le Parlement qui s'ennuie à
Pontoise, pour revenir, s'arrange avec Dubois, enregistre
l'_Unigenitus_. Le Grand Conseil l'imite, sur l'intimation du Régent
et des princes qui viennent tout exprès pour y siéger.
L'athée Dubois, Rohan (la femme évêque), l'intrigant Bissy et deux
autres, forment maintenant le Conseil de conscience, qui nommera aux
bénéfices, selon les volontés papales. Le Régent ne s'en mêle plus
«ayant désormais la tête trop fatiguée.» Triste finale de nos longues
luttes religieuses. Ignoble enterrement de la vieille Église de
France.
Si bas est tombé le Régent qu'il semble n'avoir rien gardé de ce qu'on
aurait cru en lui indestructible, le courage. La foule sait trop bien
le chemin du Palais-Royal; le 24 septembre il va coucher au Louvre
sous la protection du petit roi. Et ses craintes sont telles qu'il
faut qu'on lui pratique un escalier secret par lequel à toute heure il
peut descendre au lieu inattaquable, la chambre à coucher de l'enfant.
Law cependant osait rester encore. M. le Duc y avait intérêt et
d'autres; ils le couvraient. Cependant les Pâris, ses violents
ennemis, étaient revenus de l'exil. Leur faction fit supprimer la
Banque (10 octobre). Ils avaient obtenu le 30 une défense générale de
sortir du royaume sans passe-port, annonce claire des mesures
violentes dont on frapperait les enrichis, des spoliations, des
procès, d'un _visa_ nouveau et peut-être d'une nouvelle Chambre de
justice. Qui le premier y eût été traîné? Law sans nul doute. Et
qu'eût-il dit? Eût-il pu se défendre sans accuser les princes, et les
profusions du Régent, et les brigandages de M. le Duc? Celui-ci
réfléchit, arrangea le départ de Law. Dans une belle voiture de
promenade à six chevaux, il monta avec le chancelier de la maison
d'Orléans, et une dame, jeune et jolie, hardie, fort intéressée à coup
sûr à ce qu'il échappât. C'était la marquise de Prie.
Hors de Paris attendait une autre voiture, du duc de Bourbon, une
rapide voiture de voyage pour le mener à la plus proche frontière. Un
fils de d'Argenson, intendant sur cette frontière du Nord, l'arrêta à
Maubeuge, demanda à Paris ce qu'il fallait en faire. Réponse: «Le
laisser passer, mais lui retenir sa cassette,» une cassette des bijoux
de sa femme, dernière ressource du proscrit.