Duverney exilé, Argenson aplati (se maintenant à peine au ministère),
pouvaient espérer en Dubois, désormais opposé à Law.
Dubois avait cela d'original, d'être le meilleur Anglais de
l'Angleterre, et le meilleur Romain de Rome. Le 3 avril, dans un repas
immense, il triompha et fêta sa victoire, son archevêché de Cambrai,
sa guerre d'Espagne, l'acceptation de l'_Unigenitus_ par nos évêques
opposants. Ce 3 avril, c'est le jour même où le plan de Blount devient
loi, le jour d'où la hausse de Londres va précipiter notre baisse.
C'est la veille de l'exécution de Nantes, où l'on coupe le cou aux
insurgés bretons (4 avril 1720).
Il faut avouer que Dubois avait bien préparé son succès
ecclésiastique. D'abord il avait su ignorer, ne rien voir du
renouvellement de la persécution des protestants dans le Midi. Les
curés reprirent dans toute sa force leur atroce police des nouveaux
convertis. Certains revinrent aux dragonnades. Près de Mendes, un curé
Mignot _dragonna_ une fille obstinée dans sa foi. Il appela des
soldats à son aide, leur fit couper des branches d'aune pliantes,
cruels fouets de bois vert dont ces braves travaillèrent si bien
qu'elle en mourut huit jours après.
Qui songeait à ces bagatelles dans l'entraînement du Système, au
milieu de tant d'aventures? Dubois employa admirablement pour sa
grandeur, pour Rome, l'absence de l'âme de la France, l'affaissement,
l'ivresse effarée du Régent. Celui-ci est le valet de Dubois. Le 13
mars, il a fait venir en son Palais-Royal le faible archevêque de
Paris. Là, Dubois avait réuni cinq cardinaux, six archevêques, trente
évêques. Noailles, vaincu, signe enfin sa soumission, tant attendue de
Rome. En échange, Dubois eut à l'instant les bulles de l'archevêché de
Cambrai.
Seulement le nouveau prélat, ne sachant un mot de la messe, eut assez
de peine à s'y faire. Il s'exerçait. Il en faisait, au Palais-Royal,
de bouffonnes répétitions, où son étourderie, ses _lapsus_, ses
fureurs, ses jurons parmi les prières, amusaient le Régent.
L'assistance riait à mourir.
Avec un tel apôtre, Rome triomphe. On fait promettre à Law de donner
des missionnaires, des Jésuites à sa colonie. On le mène à Saint-Roch
communier et faire ses pâques. Il croyait répondre par là aux bruits
semés dans le sot peuple, qu'il restait huguenot, qu'il était esprit
fort, ne croyait pas en Dieu, etc.
Ses ennemis, par différents moyens, jouaient un jeu à le faire mettre
en pièces. D'une part, le Parlement, aux jours de cherté où
bouillonnaient les halles, semblait le désigner comme affameur du
peuple, disant qu'il avait fait plus de mal en six mois que toute la
guerre en vingt années. D'autre part, la police continuait, aggravait
les enlèvements, malgré Law, contre son avis et son opposition
formelle. D'Argenson, qui semblait avoir quitté la police, la gardait
réellement et la faisait agir.
Law n'avait jamais compté que les paresseux flâneurs de Paris seraient
de bons cultivateurs. À la Salpêtrière, il ne demanda que des filles,
et en répondant de les doter. Sa Compagnie, en mars, engagea, envoya
avec (outils, vivres, dépenses de la première année), d'excellents
émigrants, des Suisses, des Allemands laborieux. Elle acheta même des
nègres, ouvriers supérieurs pour ce climat (mai); mais elle refusa nos
vagabonds (_ms. Buvat_, 2, 245). Or, juste à ce moment, la police
s'obstine à ignorer cela. Elle crée des enleveurs patentés, en costume
éclatant (_bandouillers du Mississipi_). Pour faire plus de scandale,
outre leur paye, ils ont dix francs de prime pour chaque enlevé. Cela
les anime si bien qu'ils capturent, au hasard, cinq mille personnes!
des servantes qui viennent s'engager à Paris, des petites filles de
dix ans, des gens établis, de notables bourgeois. Ils en font tant
que, dans certains quartiers, on assomme ces bandouillers. Cependant
une commission du Parlement court les prisons, délivre les pauvres
enlevés, s'apitoie sur leur sort, déplore la tyrannie de Law.
Persécution étrange! il a beau refuser. Tout le long de mai, jusqu'en
juin, on enlève pour lui, pour lui on fait passer aux ports, on
embarque des troupeaux humains.
Quel poids que la haine d'un peuple! Law ne pouvait la supporter. Il
voulait à tout prix refaire sa popularité. L'horreur de sa situation
n'avait fait qu'exalter ses puissances inventives. Battu sur tant de
points, il s'élance dans un nouveau rêve,--celui-ci vraiment analogue
à ceux de nos socialistes. La Compagnie sera le grand industriel de
France, fabriquera, vendra elle-même. Supprimant les nombreux
intermédiaires oisifs et parasites qui tous gagnent sur le
travailleur, elle livrera directement la marchandise à très-bas prix.
Déjà il avait fait un premier essai à Versailles dans sa belle colonie
de neuf cents horlogers appelés d'Angleterre. Il en fit un nouveau
dans son château de Tancarville pour la fabrique des étoffes et la
confection des habits. Il avait fait venir de Flandre un habile homme,
Van Robais, qui aurait habillé le peuple presque pour rien. Law
voulait le nourrir lui-même. Il achète des boeufs à Poissy. Il tue,
détaille, vend la viande au rabais, fait taxer les bouchers, les
oblige de vendre de même.
Soins perdus. Et en même temps, il perdait le temps à dicter, faire
écrire par l'abbé Tenasson une longue apologie en quatre lettres qu'on
mit dans _le Mercure_. Mais les oreilles étaient bouchées par les
grandes et terribles préoccupations de la ruine. Les ennemis de Law
sentirent que tout cela ne lui servait à rien, qu'il était mûr, et
qu'on pouvait frapper. La dernière lettre est du 18. Le 21, ils
saisirent le moment, et lui portèrent le coup mortel.
Il y avait vacance au conseil et au Parlement. Chacun allait un moment
respirer. M. le Duc, Villars, Saint-Simon, etc., sont dans leurs
terres. Il ne reste près du Régent, avec Law, que son ennemi
d'Argenson, et Dubois, non moins ennemi, voué à l'Angleterre.
Saint-Simon est bien étourdi, quand il dit que Dubois «fut dupe.» Il
fut fripon, comme toujours. Jamais, sans son concours, d'Argenson, si
prudent, heureux qu'on l'oubliât, n'aurait eu cette audace de lancer
contre le Système la machine qui le mit à terre. À qui sert-elle,
cette machine? À Blount et Stanhope. Elle est mise en branle de
Londres, montrée par d'Argenson, mais poussée victorieusement par
l'excellent anglais Dubois (La Hode, II, 84).
«La baisse allant toujours (dit d'Argenson), sans qu'on pût l'arrêter,
ne valait-il pas mieux la dominer, la régler et la mesurer, par une
réduction progressive des actions et des billets qui baisseraient de
mois en mois jusqu'en décembre, où ils seraient réduits à peu près de
moitié?»
Il est certain que beaucoup abusaient de la situation, forçaient leurs
créanciers de prendre en payement de mille livres ce qui bientôt ne
vaudrait que cinq cents. Le Roi même avait fait ainsi. Mais, s'il en
fait l'aveu, s'il le proclame effrontément, combien il va la
précipiter, cette baisse, hâter le naufrage de tant de gens qui, en
faisant moins de bruit, eussent liquidé tout doucement? Ce n'était
plus la baisse qu'on aurait, mais la chute subite et complète.
Quelque claire qu'elle fût, cette baisse, plusieurs ne voulaient pas
la voir, disant qu'on remonterait. Il y avait des croyants obstinés,
espérant contre l'espérance. Quelle fureur sera-ce et quel cri quand
le Roi les démentira, détruira toute illusion, dira: «N'espérez plus.»
Law trouva le Régent bien stylé, préparé. D'Argenson proposait et
Dubois appuyait. Donc Law était seul contre trois. Qu'avait-il à
faire? Rien, que de se retirer. Il les eût foudroyés de honte,
accablés, en leur laissant tout. Mais sans doute les deux fins renards
lui firent entendre qu'en restant il ferait encore un grand bien,
ralentirait la baisse, que jamais, tant qu'on le verrait au timon des
affaires, on ne perdrait coeur tout à fait. Du reste, qui avait amené
cette triste nécessité? n'était-ce pas lui? Il fallait qu'il aidât à
adoucir des maux dont il n'était pas innocent. L'édit, fort
insidieusement, commençait par un hymne à la gloire du Système; bon
moyen pour faire croire que Law était auteur, rédacteur de cette
pièce. Ce fut exactement comme aux enlèvements pour le Mississipi. On
s'arrangea pour lui faire imputer ce qu'il refusait, ce qui le
perdait.
Signerait-il? Le Régent pria, ordonna; l'homme qui dès longtemps ne
s'appartenait plus et se sentait perdu, signa son acte mortuaire.
L'effet fut effrayant. Tous ces gens se virent ruinés. Ils crurent que
l'édit produisait ce qu'il constatait seulement. Ce ne fut qu'un cri
contre Law. À peu ne tint qu'on ne le mît en pièces. Le 25 mai,
émeute; on casse ses vitres, à coups de pierres. Le Régent eut pitié
de lui; il le prit, et pour faire voir qu'il l'avouait de tout, il se
montra le soir avec lui à l'Opéra, en même loge.
Cependant M. le Duc arrivait indigné de Chantilly. Il avait encore les
mains pleines d'actions. Il fit au Régent une scène terrible et ne
quitta pas le Palais-Royal qu'on n'eût amendé le tort qu'on lui
faisait (dit-il); on lui promit quatre millions.
À ce prix, on dut croire qu'il couvrirait la Banque, défendrait Law au
Parlement. Il alla y siéger, mais se garda de s'embourber en
justifiant l'innocent. Le Parlement discutait sa question favorite,
celle de pendre Law et les chefs de la Compagnie. Le Régent fut si
alarmé, que non-seulement il révoqua l'édit, mais demanda au Parlement
une commission qui s'entendrait avec lui sur les affaires publiques.
Il lâcha Law décidément, le destitua, lui donna une garde, pour le
tenir prisonnier (29 mai 1720).
L'effet était produit, la confiance perdue sans retour, notre Bourse
enfoncée. L'édit du 21 devait valoir à Dubois les vifs remercîments de
l'Angleterre, une couronne civique de la Bourse de Londres.
Toute la spéculation s'embarque, passe le détroit. L'action de Blount
monte, en mai, de 130 à 300! En août, jusqu'à 1,000! À lui maintenant
le tréteau. Il crie plus fort que Law. Law promettait 40; Blount
promet 50 pour 100! (_Mahon._)
Il croyait dans sa Compagnie concentrer tout. Mais sur ce gras
terrain, les champignons, j'entends les Compagnies nouvelles, poussent
effrontément chaque nuit. Et chacune a ses dupes. Ce peuple taciturne
est, dans certains moments, âprement imaginatif. Des Compagnies se
forment pour le mouvement perpétuel, d'autres pour engraisser les
chiens, trafiquer des cheveux, tirer l'argent du plomb, repêcher les
naufrages, dessaler l'Océan, etc. Tout n'est pas vain dans ces
affaires. L'héritier présomptif se met dans les mines de Galles; sa
Compagnie perd tout, mais il gagne un million.
«Tous jouent. Le duc joue, triche, pour un petit écu. Ministres et
_patriotes_ oublient le Parlement; leur lutte est à la Bourse. Le Lord
juge agiote. Le pasteur (loup-cervier) mord au sang son troupeau. À la
caisse, on voit (doux accord) la grande dame, duchesse et pairesse,
qui fraternellement touche avec son laquais.» (_Pope._)
L'originalité de Blount, le spéculateur puritain, c'est qu'avec lui on
joue selon la Bible. Il est le bon pasteur Jacob, pattepelue,
délivrant le païen Laban de ses idoles d'or. Les _Saints des derniers
jours_ ne peuvent agioter qu'en langage sacré. La hausse est en David,
la baisse en Jérémie. Stanhope aurait voulu qu'il donnât à la Banque
quelque part au gâteau. Il répondit, comme la bonne mère à la mauvaise
dans le jugement de Salomon: «Oh! ne coupons pas notre enfant!»