Mai-Juillet 1719

La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait

pu l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de

Cellamare, n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette

dépense. Dubois avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La

France et l'Angleterre ne faisaient à Philippe V d'autres conditions

que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire

d'éloigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force,

étourdiment, compromettaient son trône, troublaient la paix du monde.

C'est exactement ce que demandaient les plus sérieux Espagnols. Il

était insensé, coupable, d'armer malgré elle l'Espagne, de la forcer

de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la

lui garder.

Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent

moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en

furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la

flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus

simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait

pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la

guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore.

Isolés en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile,

ils acceptèrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde,

l'Angleterre, la France, l'Empereur.

Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de

joueur. On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718,

acheter Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût

pas duré, mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu

tomber de la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força

d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire

rien de grand ni de décisif, et où la flotte se perdit.

En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que

des fous,--des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus

absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent:

1º Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur

lâcher leur armée de Sicile;

2º Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII

qui est tué) va paralyser l'Angleterre;

3º Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne,

tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire

Régent.

Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie

réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit

leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les

Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février.

Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de

Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin!

Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà

levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent

toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en

novembre! et quand tout est fini.

Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le

Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant

profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui,

véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était

frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le

commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée

dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui

avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux

nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu.

On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000

de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire

prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les

fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était

pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de

chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à

son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que

la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le

quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un

circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard

possible, trop tard, devant l'ennemi.

Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois

divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain

grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la

voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français

galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui

venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.

On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir

tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie,

Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le

contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire

Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à

Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il

rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.

Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à

l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux.

On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour

l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait

contre nous, et les envoyait en Bretagne.

Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul

remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à

peine un moment.

Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un

mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba

malade et n'en releva plus.

Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien,

pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le

faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet

homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril),

il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel

coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des

gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen,

et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er

mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la

nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.

Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir

Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel

hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente,

n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le

tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait

les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le

grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui

enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le

milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent

même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour

ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses

rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en

buvant de la bière glacée (_ms. Buvat_). Cela l'achève. Elle tombe.

Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine

à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir.

Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât

de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit

ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans

une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en

chrétienne qu'en reine à qui cela est dû.

On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à

ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint,

le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans

cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il

étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21

juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et

simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction

d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée,

comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.

On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un

homme fini, blasé, vide, épuisé de coeur, aussi bien que du reste. Il

n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte,

Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de

ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il

tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face

à ses ennemis.

Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on

appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système

avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient,

sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne

voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des

Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient

sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations

violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient,

exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres

et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud

(superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par

tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre

Law, aidant Duverney.

Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se

tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner

pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22,

le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on

crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais,

tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la

Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law,

l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à

coup précipita la baisse.

Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié

agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de

petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On

ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons,

lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il

était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son

sourcil.

Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai,

par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent

souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui

la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce

métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent,

qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était

gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale

vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or,

Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion.

Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le

héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a

peur; il crie le Sauve qui peut!

La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque;

chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin,

Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en

fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont

eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par

arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les

amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en

veulent plus, s'enfuient.

On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en

haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de

fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour

lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a

passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.

Le papier _monnaie immuable_ (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du

vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et

changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans

consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est

l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue

Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui

voulait le payer en or.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 35 / 99 题