La guerre commençait sans grand bruit (mars-avril). L'Espagne aurait
pu l'éviter. Car la France, à l'époque de la conspiration de
Cellamare, n'ayant pas encore le Pérou de Law, redoutait cette
dépense. Dubois avait de son mieux adouci, mutilé les pièces. La
France et l'Angleterre ne faisaient à Philippe V d'autres conditions
que de gouverner l'Espagne par l'Espagne elle-même, c'est-à-dire
d'éloigner les brouillons italiens qui, sans moyens, sans force,
étourdiment, compromettaient son trône, troublaient la paix du monde.
C'est exactement ce que demandaient les plus sérieux Espagnols. Il
était insensé, coupable, d'armer malgré elle l'Espagne, de la forcer
de combattre. Si elle avait encore un peu de vie, on devait bien la
lui garder.
Les prêtres et les femmes n'ont peur de rien, parce qu'ils risquent
moins que les autres. L'abbate, l'amazone, poussaient la guerre en
furieux. La rude leçon de Sicile n'avait rien fait. Ils refaisaient la
flotte; ports, chantiers, arsenaux, tout travaillait en hâte. Le plus
simple bon sens eût dû leur faire comprendre qu'on ne leur donnerait
pas le temps de finir tout cela. Ils provoquaient, défiaient la
guerre, mais au jour du combat ils n'auraient rien de prêt encore.
Isolés en Europe, ayant leurs meilleures troupes enfermées en Sicile,
ils acceptèrent la lutte contre les trois grandes puissances du monde,
l'Angleterre, la France, l'Empereur.
Alberoni avait beaucoup d'esprit, d'activité, certaine audace de
joueur. On a vu sur quelle carte il eût voulu jouer en 1717 et 1718,
acheter Charles XII et le lancer, rétablir le Prétendant. Cela n'eût
pas duré, mais l'effet eût été si grand que le Régent eût fort bien pu
tomber de la secousse, Philippe V devenir Régent. La reine le força
d'ajourner, de se tourner vers la Sicile, où l'on ne pouvait faire
rien de grand ni de décisif, et où la flotte se perdit.
En 1719, tout était empiré. Alberoni, la reine paraissent moins que
des fous,--des sots. Leur espoir est dans trois romans, et plus
absurdes l'un que l'autre. Ils imaginent:
1º Qu'une lointaine diversion de Ragotzi forcera l'Empereur à leur
lâcher leur armée de Sicile;
2º Qu'une petite flottille jacobite (et maintenant sans Charles XII
qui est tué) va paralyser l'Angleterre;
3º Que toute la France est pour eux. Si notre armée entre en Espagne,
tant mieux. Elle vient chercher Philippe V, n'arrive que pour le faire
Régent.
Avec cette folie, d'Arioste ou de Cervantès, ils manquent la vraie
réalité. Elle était en Bretagne. S'ils avaient envoyé là tout droit
leur petite flotte, décidé le soulèvement, Berwick n'eût pas passé les
Pyrénées. Ils eurent deux grands mois devant eux, janvier et février.
Les nobles de Bretagne, en mars, leur envoyèrent un M. Hervieux de
Mélac, pour les supplier d'arriver. Nulle réponse qu'à la fin de juin!
Et la réponse, c'est une obole, un tout petit envoi d'argent. Déjà
levés, armés et battant les forêts, ces gentilshommes regardent
toujours s'il vient des vaisseaux espagnols. Ils viennent ... en
novembre! et quand tout est fini.
Pour revenir en mars, une autre illusion de Madrid, c'était que le
Régent ne trouverait pas de généraux, Villars et Berwick faisant
profession d'être dévoués à Philippe V. C'était Berwick qui,
véritablement, l'avait fait roi. Comme bâtard de Jacques II, il était
frère du Prétendant. Avec tout cela, ce fut lui qui accepta le
commandement. Il valait bien mieux que Villars pour tenir une armée
dans ces circonstances douteuses. Ce grand Anglais, long, sec, qui
avait été terrible aux Cévennes, était fait pour donner du sérieux aux
nôtres, prendre au besoin nos petits Richelieu.
On se trouva au dépourvu. À peine 15,000 Espagnols contre les 40,000
de Berwick. La meilleure chance de Philippe V aurait été de se faire
prendre, de se présenter aux Français, comme duc d'Anjou, avec les
fleurs de lis. On eût été terriblement embarrassé. Mais ce n'était
pas le compte de la reine et d'Alberoni. On aurait demandé au roi de
chasser celui-ci. Il eût fallu aussi que la reine désarmât, rentrât à
son ménage et peut-être dans un couvent, que Clorinde ne fût plus que
la douce Herminie. Donc, ils ne lâchèrent pas Philippe V, ne le
quittèrent d'un pas. Alberoni eut même le soin de lui faire faire un
circuit, de l'égarer dans les montagnes, pour qu'il fût le plus tard
possible, trop tard, devant l'ennemi.
Tout semblait combiné pour refroidir les pauvres Espagnols. Des trois
divisions, le roi en avait une. Une suivait l'abbate italien, le nain
grotesque Alberoni. Une autre obéissait au vrai chef de l'armée, à la
voix grêle du général imberbe, petit page équivoque. Les Français
galamment laissaient passer ses modes, ses fantasques costumes qui
venaient de Paris, lui envoyaient de quoi parader contre nous.
On pouvait deviner les résultats. Philippe V n'apparut que pour voir
tomber l'une après l'autre ses meilleures places, Fontarabie,
Saint-Sébastien. Il avait cru gagner l'armée française. Et le
contraire eut lieu. Les Basques espagnols demandaient à se faire
Français. Cela acheva le pauvre roi. Il s'en alla, rentra désespéré à
Madrid, ne sortit plus de la petite chambre où le tenait sa femme. Il
rêva dès lors les moyens d'abdiquer, de ne penser plus qu'au salut.
Notre armée et la flotte anglaise, aux deux rivages, à l'Ouest et à
l'Est, brûlèrent les vaisseaux commencés, les chantiers, les arsenaux.
On en blâma fort le Régent, comme d'une lâche complaisance pour
l'Angleterre. Mais quoi! ces vaisseaux achevés, Alberoni s'en servait
contre nous, et les envoyait en Bretagne.
Cette guerre se passait, pour ainsi dire, incognito. Law seul
remplissait les esprits. La mort de la duchesse de Berry occupa à
peine un moment.
Mort cependant tragique, entourée de circonstances déplorables. Un
mois après ses couches, elle se retrouva enceinte, bientôt tomba
malade et n'en releva plus.
Madame, sa grand'mère, qui ne se mêlait de rien, et ne demandait rien,
pour l'affaire de Riom, demanda, agit, fut terrible. Elle eût voulu le
faire noyer. Elle dit au Régent qu'elle quittait la France, si cet
homme n'était arrêté. Comme il allait joindre son régiment (27 avril),
il fut saisi à Lyon et mis dans la dure prison de Pierre-en-Cize. Quel
coup pour l'orgueilleuse qu'on eût osé cela sur son capitaine des
gardes, sur l'homme qui lui appartenait! Elle employa le grand moyen,
et, quoique fort peu remise, elle fit venir le Régent à Meudon (1er
mai) pour un souper intime. Sans souci de sa vie, elle prolongea la
nuit sous les étoiles cette folle fête qui délivra Riom, mais la tua.
Elle eût voulu encore une chose impossible, insensée, faire revenir
Riom au nez de sa grand'mère, écraser celle-ci, solenniser ce bel
hymen. Le Régent, effrayé de la trouver si absurde et si violente,
n'osait plus aller à Meudon. Elle se fit porter à la Muette pour le
tourmenter de plus près. Il n'y venait guère davantage. Il alléguait
les embarras réels, très-graves, qu'il avait à Paris. Au moment où le
grand succès de Law relevait ses affaires, on voulait le lui
enlever. Un complot se formait pour faire sauter la Banque. C'était le
milieu de juillet. La malade, seule à la Muette, abandonnée du Régent
même, soit par douleur et désespoir, soit par un fol essai pour
ressaisir la vie, se lève, se fait un grand repas, et de choses
rafraîchissantes. Dans la soif qui la dévore, elle mange du melon en
buvant de la bière glacée (_ms. Buvat_). Cela l'achève. Elle tombe.
Deux médecins sont à son chevet. Chirac, celui de son père, s'obstine
à la purger, et l'empirique Garus lui administre son brûlant élixir.
Même incertitude pour l'âme. Chirac ne souffrait pas qu'on lui parlât
de sa fin. D'autres l'avertissaient. Elle prit vivement son parti, fit
ouvrir toutes les portes, reçut solennellement les sacrements, dans
une triste et sinistre ostentation de fermeté, parlant moins en
chrétienne qu'en reine à qui cela est dû.
On s'exagérait la douleur du duc d'Orléans qui était là à la Muette, à
ce point que presque personne n'osa y venir. Saint-Simon, qui y vint,
le trouva seul. Deuil mêlé de remords. Il avait été pour beaucoup dans
cette déplorable destinée. Un moment, il pleura à faire croire qu'il
étoufferait. Saint-Simon l'enleva avant qu'elle expirât (la nuit du 21
juillet). Il se chargea des funérailles, qui furent sans pompe et
simplement décentes. Madame de Saint-Simon eut la lugubre fonction
d'assister à l'ouverture du corps, où la pauvre princesse fut trouvée,
comme j'ai dit, enceinte et le cerveau fêlé.
On supposait le Régent écrasé. C'était peu le connaître. C'était un
homme fini, blasé, vide, épuisé de coeur, aussi bien que du reste. Il
n'avait pas d'ailleurs le droit de pleurer. La mère même de la morte,
Madame d'Orléans, les yeux rouges (mais au fond ravie), le supplia de
ne pas s'enfermer. Il fit ouvrir les portes, reçut tout le monde. Il
tint le Conseil, et donna à Law les Arrêts nécessaires pour faire face
à ses ennemis.
Duverney, Argenson, la compagnie des Fermiers généraux, ce qu'on
appelait l'Anti-Système, ne se contentaient pas d'attaquer le Système
avec ses propres armes en émettant aussi des actions. Ils s'étaient,
sans scrupule, associés à un monde singulier d'étrangers qu'on ne
voyait jamais, qui travaillait par agents et prête-noms. C'étaient des
Anglo-Hollandais, qui de leurs trous obscurs, sans bruit, faisaient
sur les monnaies de très-fortes opérations. Profitant des variations
violentes qu'elles subirent, ils guettaient les moments, raflaient,
exportaient à grand profit. Leurs maîtres, gros banquiers de Londres
et d'Amsterdam, qui allaient faire jouer leur compagnie du Sud
(superbe pompe à pomper dans les poches), les chargeaient de miner par
tous moyens notre Compagnie des Indes, en poussant à la baisse contre
Law, aidant Duverney.
Law n'en ignorait rien. Il avait les yeux très-ouverts, et, pour se
tenir en mesure d'abord contre les marchands d'or, il se fit donner
pour neuf ans la fabrication des monnaies (20 juillet). Le 21, le 22,
le 23, justement au moment du grand deuil du Régent où sans doute l'on
crut que le Conseil chômait, l'Anti-Système, aidé de ses Anglais,
tenta un coup hardi pour faire sauter la Banque et chavirer la
Bourse. Ils avaient juste à point gagné le premier des agents de Law,
l'oracle de la place, qui jusque-là avait poussé la hausse, et tout à
coup précipita la baisse.
Un mot du personnage, Vincent. C'était un homme fort douteux, moitié
agioteur, moitié accapareur de vivres. Il avait eu plus d'une fois de
petites affaires avec la justice, souvent arrêté, toujours relâché. On
ne pouvait pas s'en passer. Les plus mauvais papiers devenaient bons,
lorsqu'il les soutenait. Dès qu'il paraissait, chacun regardait s'il
était triste ou gai; on achetait, on vendait au froncement de son
sourcil.
Law, au début, avait été heureux de trouver un tel instrument. En mai,
par dix agents de change dont chacun avait dix courtiers, Vincent
souffla la hausse. Law employait aussi des hommes moins connus à qui
la Banque même prêtait de quoi jouer. L'un d'eux, André, gagna à ce
métier, en trois mois, trente millions. Cela déplut fort à Vincent,
qui d'ailleurs, comme accapareur et enchérisseur de denrées, était
gêné par les projets de Law. Il tourna, et le jour même où la cabale
vint d'ensemble à la Banque avec un torrent de billets enlever l'or,
Vincent donna à la Bourse le surprenant spectacle de sa désertion.
Vrai poignard pour égorger Law. Son Vincent, le vaillant Vincent, le
héros de la hausse, lâche pied au fort du combat; il est pâle, il a
peur; il crie le Sauve qui peut!
La farce était jouée, la panique opérée. On courait à la Banque;
chacun, et à l'heure même, exigeait d'être remboursé. Le 25, au matin,
Law tira une arme cachée qu'on n'avait pas prévue, et qui mit tout en
fuite. Il frappa ses ennemis d'une mesure trop ordinaire alors et dont
eux-mêmes récemment (sous d'Argenson) avaient donné l'exemple. Par
arrêt du Conseil, l'or tombe, le louis vaudra un franc de moins. Les
amateurs de monnaie forte, qui enlevaient l'or de la Banque, n'en
veulent plus, s'enfuient.
On croit que Law est fort. «Il a des reins. Soutenu tellement d'en
haut, qui l'empêche un matin de s'adjuger les Fermes, et dès lors de
fonder son Mississipi sur la France même?» On commence à gager pour
lui. On rougit d'avoir craint. L'élan revient; un poétique éclair a
passé sur la Bourse, l'amour et la foi du papier.
Le papier _monnaie immuable_ (qualifié ainsi par Arrêt), vainqueur du
vil métal, variable et capricieux. Qui se fierait à l'or? Altéré et
changeant à toute crise, haussé, baissé, sans caractère, sans
consistance ni tenue, il semble un piége à faire des dupes. C'est
l'objet du mépris, de la haine. Il est conspué. On vit, rue
Quincampoix, un créancier tirer l'épée contre le débiteur perfide qui
voulait le payer en or.