Avril 1719

Le siècle a pris son cours. Jusque-là incertain comme un vague marais,

il a trouvé sa pente. À travers les obstacles, les vieilles ruines et

les nouvelles, il descend vers 89.

Combien, en quatre années, on a marché, combien on est déjà loin de

Louis XIV, on peut le mesurer. L'apôtre, le prophète, l'idole de la

France, c'est aujourd'hui un protestant!

Heureux entr'acte de douceur, d'humanité, de tolérance. En 1717, les

jansénistes (Noailles et d'Aguesseau), en 1722 les molinistes (Dubois,

Tencin, etc.), attestent les barbares ordonnances de Louis XIV. Sous

le _Système_, on se borne à empêcher les grandes assemblées du Désert,

mais on réprime les curés, leur police cruelle contre les nouveaux

convertis.

Le beau printemps de 1719 semblait une aurore sociale. L'incroyable

succès de Law, son miracle de bourse, lui en imposait un autre plus

grand. Il sentit que, sous ce brillant échafaudage financier, il

fallait une base sérieuse, une grande réforme de l'État. «Tentative

insensée? chimère?» Mais il venait de faire ce qu'on eût cru plus

chimérique: il avait, en pleine banqueroute, rendu du courage à

l'argent. Ses actions montaient d'heure en heure, l'enthousiasme

aussi. Tous lui disaient d'oser.

En osant, il hasardait moins. C'est le péril qui le poussa. Rien

n'indique que d'avance il eût jamais fait de tels rêves. Hors de

France, il n'était qu'un des nombreux utopistes en finances, l'auteur

d'une théorie peu remarquée sur le papier-monnaie. En France, où

bouillonnait (dans les idées du moins) un chaos de révolution, lui qui

planait si haut, ne désespéra pas d'ordonner ce chaos et d'en tirer un

monde.

On est saisi d'étonnement de voir tout ce qui s'entreprit en quelques

mois de 1719. L'égalité d'instruction, l'égalité d'impôt, une

simplification immense, hardie, de l'administration, le remboursement

de la dette, plusieurs des réformes excellentes que reprennent plus

tard Turgot et Necker, telles furent dans cette année les grandes

choses que voulurent Law et le Régent, qu'ils effectuèrent en partie.

Le Régent, qui avait ouvert à tous la Bibliothèque royale, ouvre à

tous l'Université (14 avril 1719). Elle est payée par l'État et donne

l'enseignement gratuit. Que Villeroi en rie avec son petit roi, à la

bonne heure. Mais la révolution est grave. Quels sont les premiers

écoliers qui sortent de là tout à l'heure, le fils du coutelier, le

puissant Diderot, un enfant de hasard qu'élève un menuisier, le vaste

d'Alembert,--c'est-à-dire l'_Encyclopédie_.

En juin, Law, suivant les idées du petit Renaut, du meilleur citoyen

de France, sollicite l'égalité d'impôt,--l'impôt estimé, non sur le

revenu qui varie et qu'on ne voit pas, mais sur ce qui se voit, le

fonds, la terre. Ceci aurait atteint les privilégiés plus sérieusement

que la _Dîme royale_ de Vauban sur le revenu, plus sûrement que le

_Dixième_ essayé vainement par Desmarets. Law, qui voyait les grands

propriétaires (les Condés par exemple) être les grands agioteurs,

voulait reprendre sur la terre ce qu'on escroquait sur la bourse.

S'ils empêchèrent cela, rien ne put empêcher une révolution

très-réelle, un mouvement immense d'activité et d'industrie. Ce qu'un

chroniqueur de l'an Mille a dit: «La terre changea de vêtement,» on

put encore le dire. Depuis vingt ans, la guerre et la misère ayant

tout suspendu, on n'achetait plus, on ne vendait plus, on ne

fabriquait plus. Tout délabré, et misérable. La France, sous ses

oripeaux, n'en avait pas moins l'air d'une mendiante. Elle s'en

aperçut, jeta violemment ses lambeaux, ses vieilles loques du vieux

temps de sottises.

De tels moments sont grands pour l'industrie. L'Europe le voyait. On

pourrait espérer qu'elle concourrait au mouvement, lui donnerait

consistance, force et solidité, que le monde protestant, c'est-à-dire

le monde riche, viendrait à nous, apporterait son activité, son

argent.

On croit à tort que l'argent n'est d'aucune religion.--Erreur.--_Le

capital est protestant._

L'argent catholique est un mythe.--Quelles sont les nations qui

dorment, rêvent et ne font rien? les catholiques. Et les nations

pauvres? les catholiques.--Tout ce qui négocie, fabrique, gagne,

s'enrichit, prospère, est du côté de l'hérésie.

Nos protestants déjà revenaient en grand nombre. Et bien d'autres

voulaient venir. Ils auraient fait couler ici un fleuve d'or s'ils

eussent été bien sûrs que le feu roi ne ressuscitât point. Le règne du

banquier protestant, employant indifféremment protestants,

catholiques, voilà ce qui rassurait, appelait l'étranger. Ce qui

pouvait le mettre en fuite, c'était Law converti, c'était le règne de

Dubois, du fripon qui vendait nos libertés pour un chapeau, du futur

cardinal-ministre.

Il suffisait de voir à ce moment _le pays catholique_, l'Espagne, de

le comparer à la France, d'observer la mort progressive de l'une, la

renaissance de l'autre, pour juger et se décider. Tout éphémère qu'il

soit, le Système a pour nous un effet très-durable d'initiation,

d'émancipation. L'Espagne de Philippe V, sous Alberoni même, sous sa

reine italienne, enfonce en son vieux crime de barbarie sauvage et son

châtiment mérité.

Chaque année compte par des auto-da-fé. Contraste abominable que ce

gouvernement de femme et de nourrice, cette royauté du lit, fût si

cruelle! que cette femme, furieuse d'ambition, doublement corrompue,

caressant à la fois et les secrets vices du roi et la férocité du

prêtre, présidât à Madrid, avec son maniaque, à ces fêtes de mort!

Des hommes en flammes, des femmes hurlant, se tordant sur la braise,

c'est l'expiation du carême, parfois la glorification de Pâques.

Pénitence d'horreur qui ne purifie pas, au contraire, qui déprave

encore.

L'ambassadeur de France donne dans ses dépêches le chiffre exact de

quelques années. Le voici pour Madrid, pour les auto-da-fé royaux.

_7 avril 1720, neuf hommes et huit femmes brûlés_; _18 mai 1720, sept

hommes et cinq femmes brûlés_; _22 février 1722, six hommes et cinq

femmes brûlés_; _22 février 1724, quatre hommes et cinq femmes

brûlés_, etc.

Je ne m'étonne pas de la colère de Dieu. En 1719 (comme en 1718),

invariablement il noie la flotte d'Espagne. Le 10 mars, l'expédition

jacobite, préparée par Alberoni, part de Cadix et cingle vers

l'Écosse. Les tempêtes, les vents furieux en font justice au golfe de

Biscaye. Plusieurs vaisseaux périssent; d'autres abordent pour être

pris.

Notre armée, au même mois de mars, avait passé les Pyrénées pour cette

guerre trop facile. Au dehors, au dedans, tout nous favorisait.

D'avril en juin, une hausse incroyable a remonté, relevé le crédit. Le

grand problème à ce moment, c'est de savoir si le Régent qui profite

du succès de Law, aura assez de force pour le suivre dans ses

réformes, s'il saura se défendre contre la bande qui l'assiège,

obsédé, étouffé qu'il est entre les illustres vampires qui le pillent

de haute lutte et les fines Circés qui l'enivrent et l'enlacent pour

lui vider les poches.

Il était déjà loin dans la vie, affaissé, bien loin de l'énergie, du

courage qu'auraient demandés la situation. Un coup à ce moment le fit

baisser encore, la tragédie d'orage, de remords, de fluctuations

violentes qu'eut sa fille, ange-diable, torturée de ses deux natures,

qui accouche en avril, est grosse en mai, se tue de vice et de folie.

Je n'ai rien lu en aucune langue de plus âcre, de plus violemment

haineux que les pages de Saint-Simon sur les couches et la mort de

cette princesse. Ce catholique impitoyable se baigne dans les roses à

contempler, savourer les tortures d'une femme folle qui meurt à vingt

ans. Tout disposé qu'on soit à condamner une personne si souillée, on

ne peut qu'en avoir pitié en la voyant sous ce scalpel. Elle a peur,

elle est furieuse; elle a des remords et des rages; elle veut vivre,

se moque des prêtres, puis elle a peur du diable; elle se voit déjà

emportée. Elle crie, elle hurle, elle pleure. Saint-Simon en rit et

s'en moque. Enfin, quand elle est morte, lui-même il dit la chose

qu'il eût dû dire d'abord, une chose qui le condamne fort et rend

cette férocité bien odieuse: On l'ouvrit, et l'on vit qu'elle avait le

cerveau fêlé.

Duclos et tous l'ont suivi, copié. On peut se demander pourtant

comment Saint-Simon, si froid, si glissant sur les empoisonneurs

(Lorraine, Effiat, Penautier), si léger sur les infâmes, les mignons

de Sodome (Lorraine et Monsieur, Courcillon, etc.), est tombé avec

cette fureur sur la duchesse de Berry? Elle eût été la Brinvilliers,

la Voisin, empoisonneuse et assassine, qu'il aurait parlé d'elle avec

plus de modération.

Si la jeune duchesse est véritablement un monstre, comment madame de

Saint-Simon reste-t-elle sa dame d'honneur? Il a beau dire de page en

page qu'elle y va peu. Il devrait avouer que les époux ne voulaient

pas quitter cette position peu honorable, mais très-influente près

d'une princesse qui avait tous les secrets de l'État et tenait le

coeur du Régent. Il se venge d'avoir eu cette faiblesse, cette

patience. Il hait visiblement la duchesse. Il lui en veut de deux

sottises qu'il a faites, et d'avoir travaillé à son triste mariage, et

d'avoir laissé près d'elle madame de Saint-Simon.

Son père aurait voulu, ce semble, l'associer au mouvement nouveau. Il

avait établi chez elle, dans son grand logement à Versailles, la belle

colonie de huit cents horlogers que Law avait fait venir. Mais on

travaillait fortement en dessous à l'occuper de tout autres idées.

La cabale sentait justement combien, avec son audace d'esprit, elle

aurait pu lui être dangereuse. Il eût fallu que les deux femmes (les

deux seules au fond qu'il aimait), sa mère, sa fille, employassent

leur violence à le défendre, à le garder. Madame, née protestante,

aimait les protestants. Sa fille aidant, elle aurait pu nous rendre le

service de faire sauter le futur cardinal, d'empêcher la réaction.

Elle était imaginative. C'est par là qu'on la prit. Le noir rêve du

diable planait encore sur ce siècle douteur. Le Régent même avait eu

la faiblesse d'écouter des fripons qui promettaient de le faire voir.

Sa fille, dans les fluctuations de l'éternel orage où elle vivait, eut

par moments de ces idées horribles. Prise excellente pour ceux qui la

voulaient dévote,--non moins bonne pour ceux qui la voulaient mariée,

prétendant que la conversion serait sûre par le mariage.

Mais le mariage de Riom était alors plus difficile encore qu'en 1718.

Au moment du plus grand éclat de la Régence, lorsque les affaires en

tous sens étaient glorieusement relevées, les partis abattus,

l'Espagne envahie, impuissante, l'industrie, le crédit reprenant tout

à coup, lorsque la jeune duchesse pouvait si naturellement devenir la

reine du grand mouvement,--il semblait étonnant qu'elle se fît _madame

Riom_. À cette idée, la mère du Régent, la fière Allemande, ne se

connaissait plus.

Cela donnait du courage au Régent pour résister à sa fille. Le temps

marchait, et rien ne se faisait. Elle était tellement dans ce combat,

qu'à peine elle se souvenait d'être enceinte. Aux premiers jours

d'avril (un peu avant terme, peut-être), il lui fallut s'en souvenir.

Vives douleurs. Elle est en danger. Mais elle souffre encore moins du

mal que de la honte. Inquiète, elle parvenait à s'étourdir. Mais, au

moment où elle est prise, elle voudrait cacher tout; elle s'enferme.

Le Régent est là éperdu, bien justement puni, mais combien

cruellement! Dans cette agonie de douleur, il lui faut négocier avec

les prêtres. Le curé de Saint-Sulpice arrive, impérieux; il exige

qu'elle se confesse. Il veut forcer la porte. C'est son droit.

Ce curé si terrible était Languet, qui, avant et après, toute sa vie,

joua le bonhomme. Mais là il se montra sans masque. Il était

l'instrument des effrénés papistes, du nonce Bentivoglio, auteur et

patron des satires où l'on recommandait le meurtre du Régent. Dans ce

moment où leur duc du Maine disait son chapelet en prison, c'eût été

pour ces saints une belle revanche d'égorger en effet le Régent dans

sa fille, d'accabler la mourante. Folle, comme elle était déjà, on

devine l'atroce cauchemar qu'eût ajouté à son délire l'appareil du

clergé, des cierges de l'extrême-onction. On devine la scène qui

allait avoir lieu, Languet, par menace et par force, lui arrachant les

plus tristes aveux, lui faisant faire (torches allumées) une espèce

d'amende honorable,--ou, si elle hésitait, déchirant son surplis,

sortant avec bruit et outrage, et criant dans la foule qui était là

aux portes: «Allez, bon peuple, elle est damnée!»

Ce Languet et son frère l'évêque, deux bouffons, étaient ceux dont on

aurait le moins attendu une telle chose. L'évêque est le burlesque

légendaire de Marie Alacoque, qui transforme en miracles les

infirmités de la nonne, ses coliques hystériques. L'autre est le

bâtisseur du maussade et froid Saint-Sulpice, qui, sous ce prétexte

pieux, allait trottant, mettait le nez partout. Il faisait rire,

c'était son grand moyen. S'il dînait quelque part, il mettait son

couvert en poche. Sinon, il furetait. On lui laissait exprès trouver,

prendre tel vase que les belles d'alors avaient en argent ciselé.

Surpris, il alléguait: «Mais c'est pour ma Vierge d'argent.»

Que voulait-on de la malade? que demandait Languet pour lui donner les

sacrements? qu'elle renvoyât Riom. C'était le mariage (un sot mariage,

il est vrai), mais enfin une vie régulière, un amendement moral, tel

que celui de Louis XIV épousant madame de Maintenon, celui de madame

la duchesse épousant Lassay, etc. Que voulait-on? Qu'elle courût,

qu'elle eût cinquante amants? ou qu'elle retombât au monstrueux amour

qu'on lui reprochait tant? On la rejetait vers l'inceste.

Notez qu'à ce moment les deux apôtres de la Bulle colportaient contre

le Régent le vrai chant des Furies, les vers atroces de

Lagrange-Chancel, qui invitent à l'assassinat. Ces vers couraient

depuis plus de trois mois. Nul doute qu'on n'en eût régalé la

princesse, qu'on n'eût eu la charité de lui montrer ce poignard

suspendu sur la tête de son père. Au seul nom de Languet, elle fut

hors d'elle-même. Elle eût voulu qu'on le jetât par les fenêtres.

Le Régent, avec tout son esprit, eut l'attitude d'un sot. Brisé par sa

douleur, sa mauvaise conscience, il ne trouva pas la réponse qui était

si facile. La princesse avait avec elle son confesseur en titre, et

c'était un privilège du sang de France de ne pas dépendre de

l'ordinaire, d'avoir son prêtre, et (_même excommunié_), d'avoir par

lui communion. Les larmes aux yeux, bien bas, il dit au curé qu'il

fallait avoir compassion, qu'elle n'avait que le souffle, qu'un rien

pouvait la faire mourir.

C'était le bon moyen de rendre l'apôtre intraitable. Il criait,

tempêtait. Le Régent se mourait de peur qu'elle n'entendît. «Eh bien,

dit-il pour le faire taire, faisons venir notre archevêque. Il nous

mettra d'accord.» Moyen dilatoire très-mauvais. M. de Noailles, le

faible Janséniste qui avait détruit Port-Royal, craignait tellement

les molinistes que, pour se relever, se défendre, il demandait (lui

au fond doux et humain) que l'on continuât la persécution protestante.

Devant cet aboyeur Languet, il fut tout aussi pitoyable que le Régent.

Il eut peur, et cacha sa peur, sous un masque de sévérité courageuse,

trancha du saint Ambroise contre le prince débonnaire.

Il dit tout haut, dans cette chambre pleine de monde: «Monsieur le

curé, vous avez fort bien fait, et je vous défends d'agir autrement.»

Languet, grandi d'une coudée, vainqueur, s'établit à la porte, campa

là quatre jours et quatre nuits entières. Il fallait bien manger.

Mais, dans ses très-courtes absences, il laissait deux prêtres pour

factionnaires.

Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches. Si nerveuse

en ce dur moment, celle qui se sent épiée, écoutée, et d'oreilles

malveillantes, ne peut plus rien et risque de périr. C'est la scène de

Junon assise à la porte d'Alcmène, tenant ses deux mains jointes,

serrées, les doigts entrelacés pour _nouer_ sa rivale, la faire

crever. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Les cris d'enfant qui

éclatèrent, dirent assez que la délivrance avait eu lieu. Plus de

danger. Languet leva sa faction.

Dans son épigramme maligne, Voltaire, cinq mois d'avance, baptisait

l'enfant _Étéocle_, et Lagrange-Chancel disait que, de Cynire et de

Mirrha devait naître le bel _Adonis_. Ce fut cependant une fille.

L'orgueilleuse souffrait horriblement d'un tel éclat. Et quoi de plus

cruel que d'accoucher sous les sifflets? Les rieurs furent

impitoyables. Voltaire, pensionné du Régent, mais alors amoureux de la

dévote maréchale de Villars, fit, fort étourdiment, pour plaire à ce

parti, une nouvelle épigramme sur la naissance incestueuse et sur les

peurs de l'accouchée (ce mot date la pièce d'avril 1719, et dément la

fausse date de 1716): «Enfin, votre esprit est guéri des craintes du

vulgaire,» etc.

Tout ce bruit lui rendait cruel le séjour de Paris. Accouchée le 3 ou

le 4, dès le 10, lundi de Pâques, elle se fit transporter à Meudon.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 32 / 99 题