LE CAFÉ--L'AMÉRIQUE

1719

On ignorait parfaitement, en janvier 1719, qu'avant la fin de cette

année la France entière prendrait part au _Système_. Je dis la France

entière. À la liquidation, quand la majorité s'en était retirée, un

million de familles avaient encore des papiers et les apportèrent au

Visa.

Il n'y a jamais eu de mouvement plus général. Ce n'était pas, comme on

semble le croire, une simple affaire de finance, mais une révolution

sociale. Elle existait déjà dans les esprits. Le Système en fut

l'effet beaucoup plus que la cause. Une fermentation immense l'avait

précédé, préparé, une agitation indécise, vaste, variée;--d'un but

moins politique que celle de 89,--peut-être plus profonde. Sous ses

formes légères, elle remuait en bas mille choses que 89 effleura.

Avant la pièce, observons le théâtre. Bien avant le Système, Paris

devient un grand café. Trois cents cafés sont ouverts à la causerie.

Il en est de même des grandes villes, Bordeaux, Nantes, Lyon,

Marseille, etc.

Notez que tout apothicaire vend aussi du café, et le sert au comptoir.

Notez que les couvents eux-mêmes s'empressent de prendre part à ce

commerce lucratif. Au parloir, la tourière, avec ses jeunes soeurs

converses, au risque de propos légers, offre le café aux passants.

Jamais la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d'éloquence

et de rhétorique qu'en 89. Rousseau de moins. On n'a rien à citer.

L'esprit jaillit, spontané, comme il peut.

De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en

partie à l'heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de

nouvelles habitudes, modifia les tempéraments même: _l'avènement du

café_.

L'effet en fut incalculable,--n'étant pas affaibli, neutralisé, comme

aujourd'hui, par l'abrutissement du tabac. On prisait, mais on fumait

peu.

Le cabaret est détrôné, l'ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se

roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants

avinés la nuit. Moins de grands seigneurs au ruisseau. La boutique

élégante de causerie, salon plus que boutique, change, ennoblit les

moeurs. Le règne du café est celui de la tempérance.

Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale, qui, tout au

contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité,--le café

qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d'imagination, qui,

du réel bien vu, fait jaillir l'étincelle, et l'éclair de la

vérité;--le café anti-érotique, imposant l'alibi du sexe par

l'excitation de l'esprit.

Les cafés ouvrent en Angleterre dès Charles II (1669) au ministère de

la _Cabale_, mais n'y prennent jamais caractère. Les alcools, ou les

vins lourds, la grosse bière, y sont préférés.

En France, on ouvre des cafés un peu après (1671), sans grand effet.

Il y faut la révolution, les libertés au moins de la parole.

Les trois âges du café sont ceux de la pensée moderne; ils marquent

les moments solennels du brillant _siècle de l'esprit_.

Le café arabe la prépare, même avant 1700. Ces belles dames que vous

voyez dans les modes de Bonnard humer leur petite tasse, elles y

prennent l'arôme du très-fin café d'Arabie. Et de quoi causent-elles?

du _Sérail_ de Chardin, de la _coiffure à la Sultane_, des _Mille et

une Nuits_ (1704). Elles comparent l'ennui de Versailles à ces paradis

d'Orient.

Bientôt (1710-1720) commence le règne du café indien, abondant,

populaire, relativement à bon marché. Bourbon, notre île indienne, où

le café est transplanté, a tout à coup un bonheur inouï.

Ce café de terre volcanique fait l'explosion de la Régence et de

l'esprit nouveau, l'hilarité subite, la risée du vieux monde, les

saillies dont il est criblé, ce torrent d'étincelles dont les vers

légers de Voltaire, dont les _Lettres persanes_ nous donnent une idée

affaiblie. Les livres, et les plus brillants même, n'ont pas pu

prendre au vol cette causerie ailée, qui va, vient, fuit

insaisissable. C'est ce Génie de nature éthérée que, dans les _Mille

et une Nuits_, l'enchanteur veut mettre en bouteille. Mais quelle

fiole en viendra à bout?

La lave de Bourbon, pas plus que le sable arabique, ne suffisait à la

production. Le Régent le sentit, et fit transporter le café dans les

puissantes terres de nos Antilles. Deux arbustes du Jardin du Roi,

portés par le chevalier de Clieux, avec le soin, l'amour religieux

d'un homme qui sentait porter une révolution, arrivèrent à la

Martinique, et réussirent si bien que cette île bientôt en envoie par

an dix millions de livres. Ce fort café, celui de Saint-Domingue,

plein, _corsé_, nourrissant, aussi bien qu'excitant, a nourri l'âge

adulte du siècle, l'âge fort de l'Encyclopédie. Il fut bu par Buffon,

par Diderot, Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, sa

lumière à la vue perçante des prophètes assemblés dans «l'antre de

Procope,» qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 89.

L'immense mouvement de causerie qui fait le caractère du temps, cette

sociabilité excessive qui se lie si vite, qui fait que les passants,

les inconnus, réunis aux cafés, jasent et s'entendent tout d'abord,

quel en était l'objet, le but? Les petites oppositions parlementaires

et jansénistes? Oui, sans doute, mais bien d'autres choses. Les

_Nouvelles ecclésiastiques_, toujours poursuivies, jamais prises,

piquaient quelque peu le public. Mais tout cela fort secondaire. On

était rebattu, excédé de théologie. Les pédants jansénistes (fort

cruels pour les protestants, pour les libres penseurs) n'intéressaient

guère plus que les molinistes fripons. La Grâce suffisante et le

Pouvoir prochain, tout ce vieux bric-à-brac de l'autre siècle rentrait

au garde-meuble. On parlait bien plutôt de Law, de son ascension

singulière, de la république d'actionnaires qu'il entreprenait de

créer. On parlait du café, de la polygamie orientale, des libertés du

monde antichrétien. Tout cela mêlé et brouillé. Cette France, si

spirituelle, ne sait pas plus de géographie que de calcul ou

d'orthographe. Beaucoup mettent l'Asie à l'Occident. Trompés par le

mot _Indes_, ils confondent les deux continents sous un magique nom,

toujours de grand effet: _Les îles._

Des Hespérides à Robinson, tout le mystère du monde est dans les îles.

Là, le trésor caché de la nature, la toison d'or, ou ce qui vaut

autant, les élixirs de vie qu'on vend au poids de l'or. Pour d'autres,

c'est l'amour, le libre amour qui vit aux îles. Sans parler de la

Calypso, dès le XVIe siècle, le cordelier Thévet, dans les hardis

mensonges de sa cosmographie, nous conte les amants naufragés dans les

îles. Toujours la même histoire, Manon Lescaut, Virginie, Atala. Le

Français naît Paul ou René. Plusieurs, faits pour l'amour mobile,

élargissent _les îles_, préfèrent l'horizon infini des grandes forêts

américaines, la vie du promeneur, hôte errant des tribus, favorisé la

nuit du caprice des belles Indiennes, libre au matin, joyeux, sans

soin, sans souvenir.

C'est le rêve du _coureur de bois_.

Quoiqu'on lût peu, les livres, ceux de Hollande, défendus et

proscrits, les manuscrits furtifs, avaient grande action. On se

passait Boulainvilliers, son ingénieuse apologie de Mahomet et du

mahométisme. Mais rien n'eut plus d'effet que le livre hardi et

brillant de Lahontan sur les sauvages, son frontispice où l'Indien

foule aux pieds les sceptres et les codes (_leges et sceptra terit_),

les lois, les rois. C'est le vif coup d'archet qui, vingt ans avant

les _Lettres persanes_, ouvre le XVIIIe siècle.

Le voile épais et lourd dont les livres de missionnaires avaient caché

le monde, se trouve déchiré. Leur thèse ridicule que l'homme non

chrétien n'est pas homme, d'un coup est réduite à néant. Plus de

privilégiés de Dieu. Plus d'élus, mais tous frères. L'identité du

genre humain.

Un siècle auparavant, Montaigne avait hasardé de dire que ces nations

_étranges_ nous valaient bien. Seulement, il s'était amusé aux

discordances apparentes qui semblaient accuser une Babel morale en ce

monde. Sur-le-champ, Pascal en abusa pour nier la raison et l'accord

de la vérité.

Au siècle nouveau qui commence, on ne fait plus la faute de Montaigne.

Tout au contraire, on pose l'accord profond de la nature, la

concordance des croyances et des moeurs. Les collections de voyages,

imprimées et réimprimées, nos voyageurs, simples, mais de grand sens,

un Bernier, un Chardin, firent déjà réfléchir. Le savant anglais Hyde

montra que le Parsisme fut originairement le culte du vrai Dieu

(1700). Les Jésuites eux-mêmes disaient que les Chinois en possédaient

la connaissance et adoraient le Dieu du ciel. À l'autre bout du

monde, chez les Sauvages, si différents, le Grand-Esprit nous apparut

de même.

Les Jésuites se sont dépêchés de faire dire par leur professeur, le

rhétoricien Charlevoix, que Lahontan n'est pas un voyageur, que son

voyage est une fiction, qu'on a écrit pour lui, etc. Ils l'on dit, non

prouvé. Tout indique que réellement il habita l'Amérique, de 1683 à

1692. Peu importe d'ailleurs. Tout ce qu'il dit est confirmé par

d'autres relations. Ce qui lui appartient, c'est moins la nouveauté

des faits, que le génie avec lequel il les présente, sa vivacité

véridique (on la sent à chaque ligne). Il y a un accent vigoureux

d'homme et de montagnard. Gentilhomme basque ou béarnais, ruiné par

une entreprise patriotique de son père, qui eût voulu régler l'Adour

pour exploiter les bois des Pyrénées, Lahontan courut l'Amérique,

n'obtint pas justice à Versailles, et passa en Danemark. Il a imprimé

en Hollande en toute liberté.

Il expose, raconte, conclut rarement. Toutefois ce qu'avaient déjà dit

pour l'éducation Rabelais, Montaigne, Coménius, ce qu'avait dit en

médecine le grand Hoffmann (1692), Lahontan l'enseigne en 1700:

_Revenez à la nature._ Le siècle qui commence n'est qu'un commentaire

de ce mot.

Deux choses éclatent par son livre: l'accord des voyageurs

laïques,--la discordance des missionnaires.

L'accord des premiers est parfait. Les seules différences qu'on trouve

chez eux, c'est que les premiers, Cartier, Champlain, parlent surtout

des tribus Acadiennes, Algonkines, etc., demi-agricoles, de moeurs

fort relâchées, et les autres des Iroquois, d'une confédération

héroïque et quasi-spartiate, qui dominait ou menaçait les autres.

Quant aux missionnaires, ils composaient deux grandes familles

rivales: 1º les Récollets, _pieds nus_ de saint François, qui avaient

plus de cinq cents couvents dans le Nouveau Monde, moines grossiers et

illettrés, agréables aux sauvages pour leurs _pieds nus_, mais peu

réservés dans leurs moeurs; 2º les Jésuites, plus décents et plus

politiques, prudents avec les femmes, ne vivant qu'avec leurs élèves

convertis, les jeunes sauvages.

Les Récollets disaient que les Indiens étaient des brutes, infiniment

difficiles à instruire. Ils ne parlaient, dans leurs relations, que

des tribus avilies, dégradées, faisaient croire que la promiscuité

était la loi de l'Amérique. Les Jésuites rabaissaient moins les

sauvages, les déclaraient intelligents, prétendaient en tirer parti.

Ils mentaient sur deux points, d'abord sur la religion des Indiens,

qu'ils donnaient comme culte du Diable. Sur les conversions, plus

menteurs que les Récollets, ils soutenaient en opérer beaucoup, et

profondes et durables. Sur tout cela, Lahontan déchira le rideau.

Les fameuses _Relations_ des Jésuites (1611-1672), lettres qu'ils

envoyaient du Canada presque de mois en mois, avaient été un

demi-siècle l'édifiant journal de l'Europe, journal intéressant, mêlé

de bonnes descriptions, de touchants actes de martyrs, de miracles, de

conversions. Tout cela très-habile et fort bien combiné pour émouvoir

les femmes, pour attirer leurs dons, pour les faire travailler à la

cour et partout dans l'intérêt des Pères.--Le brave capitaine

Champlain montre déjà comment les commerçants avaient dans les

Jésuites leurs dangereux rivaux, et comment les dames (de Sourdis, de

Quercheville, etc.) travaillaient à donner la direction exclusive à

ces religieux, plus fins qu'habiles, et qui toujours firent manquer

tout.

Les _Relations_ des Jésuites n'ont garde d'expliquer ce que c'étaient

que leurs martyrs. Ils ne l'étaient pas pour la foi, c'étaient des

martyrs politiques. Alliés des Hurons, auxquels ils fournissaient des

armes contre les Iroquois, dans la terrible guerre de frères que se

firent ces deux peuples, les Jésuites surpris dans les villages hurons

étaient traités en ennemis.

Une petite confédération, toujours citée par eux, trompait sur

l'Amérique entière. Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'excès

d'un fier esprit guerrier, leur servaient à faire croire que tout le

nouveau continent était un monde atroce, et, par cette terreur, ils le

fermaient, s'en assuraient le monopole. Lorsque les voyageurs laïques

s'y hasardèrent, ils virent tout le contraire. Ils trouvèrent chez les

tribus de l'intérieur une touchante hospitalité.

Il faut voir dans Cartier, Champlain, mais dans Léry surtout,

l'aimable, le charmant accueil que les peuples des deux Amériques

faisaient à nos Français. Les pauvres gens croyaient que ces étrangers

généreux prendraient parti pour eux, les défendraient contre leurs

ennemis. Le mot que les femmes d'Afrique disaient à Livingstone:

«Donnez-nous le sommeil! (la sécurité),» c'est l'idée des

Américaines, quand elle faisaient au voyageur français une si tendre

réception. On l'asseyait sur un lit de coton. Ces douces créatures,

toutes nues, venaient pleurer à ses pieds, si bien qu'il ne pouvait

s'empêcher de pleurer. C'étaient des petits mots de soeurs, qui

fendaient l'âme; «Quoi? tu as pris la peine de venir de si loin pour

nous voir!... Que tu es donc aimable et bon?»

Ces observateurs excellents s'accordent en tout là-dessus. L'Amérique

sentait qu'elle avait besoin de l'Europe, d'une Europe compatissante.

Ces tribus, d'elles-mêmes humaines et douces, n'étaient ensauvagées

que par leurs discordes intérieures, des vengeances mutuelles, des

représailles qu'on ne savait comment finir. Leurs éternelles petites

guerres avaient porté à la famille même une grave atteinte qui la

menaçait réellement d'extinction. C'est ce qu'on a vu dans l'ancienne

Grèce. Une vie trop guerrière y fit considérer la femme comme un être

presque inutile, un embarras souvent funeste. De là une dépopulation

infaillible et rapide. Nos Français, au contraire (c'est le défaut ou

le mérite de cette race), étonnamment empressés, amoureux, et jusqu'au

ridicule, courtisans de l'Indienne, si dédaignée des siens, s'en

faisaient adorer.

Ils n'avaient ni l'orgueil ni l'exclusivisme de l'Anglais qui ne

comprend que son Anglaise. Ils n'avaient point les goûts malpropres,

avares, du senor espagnol, son sérail et ses négrillons. Libertins

près des femmes, du moins ils se mettaient en frais de soins et de

galanterie. Ils voulaient plaire, charmaient et la fille, et le

père, les frères, dont ils étaient les hardis compagnons de chasse. La

tribu accueillait volontiers le fruit de ces amours, des métis de

vaillante race. La femme américaine, se voyant aimée, désirée, se

trouvait relevée. Notre émigrant français, roturier en Europe, simple

paysan même, était noble là-bas. Il épousait telle fille de chef,

parfois devenait chef lui-même.

Les esprits les plus positifs, Coligny, Henri IV, Colbert, avaient cru

que notre Français (et surtout celui du Midi) était très-propre aux

colonies, qu'un petit nombre de Français aurait créé un grand empire

colonial. Comment? en se greffant par mariages sur le peuple indigène,

le pénétrant d'esprit européen. Véritable colonisation, qui eût sauvé

et transformé la race de l'Amérique, que le mépris sauvage des Anglais

a exterminée. Ils ont fait une Europe, c'est vrai, mais supprimé

l'Amérique elle-même, anéanti le _genius loci_. Ce qu'il y aurait eu

de fécond dans son mariage volontaire avec la civilisation, cela a

péri pour toujours. Crime contre Dieu, contre Nature. Il sera expié

par la stérilité d'esprit.

Les Jésuites, rois du Canada, maîtres absolus des gouverneurs, avaient

là de grands biens, une vie large, épicurienne (jusqu'à garder de la

glace pour rafraîchir leur vin l'été). Ce très-agréable séjour était

commode à l'ordre qui y envoyait d'Europe ce qui l'embarrassait,

parfois de saints idiots, parfois des membres compromis qui avaient

fait quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on vît de près les

établissements lointains qu'ils avaient au coeur du pays, qu'on vînt

se mettre entre eux et les troupeaux humains dont ils disposaient à

leur gré. Colbert se plaint à l'intendant de ce qu'ils éloignent les

sauvages de se mêler aux Français par mariage ou autrement. Si ce

monde fût resté fermé, ils auraient fait là à leur aise ce qu'ils ont

fait au Paraguay, une société singulière où les sauvages, devenus

écoliers, auraient été la matière gouvernable la plus agréable du

monde (comme leurs imbéciles du Sud dont parle M. de Humboldt).

Seulement, ces moutons n'auraient pu se garder des loups, lutter avec

les fières tribus, restées sauvages. Une terrible expérience fut celle

du vaillant peuple des Hurons, qui, à peine christianisés, tombèrent

dans une énervation telle que les Iroquois l'anéantirent (1650).

Rien n'était plus suspect aux Jésuites que nos rôdeurs, qu'on appelait

les _coureurs de bois_. Tous les mensonges de ces Pères sur l'horreur

du monde sauvage, sur sa férocité, sur les hommes mangés ou brûlés,

n'effrayaient guère nos vagabonds, chasseurs, marchands, etc. Ils

s'étaient faits bons amis des Indiens. On les trouvait partout. Les

Jésuites s'appuyèrent des Compagnies de Colbert, et obtinrent des

ordonnances terribles contre les _coureurs_, à ce point qu'il fut

défendu, sous peine des galères, d'aller à la chasse _à une lieue_.

(_Ord. du Canada_, éd. R. Short Milnes. p. 93.)

Ce système de précaution fut terriblement dérangé quand un hardi

voyageur, le Normand Cavelier, sans s'arrêter à leurs fables sur les

dangers de l'intérieur, descendit le Mississipi, découvrit en une fois

huit cents lieues de pays, du Canada à la Louisiane. C'était un enfant

de Rouen, en qui avait passé l'âme des grands découvreurs de Dieppe,

des vieux Normands, précurseurs de Colomb et de Gama. Génie fort et

complet, de calcul et de ruse, de patience, d'intrépidité. Il avait

pris les deux baptêmes sans lesquels on ne pouvait rien. Il se fit

noble, devint Cavelier de la Salle. Il étudia sous les Jésuites, et

les étudia, sut tout ce qu'ils savaient. Il en tira deux beaux

certificats, passa en Amérique, et là vit du premier regard qu'il n'y

avait rien à faire avec eux, qu'ils empêcheraient tout. Il s'appuya

des Récollets et du gouverneur Frontonac, qui (chose rare) n'était pas

Jésuite. Tout jeune encore, il alla à Versailles, exposa à Colbert son

plan hardi et simple, de descendre le grand fleuve, de percer

l'Amérique en longueur. Les Jésuites soutenaient qu'il était fou.

Puis, la chose réalisée, ils soutinrent qu'ils savaient tout cela,

qu'il les avait volés.

Je laisse à M. Margry, qui en a réuni les pièces, l'honneur de

reconstruire la superbe épopée de cette vie extraordinaire. Elle a les

vraies conditions épiques: l'enfantement d'une idée héroïque,

invariablement suivie, l'exécution hardie, habile, la catastrophe

naturelle, le héros victime de la trahison et mourant de la main des

siens. Il est intéressant d'y suivre le complot meurtrier, qui, tramé

à Québec, à Saint-Louis, partout, n'existait pas moins sur la flotte

que l'on donna à Cavelier pour découvrir par mer l'embouchure du

Mississipi. Le commandant Beaujeu avait en sa femme un Jésuite qui

surveilla la trahison. Cavelier, débarqué par lui, avec des canons

(sans poudre ni boulets), avec quelques colons affamés et découragés,

fut tué, comme un chien, dans un bois.

Ces colons misérables auraient péri cent fois dans leur voyage immense

pour retourner au Canada, sans la compassion des sauvages. On vit là

la douceur, la sensibilité charmante de ces tribus tant calomniées.

Ils pleuraient en voyant la misère de nos fugitifs, souvent les

adoptaient et leur donnaient leurs filles. Ces hommes imberbes et

beaux comme des femmes, qui semblent toujours jeunes (V. Remy, 1860),

en réalité étaient des enfants, tendres et bons, parfois colères,

comme la femme sensible et nerveuse l'est par moments. Les

représailles de guerre entre tribus étaient cruelles. Pourtant, le

plus souvent, les prisonniers livrés aux veuves étaient adoptés par

elles, remplaçaient le mort qu'on pleurait. Ils n'étaient nullement

destructeurs comme l'a été l'Europe. Ils conservaient, sauvaient les

races, même d'animaux. Forcés de tuer des castors, dans un pays

très-froid où les fourrures sont nécessaires, ils n'en faisaient pas

le massacre indistinct que l'on a fait depuis. C'était chez eux un

crime de détruire tout un village de castors. On devait au moins y

laisser six mâles et douze femelles. Ils étaient convaincus que les

castors délibéraient entre eux, et disaient: «Ils ont trop d'esprit

pour n'avoir pas l'âme immortelle.» De là une généreuse fraternité

avec ces nobles animaux, qui, bien traités, apprivoisés, devenaient

des serviteurs utiles.

Chez ces douces tribus, Cavelier n'eût rencontré aucun obstacle. Il

aurait mis à fin son projet admirable. Après avoir percé l'Amérique en

longueur, il l'aurait ouverte en largeur, d'ouest en est. Il eut dans

les deux sens établi une chaîne de forts sous lesquels nos coureurs

de bois et leurs femmes indiennes, leur famille mêlée et les sauvages

un peu agriculteurs auraient cherché un abri et formé des villages. Le

drapeau de la France eût partout défendu cette véritable Amérique et

contre l'Iroquois, et contre l'Espagne, surtout contre l'exclusivisme

destructeur des colonies anglaises, qui a fait la fausse Amérique.

Cavelier put périr, mais la vérité ne périt pas. Les récits informes,

incomplets, qu'on eut de l'expédition (Tonti, Joutel, Hennequin,

etc.), laissèrent échapper la lumière. Elle éclata tout entière dans

le livre de Lahontan.

Il eût dû éclairer Versailles. Mais, pour en profiter, il eût fallu

sortir franchement du bigotisme, épouser l'Amérique, je veux dire ne

pas craindre les mariages des nôtres avec les Indiennes, les filles du

Grand-Esprit. Le système suivi jusque-là d'envoyer là-bas des femmes

catholiques (les coureuses que l'on ramassait, l'écume de la

Salpêtrière), ne pouvait avoir qu'un piètre effet, créer un petit

peuple blanc. L'autre aurait fait un grand empire métis.

La chose n'était pas difficile. Un exemple frappant suffisait pour le

bien montrer. Le baron de Casteins, officier béarnais, au lieu de

prendre une blanche, avait épousé une Indienne, était devenu chef des

Abenakis. N'ayant pas converti son peuple, il se trouvait dispensé du

contact dangereux des Jésuites, des intrigues des missions. Il était

devenu une espèce de roi, s'était fait un trésor pour les cas

imprévus, était estimé, redouté. De tels chefs, leurs enfants,

heureusement mêlés des deux races, seraient restés tributaires de la

France pour avoir son secours contre les Iroquois.

On ne pouvait rien faire en Amérique que par la liberté. Les esprits

généreux, humains, Coligny, Henri IV, Vauban, auraient voulu en faire

un grand refuge des persécutés du vieux monde, de tant de gens qui,

pour cause de religion ou autre, étaient déterminés, sans espoir de

retour, à changer de patrie. Il fallait des colons libres, et de

Versailles, et de l'administration détestable du Canada, des commis,

des missionnaires. Desmarets, en 1712, imagina de céder au banquier

Crozat, créancier du roi, ce qu'on appelait la Louisiane (la plus

grande partie des États-Unis d'aujourd'hui). Crozat, homme d'esprit,

agit avec intelligence, n'envoya que de sages et honnêtes

cultivateurs. Mais il n'était pas libre. Il ne put rien, fut accablé

entre l'Espagnol et l'Anglais, se trouva trop heureux, en 1717,

d'abandonner son privilège, qui passa augmenté à la Compagnie

d'Occident.

Law avait justement tout ce qui manquait à Crozat. Il était

protestant. Sa personnalité, hautement impartiale et généreuse,

donnait confiance. En prenant pour caissier et principaux commis le

réfugié Vernezobre et d'autres protestants, il annonçait assez la

libéralité d'esprit qui présiderait à ses établissements. Le Régent

lui donnait, on peut dire, carte blanche. La Compagnie, indépendante

de la vieille administration, devait nommer elle-même les magistrats

de sa colonie, les officiers de troupes coloniales. Elle faisait la

paix et la guerre avec les sauvages. Elle pouvait construire des

vaisseaux de guerre. Elle occupait non-seulement le long cours du

Mississipi, mais ses affluents qu'on lui cédait encore. Sa direction

intelligente se marque par deux choses. On remonta le fleuve, et dans

une situation dominante, admirable, on fonda la Nouvelle-Orléans, la

reine du bas Mississipi. Pour le fleuve central, Law ne comprit pas

moins l'importance de la grande position; il l'occupa personnellement,

s'établit chez les Illinois.

Son plan était-il chimérique? Le mauvais succès l'a fait dire. Mais on

en verra les causes réelles. Law ne périt en Amérique que parce qu'il

périt en Europe. S'il eût duré et dirigé lui-même ce qu'il venait de

commencer à peine, les résultats pouvaient être meilleurs. Sa colonie

qui partait du Midi eût exploité une belle source de bénéfices que le

Canada n'avait point, la riche culture du tabac. Dira-t-on que les

nôtres étaient des paresseux, peu propres à la vie agricole? Mais ceux

qui profitèrent de leur désastre, ceux que le tabac enrichit tellement

dès 1750, qu'étaient-ce, sinon les moins laborieux des Anglais,

l'orgueilleuse et fainéante race des _Cavaliers_ de Charles Ier.

L'énorme espace que l'on cédait à Law n'avait que 400 agriculteurs

blancs en 1712, 1700 en 1717. Mais cela même était un avantage. Rien

de gâté d'avance. La virginité du désert. Ce n'était, pas comme le

Canada, une méchante petite Europe, pourrie d'abus et de Jésuites. On

avait fort sagement laissé ce Canada à part. Il aurait gâté tout le

reste. La jeune Louisiane (le monde immense qu'on appelait ainsi),

avec ses rares tribus sauvages, s'offrait neuve et entière au génie

créateur du siècle nouveau qui s'ouvrait. Par un système tout

contraire à celui des Jésuites et des commis du Canada, la Compagnie,

loin de gêner les communications entre les nôtres et les Indiens, de

faire payer fort cher des patentes aux chasseurs, donna des

récompenses et des primes aux _coureurs de bois_.

En Amérique, Law partait exactement de rien. En Europe, de très-peu de

chose. Qu'était la mise première de sa Compagnie d'Occident? Rien que

quatre millions de rentes. Qu'étaient les concessions commerciales

qu'on lui fit? L'héritage obscur, incertain de nos compagnies

endettées.

Law eut plus tard des fermes, etc. Mais ce fut après son succès,

lorsque ses actions étaient montées très-haut, et qu'on était déjà en

plein _Système_. En avril 1719, quand il parvint à le lancer avec tant

de bonheur, qu'offrait-il? Rien que l'espérance.

Ce que les Compagnies de Colbert n'avaient pu, quand le pavillon

français dominait les mers, devait-on l'espérer après une si longue

ruine? Les premières compagnies étaient mortes avant 1680, avant

l'épouvantable guerre de 25 ans! L'éclat de nos corsaires avait

illuminé ces temps d'une gloire sinistre. Mais la marine royale était

tuée; Toulon, Brest étaient déserts; on vendait pour le bois les

vaisseaux de Louis XIV (_Brun_). La marine commerciale, sans

protection, captive dans les ports, avait chômé, langui, péri. Le

Levant même, qui si longtemps nous fut propre, à l'exclusion de tous

les peuples, nous avait échappé, au grand profit des Anglais,

Hollandais. Nos Antilles qui, au milieu du siècle, devinrent

très-productives et donnèrent lieu à un grand mouvement maritime,

étaient tombées alors au plus bas. La traite était aux Anglais seuls.

Seuls ils couraient les mers de l'Amérique espagnole, y imposaient

leur contrebande.

De tous nos ports, un seul, Saint-Malo, riche par _la course_, avait

fleuri, grossi de la ruine commune. Même elle profitait des débris,

avait acheté le privilège de la Compagnie des Indes orientales.

Compagnies misérables, relevées fictivement dans la décrépitude du

grand règne, tristes ombres, les filles d'un mort. Law supposa

pourtant que si ces malheureux débris étaient réunis dans une même

main, on en tirerait quelque parti, que d'abord à cette unité on

gagnerait la dépense des rouages multiples, des chefs inutiles et

nombreux; qu'une compagnie unique qui aurait l'oeil sur les deux

mondes aviserait bien mieux aux besoins mutuels, aux échanges

avantageux, etc.

Les administrateurs des compagnies défuntes réclamèrent vivement. Mais

quand on les pressa, qu'on leur demanda sérieusement s'ils étaient

sûrs, dans l'état misérable où tout était tombé, de les ressusciter,

ils dirent franchement: «Non.» Alors on passa outre. On adjugea à Law

ces corps morts, et sa Compagnie d'Occident put s'appeler _Compagnie

des Indes_, ayant dès lors à elle seule un monopole universel du

commerce qui n'était plus, _le monopole_ (au fond) _de rien_.

D'autant plus merveilleux fut au printemps de 1719 le retour de la

confiance, la renaissance du crédit. Les économies taciturnes et si

cachées, qu'on faisait dans certaines classes, austères et

abstinentes, hasardent de se montrer. L'argent perd sa timidité. Il

s'arrache des caves, des poches profondes. Des doublures on découd les

monnaies d'un autre âge.

La France, tant de fois ruinée, avec étonnement voit rouler à la

Banque un fleuve d'or. On a hâte de se défaire du vil métal et d'avoir

du papier.

Est-ce un songe? Il faut croire qu'on s'est retrouvé riche. Car on

achète, on vend, on fabrique. C'est de ce jour que l'art reprend au

XVIIIe siècle et que l'industrie recommence. On se rend au miracle.

Les douteurs s'humilient. Ils voient, touchent, confessent le symbole

de cette religion nouvelle, merveilleuse et spiritualiste: «que la

richesse fille du crédit, de l'opinion, est une création de la foi.»

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 29 / 99 题