LE ROI BANQUIER--CONSPIRATION ET GUERRE--OEDIPE

Novembre-Décembre 1718.

La furie du plaisir fit chez nous la furie du jeu. Le déficit, la

banqueroute, que dis-je? la faim même n'eût pas suffi pour faire d'une

France de gentilshommes une France d'agioteurs.

On ne peut dire assez combien elle était sobre, cette ancienne France,

combien elle portait gaiement les souffrances, les privations. La vie

riche d'alors nous semblerait très-dure. On avait du luxe et des arts,

mais aucune idée du confort, de ses mille dépenses variées qui,

aujourd'hui, nous rendent si soucieux et font tant rechercher

l'argent. Au plus galant hôtel, on campait en sauvages. Nulle

précaution. Peu de chauffage. La dame avait des glaces et des Watteau

aux derniers cabinets, mais passait son hiver entre des paravents,

comme l'oiseau niché sous la feuillée.

À tout cela peu de difficulté. Mais régler ses dépenses, mais mourir

au plaisir, vivre de la vie janséniste, c'est ce qui ne se pouvait

pas. À peine on avait eu le temps de mettre le vieux siècle à

Saint-Denis, à peine on commençait d'entrer dans l'échappée des

libertés nouvelles, et déjà brusquement on se voyait arrêté court. Les

dames surtout, les dames ne l'eussent jamais supporté. Si l'homme

pouvait vivre noblement gueux, joueur ou parasite en pêchant des

dîners, la femme qui avait pris un si grand vol, gonflée dans son

ballon royal, ne pouvait aplatir ses prétentions. Elle dénonça ses

volontés, et dit fermement: «Soyez riches!»

On se précipita. On prit pour guide, pour maître (non, pour Dieu) un

grand joueur, heureux, et qui gagnait toujours à tous les jeux, aux

amours, aux duels. Personnalité magnifique d'un brillant magicien qui,

autant qu'il voulait, gagnait, mais dédaignait l'argent, enseignait le

mépris de l'or.

Toute l'Europe était alors malade de la fièvre de la spéculation.

C'est bien à tort que les autres nations font les fières, se moquent

de nous, nous reprochent avec dérision la folie du _Système_. Chez

elles il y eut folie, mais la folie ne fut pas amusante. Il n'y eut ni

esprit ni système. Il y eut simplement avarice.

Par trois et quatre fois l'Angleterre, la grave Hollande, eurent des

accès pareils. Mais, sous forme analogue, l'idée, le but étaient

contraires. Que veulent-ils en gagnant? amasser. Le Français dépenser,

vivre de vie galante, d'amusement, de société.

Ajoutez le jeu pour le jeu, le piquant du combat, la joie de cette

escrime, la vanité de dire: «J'ai du bonheur, j'ai de la chance. Je

suis le fils de la Fortune. C'est mon lot! _Je suis né coiffé!_»

Si quelqu'un eut droit de le dire, ce fut Law, à coup sûr. Il fut

beaucoup plus beau qu'il n'est séant à l'homme de l'être: élégant,

délicat, de la molle beauté qui allait à ce temps où les femmes

disposaient de tout. C'est pour elles certainement, pour la foule des

belles joueuses qui raffolaient de lui, qu'on a fait son premier

portrait (_Bibl. imp._). Il n'a encore qu'un titre inférieur,

_conseiller du roi_, il est dans ses débuts, sa période ascendante. Il

est l'aurore et l'espérance, la Fortune elle-même, sous un aspect

très-féminin, avec ses promesses et ses songes de plaisirs et de vices

aimables.

Image, en conscience, indécente, le cou nu, la poitrine nue, combinée

pour flatter l'amour viril, les penchants masculins de ces bacchantes

effrénées de la Bourse, qui sait? pour les précipiter à l'achat des

Actions?

Heureusement, il était bien gardé. Par une très-obscure aventure,

après certains duels qui le firent condamner à mort, le trop heureux

joueur avait gagné là-bas une fort belle Anglaise, que certains

disaient mariée. Il l'appelait madame Law, lui rendait tout respect et

en avait des enfants. Cette beauté avait la singularité d'offrir à la

fois deux personnes; son visage, charmant d'un côté, montrait sur

l'autre un signe, une tache de vin. Le contraste, quelque peu

choquant, avait cependant au total quelque chose de saisissant qui

rendait curieux, lui donnait les effets d'un songe, d'une énigme

qu'on aurait voulu deviner. Qu'était-elle? le Sphinx? ou le Sort?

Les Écossais sont souvent de deux races (exemple Walter Scott). Law,

né à Édimbourg, dans la positive Écosse des Basses terres, eut,

par-dessus, le génie de la Haute, superbe et désintéressé,

l'imagination gaélique. Avec un don étrange de rapide calcul (qu'il

tenait de son père, banquier), une infaillibilité de jeu non démentie,

le pouvoir d'être riche, il n'estimait rien que l'idée. Il était

visiblement né poète et grand seigneur. Par sa mère, disait-on, il

descendait du _Lord des Îles_. Il fut l'Ossian de la banque.

Rien, selon moi, ne dut agir plus fortement sur Law que deux

spectacles qu'il eut fort jeune:

_La matérialité de la vieille Angleterre_ sous Guillaume, la bizarre

crise monétaire qu'elle eut alors. La monnaie s'étant retirée, se

cachant, on se crut perdu. Le commerce, un moment, fut dans le

désespoir. On inventa heureusement une machine rapide pour frapper la

monnaie nouvelle. Cette machine, à chaque ville, reçue comme un ange

du ciel, y entrait en triomphe, au son des cloches. On ne savait quel

accueil faire aux ouvriers secourables qui venaient donner le salut.

Et en même temps, il vit _en Hollande l'immatérielle puissance du

crédit_, du papier, du billet, qu'imita l'Angleterre ensuite. Sans

billets même, les affaires se faisaient avec quelques chiffres, par un

simple virement de parties sur les registres. Chacun étant tout à la

fois créancier, débiteur, réglait facilement par un petit calcul et le

solde de la différence. On n'était pas toujours à se salir les mains

avec de l'or et de l'argent. Dans beaucoup de transactions on

stipulait le payement en billets, car on les préférait à l'or.

Le papier contre le papier, l'idée contre l'idée, la foi contre la

foi, c'était la noble forme du commerce.

Plus que la forme: c'était une part incontestable du fonds. Le

négociant qui n'a que cent mille francs, avec la confiance, fait des

affaires pour un million, exploite ce million, gagne en proportion

d'un million, comme s'il l'avait en fonds de terre. C'est donc neuf

cent mille francs que son crédit lui crée.

N'eût-il pas même cent mille francs, s'il a un art ou un secret utile

à exploiter, s'il inspire confiance, le million tout entier sortira

pour lui du crédit.

«_La richesse peut être une création de la foi._» C'est l'idée

intérieure qui faisait le génie de Law, sa doctrine secrète qui éleva

une théorie de finance à la hauteur d'un dogme: le mépris, _la haine

de l'or_[8].

[Note 8: Elle était chez lui instinctive, mais se développa

sous l'empire des circonstances. C'est ce que les historiens

économistes n'ont pas assez senti. Ils supposent que Law

apporta le _Système_ tout fait avec les diverses théories qui

en sortaient. Cela me semblait peu vraisemblable _à priori_.

Mais lorsque je me suis moi-même occupé de la chose et l'ai

regardée à la loupe, j'ai vu que ce n'était point vrai. En

reprenant la vie complète (politique, religieuse, littéraire,

avec tous les détails de moeurs), on démêle fort bien

comment, des circonstances mêmes, le Système naquit, se

modifia.--Ce n'est pas Forbonnais, déjà éloigné de ce temps

et trop exclusivement financier, qui peut faire soupçonner

cela. Il faut, en suivant les pièces datées (_Arrêts du

Conseil_, etc.), suivre en regard les journaux secrets de

Paris (_Barbier_, _Marais_, etc.), et surtout l'important

manuscrit de _Buvat_ qui date bien mieux que tous les

autres.--Ces journaux aident à classer les faits

très-curieux, très-nombreux, que donne l'historien principal

Du Hautchamp, obscur, confus, informe, mais si

riche.--Lemontey, qui, ce semble, n'a pas lu Du Hautchamp,

l'éclaire d'une vive lumière, en ce qu'il dit des Anglais et

de Stairs, de la peur de Law, etc.--Lord Mahon donne peu

d'attention à la guerre des deux Bourses, de Paris et de

Londres.

Ni lui ni nos économistes modernes, ne mentionnent la

première crise de Law (en juillet 1719), lorsque la coalition

de Duverney et des agioteurs anglais faillit le faire sauter

(p. 165), lorsque Law fut trahi par son agent, etc.--La

seconde crise est la fin de septembre 1719, le moment

solennel de la grande razzia, la résistance que Law essaya

d'y opposer pendant trois jours. Il est fort curieux de voir

comment chacun a jugé cette affaire. Les sources principales

sont les Arrêts, les récits de Du Hautchamp et Forbonnais.

Rien dans Noailles. Un mot dans Dutot, p. 912, éd. Daire. Peu

ou rien dans Duverney, qui voudrait bien écraser Law, mais

d'autre part, craint de trop éclaircir, pour l'honneur de M.

le Duc. Rien dans Barbier. Peu ou rien dans Lemontey. Thiers

(_Encycl._, 81), partout ailleurs si lumineux, n'est ici ni

clair ni sévère; il appelle ce filoutage «un défaut de

précaution.» Daire, net et fort, très-incomplet, p. 459. Peu

dans Louis Blanc, I, 299. Peu dans Henri Martin, 4e édition,

XV, 51. Rien dans le _Dubois_ de M. Seilhac. Le meilleur

incontestablement est M. Levasseur; seulement, son livre,

exclusivement économique, omet, laisse dans l'ombre, les

côtés sociaux qui éclaireraient l'économie elle-même. Je dois

aux recherches ultérieures et récentes qu'il a faites aux

Archives ce fait si important que j'ai donné (p. 188), _que

la Compagnie_, c'est-à-dire Law, _eut seule l'honneur de

résister trois jours_ au vol organisé contre les créanciers

de l'État.

Mon chapitre des _Mississipiens_ est presque entièrement tiré

de Du Hautchamp, dont j'ai classé les détails épars et

très-confus. Ses deux histoires du Système et du Visa m'ont

toujours soutenu.

Mais le plus souvent je n'aurais pu m'en servir utilement si

je n'avais eu mon fil chronologique bien établi par

l'excellent journal de Buvat. Comment se fait-il que cet

important manuscrit de la Bibliothèque (_Supplément_, Fr.

4141, 4 vol. in-4º) ait été si peu employé? C'est, je crois,

parce qu'on s'est trop arrêté à une note que Duclos a mise en

tête de la copie qui est aussi à la Bibliothèque: «Voici un

des plus mauvais journaux que j'aie lus. J'avais dessein d'en

relever les fautes, mais elles sont si nombreuses ...» etc.

Duclos, dont les Mémoires ne font que reproduire Saint-Simon

en le gâtant, ne sait pas assez l'histoire de ce temps-là

pour juger Buvat. Les fautes de celui-ci n'ont aucune

importance. Il est fort indifférent qu'il se trompe sur

_Mississipi_ et qu'il croie que c'est _une île_. L'essentiel

pour moi, c'est qu'il me donne jour par jour le vrai

mouvement de Paris, celui de la Banque, même parfois ce qui

se fait au Palais-Royal et dans les conseils du Régent.

Barbier, quoique plus détaillé et parfois plus amusant, lui

est bien inférieur. C'est un bavard qui donne le menu au

long, ignore l'important, s'en tient aux _on dit_ de la

basoche, aux nouvelles des Pas-Perdus, et qui les date

souvent fort mal (du jour où il les apprend). Il ne voit que

son petit monde. En 1723, à la mort du Régent, il vous dit:

«Le royaume ne fut jamais plus florissant.» Cette ineptie

veut dire que les Parlementaires se sont un peu relevés.

Buvat était un employé de la Bibliothèque royale, que le

Régent venait de rendre publique. Il voyait de sa fenêtre le

jardin de la rue Vivienne où se passèrent les scènes les plus

violentes du Système, et il faillit y être tué. Il écoutait

avec soin les nouvelles, se proposant de faire de son journal

un livre qu'il eût vendu à un libraire (il en voulait 4,000

francs). Il était placé là sous les ordres d'un homme éminent

et très-informé, M. Bignon, bibliothécaire du roi et

directeur de la librairie. C'était un quasi-ministre, qui

avait droit de travailler directement avec le Roi (ou le

Régent). M. Bignon était un très-libre penseur, qui avait

gardé la haute tradition gouvernementale de Colbert. Chargé

en 1698 de réorganiser l'Académie des sciences, il mit dans

son règlement qu'on n'y recevrait jamais aucun moine. (_Voy._

Fontenelle.) Buvat, son employé, dans ce journal, un peu sec,

mais judicieux et très-instructif, dut profiter beaucoup des

conversations de M. Bignon avec les hommes distingués qui

venaient à la Bibliothèque. Il avait des oreilles et s'en

servait, notait soigneusement.

Il m'a fourni des faits de première importance. Il me donne

l'_apoplexie du Régent_ en septembre 1718, qui coupe la

Régence en deux parties bien différentes. Il me donne, en

janvier 1720 (à l'avènement de Law au Contrôle général), la

_proposition au Conseil de forcer le clergé de vendre_, etc.

Je regrette de ne pouvoir profiter de ses indications sur la

destinée ultérieure de Law, et les persécutions dont sa

famille fut l'objet.

Quant au moment où Law se crut perdu (5 juin 1720) et voulut

sauver le bien de ses enfants, il est rappelé dans une des

lettres où madame Law réclame sa fortune, lettre du 5 avril

1727, qui m'a été communiquée par M. Margry. (_Archives de la

marine._)]

La royauté de l'or et de l'argent est-elle d'institution divine?

Dérive-t-elle de la Nature? qui le croira? Matières incommodes et

grossières, ces métaux sont avantageusement remplacés par des

coquilles chez les tribus qu'à tort on croit sauvages. On les dit

métaux _précieux_, le sont-ils par essence? Dans l'usage artistique,

ils seront sans nul doute un matin remplacés. La fixité de leur valeur

les rend propres, dit-on, à servir de monnaie. Valeur, en fait, si peu

égale, que le rentier qui stipule en argent, se trouve, en peu

d'années, infailliblement ruiné. Tantôt c'est l'Amérique, tantôt c'est

l'Australie, l'Oural, qui lance un déluge d'or, avilit ce métal, et du

rentier aisé fait un nécessiteux, et presque un indigent.

Du reste, Law avait trop de sens et d'expérience pour croire, en pur

banquier, que tout est dans ces questions du numéraire et du papier.

En véritable économiste, il sait et dit très-bien que la vraie

richesse d'un État est dans la population et le travail, dans l'homme

et la nature. Chez ce rare financier, le génie semble éclairé par le

coeur. Les hommes sont pour lui des chiffres et non pas des zéros. Ses

projets ne respirent que l'amour de l'humanité. Il répète souvent que

tout doit se faire en vue définitive des travailleurs, des

producteurs, «qu'un ouvrier à vingt sous par jour est plus précieux à

l'État qu'un capital en terre de vingt-cinq mille livres,» etc.

Sans lui prêter, comme on a fait, des idées trop systématiques

d'aujourd'hui, révolutionnaires ou socialistes, il est certain que,

par la force des choses, il créait une république.

En présence de la vieille machine monarchique, qui gisait disloquée,

hors d'état de se réparer, il avait fait jaillir de terre deux

créations vivantes, deux cités soeurs, unies par tant de liens,

qu'elle n'en était qu'une au fond: _la République de banque_, en

vigueur déjà, en prospérité, depuis trois ans, au grand avantage de

l'État;--_la République de commerce_, Compagnie d'Occident, qui

bientôt fut aussi celle du commerce d'Orient et du monde.

L'une et l'autre gouvernées par ceux qui avaient intérêt au bon

gouvernement, leurs propres actionnaires. Dans cette foule, cette

nation d'actionnaires, de plus en plus nombreuse, toute la France

entrait peu à peu, et toute, sans s'en apercevoir, elle se

transformait par la puissance du principe moderne: _la Royauté de soi

par soi_ (self government).

Le plus piquant dans cette création d'une république financière, qui

aurait absorbé l'État, c'est qu'elle avait pour fauteur et complice

l'État qu'elle devait absorber. Le Régent était de coeur pour Law.

Tous deux se ressemblaient. Le prince, novateur, et de bonne heure

crédule aux utopistes, se fit vivement l'associé de ce prophète de la

Bourse, apôtre humanitaire qui voulait que chacun fût actionnaire,

associé, joueur, joueur heureux. Law, multipliant la richesse, allait

faire du royaume un vaste tapis vert où l'on ne pourrait perdre, où

tous réussiraient, que dis-je? le royaume? le monde, les deux mondes

allaient entrer ensemble dans un immense jeu où l'Humanité même eût

gagné la partie.

En attendant, le déficit croissait. Le Régent en était-il cause? Fort

peu par ses dépenses personnelles. Il donnait peu à ses maîtresses

(_Saint-Simon_). Il dota ses bâtards avec des biens d'église. Même à

sa fille, il ne donna qu'une petite maison, la Muette. S'il prit

Meudon pour elle, quand elle fut enceinte, ce fut en échange d'Amboise

qui était de sa dot. Il n'y avait pas de cour. Et rien n'était plus

simple que le Palais-Royal. Ce palais et Saint-Cloud étaient de

petites résidences où l'on ne pouvait s'étaler. Qu'était-ce que la vie

du Régent, et celle du petit Roi encore, en comparaison du gouffre de

la Vienne impériale? Michiels nous la donne, d'après les documents du

temps. Grossière et monstrueuse _noce de Gamache_ qui durait toute

l'année, épouvantable armée de courtisans, de gardes, de

gentilshommes, dames, laquais, cuisiniers, marmitons, et que sais-je?

valets de valets et serviteurs de serviteurs, par vingt, trente et

quarante mille! On recule. D'ici on sent ces cuisines de Gargantua,

ces énormes chaudières, ces broches échelonnées à l'infini, ces masses

de viandes fumantes!

À Paris, rien de comparable alors. La Régence n'a pas eu le temps

d'inventer les raffinements coûteux que trouveront plus tard les

Fermiers généraux. Les recherches luxueuses du siècle vieillissant

sont ignorées encore. Le plaisir sans façon suffit.

Le défaut du Régent était bien moins de dépenser que de ne point

savoir refuser. Il était né la main ouverte, et tout lui échappait. Il

donnait d'amitié, il donnait de faiblesse, il donnait de nécessité.

Beaucoup de dons étaient forcés, il faut le dire. Comment eût-il pu

refuser à madame de Ventadour et autres qui avaient en main l'enfant

roi, la petite machine royale, si inerte, mais si dangereuse dans

telle occasion imprévue? Comment eût-il pu refuser à la dévorante

maison des Condés, qui venaient un à un prier, montrer les dents?

C'était un bataillon d'alliés nécessaires contre le duc du Maine,

contre le parti espagnol, le Parlement, _la Vendée_ qu'on préparait en

Poitou, en Bretagne.

Deux choses allaient creusant l'abîme, la faiblesse de la Régence et

la faiblesse du Régent, la misère de situation, celle de vice et de

laisser aller. Cent vingt millions de nouveau déficit! Vingt-quatre

qui manqueront en 1719! Et, par-dessus, la dépense d'une guerre

probable.

L'Angleterre et la France s'y attendaient également. Elles seules

gardaient la paix du monde. Personne ne voulait de la paix, ni

l'Espagne qu'on avait frappée, ni l'Autriche qu'on favorisait, à qui

on donnait la Sicile. Cette brutale Autriche, après le désastre

espagnol qu'on avait fait à son profit, ne voulait plus renoncer à

l'Espagne. Dubois était désespéré, criait qu'il se tuerait,

emporterait la paix dans son tombeau. Le 20 novembre, les puissances

pacificatrices, l'Angleterre et la France, firent un traité secret

pour forcer l'Autrichien à la paix si avantageuse qu'il avait acceptée

lui-même.

Combien moins l'Espagne, outragée, humiliée, se résignait-elle? La

sottise de la reine dans l'affaire d'Italie n'ayant que trop paru, on

revenait au plan d'Alberoni, qui voulait, avant tout, tenter un coup

sur Londres, agir en Bretagne, en Poitou. Cela n'était point fou,

comme on l'a dit. Alberoni avait encore des vaisseaux pour un coup de

main. L'homme d'exécution, dont le nom valait des armées, Charles XII,

existait encore. Il ne fut tué qu'en décembre.

La noblesse de Bretagne, remuée par des femmes (absurdes, énergiques

et jolies, comme sont volontiers les basses-brettes), fermentait et

s'armait. L'hiver seul ajournait le mouvement. Mesdames de Kankoën et

de Bonnamour grisaient ces fous. Elles organisaient un commerce de

lettres avec l'Espagne. Les bouteilles de vin, qui apportaient

l'enthousiasme sous forme d'alicante, de xérès, de madère, reportaient

à Madrid les chaudes protestations bretonnes. Ils se croyaient loyaux;

leur maître naturel, c'était le frère du duc de Bourgogne, Philippe V,

qui seul pouvait garder le cher enfant royal, si mal entre les mains

de l'usurpateur, de l'empoisonneur. Tout pour le Roi! tout pour le

peuple! Dans cette belle croisade qui aurait mis en France la tyrannie

bigote du roi de l'inquisition, M. de Bonnamour appelait ses gens _les

soldats de la liberté_. Les paysans ouvriraient-ils l'oreille? les

curés de Bretagne prêcheraient-ils contre un Régent impie pour le roi

catholique? S'il en était ainsi, on avait à attendre bien plus que la

révolte écrasée par Louis XIV. Ce sauvage pays, si fermé par sa

langue, pouvait avoir déjà souterrainement le vaste ébranlement des

chouans.

Mais cette guerre, c'était de l'argent, beaucoup d'argent, et où le

prendre?

Tant qu'on cherchait encore la réponse à cette question, Dubois,

quelque moyen qu'il eût de saisir la conspiration, Dubois n'osa agir.

Pendant tout le mois de novembre, il les laissa s'agiter, frétiller,

s'enhardir, parader dans leurs attaques étourdies au Régent. On

colporte hardiment les _Philippiques_ de Lagrange-Chancel. Le 24

novembre, on lance le brûlot d'_Oedipe_ (dont je parlerai tout à

l'heure). Les souris dansent autour du chat.

Elles croyaient, non sans vraisemblance, qu'il était à bout de

ressources, n'avait ni dents, ni griffes. Restait pourtant le grand

expédient révolutionnaire, l'assignat, le papier-monnaie, imposé par

la loi, par la force et par la terreur.

Expédient qui différait fort peu de celui dont nos rois usaient et

abusaient sans cesse, frappant des monnaies faibles, fausses, et

forçant de les prendre pour une valeur exagérée. C'est ce que

d'Argenson avait fait, en juin, honteusement et non sans peine. Un tel

expédient était contraire aux principes de Law, qui, sans contester

que le roi a toute puissance, enseignait qu'il n'en doit point user,

qu'il ne doit s'adresser qu'à la volonté libre, à la libre foi, au

crédit. Cependant, ici, appelé, imploré, il n'offrit nul autre

expédient qu'une monnaie forcée de papier.

Le roi n'aurait trompé personne. Il eût fait comme dans une place

assiégée, où, pour le besoin du moment, on crée une monnaie. Il eût

lancé un milliard de papier (l'employant au remboursement de la

dette), sans y affecter d'intérêt, n'alléguant rien que la nécessité,

la détresse de l'État, la guerre où les complots de l'Espagne

obligeaient d'entrer.

Moyen franc, violent. Rien de plus clair. La tyrannie n'y prenait

point de voile. C'est justement cet excès de clarté qui déplut.

L'obscurité, l'infini mystérieux de spéculations qu'un grand mouvement

financier allait ouvrir, plaisaient bien autrement aux illustres

voleurs, qui voulaient faire leur razzia, aux fripons qui comptaient,

sous un Régent myope, à leur aise, pêcher en eau trouble.

Ce n'était pas, dit-on à Law, ce qu'il avait promis, ce qu'on pouvait

attendre de son vaste et puissant génie. Lui, grand théoricien, qui,

sous Louis XIV, sous le Régent, avait obstinément offert ses théories

pour relever l'État, il hésitait, quand la France à son tour se

mettait à ses pieds, voulant faire sa Banque _royale_.

Pourtant rien de plus naturel. Il avait proposé de sauver l'État

naufragé en le recevant dans sa Banque, sa république d'actionnaires.

Mais ici, au contraire, il sentait que l'État, par une fatale

attraction, engloutirait sa banque, et la perdrait dans son naufrage.

Qu'était-ce que l'État? rien que l'ancienne monarchie, non changée et

incorrigible, le fantasque arbitraire, la mer d'abus, illimitée, sans

fond. Nulle forme ne pouvait rassurer. Si la Banque devenait royale,

que refuserait-elle aux vampires, qui, déjà sous Noailles, l'apôtre

de l'économie, sous sa Chambre de justice, avaient volé sur les

voleurs, qui, sous d'Argenson, grappillaient dans les misérables

ressources qu'on arrachait au désespoir?

Un homme aussi intelligent que Law ne pouvait s'aveugler sur tout

cela. Il sentait que tout irait à la dérive, si le pouvoir ne se liait

lui-même. Il eût voulu pour garantie ces mêmes magistrats qui naguère

parlaient de le pendre. Il aurait mis la banque sous l'égide d'une

sorte de gouvernement national, d'une commission de quatre Hautes

Cours (Parlement, Comptes, Aides, Monnaies). C'eût été justement le

Conseil de commerce que Henri IV fit en 1607. La chose eût gêné les

voleurs. On dit au Régent que c'était se mettre en tutelle, que,

d'ailleurs, ces robins, ignorants, routiniers, ne feraient qu'empêcher

tout. À Law, on dit qu'avec un prince tellement ami il resterait le

maître, que c'était l'intérêt visible du Régent de ne pas se nuire à

lui-même, de ne pas détruire, par une trop grande émission, la source

des richesses, de ne pas tuer sa poule aux oeufs d'or.

Au fond, Law était dans leurs mains. Il avait ici toute sa fortune. Il

s'était compromis en recevant si généreusement pour sa Banque et sa

Compagnie nos chiffons de Billets d'État. Il avait un pied dans

l'abîme. On lui fit honte de reculer, de ne pas être un beau joueur,

d'avoir fait mise et de quitter la table. L'_honneur_ et le vertige

l'entraînèrent, le précipitèrent.

Il cède au roi sa Banque. Cet établissement, intimement lié à celui de

la grande Compagnie, y trouve un appui mutuel. Les profits de change

et d'escompte, les profits du commerce, ceux de l'exploitation du

Nouveau Monde, voilà ce qui doit relever l'État.

Ressources incontestables, mais qui exigent, même dans l'hypothèse

d'une administration parfaite, pour condition indispensable, ce que

l'on n'avait pas, le _temps_. Law, le Régent, pouvaient-ils s'y

tromper? N'étaient-ils pas tous deux de hardis mystificateurs? Au

fond, ils croyaient, sans nul doute, par l'utile fiction des trésors

du monde inconnu, susciter un trésor réel, la confiance, le crédit, le

commerce, l'industrie, la circulation. Passant et repassant, par

ventes et par achats, les produits plusieurs fois taxés allaient

doubler, tripler l'impôt, enrichir l'État, et le libérer, le mettre

enfin à même de réaliser ce grand projet d'empire colonial, dont la

fiction, quelque fausse qu'elle fût d'abord, n'aurait pas moins donné

le premier mouvement.

Les deux affaires de la Guerre, et celle de la Banque qui nourrirait

la guerre, se décidèrent en même temps, le 4 et le 5 décembre 1718.

Dès le mois de juillet, par certaine marquise, famélique, intrigante,

depuis par un copiste de la Bibliothèque, on savait tout, on pouvait

tout saisir. L'occasion vint à point en décembre. Dubois avait entre

autres amies une fort utile à la police, jeune encore, jolie et

adroite, la Fillon. Cette dame, renommée la première en son industrie,

tenait une maison, un _couvent_ de filles publiques, et le mieux tenu

de Paris. La décence avant tout, la religion, rien n'y manquait. On y

faisait ses Pâques. La Fillon se piquait d'avoir dans ses clients le

monde le plus respectable. Elle était fort considérée, mais, déjà

bien connue, un peu usée ici. On la fit peu après passer en province

avec une forte pension. Elle y changea de nom, se maria noblement et

devint une honorable dame de paroisse, l'exemple de ses vassaux.

Donc cette dame, le 2 décembre, dans la nuit, vint au Palais-Royal et

fit savoir que le soir même un jeune secrétaire de l'ambassade

d'Espagne, qui avait habitude chez elle avec une petite fille, s'était

excusé d'arriver tard, alléguant un travail pressé, des papiers

importants qui partaient pour Madrid. La petite bien vite en avertit

sa dame, et celle-ci le ministre. Le porteur fut (le 5) arrêté à

Poitiers.

Le 4, avait eu lieu dans la nuit la révolution financière, la Banque

déclarée _royale_. Autrement dit, le _roi banquier_.

Coup subit, tenu fort secret. Le Régent n'appela que le duc de

Bourbon, Law et le duc d'Antin. D'Argenson, le garde des sceaux, qui,

ayant les finances, eût dû être appelé le premier, ne sut rien qu'au

dernier moment. Rival de Law avec les Duverney, il croyait bien être

chassé, et fut trop heureux de garder les sceaux.

Le Roi, représenté par le Régent, rachetait les actions de la Banque,

reprenait le métier de Law (qui n'était plus que son commis). Le Roi

recevait des dépôts. Le Roi faisait l'escompte. Le Roi tenait la

caisse. Mais on pouvait se rassurer: elle serait, cette caisse, bien

gardée, vérifiée sévèrement, strictement fermée de trois clefs

différentes (celles du Directeur, de l'Inspecteur, du Trésorier). On

n'émettrait de nouvelles actions que sur un arrêt du Conseil. Seul

ordonnateur, le Régent. Le trésorier, finalement, placé sous les yeux

vigilants et du Conseil et de la Chambre des comptes.

Pour revenir à la conspiration, les papiers qu'on trouva, étaient peu

de choses; dit-on. Au fond, on n'en sait rien; car Dubois seul eut ces

papiers. Il en ôta ce qu'il voulait. Il ne se souciait pas d'entrer

dans un procès sanglant, où ni le Régent ni l'opinion ne l'auraient

soutenu. Personne ne savait que Philippe V était un parfait Espagnol;

on n'y voyait qu'un prince français. Ses adhérents ne se croyaient

point traîtres. Ils ne soupçonnaient pas le gouvernement monstrueux

qu'ils auraient donné à la France. Lorsqu'on voit un homme, comme le

chevalier Follard, s'offrir à la cour de Madrid, on sent la parfaite

ignorance où l'on était de cette cour. Donc, nul moyen d'être sévère.

Le petit Richelieu qui avait offert de livrer Bayonne, méritait quatre

fois la mort, comme le dit très-bien le Régent. Mais s'il l'eût subie,

que de pleurs! Que de femmes à la mode auraient percé l'air de leurs

cris! Même au Palais-Royal, une fille du Régent, mademoiselle de

Valois, priait pour lui. Combien plus l'eût-on accusé s'il eût puni le

duc, la duchesse du Maine, le président de Mesmes! Quelle légende en

Espagne! Que d'honneurs au nouveau martyr chez nos dévots Bretons! Que

de malédiction pour l'usurpateur, le Cromwell!

Frapper le duc, la duchesse du Maine, c'était grandir M. le Duc. Bonne

raison pour les épargner. Ou tint quelques mois la princesse

emprisonnée, Richelieu, mademoiselle Delaunay et autres, furent

quelque temps à la Bastille, mais avec toute sorte d'agréments, de

douceurs. Richelieu y tenait boudoir, recevait ses maîtresses. La

Delaunay avoue qu'elle n'a jamais été heureuse qu'à la Bastille. Pour

le fripon de président, le Régent, pour punition, lui mit en main cent

mille écus, pour tenir table ouverte aux parlementaires, dans l'exil

qu'ils subirent en 1719. Il croyait l'acquérir dès lors comme un homme

à tout faire.

On ne pouvait punir sérieusement. Et cependant, il y avait vraiment

crime et conspiration. Notre ingénieux Lemontey s'arrête trop ici au

comique et au ridicule de la petite cour de Sceaux, aux langueurs

paresseuses de l'ambassadeur Cellamare, etc. Ces misères de Paris se

rattachaient à une trame effectivement très-dangereuse, à cet inconnu

de Bretagne, aux jacobites anglais, attendant toujours Charles XII, au

moteur général Alberoni, qui, après sa défaite navale, faisait le doux

et l'humble comme un serpent à demi-écrasé. Il reconstruisait des

vaisseaux. L'Angleterre et la France pouvaient attendre qu'avec le peu

qu'il reprendrait de forces, il tenterait un coup, au printemps, et en

Bretagne et en Écosse. On ne pouvait rester dans cette attente, qui

paralysait tout. La guerre était plus sûre. Dubois, dit-on, ne

l'entreprit que contraint et forcé par le gouvernement anglais. Je ne

sais. Sans nul doute, il valait mieux pour le Régent, pour la France,

prévenir l'Espagne et brûler dans ses ports les vaisseaux qu'elle

aurait envoyés aux Bretons.

Le 8 décembre, les papiers saisis étant arrivés à Paris, on arrêta

l'ambassadeur d'Espagne, Cellamare. Pas décisif qui impliquait la

guerre. Le 27 décembre, le jour même où les Anglais la déclarent à

l'Espagne, le Roi, dans son nouveau métier de Banque, agit violemment

comme Roi, proscrit l'argent pour forcer de prendre ses billets.

Ordonné qu'à Paris et dans les grandes villes, on ne peut payer en

argent que les petites sommes au-dessous de 600 livres. Au-dessus, on

payera en _or ou en billets_. L'or alors était rare; il devint

recherché et cher. Les billets prirent la place, débordèrent et

inondèrent tout.

La Guerre, la Banque, à la fois sont lancées. Guerre courte, guerre

facile; on pouvait le prévoir. Et la Banque semblait offrir des

ressources infinies, une caisse sans fond, où le Roi prendrait sans

compter.

Pauvre hier, voilà le Roi riche. Toute espérance est éveillée, toute

convoitise est excitée. Peu, bien peu à la cour, s'informent des gens

du passé, du piètre duc du Maine qui va dire son chapelet en prison,

et de la petite furieuse qu'on envoie sous la garde de son neveu, M.

le Duc, rager d'abord en héroïne de théâtre, puis pleurer, prier en

enfant, dans le vieux fort noir de Dijon.

Jamais la cour ne fut plus gaie, plus brillante qu'aux représentations

d'_Oedipe_, où l'on avait pensé pouvoir outrager le Régent. À la

première, le 18 novembre, tous les malins étaient contre lui et les

siens, et l'on eût voulu les siffler. Mais peu après, tout fut pour

lui.

Voltaire alors n'était connu que comme un fort jeune homme, brillant

élève des Jésuites, un polisson spirituel à qui l'on avait fait

l'honneur précoce d'une année de Bastille, mais que les ennemis du

Régent, le vieux maréchal de Villars et autres caressaient fort.

Il y avait dans la pièce de quoi plaire à tous les partis. Elle est

pour et contre les prêtres. On les attaque. Mais ils triomphent au

dénoûment; ils se trouvent à la fin n'avoir dit que la vérité. Ils y

prononcent la sentence: «Tremblez, malheureux rois, votre règne est

passé.»

Les Jésuites en furent charmés comme d'une tragédie de collège qui

prouvait combien leur élève avait fait de bonnes études. Lui-même, il

adressa sa pièce et sa préface à son savant professeur, le P. Porée,

par l'intermédiaire d'un de ses patrons, le P. Tournemine, l'un des

trois Jésuites régnants sous le feu roi, et secret négociateur entre

Sceaux et Madrid.

On sait qu'à l'exemple des Grecs, l'auteur même joua dans sa pièce. En

personne, l'espiègle y portait la queue du grand prêtre. À la fin, on

le vit dans la loge de Villars, entre lui et sa jolie femme. Et tous

les spectateurs de crier à la maréchale: «Embrassez-le! embrassez-le!»

Cette vive faveur pour le protégé de Villars faisait de son triomphe

celui de la cabale, lui en donnait l'honneur. À ce premier jour du 18,

le succès parut être celui des ennemis du Régent.

Tout changea le 8 décembre quand on le vit si fort, arrêter Cellamare

et menacer l'Espagne. Encore plus quand, la Banque se plaçant dans sa

main, on le vit maître du Pactole qui allait bientôt déborder. La

pièce alors changea de sens. Les coeurs s'attendrirent pour Oedipe.

On commença de l'excuser. S'il est coupable le tort en est aux Dieux;

c'est un roi bon et débonnaire, le père du peuple et son sauveur, qui

a la douceur du Régent. Il était joué par Dufresne, jeune acteur

très-aimé. Jocaste fut jouée à merveille, au naturel, par cette

charmante Desmares, rare actrice, désintéressée, qui avait aimé le

Régent, mais pour lui-même. Elle allait quitter le théâtre, et ne

jouait encore, ce semble, que pour lui dire adieu. La séparation

douloureuse d'Oedipe et de Jocaste, leur arrachement, dans cette

bouche aimante, attendrit, arracha les larmes.

Les spectateurs aussi faisaient spectacle. Le Régent, si myope,

auditeur bienveillant de la pièce qu'il ne voyait point, ne

représentait pas mal l'aveugle Oedipe. Et la véritable Jocaste, la

duchesse de Berry, dans la triomphante splendeur de la beauté et des

honneurs royaux, occupait l'assemblée plus que la pièce elle-même.

Elle n'était pas en loge. Nulle loge ne l'aurait contenue. Elle venait

avec une trentaine de dames, ses gentilshommes, ses gardes, et elle

emplissait d'elle-même la plus grande partie de l'amphithéâtre. Mais,

ce qui surprenait le plus, ce que nulle reine, nulle régente, ne

s'était donné, c'est qu'elle avait fait dresser un dais dans le

théâtre, et qu'elle siégeait dessous comme un Saint-Sacrement ou une

idole indienne.

Je n'ai vu d'elle qu'un portrait authentique (1714?). Elle est dans le

plus riche épanouissement de la beauté, la fleur d'un naissant

embonpoint par lequel elle aurait rappelé son origine allemande. La

noble tête, un cou de rondeur sensuelle, un vrai cou de Junon, un

beau sein, une taille de cambrure voluptueuse, remueraient fort si

l'attitude hautaine, ne glaçait, n'éloignait. Elle a un tour d'épaules

d'une insolence intolérable. On sent bien qu'un souffle, un esprit,

circule en ce beau cou, le gonfle. Mais quel? on ne le sait: un esprit

de tempête, un sinistre et terrible esprit.

Quatre années après ce portrait, au début d'_Oedipe_, en novembre

1718, elle avait fort grossi, aussi bien que son père. Elle était

amplement, un peu lourdement belle, d'un luxe exubérant. Ajoutez six

mois de grossesse. Quoique la mode d'alors dissimulât un peu,

l'invincible nature ne pouvait manquer de paraître. Le public eut sans

doute l'esprit de ne rien voir. Une épigramme que la cabale exigea de

Voltaire pour expliquer la chose et dire que «c'était bien le sujet de

Sophocle, qu'on allait voir naître Étéocle,» etc., n'eut aucune

action.

On raffolait des moeurs d'Asie, de Chardin, de Galland, des _Mille et

une Nuits_. On savait à merveille les indulgences des casuistes

musulmans, et que, de leur avis, le Mogol épousa sa fille. Des

seigneurs étrangers à Paris suivaient ces exemples. Le prince de

Montbelliard maria sa fille à son fils (_Saint-Simon_). Et madame de

Wurtemberg (selon _la Palatine_) n'avait d'autre amant que le sien.

La curiosité la plus grande fut d'épier comment _Oedipe_ serait pris

du Régent. Depuis le jour où le _Cid_ fut joué devant Richelieu, ce

jour où le théâtre brava l'homme tout-puissant, on n'avait pu voir

rien de tel. La situation ressemblait, mais tout autres étaient les

acteurs. À la place du tragique cardinal, du sinistre fantôme, c'était

le débonnaire Régent, roi du vice et de l'indulgence. Fin, plein

d'esprit, sous sa grosse enveloppe, il ne perdit pas un mot des

allusions dont on espérait le piquer. Mais il ne le fut point du tout.

Il semblait qu'il y eût plaisir, qu'il fût charmé que l'on eût vu si

bien. Il applaudit et fit venir Voltaire, l'enleva à l'ennemi, lui fit

une pension, forte pour le temps, deux mille livres (qui en feraient

huit aujourd'hui.)

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 27 / 99 题