Août 1718.
Madame de Maintenon, dans sa pieuse retraite, octogénaire et si près
de sa fin, suivait de l'oeil les destinées du duc du Maine, son élève,
ne désespérait pas de voir renverser le Régent. Elle accueillit avec
bonheur la nouvelle des agitations de la Bretagne (24 janvier 1718).
Les conjurés de Sceaux comptaient en profiter. M. de Laval, en
Bretagne, M. de Pompadour, en Poitou, voulaient créer _une Vendée_.
Les six mille nobles de Bretagne, démocratie sauvage où tous votaient,
le clergé et le Parlement (qui étaient deux noblesses encore),
s'agitaient à l'aveugle au moment même où l'impôt fort réduit aurait
dû calmer la province. Il était descendu de douze millions à sept (en
1718). En outre le Régent, malgré l'agitation, avait poussé la
confiance jusqu'à autoriser des assemblées locales qui prépareraient
le travail de l'assemblée générale (rouverte en juillet 1718).
Celle-ci n'en fut que plus turbulente, et on fut obligé de la
dissoudre. Pour qu'elle soulevât le peuple, il eût fallu deux choses,
que les curés, le bas clergé, prêchant contre le Régent, lui
montrassent sa foi en danger sous un prince si impie, et qu'en même
temps une grande manifestation navale et militaire de l'Espagne
apparût sur les côtes, une flotte de Philippe V sous le drapeau des
fleurs de lis[7].
[Note 7: L'histoire très-détaillée et très-instructive de
Coxe, tirée des sources espagnoles, fait connaître la
parfaite indifférence religieuse d'Alberoni et de la reine,
l'indignité des deux intrigants italiens, qui, tout en
relevant l'Inquisition, rallumant les bûchers, recherchent
l'alliance hérétique. Saint-Simon est curieux sur l'intérieur
de cette cour, mais très-suspect. Comblé de caresses et de
faveurs, espagnolisé tout à fait par la grandesse qu'on donne
à un de ses fils, il peut compter pour un ami personnel de
Philippe V et de la reine. Le plus vrai, le plus clair, c'est
Lemontey qui nous le donne, d'après les correspondances
diplomatiques. La singulière révélation d'Alberoni sur les
moeurs de ce roi dévot et les complaisances de la reine, est
appuyée et confirmée par ce qu'on sait d'ailleurs des remords
fréquents de Philippe V, etc.--Quant à la conspiration de
Cellamare, dans Lemontey, c'est un véritable chef-d'oeuvre
(de même que sa peste de Marseille, son histoire du chapeau
de Dubois). On serait bien mal instruit de cette
conspiration, si on s'en tenait aux jolis Mémoires de
mademoiselle Delaunay (madame de Staal). Elle sait tout, et
ne dit presque rien. Les souvenirs de la spirituelle femme de
chambre, si charmants dans ses récits de jeunesse, naïfs même
dans celui qu'elle fait de sa bienheureuse et galante prison
de la Bastille, sont brefs et vagues sur la grosse affaire
politique et les secrets de sa maîtresse.]
Ces deux choses manquèrent également. Dubois, comme on a vu, par ses
avances à Rome, divisa les ultramontains. Si beaucoup restèrent
espagnols, plusieurs furent gagnés au Régent. Ils n'agirent pas
d'ensemble pour soulever la Bretagne. Quand on y prit les armes (trop
tard, en 1719), les meneurs gentilshommes n'avaient avec eux que deux
prêtres.
L'autre condition manqua de même. Point de troupes espagnoles.
L'ambassadeur Cellamare, le 30 juillet, mandait de Paris à Alberoni
qu'on ne pouvait rien sans cela. Et Alberoni répondit: «L'armée, la
flotte sont en Sicile.» Le 11 août, la voilà détruite, cette flotte,
et l'armée quasi prisonnière, qui ne peut plus sortir de l'île.
La Vendée de l'Ouest se trouve tout au moins ajournée. La Fronde de
Paris, la cour de Sceaux, les chefs du Parlement liés avec Madrid et
le Parlement de Bretagne, sont blessés pour l'instant avec Alberoni.
On ne pouvait savoir le désastre espagnol que le 22 ou le 23. Les
meneurs de Paris, dans l'ignorance où ils étaient de ce grand coup,
croyaient pouvoir en frapper un ici. Le 18 août, la duchesse du Maine
envoyait de Sceaux sa célèbre femme de chambre, mademoiselle Delaunay,
pour conférer encore avec eux. Elle les vit à minuit sous le pont
Royal, et, sans doute, leur donna ses dernières instructions. On
méditait une chose violente, qui eût atteint de très-près le Régent,
une rapide exécution qui l'aurait avili en montrant sa faiblesse, et
qui eût exalté le peuple (toujours admirateur de l'audace) pour le
Parlement. Sanglante expérience; mais sur un étranger, sur un
aventurier, _in animâ vili_.
Le 12, on avait renouvelé un arrêt de l'ancienne Fronde (porté alors
contre le Mazarin), arrêt qui défendait à tout _étranger_ de
s'immiscer au maniement des deniers royaux sous peine de mort, le
condamnait sans forme de procès. Law, enlevé de sa Banque, amené dans
l'enceinte du Palais, eût été pendu sur-le-champ. On a douté que la
chose fût sérieuse. Elle eût été impossible, en effet, s'il eût fallu
un jugement en règle de ce grand corps où il y avait nombre d'honnêtes
gens; mais, sur l'arrêt déjà rendu le 12, nulle procédure nouvelle
n'eût été nécessaire. Les présidents, un de Mesmes, un Blamont, un
Lamoignon, n'eussent eu qu'à ordonner d'exécuter l'arrêt. Law, plus
intéressé que personne à bien s'informer, se crut en vrai péril, et
Saint-Simon l'y crut; car il lui conseilla de se cacher, lui fit
chercher asile au Palais-Royal même, chez le Régent.
La chose était énorme d'injustice et d'ingratitude.
Et d'abord d'injustice. On prenait occasion de l'irritation qu'avait
causée la monnaie de d'Argenson. Mais d'Argenson était justement rival
de Law. En juin, avec les Duverney, il l'avait empêché d'avoir le bail
des _Fermes et gabelles_, et il l'avait pris pour lui-même.
On avait cru habile de s'attaquer à l'_étranger_. Depuis les Concini
et les Mazarini, le mot était puissant pour lancer à l'aveugle la
meute populaire. Grande pourtant était la différence. Ces gens entrant
en France n'avaient pas de chemise et moururent horriblement riches.
Law entra riche en France et sortit pauvre, en galant homme.
Les jansénistes mêmes, les honnêtes gens du Parlement, étaient ici
peu délicats. Ils avaient horreur de penser qu'un huguenot pût devenir
contrôleur général. Law avait contre lui toutes les branches du parti
dévot. Il était protestant; il était apôtre et prophète de certaines
utopies économiques, humanitaires. Ses caissiers, ses commis, étaient
souvent des réfugiés, qui, forts de sa protection, hardiment étaient
revenus.
Je ne dis rien encore ici de lui, ni de ses précédents, rien du
_Système_. Notons seulement que Law, alors, en 1718, n'avait marqué en
France que par deux éminents services, se hasardant pour nous,
engageant sa bonne chance, jusque-là très-heureuse, dans notre
mauvaise fortune.
Il avait débuté par un bienfait qu'on ne pouvait nier. Il avait créé
une Banque qui n'exigeait des actionnaires qu'un quart en argent,
acceptant pour le reste nos malheureux _billets d'État_, résidu de la
banqueroute, dépréciés dès leur naissance. Dès lors, ils furent moins
rebutés. Le crédit public fut un peu relevé. L'industrie, le commerce,
reprirent du moins espoir. Cette Banque, par son escompte modéré,
supprima l'usure. Celui qui prenait ses billets (valeur fixe, réglée
uniquement sur un poids d'argent) n'avait pas à craindre les
variations ruineuses que les monnaies subissaient sans cesse.
L'État, comme les particuliers, trouvait ces billets fort commodes. M.
de Noailles, quoique ennemi de Law, autorisa les comptables à recevoir
les impôts en billets de sa Banque. On n'eut plus le spectacle barbare
de voir l'argent voyager en nature, d'exposer de grosses voitures,
chargées de métaux précieux, aux attaques des voleurs. Pour éviter ce
danger, on n'avait jusque-là de ressources que des traites tirées par
les receveurs sur les marchands de Paris, avec un bénéfice énorme pour
les uns et les autres. Les billets de la Banque firent tout cela sans
péril et sans frais.
Tout était libre et sûr dans cette institution. Contre les billets
présentés, on vous donnait sur-le-champ des espèces. Et tout était
lumière: les actionnaires eux-mêmes gouvernaient la Banque
républicainement. De là, modération, sagesse. Ces billets si
recherchés, on n'en crée en deux ans que pour 50 millions.
Les choses allèrent ainsi jusqu'en août 1717, jusqu'à l'agonie de
Noailles. L'État, alors, dans sa détresse regarda vers cette Banque
brillante et prospère, y chercha un secours.
Plus d'un gouvernement était alors au même point, et, dans sa
défaillance, imaginait de se substituer une compagnie financière.
L'Empereur accueillait le plan monstrueux d'une Banque qui eût payé
pour lui, mais qui aurait été un État dans l'État. Cette Banque
autrichienne, fondée sur des contributions forcées, le produit des
confiscations, etc., était un horrible Grand Juge en matière
financière, investie du pouvoir de condamner à son profit. Law,
imploré par le Régent, n'exigea rien de tel.
Il ne demandait rien qu'à la vraie source des richesses, à la nature
et au travail. Il s'adressait à la puissante nature du Nouveau Monde,
non à la dangereuse Amérique tropicale, mais à celle qui, placée sous
nos latitudes, est encore une Europe, une _nouvelle France_, le
Canada, la Louisiane. On a fort durement jugé son entreprise.
Rappelons-nous ceci: il y fallait un siècle, et il n'eut que deux ans.
Dans cette création, il faut le dire pourtant, la prudence éclata
moins que la générosité. Sa _Compagnie d'Occident_, fondée au capital
nominal de cent millions, acceptait la condition de les recevoir en
mauvais _billets d'État_ qui perdaient les trois quarts, donc valaient
seulement vingt-cinq millions. Et cela même, elle ne le recevait pas;
mais (à la place) une simple rente annuelle de quatre millions. Notez
encore qu'elle n'avait en tout que la première année, quatre millions,
pour mettre à son commerce; la seconde année, les suivantes devaient
être partagées entre les actionnaires. Ces quatre millions, c'était
tout!
La _Compagnie d'Occident_, quelles que fussent ses chances de ruine,
pour un moment fut le salut pour nous. Elle absorba une masse de ces
billets sous lesquels on pliait. Elle permit de supprimer un impôt
très-lourd, le Dixième.
Le Parlement, corps très-incohérent, en grande majorité honnête, mais
de peu de lumière, très-ignorant (hors de son droit civil), était
alors poussé par de fort dangereux meneurs. Après l'affaire populaire
des monnaies, ils avaient cru que rien ne valait mieux, pour faire
sauter le Régent, qu'un vaste procès criminel où l'on atteindrait plus
ou moins tout ce qui l'entourait. Dans l'enquête, commencée
mystérieusement, on poursuivait pêle-mêle et Law et les rivaux de Law.
On attaquait avec le grand banquier nombre de gens qui l'exploitaient,
le rançonnaient. On eût voulu pendre à la fois et les voleurs et le
volé.
À la tête des voleurs qui pillaient Law était la maison de Condé. Le
Parlement n'osait regarder si haut. Il s'en tenait à tel seigneur, tel
duc et pair, par exemple un La Force, renégat du protestantisme,
agioteur, accapareur. D'autres, avec les mains plus nettes, étaient
attaqués par les parlementaires dans leur dignité, leur noblesse. Le
président de Novion, dans ses enquêtes satiriques, prouvait la
bourgeoisie de ces faux grands seigneurs, cruellement leur arrachait
leurs noms.
Ces gens exaspérés poussaient tous le Régent contre le Parlement.
Déjà, le 2 juillet, il avait dit nettement, ce qui était la vérité,
«que ce corps n'était qu'une cour de judicature et d'enregistrement.»
Depuis un demi-siècle il n'avait eu nulle connaissance d'affaires
politiques, jusqu'à ce que le Régent, en 1715, lui reconnût le pouvoir
de casser, annuler le testament du roi. De là cet orgueil insensé
jusqu'en août 1718. Là il fit hardiment des actes de souveraineté,
mettant le Régent en demeure de le briser ou de l'être lui-même.
Le Parlement se fût moins avancé s'il avait su le 12, à son premier
arrêt, le désastre espagnol du 11. Mais il fallait au moins douze
jours pour que la nouvelle arrivât. Le 21, il fit le pas le plus
hardi, voulant que le Régent lui rendît compte, lui donnât un état des
billets supprimés. Quel jour arriva la nouvelle? Nul ne le dit; mais
les faits montrent que ce fut le 23.
Byng la manda à Londres certainement par le chemin le plus court, le
plus sûr, c'est-à-dire par la France. Donc, comptons trois ou quatre
jours de la Sicile à Marseille, et huit de Marseille à Paris. Cela
fait douze jours, et nous arrivons au 23. Le 24, un changement subit,
violent en toute chose, en dit l'effet profond. Law, à son grand
étonnement, reçoit non des recors pour l'arrêter, mais des députés du
Parlement qui le prient d'excuser la violence de leurs collègues,
d'intervenir, d'intercéder, de leur concilier le Régent.
Dubois qui, le 19, était revenu d'Angleterre, et qui, dans son
intimité avec les ministres anglais, certainement savait toute chose,
attendait, désirait la noyade espagnole; mais, voyant leurs
hésitations, à peine il osait l'espérer. Aussi, du 20 au 23, il resta
flottant, indécis, disant qu'il vaudrait mieux n'agir qu'aux vacances
en septembre. Le 24, lui aussi il est changé en sens inverse, ardent
contre le Parlement, actif pour l'organisation d'un Lit de justice
qui, le 26, l'écrasera au nom du Roi.
La chose n'était pas difficile en elle-même. Le Parlement était fort
peu d'accord; les meilleurs de ses membres savaient parfaitement qu'il
avait dépassé son droit. Il s'était avancé étourdiment, et
ridiculement tout à coup avait reculé. On le tenait, et par l'argent.
Les charges, achetées chèrement, et qui faisaient souvent tout le
patrimoine de la famille, rendaient celle-ci fort craintive. Les
femmes, au moindre danger, mères, filles, épouses, priaient,
pleuraient, troublaient la vertu de Caton. Il suffît d'un mot du
Régent à Blancmesnil, l'avocat général, pour le paralyser, le faire
bègue ou muet. Mot simple, sans menace. Il lui conseilla «d'être
sage.»
Le difficile pour le Régent était son parti même, son ami prétendu, M.
le Duc, la férocité d'avarice que montraient les Condés, dangereux
mendiants, de ces bons pauvres armés qui demandent le soir au coin
d'un bois. Quand Henri IV eut la sotte bonté de les croire et les
faire Condés (malgré le procès criminel qui les fait fils d'un page
gascon), ils avaient douze mille livres de rente. Ils ont, sous le
Régent, dix-huit cent mille livres de rente, et dans les mains de
l'aîné seul, M. le Duc. Je ne parle pas des Conti.
Avec cela avides, insatiables, grondant, menaçant en dessous.
M. le Duc dit au Régent qu'il voulait le servir, mais qu'hélas! il
était bien pauvre, n'était pas établi, n'ayant que le gouvernement de
Bourgogne. Il lui fallait: 1º une petite _pension_ de 150,000 livres
(600,000 fr. d'aujourd'hui) comme honoraires de chef du Conseil de
Régence; 2º pour son frère Charolais, un établissement de prince; 3º
enfin l'_éducation du roi_ enlevée au duc du Maine.
Saint-Simon, ami du Régent, et véritablement ami du bien public, fit
les plus grands efforts pour défendre le duc du Maine qu'il détestait,
pour empêcher que le Roi ne tombât en des mains si funestes, si
dangereuses. Il se tourna et retourna habilement, de toute manière,
avec art, adresse, éloquence, pour fléchir M. le Duc. Il le trouva
plus sourd encore que borgne, ferme et froid comme la mort. Dans les
conférences de nuit qu'ils eurent aux Tuileries, le long de l'allée
basse qui suit la terrasse de l'eau, tout ce qu'il en tira par trois
ou quatre fois, revenant à la charge le 21, le 22, le 23, c'est qu'à
moins de cela «_il serait contre le Régent_.»
Ainsi, des deux côtés, les Condés, trop fidèles à leur tradition de
famille, voulaient régner; sinon la guerre civile. Toute la bataille
était entre Condé et Condé. La duchesse du Maine, comme le grand
Condé, son aïeul, la préparait, appelait l'Espagnol; et son neveu, M.
le Duc, ennemi acharné de sa tante, intimait au Régent que, s'il ne
lui mettait en main le Roi et l'avenir, il passerait à l'ennemi.
M. le Duc gagné, comblé, soûlé, recevant du Régent le don fatal qui
pouvait perdre le Régent, était-ce tout? Oui, ce semble. Car, quoique
le duc du Maine eût tant de choses en main: l'artillerie, les Suisses,
deux grands gouvernements (Languedoc et Guyenne), il était tellement
mou, bas, faible, poule mouillée, qu'on était sûr qu'il lâcherait tout
au premier mot, se laisserait dépouiller, si l'on voulait, saigner
comme un poulet. Mais on n'avait pas même à craindre d'avoir cette
peine. Il était sûr qu'il s'évanouirait, disparaîtrait au premier mot.
Restait un point qui peut sembler comique; mais en réalité essentiel
et de haut mystère. Si haut que Saint-Simon n'ose rien dire ici, et
tire habilement le rideau. Soyons aussi discrets, modérés,
convenables; s'il en faut parler, parlons bas.
Ce qui restait de douteux et de grave, c'était la volonté du Roi.
Le Roi avait huit ans. Idolâtré au point où nul roi ne le fut jamais,
maladif, entouré de tant de soins, de tant de craintes, se sentant si
précieux, le point de mire et le centre d'un monde, il était déjà
étonnamment sec, froid, muet, dédaigneux, indifférent à tout, et
bientôt l'idéal de l'égoïsme malveillant. Il n'aimait rien, personne,
ni Villeroi, ni le duc du Maine. Et pourtant, si l'affaire eût
transpiré d'avance, on eût pu faire agir l'enfant d'une manière bien
dangereuse. Villeroi l'aurait aisément effrayé de la révolution qu'on
préparait, du bouleversement des Tuileries, de l'arrivée de M. le Duc,
une figure qui faisait peur. Sans nul doute il aurait pleuré. Quel
beau coup de théâtre on eût vu, si, en plein Parlement, quand on lui
eut demandé sa volonté, au lieu d'une muette inclinaison de tête, il
avait prononcé un _Non!_ Presque tous l'auraient appuyé, et plus
qu'aucun, Villars. Grande scène d'effet miraculeux. La voix de ce
petit Joas aurait paru celle d'en haut. Villeroi sanglotant aurait
fait Josabeth, et Villars le fidèle Abner. Orléans risquait fort de
rester Athalie.
Le secret, l'imprévu, la surprise, ici, c'était tout. Elle était
difficile. Villeroi couchait dans la chambre du roi, et le duc du
Maine dessous. Le fils de Villeroi, capitaine des gardes, était dans
les Tuileries. Or c'était aux Tuileries même (et non au Parlement) que
devait se faire le Lit de justice. On ne tendit la salle que le matin
même à six heures, avec si peu de bruit, que Villeroi, à huit, n'avait
rien entendu.
Le Conseil de Régence s'assembla. Mais d'avance il était dompté. Le
duc du Maine, averti d'un péril (et ne sachant lequel), était déjà
blanc comme linge. Il fut ravi de pouvoir s'échapper, s'enfuir chez
lui. On avait charitablement averti Villeroi et Villars qu'ils
pourraient bien être arrêtés. Ils en mouraient de peur. Le second, si
brave à la guerre, ne craignant le fer ni le feu, avait tant peur d'un
petit séjour à la Bastille, qu'en quelques jours il en maigrit.
On croyait le Régent peu capable de résolutions violentes. Mais quand
on le vit tellement d'accord avec cette sinistre figure, M. le Duc, on
crut que tout était possible. Chacun baissa la tête. Tout passa sans
difficulté.
Un seul danger restait. Villeroi pouvait, s'échappant, parler au petit
roi, troubler l'enfant craintif, préparer la scène de larmes qui
aurait tout perdu. À cela, le Régent trouva un remède bien simple,
odieux, il est vrai, ridicule. Ce fut de tenir prisonnier le Conseil
de Régence. Il défendit de sortir, et quelques-uns essayant
d'échapper, aidé de Saint-Simon qui lui servait de chien de garde, il
se posta au seuil, se constitua sentinelle et geôlier.
Enfin arriva le Parlement, bien morne et tête basse, en écolier qui
tend la main pour les férules. Il vint à pied pour émouvoir la foule,
mais le peuple ne bougea pas. Il reçut sa leçon de cet ex-lieutenant
de police, d'Argenson, qu'il avait lui-même parfois tancé, censuré de
si haut. Au nom du roi, il fut durement renvoyé à ses petits procès, à
la poussière du greffe. Défense de s'occuper de l'État. Puis il apprit
la chute des bâtards, du duc du Maine, tombé du rang de prince, réduit
à son rang de pairie, dépouillé de l'Éducation. L'étonnement,
l'abattement, le désespoir des meneurs, tout est, dans Saint-Simon,
peint avec une joie furieuse qui, tant ridicule qu'elle soit, en
plusieurs traits touche au sublime. On voit pourtant que cet
insulteur violent, haineux, du Parlement, ne connaît pas ce qu'il
insulte. Ce grand corps, si mêlé, comptait d'honnêtes gens, austères
de moeurs, qui applaudirent à la dégradation des enfants du double
adultère. Il ne manquait pas de bons citoyens qui, malgré leurs
préjugés parlementaires, auraient applaudi le Régent s'il eût
poursuivi leurs chefs intrigants, éclairci leurs rapports avec Madrid,
avec l'insurrection qui couvait en Bretagne.
La déroute du Parlement fut suivie de près de la destruction des
Conseils. Personne n'y prit garde. Ces soixante-dix ministres, la
plupart grands seigneurs, s'étaient montrés parfaitement incapables ou
inutiles. Deux classes d'hommes ainsi disparurent des affaires,
convaincus d'impuissance,--les juges routiniers, ignorants et
bornés,--les grands plus paresseux, fats, impertinents, rétrogrades.
Donc, plus d'hommes. Voilà la France qui nous reste de Louis le Grand.
Mais il faudra bien peu de temps pour que les idées, les systèmes, les
audaces de l'esprit nouveau, fassent germer du sol les nouveaux
hommes, les suscitent du fond de la terre.
Sur le théâtre, on ne voit que Dubois qui devient secrétaire d'État.
Ministère peu glorieux, mais nécessaire peut-être, dans un moment
d'exécution, et dans une crise de police. Il ménagea la coterie de
Sceaux, la duchesse du Maine, quoiqu'il la tînt déjà par ses agents
secrets. Les rigueurs se bornèrent à l'enlèvement de trois
parlementaires qu'on enferma pour quelques mois.
Le Régent n'était pas pour les mesures sévères. En cet unique jour
d'effort et de vigueur, il s'était montré un peu faible. Même en
frappant, il regrettait le coup. Il eut le coeur percé (il le disait
lui-même) de ne pouvoir agir contre le duc du Maine, qu'en atteignant
son frère, le comte de Toulouse, bon et digne homme qu'il aimait. Il
lui laissa son rang, ses honneurs pour la vie.
Il fut bien plus sensible encore aux larmes de la soeur, madame
d'Orléans, tellement attachée au duc du Maine et au rang des bâtards.
Quoiqu'on le laissât très-grand prince, avec tant de gouvernements et
d'établissements, elle pleurait jour et nuit, comme si l'on eût tué
son frère. Toute sa vie elle avait travaillé pour lui et contre son
mari. Cette fois elle ne désespérait pas de surprendre sa facilité
débonnaire, de lui faire faire quelque fausse démarche qui relevât le
duc du Maine. Elle sortit de sa vie immobile où elle restait enfermée
et couchée, s'enivrant toute seule (dit Madame) trois fois par
semaine. Elle voulut être femme encore, essayer ce qu'elle pouvait. Un
peu replète, à quarante ans, elle avait quelque chose d'une seconde
jeunesse, même des joues rebondies, dont Madame se moque par une
comparaison cynique. Depuis cinq ou six ans, sans rapport avec son
mari, elle n'en avait pas eu d'enfant. Elle se montra, dans sa
douleur, extrêmement habile. Elle, si sèche, l'orgueil incarné, qui,
dans sa langueur affectée, laissait tomber un mot à peine, elle devint
tout à coup éloquente, humble, douce, finement flatteuse, s'excusant
de pleurer, lui disant «que l'honneur extrême qu'il lui avait fait de
l'épouser dominait en elle tout autre sentiment.» Parole caressante,
timide, d'épouse et de femme modeste qui rappelait de meilleurs jours,
faisait soumission, non sans délicatesse, et s'avançait pudiquement.
Une telle scène d'intimité, humiliante d'elle-même, l'était bien plus
encore parce qu'elle se passait devant un tiers, devant celle qui la
connaissait le mieux, l'aimait le moins, sa fille. La duchesse de
Berry, dès l'enfance, détestait sa fausseté. Elle avait vu alors la
servitude, les dangers de son père, l'espionnage de sa mère, ses
rapports à madame de Maintenon. Du haut de son audace et de ses vices
hardis, elle regardait, avec haine et mépris, ces vices lâches. Elle
était venue justement pour soutenir son père, l'empêcher de mollir.
Si elle avait été maligne, dénaturée, impie, autant qu'il semble, elle
eût joui de voir ces avances obliques, ces adresses quelque peu
rampantes, pour obtenir qu'il se trahît lui-même. Mais la jeune
duchesse ne vit ou ne voulut rien voir. Malgré toute sa violence et
ses folies, elle avait le coeur de son père. Ils n'eurent qu'une âme à
deux. Comme lui, elle ne vit qu'une femme, une mère humiliée, dans les
larmes, pas jeune et fort déchue, demandant la pitié. Frappant
contraste avec elle-même, brillante, dans l'éclat de sa beauté royale,
adorée, le centre de tout. Elle n'y tint pas, et se mit à pleurer
aussi de tout son coeur. Le Régent suffoquait. Ce fut entre les trois
un concert de sanglots.
Doit-on croire qu'en voyant ce changement subit, d'une mère si
orgueilleuse, tout à coup abaissée, elle eut quelque pensée de
l'instabilité commune, un pressentiment vague qu'elle aussi, un coup
la frapperait? Elle était dans un moment grave. S'il faut le dire,
elle était grosse.
Elle l'était d'environ sept semaines (sans nul doute du mois de
juillet).
Pendant son mariage, elle n'avait jamais pu amener à bien une
grossesse. Celle-ci, inattendue, fortuite, devait l'inquiéter.
Cet état de péril, de honte, de gêne constante, pouvait avoir mauvaise
fin. Et en effet, elle accouche en avril, meurt en juillet, presque à
l'anniversaire du premier jour de sa grossesse.
En Espagne, à Sceaux, en Europe, on crut, on assura que, si Riom y fut
pour quelque chose, il n'y fut qu'en second. Non-seulement les
ennemis, mais les indifférents, les impartiaux (Du Hautchamp par
exemple, écrivain financier nullement hostile au Régent), soutinrent
cette chose bizarre que, tout en s'obstinant au mariage qui devait
amender sa vie, elle avait des rechutes vers son vice d'enfance, sa
dépravation presque innée. En rapprochant les dates, on voit par son
accouchement d'avril 1719 qu'elle devint enceinte aux fêtes de
Saint-Cloud en juillet 1718, à ce triomphe de famille. Orléans, alors
assuré, garanti par Stanhope, lui parut déjà sur le trône, arbitre de
la paix du monde. Au même mois il eut en main tous les fils de
l'intrigue de la duchesse du Maine, pour la perdre quand il voudrait.
Joie violente pour la fille du Régent. Unique confidente, comme
toujours, possédée de ce grand secret qu'il lui fallut garder
longtemps, elle dut, dans l'orgie furieuse, s'en dédommager à
huis-clos.
Une grossesse ne pouvait alors que nuire à Riom. Il devait peu la
désirer. Un tel éclat (qui devait surtout exaspérer Madame), n'allait
à moins qu'à briser tout. Il était bien dirigé par sa maîtresse, la
Mouchy, qu'il aimait mieux que la princesse. Il n'était pas aveugle,
voulait avant tout fixer la fortune. Il gouvernait en maître, en mari.
Cela suffisait.
Riom n'avait ni esprit, ni grâce, ni même agrément de jeunesse. Il
avait l'air malsain. C'était un amant un peu ancien pour une personne
si mobile. Et, bien pis, c'était un mari. Il en avait déjà les
honneurs, les déboires, les ridicules aussi.
Elle faisait la reine, la régente, sans souci de lui. Elle porta sa
maison jusqu'à huit cents domestiques et officiers de toute sorte.
Elle accepta chez les Condés, à Chantilly, une fête babylonienne où
l'on semblait célébrer son avènement; trente mille flambeaux
éclairaient la forêt (_Manuscrit Buvat_).
Au Luxembourg, elle se fit un trône élevé de trois marches, où elle
voulait que les ambassadeurs vinssent à ses pieds recevoir audience,
selon l'étiquette des reines régnantes. C'était démasquer, afficher
violemment la situation, faire trop visiblement de Riom un mannequin.
À en croire Du Hautchamp, dans un souper, on se gêna si peu qu'il
éclata avec fureur. Ni lui ni le Régent ne se souvinrent plus des
distances. Ces scènes violentes et dégradantes expliquent peut-être
l'apoplexie que le Régent eut en septembre (_Manuscrit Buvat_). Avis
sinistre que donnait la nature. D'autant plus entraînés, poursuivant
leur destin, ils semblaient le braver et courir au-devant, dans ce
chemin fatal qui était celui de la mort.