ALBERONI ET CHARLES XII--DÉFAITE D'ALBERONI--LA PAIX DU MONDE

1718.

La forte laideur de Dubois, c'est sa dualité étrange et violemment

contradictoire. Véritable Janus, il montre deux faces opposées, deux

politiques, au dehors, au dedans.

Il joue en même temps deux pièces dont chacune se moque de l'autre, en

est la satire, la dérision. Grande fatigue pour l'histoire, qui, plus

elle est fidèle, plus elle paraît inconséquente. Cela rappelle le

laborieux amusement de Léon X qui, sur son théâtre, divisé en deux

scènes, à la même heure faisait jouer la Mandragore et je ne sais

quelle autre facétie de Machiavel.

À l'intérieur, Dubois, tendre pour les Jésuites, amant de la Tencin,

est épris de la Bulle. Il prend leur d'Argenson, sacrifie d'Aguesseau,

Noailles. Il leur lâche la main dans leur plus cher plaisir, la

chasse aux protestants.

Il est donc bien zélé pour Rome? c'est le contraire. Tout le travail

de sa diplomatie, le sens de ses traités de Triple et Quadruple

Alliances, c'est d'exclure à jamais les candidats de Rome, le

Prétendant et l'Espagnol des trônes de France et d'Angleterre; c'est

d'affermir ou de fonder la dynastie protestante et la dynastie

_libertine_, la maison de Hanovre, la maison d'Orléans. De concert

avec l'hérétique, il accable l'Espagne, la vraie puissance catholique,

lui brûle ou noie son _Armada_, met au fond de la mer ce dernier

espoir du papisme.

Aussi fort raisonnablement les Ultramontains, peu touchés de ses

sourires, de ses caresses, des avances serviles qu'il leur faisait

pour le chapeau, restaient ou Espagnols, ou Autrichiens, ennemis de

Dubois et de la Régence. Au moment même où le Régent prit leur homme

pour ministre, les gros Jésuites, le Comité des trois qui

gouvernaient, leur secrétaire, l'intrigant Tournemine, liaient les

deux conspirations, celle de Sceaux avec celle d'Espagne; et le nonce

Bentivoglio, dans un pamphlet atroce, condamnait le Régent à mort et

le marquait pour le poignard.

Rome, faible, caduque, idiote, serrée, étouffée de l'Autriche, n'osait

encourager l'Espagne, son meilleur défenseur, son champion. Elle était

effrayée de l'audace plus qu'aventureuse d'Alberoni. Elle comprenait

peu ses vrais amis. Mais, par une peur instinctive, elle sentait fort

bien ses ennemis, son profond ennemi, la France, qui, dans son sein,

portait la grande révolution critique. Elle ne se méprenait nullement

sur les faiblesses, les faussetés de Dubois, du Régent. Elle y voyait

les _libertins_, au fond les tolérants, indifférents ou philosophes.

Derrière le ministère, tout provisoire, de d'Argenson, les vrais

ministres pointaient à l'horizon, Dubois et Law. Celui-ci bien plus

qu'un ministre: l'apôtre éloquent, le prophète de cette religion, qui,

un moment, fit oublier l'ancienne. Moment d'effet profond. Un million

d'hommes qui prit part au _Système_, pendant deux ans, n'eut aucun

souvenir de Rome ni de théologie. Le _Système_ passa. Resta l'esprit

nouveau.

Law et Dubois arrivaient par la force des choses. Pourquoi? c'est que

seuls _ils voulaient_.

Ceux dont on avait essayé, les Conseils et les Parlements, admirables

pour empêcher ou blâmer, ne proposaient rien.

Law croyait, voulait, proposait. Il avait sa foi: le crédit.

Dubois (que l'on en rie ou non) était aussi un croyant, à sa manière.

Fripon, ambitieux, voué à l'Angleterre, flatteur de Rome, faux de

toute manière, il eut pourtant certainement un idéal qui fit son âpre

passion, il poursuivit (par des moyens indignes) un but très-beau,

très-grand: le solide établissement, la fondation de la paix du monde.

Tant qu'elle n'existait pas réellement, ni la France, ni l'Europe ne

pouvaient se relever. Pour atteindre ce but, il fit des choses

incroyables. Lui, qui n'adorait que l'argent, il en donna! jusqu'à

payer des subsides à l'Autriche! jusqu'à payer le czar, pour qu'il fît

grâce à la Suède. La France ruinée trouva de l'argent pour donner à

tout le monde, pour acheter partout la paix, pour en assurer le

bienfait à cet extrême Nord, qui alors (après Charles XII) ne nous

touchait en rien que par l'intérêt de l'humanité.

Pour terminer l'interminable guerre, il eût fallu surtout désarmer à

la fois les deux principaux combattants, l'Autrichien, l'Espagnol.

Mais l'Autriche, avec son Eugène, qui vient de gagner sur les Turcs

deux grandes batailles, crève alors de force et d'orgueil. Reste

l'Espagne. Dubois n'hésite pas. Il paye l'Autriche et noie l'Espagne.

Tout finit. Le monde a la paix.

Elles se battaient pour l'Italie. Et souvent l'on a dit: «_Ne

devait-on pas affranchir l'Italie de l'une et de l'autre?_» Sans doute

recommencer la guerre générale contre l'Autriche et l'Angleterre,

alors unies? la reprendre dans des conditions pires que celles de

Louis XIV? Ceux qui disent ces choses vaines ont l'air de croire qu'en

deux années, la France avait repris des forces. Idée très-fausse. La

France était entre deux banqueroutes; elle en avait fait une, et elle

marchait vers la seconde.

«_Du moins, il valait mieux aider les Espagnols à s'emparer de

l'Italie._» Mais cela revenait au même. L'Espagne était si faible

encore, qu'en l'assistant dans cette guerre, la France en eût pris

tout le poids.

L'Espagne de ce temps, bigote et sanguinaire, était-elle un

gouvernement si désirable aux Italiens? L'Autriche, tout odieuse,

brutale et barbare qu'elle fût, avait du moins cela de bon, qu'en

Italie elle resta toujours à la surface, n'entra jamais au fond;

c'était comme un corps étranger dont on sent la blessure et qui

sortira tôt ou tard. Mais l'Espagne, par l'analogie de moeurs, de

langue, une certaine attraction morbide, risquait trop de s'assimiler.

À la corruption italienne (vivante encore, féconde, qui donne

Pergolèse et Vico), elle eût mis le sceau de la mort. Quel? la

férocité. Cela sèche, stérilise tout. Il faut songer que les étrangers

qui successivement gouvernaient l'Espagne, Alberoni, par exemple,

durent, pour flatter le peuple, lâcher l'Inquisition, multiplier ses

fêtes exécrables, les auto-da-fé.

En travaillant contre l'Espagne, Dubois incontestablement eut pour

raison suprême l'intérêt de ses maîtres, le solide affermissement de

George et du Régent, la _fondation définitive des maisons de Hanovre

et d'Orléans_. Mais cette politique personnelle était le salut de

l'Europe, celui de l'Humanité. Supposons l'Espagne à Paris, et

Philippe V régent: quelle nuit profonde, affreuse! quelle servitude

épouvantable de la presse, de toute société, du clergé même.

L'archevêque de Tolède avouait en pleurant à Saint-Simon que, sous

l'Inquisition et la Terreur de Rome, l'Église espagnole était un corps

mort. Les molinistes eux-mêmes se seraient trouvés écrasés. Que fût-il

advenu des Jansénistes et des libres penseurs! Je vois d'ici Voltaire,

Fontenelle, sous le san-benito, et l'auteur des _Lettres persanes_

descendre dans un _in pace_.

L'Espagne, c'était l'ennemi. Elle conspirait contre le monde. Elle

portait, avec le Stuart, le drapeau de la barbarie, et elle était

partout l'alliée des barbares, des dangereux aventuriers. Elle

revenait toujours à son rêve de l'Armada, qui eût en Angleterre

rétabli le papisme,--par contre-coup, en France, assommé le Régent.

Lemontey, si spirituel, si instruit, si fin sur le menu, mais qui sent

peu le grand, a tort de parler de tout cela légèrement. C'était bien

autre chose que la Conspiration des poudres. Les jacobites anglais

voulaient solder Charles XII, et, ce vrai diable aidant, faire sauter

l'Angleterre. Alberoni avait repris ce plan. On l'a dit romanesque,

ridicule, impossible, parce qu'on suppose qu'il y fallait une grande

flotte et une armée. Cela n'était pas nécessaire. Le nom seul du

Suédois avait un prestige incroyable de terreur. Si, par un mauvais

temps, un brouillard, il avait passé, avec sa bande personnelle, une

poignée de ses soldats terribles, il aurait emporté l'Écosse comme une

trombe, fondu vers Londres. Il eût été rejoint à coup sûr par un monde

d'aventuriers, d'Irlande, de toute nation. De l'un à l'autre pôle, il

était la légende de tout ce qui n'a de droit que la force.

Dans l'état effroyable où était la Suède, dépeuplée, désolée, elle

n'avait guère à craindre. Le czar lui-même traitait, ne sachant plus

qu'y mordre, ne pouvant que s'user les dents sur ce dur bloc, tout

fer, glace et granit. Charles XII, si bien ruiné, n'en était que plus

libre. Il avait fini comme roi. Mais il lui restait un bien autre rôle

où il entrait à peine. Sa renommée bizarre pouvait le faire un grand

chef d'aventures, lui donner un vaste royaume, le royaume des

désespérés.

Pour comprendre ce temps, il faut mettre en lumière le point

essentiel, la faim du Nord, sa terrible indigence. Pierre, mal nommé

le grand, avait plus de besoins peut-être encore que le Suédois, par

la disproportion énorme de son petit revenu et de cent choses

nouvelles, coûteuses, qu'il essayait. Tous deux étaient des mendiants.

Ils rôdaient autour de l'Europe, comme les ours blancs du Spitzberg

viennent la nuit gratter à la cabane du pêcheur, grondant, montant

dessus, pour entrer par le toit.

En 1717, le czar était venu tâter la France, tendant la main pour

recevoir ce qu'elle avait coutume de payer aux Suédois, promettant un

meilleur service si on le préférait. Le Régent l'accueillit avec sa

grâce accoutumée. Les Français admirèrent _ce créateur d'un monde_.

Beau créateur qui, avec de la vie, savait faire de la mort, qui, de

sang et de chair broyés, faisait une machine, un impossible monstre.

Sa Russie ressemblait au char grotesque qu'il avait charpenté et où il

voyageait, charrette informe et disloquée d'avance, qui allait

branlant et grinçant, par cahots, chocs, secousses. Si de droite et de

gauche, nombre d'hommes, qui se relayaient, ne l'avaient soutenu, le

triste véhicule, à chaque pas disjoint, eût mis à terre son

constructeur.

Éconduit par la France, il était d'autant mieux disposé à écouter

l'Espagne, à entrer dans le grand projet de bouleverser tout

l'Occident. Pendant cette tempête, qui eût pétrifié l'Allemagne, il

aurait fait ses affaires d'Orient, aurait rançonné la Pologne, où il

eût mis un homme à lui, un tout petit roi tributaire. Il se fût

arrondi et complété sur la Baltique, eût pris le Mecklembourg, fait

établissement dans l'Empire en face de l'Empereur. Projets vagues,

grossiers, incohérents. Tandis qu'il bouffonnait à Moscou la fête

burlesque où l'on brûlait le pape, il entrait dans ce plan pour le

faire triompher dans Londres!

Le candidat de Rome et de Madrid, le Prétendant ne se fit pas scrupule

de s'allier à ce barbare couvert de sang et qui alors justement fit

mourir son fils. Il lui envoya le duc d'Ormond pour obtenir sa fille

Anne Petrowna. Qu'eût-ce été pour l'Europe si ces accouplements

monstrueux avaient réussi! si le bigotisme jésuite eût épousé l'Asie

sauvage! si l'esprit de l'Inquisition eût fait pacte avec Attila!

Deux fléaux menaçaient, d'une part, une répétition de l'invasion des

barbares, la descente des masses faméliques du monde des neiges; de

l'autre, le renouvellement de la guerre de Trente Ans, mais sans fin,

recrutée par les soldats à vendre.

Leur vrai roi, leur héros, leur Alexandre le Grand, était tout prêt

dans Charles XII. Il mourut jeune, manqua sa destinée. Elle était

d'être, en pleine Europe, un Pizarre, un Cortez, un grand pirate de

terre. Nous avons de son étrange figure un bon portrait à Versailles.

Avec ses gants de buffle, son habit grossier de drap bleu, ce grand

corps sec, nerveux, semble d'abord un dur soldat. Puis on voit

davantage: on retrouve, on comprend l'indestructible, qui prenait son

plaisir à jeûner plusieurs jours, à dormir par terre sans abri dans

les hivers de Suède. Il a tel trait plus que sauvage, le dirai-je?

bestial, qui fait penser à un terrible orang-outang. Ses yeux, d'un

azur cru, ne se retrouverait ni chez l'homme, ni chez l'animal. Il

tient fort du satyre, mais (tout au contraire du satyre) sa peau

tannée est en-dessous riche d'un sang très-pur, implacablement

virginal (j'entends, des vierges de Tauride). Nulle amitié. Nul amour.

Buveur d'eau. Un seul sens, le péril, le meurtre.

Le portrait nous le donne à l'âge où il meurt (36 ans), tel qu'il

était alors, dans la fortune la plus désespérée, avec une redoutable

hilarité qui fait trembler. Il en était au point de ne plus choisir

les moyens. Son ministre, Goertz, un homme à tout oser, forçait de

prendre sa monnaie de cuivre pour deux cents fois ce qu'elle valait!

Il escroquait ce qu'il pouvait aux Jacobites pour acheter des

vaisseaux (il en acheta six en Bretagne). Il avait, pour son maître,

accepté le patronage d'une compagnie de flibustiers. Il les

entretenait et les gardait tout prêts. Troupe d'aventureux scélérats,

une élite d'audace et de crimes.

Charles XII avait reçu des arrhes d'Alberoni, un million, somme énorme

pour sa misère. Le czar, qui déjà négociait avec les Suédois (mai

1718), l'eût au moins laissé faire, y trouvant tellement son compte.

L'Espagne n'avait qu'à croiser les bras, et solder Charles XII, qui,

sans nul doute, aurait passé.

Tel aussi fut le plan d'Alberoni. Il ne varia pas là-dessus. Il

soutint que l'affaire d'Angleterre devait précéder tout, qu'on ne

pouvait agir en Italie, en France, qu'à la faveur de ce grand coup de

foudre. J'en crois là-dessus Alberoni lui-même plus que Torcy (que

copie Saint-Simon).

Qui empêcha? uniquement la sottise de la cour d'Espagne qui n'écouta

pas son ministre, l'impatience de la reine italienne qui le força

d'agir en Italie.

C'est l'intérieur de cette cour, l'obscure chambre du roi et de la

reine, qui seuls en ce moment illuminent l'histoire. Saint-Simon, dans

son ambassade, put voir de près, ayant été reçu par eux avec

confiance, et presque familiarité. Favorisé, comblé, admis à tout, il

put voir, entendre beaucoup. Devant lui, ils causaient de sujets un

peu étonnants dans une cour si dévote, de prélats scandaleux, de leurs

moeurs à la Henri III. Alberoni en apprend davantage. À son passage en

France, il dit au chevalier de Marcien que Philippe V, dans sa vie

sensuelle et sombre (celle au reste des nobles, Espagnols, Italiens du

temps), usait largement des licences conjugales autorisées des

casuistes.

Ces docteurs, dont les livres sont le parfait miroir de la vie du

Midi, furent forcés de bonne heure de mollir là-dessus. En présence

des monstrueux scandales qu'affichaient tant de princes et de princes

d'église, avec leurs petits favoris, leurs pages ou enfants de

chapelle, ils accordent infiniment aux libertés intimes du mariage.

Dès lors rien ne paraît. Tout retombe sur la discrète épouse. Elle n'a

pas à s'inquiéter. C'est sainteté à elle de pécher par obéissance. De

Navarro à Liguori, en deux siècles, on la plie, muette, aveugle, à

toute chose. En la femme, et la femme unique, s'épuise l'infini du

caprice. Les cent maîtresses du Régent, les trois cents nonnes

portugaises de Jean V, ne sont rien en comparaison de ce que ces

maîtres autorisent, au ménage espagnol du plus grave intérieur, entre

le lit et le prie-Dieu.

Une chose, chez ces docteurs subtils, est très-malsaine, c'est que

leurs équivoques, et jusqu'à leurs réserves, sont autant de

tentations. Ils accordent aux préludes des libertés glissantes qui

vont fatalement droit à ce qu'ils défendent. Comme au bord de l'abîme,

même la peur de tomber fait qu'on tombe. Mais dans la chute aucun

repos. Le remords même est corrupteur. Il fait que le péché garde une

âcre saveur et ne s'affadit pas, et le repentir même titille la

tentation.

Nous venons de décrire ici Philippe V. Né honnête, et gardant une

certaine loyauté de la France que n'a pas toujours le Midi, il a

naïvement exprimé tout cela. Avec sa première femme, la vive

Savoyarde, qui le tenait de haut, il ne fut qu'un mélancolique,

enfermé, un peu maniaque. Avec la flatteuse Italienne, qui avait son

but personnel, intéressé, et se courbait à tout, il eut de singuliers

orages et de scrupules et de remords.

Ce but, tout politique, était souvent contraire à la foi de son mari.

On l'a vu, en 1715, quand elle exigea qu'il s'offrît comme allié à

l'hérétique. Et on le voit ici, en 1718. Au lieu de faire ce que ce

prince dévot eût préféré certainement, au lieu de tenter d'abord la

grande affaire romaine et catholique, l'affaire du Prétendant, elle

l'oblige d'aller (malgré le pape) en Italie. Vrais tours de force, où

elle ne pouvait réussir qu'en émoussant la conscience du roi par des

arts énervants et de sensuelles complaisances qui le faisaient céder,

mais le laissaient fort agité.

Elle avait déjà vingt-sept ans, avait eu deux couches de suite; de

plus, la petite vérole, dont elle resta marquée. Le pis, c'est qu'elle

avait maigri, n'était plus «la grasse Lombarde, bien empâtée,» l'idéal

de Philippe V. On est tenté de croire qu'elle baissa. Dans une

maladie, en la nommant Régente, il annulait cette régence par un

pouvoir illimité qu'il donnait à Alberoni.

Elle restait très-agréable, et reprit fortement le roi. Élégante

amazone à la guerre, à la chasse, elle changeait de sexe et de figure,

pour ainsi dire. Avec des modes fantasques, qu'elle se faisait faire à

Paris, sous un justaucorps d'homme qui lui marquait sa fine taille,

elle semblait un enfant gracieux, mignon page italien. Gentille

créature, joueuse comme un petit garçon, mais d'enfantine obéissance,

soumise comme une petite fille.

L'énervante fascination, morbide, sous des formes si douces, absorba,

acheva Philippe V. Mais, loin qu'il reposât dans son néant, il y

trouva de plus en plus la fièvre, incessamment souffrant et stimulé de

ces mauvaises faims de malade que nulle satisfaction n'apaise. En vain

il l'avait à toute heure; en vain il la tenait sous son regard,

passive, subissant même sans murmure certaines gênes un peu

humiliantes de la vie de prisonnier. Nulle échappée. Aux fêtes ou

dévotions de couvents, ils n'étaient pas moins enfermés, seuls au fond

d'une obscure tribune. Dans leurs petites courses de chasse, dans ces

déserts sinistres qu'on appelait maisons de plaisance, même prison. À

chacune de ces maisons se retrouvait exactement la petite chambre de

Madrid, et l'étroit petit lit, jusqu'à la garde-robe, «toujours, l'une

à côté de l'autre, les deux chaises percées de Leurs Majestés

Catholiques.» (_Saint-Simon._)

Alberoni dit durement: «Il la pervertissait.» Mais comment? perverti

par elle, insidieusement provoqué. Plus bas elle pliait, plus relevée

elle exigeait des choses contre la conscience ou l'humanité même, qui

(on va le voir) furent des crimes.

Les douces règles des casuistes, les vastes indulgences du bon Père

Daubenton et des confesseurs italiens rassuraient tout à fait la

reine; elle riait, elle était gaie, badine. Le roi restait troublé. Il

eût pu, d'après leurs maximes, pour une pénitence minime (une prière,

un jeûne, une aumône) se calmer et dormir à l'aise. Mais, quoi qu'on

pût lui dire, il avait cette faiblesse de consulter son âme, d'écouter

la voix intérieure. Parfois il éclatait en bruyantes crises de remords

qui n'embarrassaient pas peu la reine. Souvent on l'entendit pleurer,

demander pardon aux muets témoins de la chambre, j'entends les saints

bonshommes qui étaient figurés dans la tapisserie. Ces larmes, ces

agitations, qui ne faisaient qu'amollir le pécheur, par un cercle

fatal, le ramenaient aux chutes; il se croyait damné, et n'en péchait

que davantage.

Comme le roi de Portugal, il exigeait que chaque soir l'absolution du

moins le blanchit pour la nuit. Autrement toute approche des choses

saintes lui paraissait un exécrable sacrilége. Un matin qu'un prêtre

lui disait la messe dans sa chambre à coucher, ignorant son état de

conscience, voulut lui faire baiser la _paix_, le roi s'indigna

tellement, qu'il se jeta sur lui et faillit l'étrangler. Que dit le

roi! On ne le sait. Mais la reine, humiliée, qui tremblait de fureur,

s'écria: «Prêtre, si tu le dis, tu es mort.»

Alberoni, qui avait commencé sa fortune au privé de Vendôme, et qui

plus tard amusait le roi de contes gras, eût bien voulu, en continuant

son métier de bouffon, s'insinuer encore aux petits secrets du ménage.

Il se serait fait craindre, eût pris ascendant sur la reine. Mais la

porte sacrée de la chambre mystérieuse avait son chien, son dogue, la

nourrice, grossière et violente, qui, s'il hasardait d'avancer,

outrageusement le repoussait.

La reine, ne sachant rien, n'apprenant rien du dehors que par cette

nourrice, ignorant l'Espagne et le monde, se figurait que ce royaume

était redevenu en deux ans l'empire de Charles-Quint. En réalité, la

surprenante activité d'Alberoni avait créé une belle flotte et une

armée non sans valeur. Le revenu avait augmenté, parce qu'ayant

supprimé les priviléges de l'Aragon et de la Catalogne, on faisait

payer ces provinces. Qu'était-ce pour une grande guerre? Qu'étaient

les petites réformes qu'avait pu faire Alberoni? Au fond, très-peu de

chose. L'Espagne n'en était pas moins épuisée, stérile, un cadavre.

L'ingénieux résurrectionniste la remettait debout, mais pour la faire

choir sur le nez.

Ce qui trompait encore Madrid, c'étaient les romans insensés, les

folles promesses qui venaient de la France par toutes sortes

d'intrigants. Tout cela misérable. Reprenons d'un peu haut, mais en

datant soigneusement.

À son avénement, le Régent avait promis aux princes du sang, à M. le

Duc, qu'on ôterait aux faux princes, bâtards adultérins, le droit de

succéder au trône que leur avait donné le feu roi. Cela fut exécuté en

juillet 1717, et dès lors la duchesse du Maine, née Condé, et tante de

M. le Duc, mais furieuse de voir son mari descendre, implora l'appui

de l'Espagne.

Elle avait des amis au Parlement (le président de Mesmes et autres).

Elle en avait dans la noblesse, où deux hommes ruinés, Laval et

Pompadour, étaient déjà en rapport avec Cellamare, l'ambassadeur

d'Espagne. Enfin, elle s'adressa au grand trio jésuite qui avait

gouverné à la fin de Louis XIV. L'un des trois, le père Tournemine,

lui donna un baron Walef, aventurier liégeois, peu sûr, fort étourdi,

qu'elle envoya à Philippe V.

On voulait que ce prince mît le feu aux poudres en écrivant au

Parlement et demandant les États généraux. La lettre, ayant fait son

effet, aurait été suivie d'une armée espagnole.

Le Régent savait tout. Dans l'automne de 1717, il fit lui-même avancer

des troupes vers les Pyrénées, encouragea les grands d'Espagne qui

voulaient chasser l'étranger (Alberoni, la reine), s'emparer du roi,

des infants. Seulement il refusait d'autoriser le coup qui, seul, eût

tout tranché, l'assassinat d'Alberoni.

La corruption, la faiblesse du Régent ne peuvent faire qu'on oublie le

contraste de sa douceur avec la férocité de ses ennemis. Tandis que

dans leurs pamphlets on le désignait à la mort, lui, il était si peu

haineux, qu'averti qu'un conspirateur violent, M. de Laval, était

pauvre, il pensa que peut-être il ne conspirait que par misère, et lui

donna une pension. Laval ne la refusa pas, mais il conspira de plus

belle.

Tout en voulant obtenir de l'Espagne ce désarmement sans lequel il

était impossible d'avoir la paix européenne, il négociait longuement,

obstinément, pour les intérêts de son ennemie, la reine d'Espagne,

quant aux successions de Parme et de Toscane. Cette dernière affaire

irritait fort l'Autriche, et retarda longtemps les choses. Torcy

(copié par Saint-Simon) dit que les Impériaux regardaient le Régent

comme partial pour l'Espagne et refusaient de s'y fier.

Et cependant il fallait se hâter. Paris était fort agité. Il l'était

par l'odieux des mesures financières que prenait d'Argenson, et par

les menées des partisans du duc du Maine, par les résistances ouvertes

du Parlement, par les sourdes intrigues des ambassadeurs étrangers.

D'Argenson, qu'on croyait ami de Law et conseillé par lui, dès qu'il

entra au ministère, passa à ses ennemis, et, publiquement associé à

une compagnie rivale, fit ses propres affaires avec une audace

effrontée. Il donna le bail des _Fermes et gabelles_, à qui? à

lui-même, ministre, représenté par son valet de chambre!

Cet homme de police, abusant de sa vieille réputation de dureté, et

bien sûr d'être craint, n'eut ni ménagement ni pudeur. D'un coup il

éleva la valeur de l'argent de 40 à 60, payant 60 livres avec 40

(empochant 20). Il fit un filoutage hardi sur la refonte des

monnaies.

Le Parlement saisit l'occasion. Il défend d'obéir (20 juin 1718). Il

appelle à lui les corps de métiers. D'autre part, d'Argenson envoie

aux marchés des soldats pour faire prendre sa monnaie. Refus,

violences et batteries.

On publiait alors, on lisait avidement les beaux Mémoires du cardinal

de Retz. Tout ce qui aimait le mouvement regrettait de n'être pas né

du temps de la Fronde. La petite duchesse du Maine, avec sa ridicule

académie de Sceaux, les gens de lettres qui lui prêtaient leurs

plumes, n'étaient guère propres à agir sur le peuple. Si pourtant le

monde des Halles, poussé à bout par l'affaire des monnaies, s'était

levé, si les Parlementaires s'étaient mis à sa tête, nul doute que le

vieux Villeroi ne leur eût donné le petit roi. Villars eût appuyé de

sa glorieuse épée, de sa renommée populaire. Et qui sait? le Régent se

serait trouvé seul, ayant contre lui le roi même.

Cette cabale d'Espagne n'était pas tant à dédaigner. Des gens loyaux,

comme Villars, ne croyaient pas du tout trahir en appuyant Philippe V,

le frère du duc de Bourgogne, prince honnête et pieux, qui, sans nul

doute, eût sauvegardé les droits de l'enfant Louis XV. Ils se

sentaient en tout cela fidèles à la pensée du feu roi.

Le Prétendant, pour qui Louis XIV écrivait encore à son lit de mort,

avait son agent le plus sûr, le duc d'Ormond, caché près de Paris. Il

était en rapport avec les ambassadeurs d'Espagne et de Russie. Dans le

récit prolixe, obscur, mal lié, de Torcy, on voit que les rapports

d'Alberoni avec le czar et Charles XII, interrompus un moment, se

renouaient. Il ne dit pas la cause de ces variations qu'a révélées

Alberoni. Rien n'eût pu faire renoncer celui-ci à son plan du Nord.

Même en juin, par Paris, il envoya un émissaire à Charles XII.

Le czar était tout Espagnol en ce moment par sa haine de l'Autriche,

par son extrême crainte que la France ne prit avec elles des

engagements définitifs. Le Régent l'amusait, faisait croire et à

l'Espagnol et au Russe qu'il n'était pas décidé à signer. Mais, dès le

commencement de juillet, le comte de Stanhope, confident du roi

George, était arrivé à Paris, et, dans une parfaite intimité, ils

avaient réglé la future _Quadruple Alliance_.

Le vrai sens de ce traité était celui-ci: la France, l'Angleterre et

la Hollande commandaient, au besoin, _exécutaient_ la paix définitive.

L'Autriche, victorieuse des Turcs, bouffie de ses victoires, et qui

rêvait toujours et l'Espagne et les Indes, on l'obligeait enfin d'y

renoncer, en recevant un joli joyau, la Sicile.

Malgré l'Autriche, on assurait à la reine d'Espagne pour ses enfants,

non-seulement la succession de Parme, mais celle de Toscane. Clause

obstinément repoussée de l'Empereur, à qui les ports de la Toscane

semblaient une porte ouverte par où la France rentrerait à volonté en

Italie.

L'Autriche refusa longtemps, et même, après avoir signé, elle voulait

encore revenir sur ses pas. L'Espagne refusa bien plus obstinément

encore. Alberoni, pressé là-dessus par les Anglais, se fâcha, menaça.

Il croyait les tenir par l'intérêt commercial, croyait que les

ministres et les chefs politiques n'oseraient, par une rupture,

compromettre les banquiers, marchands et armateurs de Londres, qui

exploitaient l'Amérique espagnole.

Il se trompait. George, avant tout, voulait servir l'Empereur et ne

ménageait rien. Les grands meneurs anglais voulaient frapper la marine

d'Espagne, frapper Philippe V, affermir le Régent. C'était leur homme.

Il ne tenait pas à eux qu'il ne fût plus que Régent. L'ambassadeur

anglais, Stairs, à la mort de Louis XIV, aurait voulu qu'il se fît

roi.

Stairs avait préparé le traité. Vers le 1er juillet, le comte de

Stanhope, confident de George, mais qui avait aussi la pensée des

chefs du Parlement, arriva à Paris, et put dire au Régent des choses

qui ne s'écrivent point: Premièrement, qu'une forte flotte anglaise

suivait celle d'Espagne, pour l'empêcher d'agir, sinon pour la mettre

au fond de la mer. Deuxièmement, que, quelle que fût la faiblesse de

George pour l'Empereur, le lien fort, unique, de l'Angleterre était

avec la France; qu'elle traiterait au besoin avec elle pour

contraindre l'Autriche à la paix.

Et les Anglais n'entendaient par la France que celle du Régent et de

la maison d'Orléans. Le Régent seul leur donnait confiance contre le

Prétendant, contre les Jacobites, contre la guerre civile, contre les

coups de main que l'Espagne et le czar pouvaient tenter sur eux, en

leur lançant un Charles XII.

On a dit qu'en cela ils ne voulaient rien autre chose que se faire ici

un vassal. Mais en réalité c'était pour eux une question de vie et de

mort. L'opinion, en France, était, je l'ai dit, généralement faussée

et pervertie. Elle s'intéressait au roman du Stuart. Beaucoup mêlaient

sa cause à celle du roi d'Espagne. Des hommes, en divers genres,

illustres ou éminents (comme Villars, Saint-Simon, Torcy), étaient de

coeur Jacobites, Espagnols, donc absurdement rétrogrades. Stanhope et

Stairs, qui voulaient Orléans (quels que fussent ses vices, et ses

faiblesses pires encore), étaient dans la vraie voie du siècle et du

nouvel esprit.

Tout fut conçu à un souper qui (chose bien significative) eut lieu

dans la maison natale et patrimoniale des Orléans, au palais de

Saint-Cloud. Ce palais, alors si petit, logeait l'été toute la

famille, Madame, mère du Régent, sa femme, souvent sa fille. Elles

reçurent Stanhope et le traitèrent. Cette fraternisation solide et qui

semblait définitive se fit à la table de famille. On se sentit dès

lors bien ferme contre les mouvements de Sceaux, du Parlement. On

avait la sécurité d'un joueur qui s'amuse et tient les cartes encore,

mais qui déjà a gagné la partie. Et quelle partie? la grande, celle de

la couronne; on la voyait si près! on croyait la toucher. Vive joie,

moins pour le Régent (fort désintéressé) que pour les trois

princesses, pour l'orgueil impérial de sa mère, pour l'ambition

profonde, souffrante, de sa femme, et bien plus pour la folle ivresse

de la duchesse de Berry. Elle crut Orléans déjà roi, et (comme un fait

de cette date le prouve trop malheureusement) elle perdait tout à fait

l'esprit.

Nous reviendrons là-dessus. Remarquons seulement que ni l'excès du

vice, ni la bonne fortune n'endurcissait le Régent. Il eut, à ce

moment (peut-être attendri du bonheur), un rare mouvement de bonté. Il

eut pitié de l'ennemi.

Quoiqu'il lui fût hautement désirable que l'Espagne fût coulée à fond,

quoiqu'un grand coup frappé par l'Anglais sur Alberoni dût aussi

effrayer, abattre ici ses ennemis, il fit, par son agent, Nancré,

avertir cet aveugle au bord du précipice. Il le pria de ne pas se

perdre, de ne pas lui donner, à lui Régent, cet avantage décisif et

cruel.

Nancré ne trouva à Madrid que des sourds et des insensés. Ils

nageaient en pleine victoire. Victoire peu difficile. Le duc de

Savoie, qui avait encore la Sicile, mais qui était près de la perdre

ou par l'Espagne ou par l'Empereur, en retirait ses troupes. Vainqueur

sans combat (3 juillet), le pavillon d'Espagne flotte à Palerme. La

conquête paraissait certaine. Mais les preneurs risquaient fort d'être

pris. Les Anglais n'en faisaient mystère. Stanhope lui-même (24 juin),

plus tard l'amiral Byng, arrivé à Cadix, avaient fait dire aux

Espagnols qu'aux termes des traités, à tout prix, on défendrait

l'Empereur.

L'envoyé des Anglais serrant de près Alberoni pour obtenir une

réponse, celui-ci ne décida rien de lui-même. Il a dit, après sa

disgrâce: 1º qu'il eût voulu retarder et ne faire la guerre qu'après

s'être assuré de plus grandes ressources; 2º qu'il n'eût pas voulu

qu'on commençât par l'Italie, mais par l'affaire du Prétendant. Or,

c'était justement l'Italie que voulait la reine, et à tout prix,

sur-le-champ. Elle était si aveugle, qu'elle ne voulait de la Sicile

que comme d'une conquête préalable qui lui ferait faire celle du

royaume de Naples. Le pape s'y opposait: chose grave pour Philippe V.

N'importe. La fée dangereuse, sans doute par un coupable échange de

honteuses faiblesses, avait acheté celle-ci. Le triste roi remit tout

au destin, et sobrement répondit à l'Anglais: «Que Byng exécutât ce

qu'avait commandé Sa Majesté Britannique.»

Cruelle, imprudente parole! Il était aisé à prévoir que, de ce mot, il

noyait son armée. Cette brave armée d'Espagne qui, pour lui obéir,

était en pleine mer, en tel danger, ne lui inspirait-elle donc aucune

pitié?

Pouvait-il croire qu'une marine créée d'hier tiendrait contre la

vieille marine anglaise? Jadis, les Basques, il est vrai, si

étonnamment hasardeux, firent du pavillon espagnol le premier du

monde. Philippe II les découragea, et, dans l'affaire de l'Armada, les

soumit à ses Castillans. Philippe V les découragea, et, dans cette

affaire de Sicile, confia de hauts commandements à des intrigants

jacobites, des aventuriers irlandais.

Du reste, les moyens humains semblaient fort secondaires. On comptait

sur le ciel, et l'on exigeait un miracle. On sommait Dieu d'agir.

L'Inquisition à ce moment fut terrible d'activité. En une seule année,

cent et quelques personnes furent brûlées vives, quatre cents autres

diversement suppliciées.

Des Juifs ou Maures, des misérables qui se croyaient sorciers, des

_luthériens_ (libres penseurs), voilà ce qu'on brûlait. Jamais de

vrais coupables. L'Inquisition était fort douce pour le libertinage.

Sodome était ménagée à Madrid beaucoup plus qu'à Paris. En 1726, un

homme fut brûlé ici en Grève pour une faute que les juges, en Espagne

et en Italie, négligeaient comme peccadille, affaire de confessionnal.

On payait cela avec quelque aumône aux couvents, quelque délation, un

service au clergé.

Les pêcheurs, quoi qu'ils fissent, expiaient par un fanatisme cruel,

horriblement sincère, par le dévouement à l'inquisition.

Madame de Villars vit, aux auto-da-fé, des seigneurs sauter des

gradins, tirer l'épée, piquer, larder les victimes hurlantes, qu'on

précipitait au bûcher.

Le roi, s'il n'agissait, du moins assistait, présidait, avec sa

gracieuse reine. Un tel jour expiait des nuits. S'ils avaient des

scrupules pour les péchés d'hier ou ceux qui se feraient demain, ils

les compensaient par leur zèle, mettaient aux pieds de Dieu et les

douleurs des autres et le petit supplice de voir tant de choses

effroyables.

Ils comptaient que le ciel, touché de ces offrandes, bénirait leur

expédition.

Certes, si les sacrifices humains, la chair brûlée, pouvaient lui

plaire, jamais il n'eût dû être plus favorable.

Cette flotte d'Espagne allait rendre la Sicile aux moines qu'avait

chassés le duc de Savoie, et y raviver les bûchers. Tout lui

réussissait. Elle avait pris Palerme et elle allait prendre Messine,

quand elle se vit suivre de près par Byng, par sa flotte, plus forte

en canons. Byng avait demandé un armistice de deux mois et ne l'avait

pas obtenu.

Le 11 août, l'amiral d'Espagne, incertain de ses intentions, avait

quitté Messine, se trouvait devant Syracuse. Il voit Byng aller droit

à lui, couper sa flotte, et, sans tirer encore, pousser ses vaisseaux

au rivage. Un d'eux fit feu, et donna à l'Anglais le prétexte qu'il

désirait.

Coïncidence singulière.

Le même jour, 11 août, le comte de Stanhope, premier ministre

d'Angleterre, arrivait à Madrid voulant sauver Alberoni. Les vives

plaintes du commerce anglais l'avaient changé, lui faisaient craindre

une rupture avec l'Espagne. Il venait traiter, mais trop tard.

L'immense désastre avait eu lieu. Surpris et séparés, ne pouvant même

combattre, les Espagnols, avec toute leur vaillance, furent

irrésistiblement poussés à la côte, ou coulés. Un de leurs capitaines

irlandais s'enfuit le premier. Plusieurs vaisseaux furent mis en feu.

Vingt-trois périrent ou furent pris, avec 700 canons et 5,000 hommes.

Byng renvoya les officiers, s'excusant froidement «de ce malentendu,

pur accident, survenu par la faute de ceux qui tirèrent les premiers.»

Cruel, déplorable désastre,--mais qui faisait la paix du monde.

La mort de Charles XII qui survint en décembre, en fut une autre

garantie.

Elle ne fut qu'un peu retardée en 1719, par notre courte expédition

d'Espagne et celle des Russes en Suède. Elle arrivait fatalement.

Un seul homme rit. Ce fut Dubois.

La France fut touchée. Et l'homme du Régent, Nancré, qui seul eut le

courage de l'apprendre à Alberoni, ne le fit qu'en versant des

larmes.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 23 / 99 题