DUBOIS--LA TENCIN. MADEMOISELLE AISSÉ

1717

Madame, au premier jour que son fils fut Régent, lui avait demandé

pour grâce «de n'employer jamais ce coquin de Dubois.» Et en effet, il

n'eut nul emploi, aucun titre. À soixante ans, il n'était encore rien.

Et cet homme de rien, ce néant, avait eu la chance de faire la paix du

monde, de donner à la France la sécurité du dehors, si nécessaire dans

sa ruine intérieure. Mais, malgré ce service, sa réputation était

telle que le Régent n'osait le produire. À peine le fit-il, peu après,

conseiller d'État.

Le diplomate heureux, l'ange de la paix, ne payait pas de mine. On

l'aurait cru un procureur fripon, un aigrefin de jeu, ou un courtier

de filles, et l'on se serait peu trompé. Les portraits qu'on lui fit

au temps de sa puissance, qui lui furent présentés avec des vers

flatteurs où ses vertus sont résumées; ces portraits, certes,

nullement satiriques, sont terribles et font reculer. Rarement on le

montre de face; les yeux sont trop sinistres, et l'ensemble trop bas.

On aime mieux encore le donner de profil, et alors sa figure ne manque

pas d'énergie. Sous une vilaine petite perruque blonde, elle pointe

violemment en avant, comme celle d'une bête de proie, «d'une fouine,»

dit Saint-Simon. Comparaison trop délicate. Il a un mufle fort, de

grossière animalité, d'appétits monstrueux, qui doit en faire ou un

vilain satyre de mauvais lieux, ou un chasseur d'intrigues nocturnes,

une furieuse taupe qui, de ce mufle, percera dans la terre ces trous

subits qui mènent on ne sait où.

Il avait du flair, de la ruse, un pénétrant instinct. Mais, pour

mentir à l'aise, il feignait d'hésiter, il avait l'air de chercher sa

pensée, bégayait, zézayait. Dans ses lettres, c'est tout le contraire.

Il écrit de la langue nouvelle et si agile qu'on peut dire celle de

Voltaire. C'est un homme d'affaires vif et pressé, entraînant,

endiablé, terrible pour aller à son but; et avec cela amusant,

pétillant. Il a des mots très-bas, comme en déshabillé, mais décisifs,

qui tranchent tout.

Jamais embarrassé. C'est par là qu'il prit le Régent. Le désolé

Noailles, dans sa voie impossible d'économie, ne trouvait que

difficultés. L'honnête chancelier d'Aguesseau, ancien procureur

général, dissertait, raisonnait, faisait de l'éloquence et n'arrivait

à rien. L'archevêque de Noailles, et le conseil de conscience, les

jansénistes modérés, voulaient, ne voulaient pas. Dans la question de

Rome, dans celle des protestants, leur attitude double fut pitoyable.

Non-seulement ils n'avaient révoqué aucune ordonnance contre les

protestants, mais ils ne toléraient pas seulement ce que l'on

proposait, d'ouvrir sur la frontière une libre colonie où ils pussent

exercer leur culte. Ce qui se fit de bien se fit sans eux, par le

Régent. Il refusa aux commandants les autorisations qu'ils demandaient

pour fusiller, massacrer les _assemblées du désert_. Il tira de la

chaîne les protestants que les Parlements envoyaient aux galères. Le

pape refusant l'institution à ses évêques, il allait s'en passer, et

peut-être essayer des formes anglicanes. C'eût été déjà quelque chose,

et beaucoup, de n'avoir plus affaire au vieux prêtre étranger. Mais

les Jansénistes auraient eu horreur d'un changement si hardi. Ils

n'eussent pas suivi le Régent.

Il restait là impuissant et inerte, découragé, sentant qu'en tout le

bien était impossible. Là-dessus arrive Dubois, l'homme de l'alliance

anglaise. Il va apparemment encourager son maître? Cette alliance

étroite avec l'Angleterre protestante permet de ne rien craindre des

menées romaines, espagnoles. On peut émanciper la France. Mais qui s'y

oppose? Dubois.

Avec l'apparente légèreté des libertins, des beaux esprits d'alors, il

conseille au Régent de laisser là l'insoluble dispute, de se moquer de

la question religieuse, de lâcher tout. Rome et la Bulle ont, après

tout, la majorité des évêques. Laissons faire et laissons passer.

Point de bruit, point d'appel. Du silence, c'est l'essentiel. Nous

avons tant d'autres affaires!

En finances on est embourbé. Mais pourquoi s'en tenir à ce Noailles,

sans imagination, sans invention, qui parle de nous mettre pour quinze

ans au pain sec, qui traîne dans les vieilles voies? Soyons jeunes et

prenons des ailes. L'Angleterre a sa force dans la dette même; elle

fleurit par la bourse et la banque. Il n'est pas jusqu'à l'Autrichien

qui ne veuille avoir une banque. L'Empereur vient de fonder la sienne,

de faire les premiers pas dans la voie du papier-monnaie.

Dubois, à son retour, avait fait alliance occulte avec un charlatan,

puissant parce qu'il était sincère. C'était le brillant Law, Écossais

de naissance, mais de génie, d'éloquence irlandaise. Un merveilleux

poète en finance, et d'étrange attrait personnel, doux, aimable,

charmant, né pour gagner tout homme, troubler toute femme. Son étrange

beauté féminine (dont les portraits témoignent) n'aidait pas peu à la

fascination. La laideur de Dubois, près de lui, devenait moins laide.

Celui-ci, favorable au grand novateur de la banque, en affaires d'État

et d'Église, ne conseillait rien que routine. Éteindre tous les

bruits, rentrer dans l'arbitraire, c'était tout son programme. Faire

taire les jansénistes, faire taire les Parlements et tout le monde,

éteindre les lumières gênantes de la discussion.

Le premier pas dans cette voie mauvaise fut pourtant excellent. On

étouffa la criaillerie de la noblesse, qui, secrètement poussée par le

duc du Maine, pour une vaine question de privilège, voulait les États

généraux, qu'il aurait ensuite exploités. Le conseil de régence

frappa directement le chef, le duc lui-même. Il déclara les bâtards

incapables de succéder au trône. Coup vif et qui surprit. On sentit la

vigueur nouvelle d'une main cachée.

Dubois était déjà le maître de son maître. Il ne voulait pas moins

(lui obscur, décrié, au bout d'une vie subalterne et malpropre)

qu'être premier ministre, et pour cela, avant tout, cardinal.

L'impudence et l'audace étaient le fond de sa nature. On l'avait vu

lorsque Louis XIV, s'étant servi de lui pour séduire Orléans au

mariage de sa bâtarde, voulut le payer, lui demanda ce qu'il voulait.

Il dit hardiment: «le chapeau.»

Ce chapeau rouge avait deux vertus excellentes. Il décrassait d'abord.

Le cuistre, ainsi rougi, passait devant les princes. Mais le meilleur,

c'est qu'il donnait une immunité générale, quoi qu'on pût faire. On ne

pendait pas un cardinal. Alberoni se trouva bien d'avoir pris cette

précaution. Il eût été pendu sans le chapeau. Dubois, pour l'obtenir,

précipita son maître dans le plus étrange revirement.

On n'a de ces miracles qu'au gouvernement monarchique. Nous venons de

voir tout à l'heure la reine d'Espagne, en une nuit, changer son mari

si dévot, jusqu'à faire des offres étourdies aux Anglais hérétiques

qui se moquent de lui. Maintenant voici le Régent, voici Dubois, les

deux impies qui toujours ont raillé le pape, et qui tout à coup lui

reviennent et se tournent du côté de Rome.

Dix-huit mois de gouvernement avaient usé, plus qu'usé le Régent,

avaient éteint en lui toute énergie, toute faculté de vouloir. Trois

choses y contribuaient. D'abord rien en affaires ne lui réussissait.

La réforme espérée, réclamée, avait échoué et nul dédommagement de

coeur. La seule chose qu'il aimât au monde, sa fille, allait toujours

plus folle dans ses caprices effrénés, ridicules. Plus que jamais il

eût voulu l'oubli et le cherchait dans les excès.

Les portraits du Régent (tout un volume in-folio, à la Bibliothèque)

en font une admirable histoire, depuis le premier (à douze ans),

portrait doux, tendre, gai, de l'enfant le mieux doué qui fut jamais,

jusqu'à la grosse face bouffie, apoplectique qui, de si près, touche à

la mort. Une chose est saillante pourtant dans le premier et le

dernier: l'élément allemand qu'il tenait de sa mère, Madame, se marque

dans l'enfant et il reparaît à la fin.

Le Français se dégage dans les portraits intermédiaires, svelte,

élégant, vif à tout prendre au vol, avec un mélange italien,

l'aptitude à tout art. Mais, avec cela, on sent bien que la fermeté

manque, qu'il coulera, glissera; il est visiblement facile et _tout à

tout_.

Ses dons, brillants un moment, se fixèrent dans l'action, à

Neerwinden, à Turin, en Espagne, où il fit la guerre à merveille. J'ai

dit comment les dames (Maintenon, des Ursins) s'entendirent pour

clouer ici cet oiseau, lui couper les ailes. Il n'était que mouvement;

les bonnes dames, en l'immobilisant, le damnèrent, le perdirent. Dans

sa terrible activité, il courut par les sciences, réussit dans les

arts. Mais tout cela ne suffisait pas: il lui fallait aimer. Son

mariage forcé avec la bâtarde du roi, qui, constamment, le trahit

pour son frère, lui rendait le foyer très-froid. Elle était son

espion, observait, _rapportait_. Il ne l'en traitait pas plus mal. De

cette couleuvre domestique, molle et douce, onduleuse, malgré son

froid contact, il eut beaucoup d'enfants. Mais de l'accouplement de

l'homme et du serpent il ne sort rien de bon. Le fils fut idiot, les

filles étonnamment bizarres. L'aînée, duchesse de Berry, effrénée et

charmante, eut le cerveau fêlé. La seconde, qui avait l'universalité

du père, était une encyclopédie tourbillonnante; elle se fit

religieuse (abbesse de Chelles) pour faire de la littérature, du

jansénisme et toutes sortes de choses d'art, de métier, jusqu'à faire

des feux d'artifice pour l'effroi de ses nonnes. La troisième et la

quatrième ne furent que caprice et folie; elles étonnèrent l'Italie et

l'Espagne de si hardis scandales qu'on aurait pu n'y voir que des cas

d'aliénation.

Et avec tout cela, il aimait toute sa famille et y perdait beaucoup de

temps. Il rendait de grands devoirs à sa mère, voyait bonnement sa

femme, quelque occupé qu'il fût. Il allait, une fois par semaine,

voir, à Chelles, sa petite abbesse qui le réprimandait, le sermonnait.

Il n'aurait pas passé un jour sans voir au Luxembourg sa folle adorée,

son idole, la duchesse de Berry, lui faisait à propos de rien

d'horribles scènes et lui créait mille embarras.

Autre perte de temps: tout le monde abusait de lui pour de vaines

audiences où il tâchait de satisfaire les gens, au moins par des

paroles. Avant six heures, il s'enfermait, mettait le verrou. Cinq ou

six habitués, ses roués, étaient là avec quelques dames peu sévères,

dames de cour, dames de théâtre. Elles n'avaient aucune influence,

«tiraient fort peu de lui, dit Saint-Simon, peu d'argent, nul secret.»

Faisant si peu de frais d'amour, il n'était pas jaloux, leur passait

des amants, parfois les reprenait après. Mais nos femmes de France

n'aiment pas à compter si peu. Il en attrapait des mots durs.

La comtesse de Sabran lui dit un jour: «Quand Dieu eut créé l'homme,

il prit ce qui restait de boue pour faire les princes et les laquais.»

Plusieurs, et les meilleures, étaient des comédiennes nullement

intrigantes, quelques-unes désintéressées. La Desmares, à qui (une

nuit) il voulait donner des diamants, lui dit: «Donnez-moi moitié

moins; cela me suffira pour acheter une petite maison pour quand vous

ne m'aimerez plus.»

Si l'on veut juger cette époque, dont on parle un peu au hasard, il

faut songer qu'après Louis XIV il y eut, et en mal, et en bien, une

explosion de liberté. Tout parut au soleil. Ce fut comme dans le

_Diable boiteux_ de Lesage, quand ce diable enlève les toits, rend les

murs transparents, et que tout à coup l'on voit tout. Mille choses

éclatent indécemment. Ce qu'on faisait la nuit, dans des échappées

hypocrites de Versailles à Paris, aux orgies effrénées des _petites

maisons_, on le fait en plein jour, chez soi. Le scandale, le bruit,

l'ostentation et la fatuité du vice, souvent bien plus que le vice

même, c'est la Régence. De là tant de choses ridicules. De là la vogue

étrange, inexplicable, d'un drôle, le petit Richelieu, si couru des

femmes à la mode. Elle tint à l'adresse qu'il avait de faire croire

qu'il avait été, à treize ans, le Chérubin heureux de sa marraine, la

duchesse de Bourgogne.

Au total, les moeurs valaient mieux sous cette Régence que sous les

deux régences du XVIIe siècle. La licence espiègle et rieuse du XVIIIe

est moins fangeuse pourtant. Qui oserait vivre alors comme firent la

plupart des Condés, et Vendôme, et Monsieur, si publiquement? L'école

italienne est en baisse; moins d'hommes femmes, et moins de poisons.

Le Régent n'eût pas supporté le spectacle qu'eut si longtemps Louis

XIV. Il n'aurait pas vu sans horreur le maître de Saint-Cloud, l'ange

du Diable, le chevalier de Lorraine, empoisonneur connu, célèbre, de

madame Henriette, lui succéder, se pavaner, piaffer, marcher sur le

pied à tout le monde. Les monstruosités deviennent rares, et elles

sont notées et sifflées. Seule peut-être, sous le Régent, la duchesse

de Retz (née Luxembourg) est célèbre en ce sens; elle veut dépasser la

nature et se tue à la lettre; elle meurt à vingt-cinq ans. On jasa

fort d'une orgie d'écoliers qu'elle fit avec cinq ou six petits

seigneurs, enfants de vieilles moeurs, qui n'aimaient point les

femmes. Paris fut indigné, et le Régent satisfit l'opinion en exilant

cette effrontée et chassant ces petits vilains. Il se montra sévère

aussi pour un jeune prélat, qui, ayant une belle maîtresse, trouvait

piquant de la mener pontificalement et de la montrer dans Paris.

Ce sont là des nuances dont il faut tenir compte. Après le système de

Law, il va venir un moment plus âpre de corruption violente et quelque

chose peut-être d'encore pire sous M. le Duc. Et cependant, je ne

vois pas que même alors, nous soyons tombés dans la brutalité des

autres peuples de l'Europe. Le café, le Champagne, nous tinrent plus

légers, plus ailés, que les buveurs de gin et de cette encre épaisse

qu'ils appellent le Porto. Qu'est-ce que les soupers de Paris devant

les immondes galas du Nord, l'ivresse épileptique de Pierre le Grand,

les longues bacchanales de celles qui lui ont succédé, je ne dis pas

des femmes,--mais d'impurs minotaures, des gouffres, ou plutôt des

égouts.

L'esprit toujours ici faisait quelque alibi aux fureurs de la chair.

On n'eût pas trouvé à Paris la grasse sensualité de Vienne, la

Gomorrhe féminine de ses grandes dames et de leurs femmes de chambre

(qui vendaient à la Prusse tous les secrets du lit).

Le carnaval de la Régence ne peut se comparer à celui de Pologne, sous

Auguste, à ses fameuses fêtes de nuit. Ce grand buveur saxon, joyeux

satyre, faisait la _presse_ pour le bal, enlevait d'amitié,

d'autorité, les maris et les dames, les faisait boire à mort. Point de

grâce. Pendant qu'ils ronflaient sous les tables, leurs dames,

reportées fidèlement par les voitures de la cour, revenaient

endormies, enceintes. De là, tant de bâtards du roi; les belles

Polonaises donnaient à leur mari, par centaines, des petits Allemands.

Ces surprises et ces hontes, ici, auraient paru ignobles. Orléans ne

vola jamais le plaisir. On ne voit pas qu'il ait trompé personne,

encore moins employé l'ascendant de la puissance. Il aimait la liberté

et ne voulait rien que par elle. Même aux fameux soupers, dans

l'ivresse et le vertige, une femme restait toujours libre et pouvait

se faire respecter. On le voit par l'exemple d'une fille à coup sûr

légère, peu respectable, la _petite Émilie_.

Tout corrompu qu'il fût, il y avait telle corruption qu'il ne

supportait pas. Chose étrange! madame de Tencin, fine et belle,

très-spirituelle, échoua près de lui, et lui fut si antipathique, que,

lui bon et poli pour tous, il le lui dit brutalement.

Cela étonna fort. On la trouvait très-agréable, et plus que les

très-jeunes. Ses trente-quatre ans en paraissaient vingt-cinq. Elle

semblait délicate et douce, ne mettait pas affiche de méchanceté

(comme madame du Deffant, moins méchante). Son portrait est gracieux,

avec l'air oblique et fuyant. On sent qu'elle n'est pas, ne sera

jamais posée franchement, ni tout à fait assise, mais à moitié, de

côté, de travers. Sa fine et jolie mine est basse en même temps, d'une

femme propre à tout, prête à tout et à qui on peut demander. Le Régent

ne demanda rien. Un fort juste instinct l'avertit, et il recula, comme

il arrive à ces buissons fleuris d'où pourtant se révèle le serpent

par sa fade odeur.

Madame de Tencin n'était pas un être simple; elle était une en deux

personnes; en toute chose, doublée de son frère, homme d'Église, homme

d'esprit, qui la valait, mais bien moins calculé; il ne faisait

mystère d'être le mari de sa soeur. Elle était de Grenoble, et y avait

été religieuse, en grande liberté, fort galante. Mais, pour suivre son

frère, ou briller sur un autre théâtre, elle eut l'adresse de se faire

faire chanoinesse à côté de Lyon, d'où, le roi mort, elle s'émancipa

tout à fait, vint à Paris. Elle y prit tout d'abord le nécessaire

baptême de la mode, passa par Richelieu. De là les soupers du Régent,

où elle échoua. Elle se rattrapa à la littérature, se fit faire (par

son neveu d'Argental) un joli roman qui lui fit honneur, et lui valut

des amants gens de lettres, Fontenelle, Bolingbroke, et autres. Elle

eut un salon, où surtout affluait le parti moliniste, jésuite, qui y

portait les pamphlets contre le Régent.

Ce parti se divise, alors, en deux fractions, les violents et les

doux.

En tête du premier, le nonce, le furieux Bentivoglio, ex-capitaine de

cavalerie, guerrier sans paix ni trêve, qui crie, jure sang, mort et

ruine, et s'illustre à Paris pour avoir fait à sa maîtresse une paire

de petites filles qui furent deux actrices ou danseuses. L'une, que

plaisamment on nommait la _Constitution_, étonna la pudeur du temps en

s'étalant aux vitres de la rue Saint-Nicaise par l'aspect le plus

singulier (_Barbier_). Son vaillant père, le nonce, dictait ou

propageait les vers et les brochures où l'on voulait mettre à mort le

Régent, empoisonneur de la famille royale.

L'autre fraction du parti croyait que ce Régent, tel quel, pouvait

faire les affaires du pape. En tête, se trouvait, je ne dis pas un

homme, mais un visage, le beau visage féminin du fils de la belle

Soubise, le cardinal de Rohan. Parfait contraste avec le trop mâle

Bentivoglio, Rohan, pour avoir la peau douce, embellir ses appas,

prenait un bain de lait par jour. Ce parfait imbécile n'était pas sans

ambition; Dubois s'en amusait, lui prédisant que tôt ou tard il

deviendrait premier ministre. Près de lui se groupaient le président

de Mesmes, qui jouait de génie Scapin et Scaramouche au théâtre de

Sceaux; Lafiteau, jésuite-évêque (qui scandalisa Dubois même), voleur

à voler dans les poches. Entre ce groupe et le Palais-Royal, un

étrange canal existait: c'était le vieux d'Effiat, alors octogénaire,

sinistre figure historique, qui rappelle la mort de madame Henriette.

Le Régent, qu'il avait vu naître, le gardait d'habitude, comme un

vieux meuble du Saint-Cloud de son père.

Madame de Tencin s'était glissé, jetée dans ces intrigues. Les hauts

Jésuites, le parti de la Bulle, faisaient de son salon leur place

d'armes contre les Jansénistes. Elle y tenait concile, y siégeait en

mère de l'Église. Ce rôle fut un peu dérangé au printemps de 1716.

Elle eut un embarras inattendu. Un matin, la voilà enceinte. Un

étourdi, un militaire, qui, la connaissant peu, en était fort épris,

au carnaval de 1716, lui fit ce mauvais tour. Cela lui venait mal.

Elle était justement alors dans une double intrigue qui promettait.

D'une part, elle accrochait Dubois, lui faisait croire que son salon

de prêtres et de prélats lui concilierait Rome; d'autre part, elle

entrait au complot de réaction qui voulait, par les femmes, prendre le

Régent même, le ramener à la Bulle, aux Jésuites, lui faire chasser

d'Aguesseau, les Noailles, et, à la place, mettre Law et Dubois.

Admirable château de cartes, que cette sotte aventure vulgaire d'une

grossesse à contre-temps risquait fort de faire écrouler. Elle y fut

très-adroite, se déroba, et fit croire qu'on l'avait exilée, mais

secrètement se délivra et fit jeter son fruit. On le mit, la nuit, en

novembre, sur les marches d'une église de la Cité. Il devait y geler,

selon toute apparence, et le secret disparaître avec lui (il vécut, et

c'est d'Alembert).

Libre ainsi, l'araignée reprit sa toile, son intrigue ecclésiastique.

Le parti qu'elle servait n'était pas loin de triompher. D'Aguesseau,

les Noailles, ne tenaient qu'à un fil. Leur successeur était tout

trouvé, d'Argenson, le fameux lieutenant de police qui avait détruit

Port-Royal, et par là s'était mis bien loin dans le coeur des

Jésuites. Dubois, le vrai ministre, ayant, sans titre encore, la

réalité du pouvoir, allait briser tout obstacle à la Bulle, et

mériter, emporter le chapeau. C'était le plan, et, pour l'exécuter,

Dubois crut bon de prendre une maîtresse. À soixante ans, usé de ses

campagnes dans les mauvais lieux de Paris, souffrant souvent en damné

de l'urètre, de la vessie, le voilà amoureux. Il a trouvé enfin son

idéal. Il présente à grand bruit la Tencin au Palais-Royal, au Régent,

qui rit à mourir. Excellent choix, pourtant. C'était évidemment la

première pour l'intrigue, et la reine comme entremetteuse.

On pensait judicieusement que pour pousser si loin le Régent dans la

voie nouvelle, il fallait l'occuper, lui donner quelque femme. Il

baissait; le plaisir, il l'avouait, avait pour lui peu de saveur. Les

fameux soupers étaient froids. Les convives y perdaient le temps à se

faire la cuisine eux-mêmes, soit amusement de vieux gourmand, ce

semble, où triomphait le Régent. Après la courte explosion du

champagne, la torpeur venait et le somme. Un emblème indiscret semble

le faire entendre. Au portrait que Vanloo fait de la Parabère,

l'habituée de ces soupers, qui, plus souvent qu'aucune autre y berça

le Régent, elle est représentée oisive, ayant sur sa main détendue la

colombe d'amour qui s'endort au repos.

Si blasé, pouvait-il avoir au moins quelque caprice? Grand problème,

pierre philosophale.

On a vu qu'en 1715, les jacobites de la cour de Saint-Germain avaient

cru, bonnes gens, réussir avec une Anglaise, lactée, fraîche et

beurrée. Et ils y avaient échoué. La Tencin, plus profonde, inventa

mieux que la fade rose d'Occident. Elle essaya la rose orientale.

Elle avait sous la main une bien extraordinaire personne, Haïdée?

Aischa? qu'en français on déguise du nom de mademoiselle Aïssé. Elle

l'avait chez sa soeur, femme du président Fériol, qui l'avait élevée,

la tenait dépendante, à sa disposition.

Il paraît que ces dames firent entendre à la Parabère (qui n'était

rien qu'une bonne fille et craignait fort Dubois), qu'ayant alors si

peu de prise, elle devait laisser faire, que, si dans cet amour

endormi et fini, on introduisait un caprice, un aiguillon nouveau,

elle-même n'y perdrait pas, qu'elle aurait des retours, comme elle en

avait eu déjà. Ce fut chez elle qu'on amena mademoiselle Aïssé, chez

elle que l'on crut brusquer lestement l'aventure.

Mais j'oubliais de dire ce qu'était la victime. Chose bizarre, une

esclave dans Paris. Notre ambassadeur à la Porte, M. de Fériol, qui

avait fait les guerres des Turcs et vivait à la turque, achetait

souvent de belles esclaves, des enfants mêmes. En 1698, après un

pillage de Circassie, on lui vendit une petite, de quatre ans, et il

y mit la forte somme de quinze cents livres d'abord. Elle était fort

gentille, et comme la _Perdita_ de Shakspeare, on la disait fille de

roi. Il l'envoya chez lui, à Paris, à sa belle-soeur, femme du

président Fériol, fort complaisante pour l'ambassadeur, qui était

garçon et dont sa famille héritait. Elle ne se fit nul scrupule de ce

rôle de garder cette mignonne pour les voluptés du beau-frère. On la

fit élever avec soin aux _Nouvelles catholiques_. Elle grandit,

fleurit, jolie, spirituelle, aimée de tout le monde, et comme soeur

aînée des fils de la maison (l'un était d'Argental, le célèbre ami de

Voltaire).

L'ambassadeur ne revenait pas, mais s'informait fort d'Aïssé, et, sur

ce qu'on lui dit qu'à dix ans elle aimait un petit garçon de son âge,

il en fut horriblement jaloux et gronda sa belle-soeur. Ce Fériol

était un homme rude, étonnamment hautain, fort courageux, mais

violent, colère jusqu'à devenir fou. On le remplaça en 1711, et il

revint pour le malheur d'Aïssé. C'était alors une grande demoiselle,

une Française de dix-sept ans, d'esprit très-cultivé, précoce et déjà

admirée dans le monde comme une jeune dame. Quel coup ce fut pour elle

quand cet homme âgé, sombre, dur, arriva et se dit _son maître_. Elle

ne le connaissait point du tout, ne l'ayant vu qu'à quatre ans. Elle

fut pénétrée de terreur et sans doute essaya de se défendre et

s'appuyer par celle qui l'avait élevée, madame de Fériol. Mais,

celle-ci, avare, qui attendait beaucoup de son beau-frère, et qui eût

été désolée si, malgré l'âge, il eût pris femme, fut ravie, au

contraire, de le voir réclamer sa petite maîtresse. Nous avons la

lettre terrible où le barbare lui dénonce son sort: «Quand je vous

achetai, je comptais profiter du _destin_ et faire de vous ma fille ou

ma maîtresse. Le même _destin_ veut que vous soyez l'une et l'autre,»

etc. Elle plia sous la fatalité.

Situation honteuse! qu'il y eut esclave et sérail dans la maison du

président, d'un magistrat français! Les deux frères logeaient ensemble

dans un hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin. Aïssé, très-captive de

ce vieillard jaloux, vivait comme une religieuse, victime immolée,

innocente, fort pure moralement, ne connaissant même son coeur. Telle

la vit madame de Tencin chez sa soeur en 1717 (voyez les notes). Elle

comprit très-bien tout le parti qu'on en pouvait tirer.

Aïssé avait vingt-quatre ans, et elle avait déjà assez souffert pour

souffrir peu. Elle était résignée et douce, enjouée même. Elle avait

l'air très-jeune, une figure ouverte, aimable, où l'esprit rayonnait.

Ses beaux yeux d'Orient, avec sa grâce toute française, c'était un

contraste piquant, une chose singulière, unique, dont beaucoup étaient

fous. Et, avec tout cela, on eût pu entrevoir combien la pauvre

créature était brisée. Elle avait des bras maigres et pauvres. Son

sein (V. le portrait) semblait, malgré cet âge, celui d'une petite

vierge de quinze ans. On la sentait très-neuve, presque enfant par

certains côtés.

Ce qui servait les dames, c'était sa grande déférence pour elles. À

une haute liberté intérieure, elle était, dans sa vie, ses actes,

toute dépendante de la famille de son maître, de cette étrange mère,

madame de Fériol, que (telle quelle) elle ne voulut jamais quitter.

On supposait que la jeune fille, depuis six ans soumise à tout caprice

d'un homme désagréable et plus âgé que le Régent, ferait peu de

façons. Cela n'arriva point. Il paraît que l'esclave parla en femme

libre et se fit respecter. Le Régent n'était pas homme à profiter d'un

guet-apens. Et les dames, d'ailleurs, auraient craint d'employer la

violence. Si elle eût dit un mot à son ambassadeur, il eût éclaté

certainement et les aurait déshéritées.

Elles eurent beau faire et beau dire, la gronder au retour, la rendre

malheureuse, lui faire honte de son obstination à refuser une si haute

fortune. Elle se jeta aux genoux de la Fériol, jura que, si on la

poursuivait ainsi, elle se sauverait dans un couvent.

Elle resta fidèle à son tyran. Elle le soigna vieux et malade

finalement jusqu'à sa mort, en 1722.

Il lui laissa une petite rente, et le billet d'une forte somme qui

pouvait être sa dot, si elle se mariait. Mais voyant que madame de

Fériol gémissait d'avoir à payer tant d'argent, elle alla chercher le

billet et le jeta au feu.

Cette noble et charmante femme[5] eut une destinée bien tragique.

Nous achèverons en son temps sa douloureuse histoire.

[Note 5: La plume m'a glissé; mais je ne m'en dédirai pas.

Dans un pareil milieu, entre la Tencin et la Fériol, Aïssé,

qui se tient si haut, si noble, si désintéressée, est digne

du respect de la terre. Ce mépris de l'argent, ce billet

déchiré, serait une chose fort belle dans une vie quelconque;

c'est sublime dans la situation dépendante de l'infortunée,

qu'un peu d'aisance aurait affranchie. Son refus obstiné

d'épouser celui qu'elle aime, sa délicatesse qui lui fait

craindre qu'il ne se fasse tort en l'épousant, tout cela la

rend adorable. La seule faiblesse de sa vie fut la

reconnaissance. Pure et froide (ayant tant souffert), elle

s'impose de faillir un moment pour ne pas laisser sans

récompense une persévérance de tant d'années. Personne ne s'y

trompe, ni son frère adoptif, Argental, l'ami de Voltaire, ni

Bolingbroke, dont l'excellente famille couvre le petit

mystère. Elle n'en est pas moins un objet de culte.

Bolingbroke, qui ne croit à rien, croit à elle et lui est

dévot. Il porte envie au trop heureux amant, et tous lui

portent et porteront envie. MM. de Goncourt parlent d'elle

avec une admiration passionnée (p. 177). Sainte-Beuve (dans

sa belle notice) en est si amoureux, qu'il s'efforce de

croire que Fériol était trop vieux et qu'il respecta son

esclave. Je voudrais bien croire aussi cette chose

improbable.

Ce Fériol avait passé toute sa vie dans les guerres turques

en Hongrie, près de Tékély (V. Hammer), et n'était guère

moins Turc que le pacha Bonneval. En 1699, il devint notre

ambassadeur à Constantinople. Il n'y eut jamais un homme plus

fier, plus violent. Jamais il ne voulut paraître sans épée

devant le sultan, selon le cérémonial d'usage. Saint-Simon en

raconte un trait fort honorable (chap. CCXII, année 1708). Le

grand vizir ayant fait des avanies au ministre de Hollande,

celui-ci voulut se réfugier chez l'ambassadeur d'Angleterre,

qui, malgré l'intime union des deux États, refusa de lui

donner asile. Ce fut son ennemi, le Français Fériol, qui lui

ouvrit son palais, le reçut et le protégea.--Je reviendrai

sur Aïssé et sa fin si touchante. Que de fois j'ai lu et relu

ses dernières lettres, pour y pleurer encore et me laver des

sottes larmes que me coûtait _Manon Lescaut_!

À propos de cette _Manon_, Aïssé la désigne, la lit dès 1727,

ce qui ferait croire que Prévost avait détaché et publié des

parties des _Mémoires d'un homme de qualité_, qui ne parurent

entiers qu'en 1732. Cette date de 1727 me paraît

très-vraisemblable. _Quand on sait lire_, on lit

très-clairement que _Manon_ est de la Régence, et nullement

du temps de Fleury.]

Aimée de l'amour le plus tendre qui fut jamais, elle eut cet étrange

supplice de ne pas s'estimer assez pour accepter les offres d'un amant

accompli qui, douze années durant, lui demanda sa main. En s'immolant

à lui, elle refusa le mariage. Son coeur, haut et très-pur, s'accusant

jusqu'au bout des hontes involontaires, des fatalités de sa vie,

s'obstina à se croire indigne, mourut d'amour et de vertu.

Histoire de France 1715-1723 (Volume 17/19) · 第 19 / 99 题