§ 1er.
La Régence est tout un siècle en huit années. Elle amène à la fois
trois choses: une révélation, une révolution, une création.
I. C'est _la soudaine révélation_ d'un monde arrangé et masqué depuis
cinquante ans. La mort du Roi est un coup de théâtre. Le dessous
devient le dessus. Les toits sont enlevés, et l'on voit tout. Il n'y
eut jamais une société tellement percée à jour. Bonne fortune, fort
rare pour l'observateur curieux de la nature humaine.
II. Et ce n'est pas seulement la lumière qui revient; c'est le
mouvement. _La Régence est une révolution_ économique et sociale, et
la plus grande que nous ayons eue avant 89.
III. Elle semble avorter, et n'en reste pas moins énormément féconde.
_La Régence est la création_ de mille choses (les grandes routes, la
circulation de province à province, l'instruction gratuite, la
comptabilité, etc.). Des arts charmants naquirent, tous ceux qui font
l'aisance et l'agrément de l'intérieur. Mais, ce qui fut plus grand,
un nouvel esprit commença, contre l'esprit barbare, l'inquisition
bigote du règne précédent, un large esprit, doux et humain.
* * * * *
La révolution financière est la fatalité du règne précédent.
Chamillart, Desmarets, sous des noms différents, avaient fait du
papier-monnaie. Nos colonies usaient dès longtemps d'un papier de
cartes. Law n'inventa pas tout cela. Il n'imposa pas le _Système_. Au
contraire, il hésita fort quand le Régent, _in extremis_, voulut user
de cet expédient.
Le mouvement fut immense, on peut le dire, universel. Un seul chiffre
le montre: à la fin du Système, quand la plupart s'en étaient retirés,
un million de familles y étaient encore engagées, et apportèrent
leurs papiers au Visa.
En ce malheur, notons cependant une chose. Les banqueroutes anciennes,
les violentes réductions de Mazarin, Colbert, Desmarets, furent sans
consolation, des faits morts et stériles. Mais la catastrophe de Law
fut de portée toute autre. Elle eut les effets singuliers d'une subite
illumination. La France se connut elle-même.
Des masses jusque-là immobiles, ignorantes, qui, comme les bas-fonds
de l'Océan, n'avaient jamais su les tempêtes, les classes que ni la
Fronde ni la Révocation n'avaient émues, cette fois levèrent la tête,
s'enquirent de la fortune publique,--donc de l'État et du royaume, de
la guerre, de la paix, des royaumes voisins, de l'Europe.
Les lointaines entreprises de Law, sa colonisation, les razzias qu'on
fit pour le Mississipi, obligent les plus froids à songer à l'autre
hémisphère, à ces terres inconnues, comme on disait, _aux îles_. Dans
les cafés qui s'ouvrent par milliers, on ne parle que des
_Deux-Indes_. Le XVIIe siècle voyait Versailles. Le XVIIIe voit la
Terre.
* * * * *
Le monde apparut grand, et ceci peu de chose. Nos nombreux voyageurs
et les Jésuites eux-mêmes, montrant l'énormité de l'Asie, du Mogol et
de l'empire Chinois, prouvaient que les Chrétiens sont une minorité
minime. Les questions chrétiennes parurent minimes aussi. Pendant un
an ou deux, elles furent parfaitement oubliées. Les disputes
cessèrent. On put croire qu'il n'y avait plus ni Jansénistes ni
Jésuites.
Chose un peu singulière, qui aurait surpris le feu Roi. À sa mort, les
églises étaient pleines, et tous pratiquaient, protestants,
_libertins_, athées. Plus de couvents s'étaient faits en un siècle que
dans tous les temps antérieurs. Même aux dernières années, jusqu'en
1715, quatre cents confréries du Sacré-Coeur venaient de se former.
L'Église, réellement, avait comme absorbé l'État. Le vrai roi
catholique, salué par Bossuet «un évêque entre les évêques,» dans sa
longue fin de trente années, s'était tout à fait révélé «un Jésuite
entre les Jésuites.»
Un matin, c'est fini. Cette immense fantasmagorie, si imposante, qu'on
eût crue aussi ferme que les Pyramides, s'amincit, s'aplatit. Toile et
papier! c'était un paravent ... En un instant, c'est replié, jeté au
grenier, oublié. On sait à peine que cela ait été.--Vous dites «le
grand roi.» Mais lequel? Le mogol Aureng Zeb, sans doute, conquérant
de Golconde? Non, le grand Shah Abbas, qui eut la haute idée de fondre
tous les dogmes et d'imposer la paix au ciel comme à la terre.
Cette mort temporaire du dogme catholique semble parfaite; on la
dirait définitive. Qu'il ait quelque retour, cela se peut. Montesquieu
n'en augure pas moins qu'il doit se préparer, faire ses dispositions,
n'ayant plus guère de siècles à vivre (117e _lettre persane_).
* * * * *
L'Europe bouillonnait d'un ferment tout nouveau. Le déplacement des
fortunes changeait les moeurs, les habitudes. Un monde en fusion
arrive avec tous les essais éphémères et difformes par lesquels la
Nature prélude à ses créations. On l'a reproché à la France. Le fait
fut général. Mais la corruption de la France, plus gaie et plus
parlante, se révélait bien davantage. Ses moeurs se retrouvent
partout, plus grossières,--et l'esprit de moins.
À travers tout cela surgit le temps nouveau en son grand caractère,
_le gouvernement collectif_, la foi à la raison commune. Outre les
Conseils du Régent, on en voit les essais en deux républiques
d'actionnaires se gouvernant eux-mêmes (la Banque, la Compagnie des
Indes). La royauté y est un moment absorbée et perdue. De l'empyrée du
dernier règne le Roi descend, se fait banquier.
Une révolution, non moins inattendue, apparaît dans le Droit public.
Les deux usurpateurs, Orléans et Hanovre, sur la base solide de la
vraie légitimité (_l'intérêt populaire et la liberté de penser_),
s'unissent, font la paix générale.
Cent choses avortent en fait. Mais les idées se fondent, solides
autant qu'audacieuses. Par delà toutes les barrières, l'horizon
révolutionnaire s'étend. L'Europe hors d'elle-même regarde dans
l'espace et dans le temps. Elle éclate vers un nouveau monde. Il
semble que l'ancien, arraché de sa base, va cingler, quitter sa base.
* * * * *
Cette Révolution a sur les autres un très-grand avantage; c'est qu'elle
n'a aucune formule, rien à citer, point de texte tout fait, qui dispense
d'avoir de l'esprit. L'Angleterre n'en a pas besoin: elle a la Bible.
Même notre grand 89 peut s'en passer: il a Rousseau;--Rousseau son
Évangile; et sa Bible est Voltaire. Avec cela en poche, 89 n'aura besoin
d'aucune invention littéraire. Il a tout un siècle à citer. Mais la
Régence lui fait ce siècle, déjà Voltaire et Montesquieu, en germe
Diderot, et tout ce qui viendra de grand.
«_Un enfant né sans père_,» voilà le nom du XVIIIe siècle, son
privilége singulier.
Il a le dégoût, la nausée, l'horreur du XVIIe. À coup sûr, il ne lui
prend rien.
Du grand XVIe siècle, il ne sait rien du tout. Il ignore étonnamment
sa parenté avec Montaigne et Rabelais, avec la libre Renaissance.
Voilà l'impardonnable crime du règne de Louis XIV. Imitateur adroit,
mais sempiternel ressasseur de toute question épuisée, il a brisé le
fil de la grande invention. Il use nos forces à répéter, reprendre et
imiter. Même ses génies sont des obstacles. La plupart, attrayants,
avec si peu d'idées, sont un fléau pour les temps à venir.
Le Cartésianisme, sur lequel on revient toujours, dans son mépris
natif de l'histoire, des voyages, des langues, dans sa fausse physique
qui ferme la France à Newton, nous tint pendant longtemps étiques et
pulmoniques. Nous serions devenus ou déjetés comme Malebranche, ou
poitrinaires comme madame de Grignan. Heureusement la bonne Mère nous
alimentait en secret. La Nature, sous main, nous passait la nourriture
substantielle des sciences et des voyages, nous apprenait à mépriser
les mots. On avait l'air de s'occuper de la Grâce efficace, et on
lisait Fontenelle. Par les grands voyageurs, comme Chardin, même par
les _Mille et une Nuits_ (1704), on pénétrait avec ravissement dans le
riche monde oriental. Un admirable petit livre, _le Canada_, de
Lahontan, arrivait de Hollande, révélant la noblesse héroïque de la
vie sauvage, la bonté, la grandeur de ce monde calomnié, la
fraternelle identité de l'homme. C'est Rousseau devancé de plus de
cinquante ans.
«Reviens à moi, pauvre homme! Reviens, infortuné!» dit la Nature; et
elle ouvre les bras. Elle le dit par toutes les voix des sciences.
Elle le dit par la Médecine, et c'est le mot même d'Hoffmann, dont les
médecins de la Régence ont tous été disciples. Elle le dit par
l'Histoire naturelle, qui déjà semble ouvrir la voie de Geoffroy
Saint-Hilaire. Elle le dit plus haut encore dans le Droit et
l'Histoire par Montesquieu, Voltaire, Vico. Des deux côtés des monts,
sans communication, sous les formes les plus différentes, ils révèlent
au même moment l'âme intérieure du siècle, la pensée qui le conduira:
«L'Humanité se crée incessamment elle-même. Ses arts, ses lois, ses
dieux, l'homme a tout tiré de son coeur, en s'éclairant de l'éternelle
Justice. Rien de divin sans elle. Rien de saint qui ne soit juste,
compatissant et bon.»
§ 2.
Un mot de ce volume:
Sa force, s'il en a, est toute en son principe, qui lui fait la voie
simple dans une variété infinie de faits rapides, brusques, et qui
semblent se contredire.
Saint-Simon n'a aucun principe. Il est tout à la fois pour le roi
d'Espagne et pour le Régent. Grand écrivain, pauvre historien (du
moins pour la Régence), il ne sait ce qu'il veut ni où il va. Il a de
moins en moins l'intelligence de son temps.
Lemontey, très-fin, très-exact, très-informé, qui écrit en présence
des pièces diplomatiques, a toute l'importance d'un contemporain. Il a
fait un beau livre, qu'on lit avec plaisir. Mais rien ne reste dans
l'esprit. Le détail, si bien ciselé, a beau être précis, l'ensemble en
est obscur. Rien sur le noeud du temps (le Système). Un mot à peine
sur la finale si dramatique et si morale, l'isolement de Dubois. Après
avoir longuement analysé et disséqué ce drôle, il l'admire à la fin
pour son inconséquence, pour avoir eu deux politiques contraires et
s'être toujours contredit!
Les historiens économistes, dont plusieurs, d'un talent facile,
semblent clairs à la première vue, regardés de plus près, restent
obscurs. Ils se figurent que l'on peut isoler l'affaire économique, la
suivre à part, donner les arrêts du conseil, les émissions de billets,
d'actions, sans savoir jour par jour les faits moraux, sociaux, le
détail de la crise politique, qui décidait ces actes de finance. Mais
tout est solidaire de tout, tout est mêlé à tout.
Ces arrêts et ces chiffres qui ne leur coûtent rien, qu'ils cotent si
tranquillement, ils me coûtent beaucoup, à moi. Il faut qu'à la sueur
de mon front je les crée, les évoque de la révolution du temps, du
brûlant pavé de Paris, que j'en demande le secret à la fatalité de
Law, aux fluctuations de Dubois, aux violences de M. le Duc. Non, on
ne peut donner les chiffres en supprimant les hommes. Dans les
finances, comme partout, il faut une âme, et, par-dessus, un principe,
pour la guider.
* * * * *
Le mien est celui-ci. Il est simple et domine tout:
L'ennemi, c'est le passé, le barbare Moyen âge, c'est son représentant
l'Espagne, aussi féroce sous Alberoni que sous Philippe II, l'Espagne,
qui, au moment même, flamboyait de bûchers, l'Espagne qui,
victorieuse, nous eût retardés de cent ans, qui eût brûlé Voltaire et
Montesquieu.
L'ami, c'est l'avenir, le progrès et l'esprit nouveau, 89 qu'on voit
poindre déjà sur l'horizon lointain, c'est la Révolution, dont la
Régence est comme un premier acte.
La Régence en ses grands acteurs offre ce caractère. À travers leurs
fautes et leurs vices, reconnaissons cela. Le Régent, Noailles, Law
surtout, Dubois même, par tel ou tel côté, sont du parti de l'avenir.
Ils ont certains instincts, des lueurs, des velléités, dont il faut
bien que je leur tienne compte.
Mais cela sans faiblesse. Je suis d'airain pour eux. Dubois, si utile
au début, et qui a fait la paix du monde, je le marque au fer chaud.
Law, ce grand esprit, inventif, désintéressé, généreux, mais de
caractère faible, je le traîne au grand jour dans sa connivence aux
fripons. Et le Régent, hélas! cet homme aimable, aimé, l'amant de
toutes les sciences, si doux, si débonnaire ..., l'histoire, pour tant
de hontes et privées et publiques, a dû le mettre au pilori.
* * * * *
Mais, avant d'en venir à ces justices définitives; je fais ce que je
peux pour être juste aussi tout le long du chemin, et dans l'infini du
détail. Chose vraiment difficile avec un temps pareil, qui ne marche
pas, mais qui saute, avec des retours, des reculs, une violence
d'allure saccadée, qui déconcerte à tout instant. Depuis le temps si
rude où j'ai conté 93, je n'avais rien trouvé de tel. La Régence n'est
pas si sanglante, mais elle n'est guère moins violente dans son énorme
brisement d'intérêts, d'idées, d'hommes, d'âmes et de caractères.
De là une grande fluctuation apparente dans ce volume. En relisant, je
m'en étonne moi-même. C'est qu'il est fort et vrai, sincère, sans
ménagement d'aucune sorte, ni prétention, ni adresse de littérature.
L'histoire n'est pas un professeur de rhétorique qui ménage les
transitions. Si le passage est brusque et la secousse rude, tant
mieux; ce n'est qu'un trait de vérité de plus.
Mais c'est à mes dépens. Plus je suis vrai, moins je suis
vraisemblable. Quelle belle prise pour la critique! Un historien qui,
avec son principe simple, semble si souvent dévier, qui pas à pas suit
misérablement les courbes infinies de la nature humaine, qui ose dire:
«Dubois eut un bon jour,» ou: «Tel jour, d'Aguesseau mollit.»
Qu'y puis-je? et que faire à cela? Avec ma fixité de foi, et la
fermeté de mon jugement total sur les grands acteurs historiques, je
suis le serf du temps. Et il faut bien que je le suive dans les
aspects divers que ces figures prennent de lui. Je le suis par année,
par mois, par semaine et jour même. Les habiles verront à quel point
j'ai daté, je veux dire, précisé la nuance de chaque jour.
D'éminents écrivains, savants, ingénieux (je pense à MM. de Goncourt),
ont souvent rapproché les temps de la Régence de ceux de Louis XIV.
Mais il y a bien des âges entre ces deux âges. Je me suis interdit
(sauf un seul fait, je crois) de me servir d'aucun auteur qui ne fût
pas strictement du temps du Régent.
J'ai poussé si loin ce scrupule, que je me suis même abstenu de rien
prendre dans d'Argenson, qui écrit peu après, mais lorsque Fleury a
passé. Fleury, ce misérable temps de silence, d'assoupissement, est
l'exacte contre-partie de la Régence, si bruyante. On touche à l'âge
du Régent, de Law et des _Lettres persanes_, et on s'en croirait à
cent lieues.
* * * * *
Je me tiens de très-près aux témoins exacts et fidèles qui notent et
le mois et le jour, aux journaux de l'époque (V. mes _Notes_). Combien
ils m'ont servi, spécialement celui qui est encore en manuscrit, on le
verra dans les crises rapides où Law, de moment en moment, fait
jaillir de son front les expédients du présent ou les lueurs de
l'avenir. On le verra dans le combat obscur qui se livre autour de
l'enfant royal, et dans les misères de Dubois, déjà abandonné, aux
approches de M. le Duc. Ce ne sont pas des mois, ce sont des années
presque entières, dont l'histoire jusqu'ici ne pouvait presque dire un
mot.
1er octobre 1863.