Non, le même tombeau nous réunira:
Si tu meurs, je te suivrai,
Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble,
Adieu; je n'ai plus de pleurs.
Le sens de ces paroles me paraît moderne, mais la mélodie leur prête un
charme d'ancienneté, de simplicité qui fait que je passerais des heures
sans ennui à les entendre répéter par les voix du pays.
À chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait à Paris un pas
russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mélodies
nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques
couplets on se sent pénétré d'un attendrissement irrésistible.
Il y a plus de mélancolie que de passion dans le chant des peuples du
Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une
émotion plus vive s'évanouit bientôt. La mélancolie dure plus longtemps
que la passion. Après avoir écouté cet air plusieurs fois, je le
trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit
ordinairement la musique simple, la répétition lui donne une puissance
nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je
regrette de ne les avoir pas entendus.
Cette race d'hommes mériterait une étude à part; mais ce travail n'est
pas facile à faire pour un étranger pressé comme je le suis; les
Cosaques, mariés pour la plupart, sont une famille militaire, une horde
domptée plutôt qu'une troupe assujettie à la discipline du régiment.
Attachés à leurs chefs comme un chien l'est à son maître, ils obéissent
au commandement avec plus d'affection et moins de servilité que les
autres soldats russes. Dans un pays où rien n'est défini, ils se croient
les alliés, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Impérial.
Leur agilité, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs
chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bête identifiés
l'un à l'autre, endurcis ensemble à la fatigue, aux privations, sont une
puissance. On ne peut s'empêcher d'admirer quel instinct géographique
aide ces sauvages éclaireurs de l'armée à se guider sans routes dans les
contrées qu'ils envahissent: dans les plus désertes, les plus stériles,
comme dans les plus civilisées et les plus peuplées. À la guerre, ce
seul nom de Cosaque ne répand-il pas d'avance la terreur chez les
ennemis? Des généraux qui savent bien employer une telle cavalerie
légère ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des
armées plus civilisées.
Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de
sensibilité qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi
grossier; mais l'excès de leur ignorance me fait de la peine pour eux et
pour leurs maîtres.
Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la
crédulité du soldat, tout ce que j'ai de dignité dans l'âme se révolte
contre un gouvernement qui descend à de tels subterfuges, ou qui ne
punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir.
Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs
hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814 à 1815, leur disaient:
«Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous
mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprès de
vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os,
corps et âme, qu'avez-vous donc à redouter?»
Des hommes habitués à reconnaître la voix de Dieu le Père dans celle de
leurs officiers, prenaient à la lettre les promesses qu'on leur faisait,
et se battaient avec l'espèce de courage que vous leur connaissez:
c'est-à-dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent échapper au
danger; mais si la mort est inévitable ils l'affrontent en soldats.
Quant à moi, s'il fallait nécessairement recourir à de tels moyens ou à
des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne
consentirais pas à rester huit jours leur officier. Tromper les hommes,
dût le mensonge créer des héros, me paraîtrait une tâche indigne d'eux
et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je
veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens
légitimes à braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les décider à
mourir en leur cachant la mort, c'est ôter la vertu à leur courage, la
dignité morale à leur dévouement; c'est agir en escamoteur d'âmes:
escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie
religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le
prétendent, qui excuserait la guerre?
Mais peut-on se figurer sans épouvante et sans dégoût l'état moral d'une
nation dont les armées étaient dirigées de la sorte il n'y a pas
vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de
l'apprendre.
Ce trait est venu à ma connaissance, mais vous pouvez penser combien
d'autres ruses pires que celle-ci peut-être ou semblables à celle-ci, me
sont restées inconnues. Quand une fois on a recours à la puérilité pour
gouverner les hommes, où peut-on s'arrêter? Toutefois la supercherie n'a
qu'un effet borné; mais un mensonge par campagne et la machine de l'État
marche: à chaque guerre suffit sa fraude.
Je finis par une fable qui semble avoir été faite exprès pour justifier
ma colère. L'idée est d'un Polonais, l'évêque de Warmie, fameux par son
esprit, sous le règne de Frédéric II; l'imitation en français est du
comte Elzéar de Sabran.