À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].

Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.

Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons

régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de

Pomerania était un _gettatore_!...

Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot

_tischné_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors

convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les

yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai

pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés

jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et

les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient

des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La

première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de

dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger

m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant

que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de

nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient

pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien

d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les

lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce

manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de

l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une

verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus

impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux

paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait

jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui

s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front,

nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces

ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre,

s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient

plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de

cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je

reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de

soin, le mot _tischné_, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même,

je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train

ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de

l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot;

leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus

solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre

équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions

ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me

sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin;

cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent

possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non

apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés.

Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et

mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes

tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour

des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables

à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des

chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts

anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable

à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence

est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments,

on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière;

on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité;

il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme

et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas

seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on

reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la

magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un

prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la

surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre

animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les

resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux

chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les

espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la

grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en

haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est

incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin

du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque

instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous

êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée

principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher,

sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène

hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa

monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car

presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à

l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse,

entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans

ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant

conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en

ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval

quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.

La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et

sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de

ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des

rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à

de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout

ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles

de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement

sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la

manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus,

en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le

chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est

proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de

nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à

la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant

que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.

Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs

que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur

les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance

naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il

touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect

pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage

des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous

paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges,

singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les

Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque

chose d'agréable à l'oeil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait

des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si

ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour

d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de

tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans

poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple

attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même

peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance

sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du

despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de

méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait

associer un Horace Vernet à un Montesquieu.

Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans

celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins

connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle

est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de

l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.

Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le

monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société,

gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement

nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui

fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires... La

tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les

théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de

l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant

violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare,

mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir

qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine

qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.

L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le

résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le

Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des

hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II,

divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte

en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont

l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait à quelle fin!... Nos neveux

l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera

aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.

J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez

jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de

leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du

sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes

défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une

manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu

de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je

crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une

taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage

indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est

l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes

moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à

la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la

caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les

boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font

une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je

viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge.

Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne

représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont

confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore

bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus

graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe

pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes.

Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la

forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la

femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des

reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.

J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle

mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville

ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à

elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé

par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une

partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux

épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires

qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à

dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché

au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne

comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans

que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se

croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais

l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en

voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous;

voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la

singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on

leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui

nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent

qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons

nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une

mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le

changement.

La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice

développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à

cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes

conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.

Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent

beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils

chantent en choeur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et

soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu

bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce

qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de

simplicité.

Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées

de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine

sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques

pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de

la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais

je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est

qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles

du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est

très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où

descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une

planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette

planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à

ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.

Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la

fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une

femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours

debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où

elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font

aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air

jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment

où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place

seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car

j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les

Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément

un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup

d'agilité, de grâce et de hardiesse.

Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes

filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques

visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur

délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est

transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de

blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement

pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont

cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont

cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des

Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner

la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la

nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus

rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent

paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des

hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits.

Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de

cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend

sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps

leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des

têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de

l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de

vieille femme à mettre dans un tableau.

Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des

traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne

perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé

d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de

femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le

nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de

l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si

ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même

sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que

les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes

sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur,

l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le

voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un

ménage rural.

À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de

ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont

étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de

la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours

arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter

dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes

tentatives.

Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors

de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon

couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la

maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa

couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.

À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une

rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons.

Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des

hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été

des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le

soleil lui-même penche pour cet Empire.

Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent

non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux

paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se

reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un

toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent,

avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de

l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette

pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en

faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie

rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli

s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut

renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent

jusqu'à l'user.

Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute

occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer

propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le

bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous

perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y

passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement

que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne

sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils

mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et

de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort

dévots.

Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins

vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis,

remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il

saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu

sait si le nombre en était grand!... Ces formalités accomplies, nous

arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant,

soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé

quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une

enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une

vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me

rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe:

«Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»

Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se

plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours

derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur

le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à

Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du

voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche

aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que,

d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit

d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de

ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit

effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en

voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de

son autorité.

Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de

sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus

simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les

bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne

croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil

aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en

Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une

grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a

trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de

pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi

les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la

tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a

doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.

«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état

social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus

grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents

francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la

Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour

un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle,

vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports

entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des

autres nations de l'Europe.»

Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la

réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.

Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne

pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait

cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher

de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous

pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi

les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous

m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire

de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.

--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais

ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»

J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou

même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai

prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.

Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en

Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses

parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des

vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la

maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes

Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas.

«Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me

figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans

_les salons_[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce

qu'est devenue la France du temps de Louis XV.

Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de

quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris:

aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis

qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français

modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et

les Russes ne parlent de rien.

Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes

des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont

le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce

don des moeurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce

sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de

leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un

profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie

d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en

Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public,

accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les

autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en

bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de

l'ambassadeur officiel.

Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux

négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont

servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec

plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes

par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement

amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage

d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est

l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et

l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen

d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones

politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de

Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils

étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de

bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.

La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur

conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur

arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement

les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets

graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les

paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est

ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles

parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de

naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires

de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu

divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et

il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation

des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur

est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette

occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans

compensation comme sans excuse.

On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les

paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que

j'entends faire aux personnes le moins instruites.

Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel

métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au

bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines,

qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient

à Pétersbourg au jour prescrit.

«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.

--Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné

deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec

grand plaisir.»

Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes,

ni leurs enfants, ni même leur coeur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le

seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre

chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de

la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les

grands, et peut-être à juste titre.

«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de

leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand

les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour

leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent

fois que les paysans libres ne le sont chez vous.»

Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais:

s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant

point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de

compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et

c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule

elle constitue la famille.

Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les

sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est

pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les

contrastes: les expliquera qui pourra.

D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les

autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour

être plus vrais que les historiens.

La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la

saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit

la sphère de ses travaux.

Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel

qu'il est, c'est pour exciter dans tous les coeurs et surtout dans le

mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour

réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant

à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le

mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon

séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme,

toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression;

c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en

aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu,

la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise

action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité

de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité

toujours triomphante.

Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un

voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie.

C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande

partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et

mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la

Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un

moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné,

exterminé comme un seul homme.

Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des

esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres:

ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait

qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en

général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il

supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit

d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je

l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je

loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me

trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi.

L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a

toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.

«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en

sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission...» D'autres me disent:

«le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a

dans le coeur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la

superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est

si mal élevé.»

Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils

soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre

de la Russie.

De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que

le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce

but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la

victoire.

Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion

chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un

des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini

nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels

de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la

foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se

l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme

un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la

tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette

révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à

l'heure.

J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me

chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma

calèche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'où j'ai extrait ce

passage, que je vous copie sans y changer un mot.

«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer

toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant

vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef

de l'Église s'était insensiblement refroidie.

«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie

pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie

auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit

ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau

tribunal qu'on appelle le saint synode.

«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; _mais il le fut en effet_ par

le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége

ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur

et sujet de mon naturel et véritable souverain... _Je reconnais qu'il

est le juge suprême de ce collége spirituel_.»

«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de

quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des

causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir

que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le

métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne

paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les

matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du

souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres

prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur

tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant,

ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»

(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par

Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping,

volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7;

Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)

Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces

retards sont favorables à mes travaux.

Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens:

vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi.

Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale;

esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la

seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui

seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres

Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de

moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont

d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les

dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les

sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat

immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église

catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et

va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église

universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour

l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques,

l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un.

En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique

ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute,

mais, pour civiliser profondément le coeur des hommes, il faut leur

enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle.

Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette

noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer

son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline

militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de

l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation

l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une

révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette

révolution, c'est l'Évangile.

Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible

est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le

blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.

En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette

passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier

la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent

sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le

cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme

s'arrête en chemin sous tout autre prétexte.

Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous

menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour

un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet

homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien

connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à

galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments

de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de

retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain

qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon

courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur

son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au

galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon

courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute,

me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas

trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à

faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus

à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un

autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se

déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays...»

Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres,

la nuit était venue.

Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour

excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le

malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa

force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute

un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour

faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué

au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six

lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver,

souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu

déjà le coeur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un

paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître

l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il

se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais

n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait

jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé

que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture

lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux

flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme

déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le

découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti

n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette

courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de

nerf pour faire ses six lieues au galop.

Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin

délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout

entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était

telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de

ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à

prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à

la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut

mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son

lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il

téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir.

Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt,

prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait

avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au

gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû

recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais

je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un

visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon

cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de

contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.

Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans

accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et

s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire

amener un nouvel attelage.

Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les

villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là

pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur

Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme

disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour

faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus;

j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu

moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le

jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu

qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le

repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du

despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais

la tyrannie est partout.

Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous

reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer

le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une

barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu

coupable hier au soir par mon silence.

Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être

civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les

moeurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion

d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation;

le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air...

En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon

postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter

pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route

qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par

un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes

forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de

vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à

mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un

Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une

route.

J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des

vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours

un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou

de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses

propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la

société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de

ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de

quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que

nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point

la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine

de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du

coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la

société contre toute participation au forfait et à la pensée qui

l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu

s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable;

oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot,

était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein

le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de

la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée

des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du

ciel... Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à

la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé

cette nuit.

Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi,

à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux

qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit

appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la

laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière

plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les

marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les

villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures

fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené

devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps,

tant la sensation était prompte!... Ce renversement de la nature, ces

illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique

appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes

volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui

conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du

plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux

juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour

moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple

très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui

mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec

ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme,

espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la

seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait

l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce.

Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux

très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve

qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les

chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce

fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues

murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule

favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour

de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels

frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant,

parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne

peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais

le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les

interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie

jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs

frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule

du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser

d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de

carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le

tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que

des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description

de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai,

le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce

n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre;

où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et

qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier

par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la

description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La

tâche est rude.

Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour

l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et

partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le

jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon

demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées

du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de

sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante.

J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le

prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué

en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25].

Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si

l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas

en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en

charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte

des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures.

Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres,

même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me

faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand

c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je

serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais

glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau:

ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois

nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du

gouvernement russe.

La Russie en 1839, Volume III · 第 13 / 28 题