_Né à Paris le..._
_Mort à Grasse, le..._
A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à
Mme de Rocrange.
Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec
une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et
son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que
sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu
s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.
Elle ne priait pas.
Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de
visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et
les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de
mystérieuses correspondances.
Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux
personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de
Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.
Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent
un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de
pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:
--Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous
vous retiriez.
Pauline se leva et se retira.
Elle sortit du cimetière.
Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues.
Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas
quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle
comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit
confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa
tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient
d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace
s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle
devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses
lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde.
Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui
paraissaient surgir devant elle de dessous terre.
Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder
quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse
noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à
une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant
la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir.
Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe
luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux
reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête
envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à
respirer.
Une voix prononça à côté d'elle:
--Notre-Dame!
La même voix dit encore:
--Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.
Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses
vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de
chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois
d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber,
alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.
Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage.
Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient
que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux
étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la
regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs
feuilles jaunies.
Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se
rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non
de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des
murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup
brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières?
Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là
naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi?
N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la
rue... Il y avait des affiches lumineuses...