Depuis plusieurs heures, Facial se promenait dans son cabinet, en
attendant l'entrevue qu'il devait avoir avec sa femme.
Un domestique vint lui annoncer que madame était arrivée.
Il se recommanda encore la plus glaciale, la plus dédaigneuse
politesse, boutonna sa redingote, but un petit verre de cognac, et
passa au salon où l'attendait Pauline.
Elle se leva à son entrée et lui tendit la main sans affectation.
--Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre, dit-elle;
épargnons-nous mutuellement les reproches et les grands mots.
Facial resta abasourdi de ce début. Il se préparait à subir des
attendrissements, des sanglots, une femme se jetant à ses pieds et
demandant grâce, et voici qu'il la trouvait aussi calme que lui.
--Asseyez-vous, Madame, dit-il avec un geste vague.
Ils prirent place en face l'un de l'autre, séparés par une petite
table.
--Je n'ai pas d'explication à vous donner, fit Pauline au bout d'un
instant de silence, et je vous prie de ne pas en exiger de moi. Il
doit vous être assez indifférent de savoir pourquoi et comment j'en
suis venue à rompre les liens qui nous unissaient. Il est probable
d'ailleurs que si je tentais de vous l'expliquer, vous ne me
comprendriez pas. Veuillez donc ne considérer que les faits. Ils sont
trop évidents pour que je songe à les nier ou à les atténuer. J'en
assume la responsabilité.
Facial perdait pied. Il ne concevait pas que Pauline osât se présenter
à lui autrement qu'en pécheresse repentante et accablée de honte.
--Ah! misérable femme! s'écria-t-il, oubliant d'un coup ses projets
d'impassibilité.
--Ne le prenez pas sur ce ton, dit Pauline, je vous en supplie.
--Comment! Vous m'avez trompé, trahi, déshonoré, vous avez commis un
crime épouvantable, vous voilà souillée, couverte de boue, et vous
venez tranquillement m'annoncer que vous en assumez la responsabilité!
Je crois bien que vous en assumez une de responsabilité, et
effroyable! Les conséquences de votre faute seront terribles,
terribles...
--Il est inutile de vous emporter: ce qui est fait est fait, et si
c'était à refaire, je le referais. Veuillez me dire maintenant
quelles sont vos intentions.
Facial la regardait effaré.
--Mes intentions? mes intentions? Vous en parlez avec une légèreté...
Ah ça! éclata-t-il, pensez-vous que je vais passer l'éponge sur vos
déportements, vous ouvrir de nouveau, comme si de rien n'était, ma
maison et mes bras, vous supplier peut-être--telle est votre
audace!--de reprendre la vie commune agrémentée de toutes les
complaisances? Ne vous bercez pas d'illusions. Ne vous figurez pas que
votre pouvoir sur moi soit si grand, qu'il vous suffise de paraître
pour reconquérir votre place au foyer. Vous vous traîneriez à mes
genoux, que je resterais inflexible. Madame, je ne suis pas de ceux
qui pardonnent.
Cette phraséologie mettait Pauline au supplice.
--Je ne suis point venue ici mendier votre pardon, dit-elle. Je ne
saurais qu'en faire. Dites-vous bien d'ailleurs que si vous souffrez
maintenant à cause de moi, j'ai souffert, moi, pendant dix ans à cause
de vous, et ne vous posez pas en accusateur: ce rôle vous convient
peu.
--Quelle impudence! fit Facial avec indignation. Mais vous êtes un
serpent que j'ai réchauffé dans mon sein!
Pauline haussa les épaules.
«Rien, pas un cri du coeur ne lui échappe!» pensait-elle.
Elle se taisait, hautaine, sous les injures que Facial déversait.
Qu'aurait-elle dit? Elle ne pouvait pas lui prêter son cerveau, pour
qu'il sentît avec ses sentiments et comprît qu'il n'avait pas le
droit de la juger. Il voyait à son point de vue, un point de vue
abominable et faux, mais qui était le sien. Que servait alors de
répondre?
En proie à une fureur qu'il ne cherchait plus à contenir, Facial se
répandait en discours diffus, boursouflés, pleins de périodes
déclamatoires et d'imprécations violentes. Il dépassait les bornes,
traitait sa femme de fille perdue, la ravalait au-dessous des
prostituées, qui, elles, n'ont juré fidélité à personne. Les outrages
jaillissaient de ses lèvres. Lui, si châtié d'habitude dans son
langage, trouvait d'ignobles insultes à lancer comme des crachats au
visage de celle qui lui était intellectuellement et moralement si
supérieure. Elle ne bronchait pas; pâle, les traits immobiles, elle
laissait passer ce flot d'ordure qui ne l'atteignait pas.
Épuisé, Facial s'arrêta et s'affaissa dans un fauteuil.
--Avez-vous fini? demanda Pauline.
Il se redressa, comme sous un coup de fouet.
--Je n'ai pas encore dit le plus important, Madame, reprit-il
foudroyant; je n'ai pas encore prononcé le mot fatal...
--Prononcez-le, interrompit-elle, je n'attends que cela.
--Vraiment, Madame, le divorce ne vous fait pas peur?
Il espérait la voir s'abattre sous l'épouvante de ce mot et mesurer
enfin l'horreur de son crime à la grandeur de la punition. Mais elle
ne parut pas s'en émouvoir.
Il accentua d'une voix sévère:
--Le divorce, Madame! le divorce!
--Je suis heureuse, répondit simplement Pauline, que vous compreniez
comme moi qu'une séparation est nécessaire. Vous la voulez légale,
tant mieux: l'ordre est une excellente chose, et ma liberté en sera
moins précaire. Le divorce est la meilleure solution à notre
situation. Si vous avez cru que je me ferais des illusions sur votre
tendresse à mon égard, vos paroles me montrent que vous en entretenez
sur celle que je vous porte. Vous vous imaginez que «ma faute»--je
conserve à mon acte ce nom, puisqu'il est consacré, quoique ma vraie
faute, faute bien involontaire et toute d'ignorance, ait été de vous
épouser sans savoir ce que c'est que l'amour--vous vous imaginez que
ma faute est le résultat d'un de ces coups de tête ou de sang
familiers aux femmes peu scrupuleuses, qui durent le temps d'un
caprice et dont elles se mordent amèrement les doigts, si, par
malchance, le mari découvre et sévit. Vous supposiez que ce mot de
divorce allait me prosterner à vos pieds humiliée et brisée, pleurant
des serments de repentirs éternels. Vous vous trompez. Ma faute a été
voulue et longuement méditée. Bien loin d'en redouter les
conséquences, j'étais à la veille de vous découvrir moi-même la
vérité. Vous m'avez prévenue: ce n'est pas une raison pour que je
change de contenance. Non, je ne crains pas le divorce; je l'appelle,
je le désire. Mais ici vous êtes le maître, vous seul avez qualité
pour le réclamer, puisque, au point de vue de la loi, c'est vous qui
êtes l'offensé.
--C'est bien, Madame, nous divorcerons. Telle était mon intention:
vos bravades ne font que m'y affermir.
--Sur quoi baserez-vous votre demande?
--Sur la vérité: votre adultère. Songeriez-vous à le nier?
--Oh non, je vous aiderai même à l'établir.
--Il y a des maris chevaleresques qui en pareille circonstance
poussent l'abnégation jusqu'à prendre la faute sur eux. N'attendez pas
de moi une telle délicatesse. Je considère l'adultère, même l'adultère
de l'homme, comme une chose trop grave pour que je consente à m'en
charger. Que m'importe votre honneur, maintenant que vous l'avez
perdu. Le divorce sera prononcé contre vous.
--J'entends. Vous m'offririez d'ailleurs ce petit sacrifice, que je
n'accepterais pas.
--Tout ce que je puis faire, c'est de ne pas vous traîner devant le
tribunal correctionnel pour obtenir votre condamnation. Je délaisse
cette vengeance.
--Quelle magnanimité!
--Le nom de votre complice ne sera pas même prononcé dans les
considérants. Vous pourrez l'épouser, puisque vous prétendez l'aimer,
et essayer de racheter avec lui les torts que vous avez eus avec moi.
Facial se croyait sublime.
--Il est marié, dit Pauline.
--Il peut divorcer.
--Il ne le peut pas: sa femme est catholique.
Facial leva les yeux au ciel.
--Dans quel abîme êtes-vous tombée! Enfin s'écria-il, vous l'avez
voulu, Madame, vous l'avez voulu!
--C'est bien. Ne parlons pas de moi. Puis-je vous demander quelles
sont les preuves que vous produirez devant les magistrats?
--Des preuves? J'ai des témoignages, des présomptions morales, des
faits matériels qui, réunis, formeront un dossier suffisant pour vous
confondre.
--Croyez-moi, laissez de côté tout cet arsenal. Il est inutile,
puisque j'avoue. Ne désirez-vous pas, comme moi, aboutir par les
moyens les plus rapides et les plus simples?
--Sans doute, et si vous avouez cela ira tout seul. Mais il faut un
aveu écrit.
--Qu'à cela ne tienne, je vais vous écrire une lettre où je
reconnaîtrai explicitement ma culpabilité.
--Comme vous voudrez, fit Facial. D'habitude, les femmes n'avouent pas
ces choses-là; leur pudeur les pousse à se défendre même contre
l'évidence. Il faut que vous ayez perdu tout sens moral.
Sans répondre, Pauline ouvrit un buvard, prit une feuille de papier et
écrivit une demi-page qu'elle signa.
--Cela suffit-il? demanda-t-elle en tendant la pièce à son mari.
Facial la lut deux ou trois fois attentivement.
--Cela suffit, dit-il.
Puis il la serra avec soin dans son portefeuille.
--Et maintenant, Madame, termina-t-il, nous ne nous retrouverons que
devant les juges. Que Dieu vous pardonne!
Mais au lieu de partir, Pauline se dirigea vers une porte menant dans
les appartements intérieurs.
--Où allez-vous! cria Facial.
--Mon fils... Je vais chercher mon fils.
--Pour quoi faire?
--Pour l'emmener.
Il se précipita et lui barra le passage.
--Vous ne passerez pas!
--Monsieur!
--Je vous le défends!
Elle s'arrêta haletante. Un éclair flamba dans ses yeux.
--Vous oseriez me défendre de prendre mon fils? prononça-t-elle les
dents serrées.
--Parfaitement.
--Mais c'est mon fils! rugit-elle.
--C'est aussi le mien, dit Facial.
Une horrible lueur palpita dans l'esprit de Pauline. Son fils! son
fils! Facial songeait à le lui enlever! Oh! c'était impossible! Quelle
monstrueuse pensée venait de germer là tout à coup, si monstrueuse que
pas un instant le soupçon que cela pût se produire ne lui était venu!
La séparer de son fils! Ce forfait épouvantable serait-il permis? Non,
non, elle se trompait, elle avait mal entendu! Son mari était un homme
après tout: il n'allait pas voler un enfant à sa mère!
--Je veux mon fils! supplia-t-elle la tête pleine de vertige.
--Vous ne l'aurez pas.
Alors, en une abondance éperdue de paroles incohérentes, pleurant,
défaillant, les mains frissonnantes, elle divagua:
--Vous n'avez pas formé l'infernal projet de m'arracher mon enfant! Ce
n'est pas sérieux, ce n'est qu'une effroyable plaisanterie! Dites,
dites que vous n'avez voulu que me faire peur! Je suis mère, moi,
savez-vous bien? Ce serait me tuer que de m'ôter l'enfant que j'ai
porté dans mon sein, que j'ai nourri, que j'ai élevé, qui est mon sang
et ma vie! Oh! vous savez cela! Vous ne voudrez pas commettre un crime
si infâme! Si vous avez jamais eu pour moi un sentiment qui ne fût pas
de la haine, vous épargnerez la malheureuse qui a été votre femme,
vous n'exercerez pas sur elle une atroce, une basse vengeance. Vous ne
dites rien; vous attendez que je me sois mieux humiliée. Parlez, que
dois-je faire pour vous fléchir? Oh! grâce! grâce! L'angoisse
m'étreint à la gorge, ma voix se perd, les mots manquent à mon
coeur...
C'était enfin la scène que Facial attendait et à laquelle il s'était
préparé. Seulement, au lieu que ce fût la femme, c'était la mère qui
criait grâce.
Il répondit durement:
--C'est trop tard: il fallait songer à cela avant.
Une nouvelle énergie galvanisa Pauline:
--Vous avez l'audace de séquestrer Marcelin? proféra-t-elle avec un
tel emportement, que Facial crut qu'elle allait se jeter sur lui.
--Sa place n'est pas avec vous. Je le garde.
--De quel droit?
--De quel droit? Je crois, Madame, que vous vous méprenez ici
étrangement sur vos droits. Apprenez donc que, le divorce étant
prononcé contre vous, c'est à moi, en principe, que le tribunal doit
confier l'enfant. Il suffit que j'en fasse l'objet d'une demande, et
c'est ce qui sera, pour que, malgré tout ce que vous pourrez arguer,
le droit de garder Marcelin me soit acquis.
A ces paroles qui éclairaient tragiquement la situation, Pauline
sentit tout s'effondrer en elle.
Un dernier espoir restait, auquel elle s'accrocha désespérément. Il
fallait pour cela l'aveu terrible. Mais plus rien ne lui coûtait.
Se campant devant son mari, le fixant les yeux dans les yeux, elle dit
avec un cinglement:
--Cet enfant n'est pas de vous.
Facial sursauta.
--Il n'est pas de vous, reprit-elle plus ardemment, il est de M. de
Hartwald. Car je vous ai trompé autrefois avec M. de Hartwald. C'était
à l'époque où il était secrétaire d'ambassade à Paris. Vous vous le
rappelez? J'ai fait sa connaissance dans un bal. Il venait souvent
ici. Vous l'invitiez. Eh bien, je vous trompais avec lui. Pendant un
an, je vous ai trompé; et vous ne vous en doutiez pas. Marcelin est né
de cet adultère. Regardez-le, il n'a rien de vous: il ne vous
ressemble ni au physique ni au moral. Remarquez son nez, son nez
droit, fin, distingué, et ses cheveux, ses cheveux blonds: c'est le
nez et les cheveux de M. de Hartwald. Il a, par contre, mes yeux et ma
bouche. C'est frappant. M. de Hartwald est mort; cet enfant est à moi
seule...
Elle s'arrêta, regardant toujours son mari. Mais celui-ci, après un
premier choc de surprise, avait eu le temps de se remettre.
--Ah! par exemple! s'écria-t-il en riant insolemment, vous avez de
l'imagination! Ma parole, à vous entendre, on dirait que c'est arrivé!
Mais ça ne prend pas! Ça ne prend pas! Marcelin le fils de M. de
Hartwald! Elle est bien bonne!
--Vous ne me croyez pas? fit Pauline bouleversée.
--Vous croire? Ah ça, pour qui me prenez-vous? Il est visible que vous
venez d'inventer cette histoire de toutes pièces. C'est un mensonge,
et qui plus est un mensonge ignoble. Ah! Madame, vous étiez déjà bien
bas dans mon estime: vous voici dans la fange jusqu'au cou.
--Vous ne me croyez pas? répéta-t-elle avec accablement.
--Inventez autre chose, ou mieux n'inventez rien du tout. Votre
paroxysme vous égare jusque dans le ridicule. Marcelin ne serait pas
mon fils! Vous moquez-vous? Vous trouvez qu'il ne me ressemble pas?
Vous êtes donc aveugle! Et la voix du sang, Madame, la voix du sang!
Est-ce que je me sentirais son père, si je ne l'étais pas?
--Mon Dieu! mon Dieu! gémissait Pauline.
Et elle demeurait stupide devant son impuissance à établir la vérité.
Elle ne possédait aucune preuve de ses relations avec M. de Hartwald.
Tout avait été détruit. Il n'existait pas un mot de billet, pas une
photographie, pas un signe, pas un document quelconque, rien, rien,
rien, que sa parole à elle et cette ressemblance qu'elle était la
seule à apercevoir.
Alors, folle, elle cria à son mari:
--Rendez-moi la lettre!
--La lettre?
--Oui, la lettre que je viens d'écrire et où je me reconnais coupable.
Je ne divorce plus.
--Pardon, Madame: vous ne divorcez plus, mais moi je divorce. Je ne
vous rendrai pas la pièce que vous m'avez si légèrement fournie.
--Oh!...
--D'ailleurs, cela ne vous avancerait pas à grand chose. Comme je vous
l'ai dit, j'ai des témoignages à faire valoir. La procédure sera un
peu plus longue, voilà tout.
--Je me défendrai, je lutterai et peut-être parviendrai-je à jeter
quelque doute dans l'esprit des juges. Rendez-moi ma lettre!
--Non.
--C'est une lâcheté!
--Une prudence.
--Mon enfant! mon enfant!
Elle voulut s'élancer. Facial la saisit violemment par les bras et la
coucha de force dans un fauteuil. Sans cesser de la maintenir, il
appela:
--Victor!
Le valet de chambre parut.
--Prévenez miss Dobby qu'elle ait à emmener immédiatement mon fils là
où elle sait. Accompagnez-les.
En proie à une indicible horreur, Pauline se débattit convulsivement.
On enlevait son enfant! Elle ne le verrait plus, plus... C'était fini!
--Le voir, râla-t-elle... je veux le voir...
Mais les deux mains atroces de son mari la serraient comme dans un
étau, la clouaient, la paralysaient.
--Lâchez-moi!... Oh! ayez pitié, pitié!... Mon Dieu, ayez pitié!...
On entendit, du côté de l'antichambre, une lointaine voix d'enfant:
--Maman! maman!
Pauline se raidit en un suprême effort. Mais ce fut en vain. Elle
retomba brisée sous la masse vigoureuse qui pesait sur elle.
Elle cria.
Facial lui mit son genou sur la bouche.
Quelques instants épouvantables se passèrent, pendant lesquels elle
crut mourir, tout son pauvre corps tordu comme dans les spasmes d'une
torture.
Enfin, Facial la lâcha.
--Vous êtes libre, dit-il.
Elle se leva d'un bond fiévreux et se précipita à travers
l'appartement. Elle en parcourut hâtivement les diverses pièces. Le
vide, le vide partout. Marcelin n'était plus là. Dans la salle
d'étude, un désarroi de livres et de cahiers... Elle baisa en
sanglotant ces objets que son enfant maniait encore quelques minutes
auparavant, elle les baisa comme des reliques sacrées, et son coeur
de mère éclatait dans sa poitrine... Ses lèvres battaient, ses
paupières tremblaient nerveusement; elle répétait le nom chéri, tantôt
tout bas, comme une prière, tantôt en appels désespérés écorchant sa
gorge en feu. Elle reprit deux ou trois fois sa promenade errante de
chambre en chambre, lentement maintenant, anéantie, s'arrêtant à
chaque détail qui lui évoquait Marcelin. Lorsqu'elle revint au salon,
où Facial attendait qu'elle se fût convaincue de l'inutilité de sa
révolte, elle n'avait plus l'air que d'un spectre désolé, d'une statue
vivante de l'effroi.
La vue de son mari sembla la glacer d'épouvante. Elle porta ses mains
en avant, dans un long geste de répulsion. Quelques mots rauques
sortirent péniblement de sa bouche contractée.
--C'est vous... c'est vous...
Et elle s'abîma sur le tapis, sans connaissance.
Facial sonna la femme de chambre. Il lui montra le corps inanimé de
Pauline. Puis, il prit son chapeau et partit.
Au bout d'une demi-heure, Pauline revint à elle. La femme de chambre
l'avait portée sur un lit, lui faisait respirer des sels, étanchait
avec un mouchoir imbibé d'eau le sang d'une petite plaie qu'elle
s'était faite en tombant.
--Où est mon fils?
--Je ne sais. Il est sorti avec sa gouvernante et Victor.
--Et monsieur?
--Il est sorti aussi. Il n'y a personne à la maison.
Elle s'élança à bas du lit, sans prendre garde qu'elle pouvait à peine
se tenir debout.
--Madame n'est pas encore remise; Madame ferait mieux de rester
couchée.
--Laissez-moi!...
Elle descendit dans la rue, échevelée, hagarde, semblable à une
aliénée.