IX

Les douze coups de minuit sonnèrent à une église.

Pauline, comme on sort d'un rêve, s'éveilla en sursaut.

--Il me faut partir, dit-elle.

--Quelle brutalité t'arrache d'entre mes bras? interrogea Odon.

--La vie.

--Oh! l'horrible et dur étau de fer!

--La souffrance ne s'exile jamais, même des plus grandes joies: elle

épie de loin et se précipite dès qu'il y a place pour elle.

--Tu dois regagner ta demeure?

--C'est misérable, mais c'est ainsi.

Ils revenaient peu à peu, ahuris et décontenancés, à l'exercice

pratique de l'existence. Ce rappel à l'ordre grinçait douloureusement

et ridiculement dans leur coeur, comme éclaterait au milieu d'une

symphonie le son discord et choquant d'une cloche fêlée.

--Avez-vous songé à la manière dont vous expliqueriez votre absence à

votre mari? demanda Odon.

Il prononça ce mot «votre mari» avec un étranglement de voix. L'idée

du «mari» venait subitement de faire explosion dans le tabernacle de

leur amour.

--J'ai dû y songer, répondit Pauline tristement. Et en disant cela ses

joues s'empourpraient de honte, non certes parce qu'elle trompait

Facial, mais pour avoir à se préoccuper de lui au moment où un autre

remplissait son âme.

--J'ai une vieille tante, expliqua Pauline, que je vais voir de temps

en temps. Mon mari étant invité aujourd'hui à je ne sais quel banquet,

je lui ai dit que je profiterais de son absence pour aller dîner et

passer la soirée chez ma tante. Je suis partie vers cinq heures, j'ai

fait une courte visite et je suis venue.

--M. Facial peut interroger votre tante, objecta Odon.

--Mon mari va une fois par an chez ma tante; celle-ci, qui est

paralytique ne sort jamais. D'ailleurs, comme elle est quelque peu

faible d'esprit, si par hasard, il arrivait qu'on la questionnât, elle

ne se souviendrait exactement de rien, embrouillerait tout et l'on ne

pourrait tenir aucun compte de ce qu'elle dirait.

--Et votre cocher?

--En arrivant chez ma tante, j'ai renvoyé le cocher et je lui ai

donné l'ordre d'aller se mettre à la disposition de mon mari. Celui-ci

à qui j'avais proposé la voiture pour la soirée, m'a su grand gré de

cette attention. Je suis venue chez vous en fiacre.

--Vous êtes très habile, dit Odon.

Ni l'un, ni l'autre ne souriaient. En constatant l'habileté de sa

maîtresse, Rocrange éprouvait presque un sentiment de malaise. Cette

femme si pure, si noble, si chère lui paraissait diminuée, comme

ravalée à quelque niveau indigne d'elle. Et Pauline ne se dissimulait

pas sa déchéance. Que faire? Son habileté était cependant nécessaire:

l'inquiétude d'Odon à s'informer de sa sécurité en faisait foi. Que

serait-elle devenue sans cela?

Une larme jaillit de sa paupière.

Cette larme fit plus que bien des paroles. Instantanément, le coeur

d'Odon retombait fondu d'amour et d'adoration à ses pieds.

--Ne pleure pas, murmura-t-il plein de pitié, ne pleure pas, je

t'aime.

Ils se dirent adieu en jurant de se revoir ou de s'écrire chaque jour.

Facial n'était pas rentré.

«Dieu soit loué! pensa Pauline, je n'aurai pas à le voir, à subir une

conversation, à mentir.»

Elle se coucha, mais ne dormit guère, interdite devant sa nouvelle

destinée.

Pendant ce temps, Facial s'amusait comme il ne s'était jamais amusé.

C'est Chandivier qui avait arrangé cette petite fête. Il avait enfin

réussi à «débaucher» Facial, comme il disait. Facial, qui avait plus

d'une fois refusé de s'associer aux «orgies» de son ami, sur

l'assurance qu'en définitive il ne s'y passait rien dont eût à rougir

un honnête homme, que chacun était libre de s'y comporter comme il lui

convenait, et sur l'argument décisif que s'il était digne de

sauvegarder sa _respectability_ dans la vie, il ne fallait pas non

plus s'enterrer, Facial, sans trop faire de façons, s'était laissé

tenter.

--Une fois, n'est pas coutume, dit-il à Chandivier.

--D'autant plus, répliqua celui-ci en faisant claquer sa langue, qu'il

y aura de jolies femmes.

Ce fut très joyeux. Rébecca, en l'honneur de qui la petite fête avait

été organisée, se montra à la hauteur de la situation, et par son

espièglerie, son entrain, sa beauté du diable, électrisa les convives.

Lorsqu'elle était un peu lancée, elle oubliait vite sa récente

élévation au rang de comédienne, pour redevenir la cabotine de dernier

ordre qu'elle n'avait jamais cessé d'être. Dans sa bouche, les propos

salés faisaient bien et allumaient le sang; ses bras et ses jambes

semblaient créés spécialement pour se trémousser. Aussi, au dessert,

eut-elle un succès étourdissant, lorsque d'une voix canaille soulignée

par des gestes appropriés, elle débita une chansonnette scabreuse,

composée pour elle par Chandivier: _le Museau de Dodore_, dont chaque

couplet se terminait par ce refrain suggestif:

Il fouille, il fouille,

L'museau d'Dodore,

Il fouille, il fouille,

Il fouille encore,

Troulaïtou,

Il fouill' partout!

On bissa, on trissa cette burlesque insanité; on brailla en choeur

le refrain. Facial, qui avait un peu bu, moussait comme les autres.

Décidément, Rébecca était une femme capiteuse. Il commençait à

beaucoup moins blâmer Chandivier, à l'envier presque. L'heureux

gaillard! Les vins aidant, Facial se surprit en flagrant délit de

convoitise. Ces femmes légères autour de lui, cette atmosphère de

plaisir, cet échauffement des sens et de l'imagination ne manquèrent

pas de produire leur effet. Il eut besoin d'énergie pour résister à la

tentation et se priver de l'épilogue ordinaire de ces sortes de fêtes.

Sur les trois heures du matin, lorsqu'il quitta le restaurant, seul,

après avoir pris part à toutes les folies auxquelles s'était livrée la

bande joyeuse, son sang n'était guère disposé à le laisser tranquille.

Et tandis qu'il fredonnait:

Il fouille, il fouille,

L'museau d'Dodore...

les bras, les décolletés, les poudres de riz, les odeurs d'essences,

les cascades de rires et de cris féminins, qu'il venait de quitter, le

poursuivaient avec insistance, fouettant sa sensualité.

«Il est encore temps, se disait-il haletant, tu peux retourner... Ou

tu peux aller ailleurs.»

Il revoyait les poses et les mines provocantes de Rébecca, les

allures et les plasticités des autres femmes; et, à défaut de Rébecca,

il se demandait avec laquelle de ces dernières il aurait bien couché.

«Non, dit-il, chassons ces idées! Ce n'est pas maintenant que je vais

me mettre à renier mes principes. D'ailleurs, ces drôlesses ne sont

peut-être pas très sûres...»

La vision de sa femme vint alors se mêler à celles qui dansaient déjà

une sarabande dans son esprit, sa femme en déshabillé, délurée et

lascive, prenant des poses comme les autres.

«Pourvu qu'elle ne soit pas endormie, se dit-il... Bah! je la

réveillerai...»

Arrivé chez lui, la tête tourbillonnante, Facial se déshabilla

précipitamment, et, en caleçon, en pantoufles, un flambeau à la main,

il voulut entrer dans la chambre à coucher de Pauline.

La porte était fermée.

Un instant interloqué, il ne s'arrêta cependant pas pour si peu.

--Ouvrez! cria-t-il, ouvrez!

Et comme Pauline n'entendait pas ou ne se pressait pas de répondre, il

se mit à faire du bruit avec ses doigts contre le vantail, tout en

continuant à crier:

--Ouvrez, s'il vous plaît! ouvrez!

Pauline, surprise au moment où un tardif sommeil était sur le point de

verser un peu de calme sur son esprit jusqu'ici si extraordinairement

agité, ne put se défendre d'un certain émoi. Que se passait-il?

Reconnaissant enfin la voix de son mari, sa première pensée fut qu'il

était arrivé quelque accident, que quelqu'un était malade.

--C'est vous? demanda-t-elle effrayée.

--C'est moi, ouvrez.

--Qu'y a-t-il?

--Ouvrez toujours.

Devant cette insistance, elle se hâta de jeter sur ses épaules un

peignoir, et, toute tremblante, alla ouvrir. Mais lorsqu'elle se

trouva face à face avec la figure de Facial, qu'elle aperçut ses yeux,

d'habitude ternes, luisants de lubricité, ses lèvres entrebâillées,

qu'elle sentit le flot pressé et aviné de son haleine, elle comprit ce

qu'il était venu faire.

Trop tard. Facial était dans la chambre, avait fermé la porte, posé

son flambeau, et s'avançait sur sa femme avec un sourire bestial.

--Vous êtes jolie, savez-vous, en chemise! proclama-t-il d'une voix

trouble.

Pauline avait reculé instinctivement. Une horreur subite la glaçait.

Cet homme qui venait sur elle lui faisait l'effet du monstre de son

cauchemar. Est-ce que l'épouvante de l'affreux moment ne lui serait

pas épargnée?

«Après lui! après lui!... Non, c'est impossible!... pensait-elle

vaguement, sans se rendre exactement compte de la vraie cause de son

effroi. J'ai peur!... j'ai peur!...»

Elle allait crier, comme si elle se fût trouvée en présence d'un

voleur ou d'un assassin.

Elle eut besoin d'un extrême effort pour ne pas céder à son

effarement, recouvrer un peu de présence d'esprit et tenter de se

débarrasser de Facial autrement qu'en mettant en l'air toute la

maison. Il suffirait peut-être de jouer une petite comédie. Elle se

laissa tomber d'un air las dans un fauteuil, et se frottant les yeux,

se plaignit dolemment:

--Oh! vous m'avez éveillée; laissez-moi dormir, je vous en prie: je

suis si fatiguée!

--Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus; c'est toujours comme cela au

premier moment, dit Facial.

--Je vous en prie, laissez-moi, continua Pauline d'une voix encore

plus défaite.

--Lavez-vous un peu la tête. Et puis vous pourrez dormir, je ne vous

empêcherai pas de dormir: nous dormirons ensemble. Venez vous mettre

au lit.

--Je désire être seule; je suis malade.

--C'est-à-dire que vous allez prendre froid, et moi aussi, si nous

restons comme cela. Couchons-nous.

--Écoutez, mon ami, supplia-t-elle doucement, j'ai une migraine

horrible.

--Elle passera, croyez-moi. Savez-vous ce dont vous avez besoin? Je

vais vous le dire...

Il se pencha sur elle avec un clignement d'oeil polisson.

--Non, non, laissez-moi! fit-elle en élevant la voix et en s'écartant

de lui nerveusement.

Mais elle avait compté sans la brutalité des appétits de son mari.

Affamé par l'aspect de ce corps à moitié nu, dont il n'avait jamais eu

une si tenace envie, Facial se lança sur sa femme, la saisit d'un

embrassement et plongea dans ses seins sa bouche goulue.

Pauline se raidit convulsivement. Avec une énergie désespérée, elle

réussit à secouer celui qui ne lui paraissait plus qu'un atroce

vampire, et, s'enfuyant à travers la chambre, alla se réfugier

derrière une table.

Et par dessus ce rempart, en phrases saccadées, cet étrange dialogue

s'engagea entre les époux:

--Sortez! dit Pauline.

--Moi sortir d'ici? fit Facial, bouillonnant à la fois de luxure et de

colère.

--Sortez! répéta Pauline.

--Mais je suis chez moi, vous êtes ma femme, ce lit est à moi et je

veux coucher avec vous.

--Vous n'avez pas le droit de me brutaliser.

--Je n'ai pas le droit de vous tuer, ni celui de vous battre, mais

j'ai le droit de profiter de votre corps toutes les fois que je le

désire. Coucher avec sa femme, cela ne s'appelle pas la brutaliser: et

j'ai le droit de coucher avec vous, entendez-vous, je l'ai.

--Malgré moi?

--Malgré vous.

--Et si je m'y refuse?

--J'ai le droit de vous y forcer.

--Par la violence?

--Par la violence.

--Ce n'est pas vrai.

--Consultez les lois, consultez votre confesseur, si vous en avez un,

consultez qui vous voudrez, vous verrez que la femme doit obéissance à

son mari, jusques et y compris la possession. Cela est si vrai, que

si, par quelque maladie ou par quelque incapacité physique, elle se

trouve empêchée de rendre à son époux ce que l'on nomme à juste titre

le devoir conjugal, son époux est en droit de la répudier.

--Taisez-vous, vous êtes infâme.

--Jugez si vos caprices peuvent entrer en ligne de compte!

--Et ma liberté, qu'en faites-vous?

--Elle n'existe pas.

--Eh bien, s'écria Pauline, si vos lois me privent de ma liberté, même

dans l'enceinte déjà stricte du mariage, je ne les reconnais pas, je

les repousse de toute l'indignation, de tout le mépris de ma

conscience. Il ne leur suffit pas de m'empêcher de me donner à qui je

veux, elles veulent encore m'obliger à me donner à qui je ne veux pas

et quand je ne veux pas? C'est une honte, c'est un crime.

--Pauline, prenez garde à vous: vous vous mettez en révolte contre mon

autorité, contre la morale, contre tout ce qui est sacré et légitime.

--Sacrés, légitimes, vos gestes de satyre et vos besoins obscènes! Ce

serait risible, si ce n'était pas dégoûtant. Allez-vous en, allez-vous

en, vous dis-je!

--Pauline, prenez garde!

--Vous me répugnez.

--Une femme parler ainsi à son mari! Je vais vous apprendre...

Il voulut l'attraper; mais elle lui échappa en tournant autour de la

table. Furieux, il se mit à courir après elle, vociférant:

--Je vous veux! je vous aurai!

Elle fuyait, meurtrissant ses pieds nus aux angles des meubles.

--Misérable! répétait-elle les dents serrées, au milieu des «je vous

veux!» rauques de Facial.

La poursuite se prolongea quelques minutes. La malheureuse femme

sentait les forces lui manquer. Acculée à un coin de chambre, elle se

vit perdue.

--Ne me touchez pas! gémit-elle.

Facial se précipita. Il l'enleva comme une proie. Une courte lutte

s'engagea. Plus fort, il eut vite brisé toute résistance. Il entraîna

sa femme sur le lit, tandis que ses mains frénétiques soulevaient le

linge, empoignaient et palpaient la chair.

--C'est un viol! râla Pauline.

L'homme, en rut, s'était jeté sur elle.

Au moment où l'oeuvre ignoble allait s'accomplir, et où Pauline,

vraisemblablement, allait perdre connaissance, ses doigts, dans un

dernier spasme de son bras qui battait l'air, rencontrèrent sur la

table de nuit un petit poignard japonais dont elle se servait comme

coupe-papier.

Elle le saisit, et, se sentant armée, retrouva tout à coup assez de

vigueur pour, en un héroïque effort, s'arracher à l'étreinte affreuse.

Elle se dressa.

--Je frappe! cria-t-elle.

Facial avait roulé hors du lit.

Quand il se releva, il aperçut la lame levée.

Subitement dégrisé, autant par le danger qu'il courait que parce que

sa virilité venait de s'éteindre dans le vide, il marmotta d'un air

stupide quelques paroles inintelligibles.

--Arrière! ordonna Pauline menaçante.

Facial se sauva, le dos rond.

X

«Où vais-je en être réduite, pensait Pauline, s'il me faut dorénavant

soutenir des luttes pareilles pour rester maîtresse de moi-même?»

La scène de la nuit se représentait à son imagination, rendue plus

épouvantable encore par les conséquences qu'un peu de réflexion lui

faisait entrevoir. Jamais elle n'avait renvoyé Facial d'une façon

aussi ignominieuse. Il est vrai que celui-ci ne s'était jamais

comporté envers elle aussi grossièrement. Mais, quels que fussent ses

torts à lui, n'allait-il pas trouver étrange l'excessive horreur

qu'elle avait manifestée à son égard? Et lorsque, dans quelques jours,

son besoin d'elle l'amènerait de nouveau dans sa chambre et qu'il s'en

verrait de nouveau refuser l'entrée, que penserait-il, que

soupçonnerait-il?

Car Pauline était bien décidée à ne plus avoir de relations avec lui.

Elle ne pouvait pas. Jadis, du temps de _l'autre_, elle n'avait point

complètement rompu avec Facial, et cela autant parce que la

cohabitation avec son mari ne lui inspirait pas encore un si profond

dégoût et que le souci de sa sécurité la dominait alors exclusivement,

que parce que Hartwald, même au moment où elle était le plus amoureuse

de lui, était loin d'exercer sur elle l'empire prestigieux d'Odon de

Rocrange. Comparer Odon à Hartwald! L'adoration qu'elle éprouvait pour

Odon lui commandait d'autres sacrifices. Subir Facial alors qu'elle

portait l'image d'Odon dans le coeur! Non, non. C'est comme si on eût

demandé à une chrétienne de la belle époque de s'incliner, ne fût-ce

que pour la forme, devant les faux dieux.

Il lui faudrait donc trouver un prétexte, en venir à soudoyer un

médecin qui constaterait une maladie fictive et déclarerait que son

mari ne pouvait, sans l'exposer aux plus graves dangers continuer à

entretenir des rapports avec elle! Quelle nauséabonde extrémité! Et

impossible de sortir autrement de cette situation. A moins...

Un instant l'idée de fuir, de tout quitter traversa son esprit.

C'était le scandale, la ruine, la mort...

Elle frémit.

Louvoyer au jour le jour, et puis, lorsque Facial, perdant patience,

ferait valoir par trop impérieusement ses droits, le médecin,

l'atrocité du médecin: il n'y avait que cela. Mais saurait elle

soutenir ce rôle hideux? Ne se trahirait-elle pas, quand Facial

proposerait un traitement, voudrait la conduire aux bains, consulter

peut-être des spécialistes? Cette comédie était-elle longtemps

jouable? Trouverait-elle même un médecin qui consentirait à se faire

son complice?

Et qui lui affirmait que Facial n'éclaterait pas tout à l'heure? Il

était midi. Ils allaient se rencontrer pour le déjeuner. Quelle

explication aurait lieu entre eux?

«Aie confiance! pensa-t-elle, s'efforçant de rester sereine et

rejetant loin d'elle, comme un mauvais rêve, ses pressentiments et ses

inquiétudes. Aie confiance, suis sans alarmes la voie, quelle qu'elle

soit, qui t'est tracée: tu as choisi la meilleure part, qui ne te sera

point ôtée. Comment te serait-il pénible de souffrir quelque peu pour

l'amour de celui que tu aimes? Et tout dût-il te manquer, ne te

resterait-il pas celui-là qui t'est plus cher que ce que le monde peut

t'offrir, celui-là qui est ta joie, ton réconfort, ta lumière?»

Les événements de la nuit n'avaient pas laissé, en effet, de produire

sur Facial une fâcheuse impression. Il les ruminait avec stupeur,

cherchant ce que sa femme pouvait avoir contre lui et ce qui la

rendait, depuis quelque temps, si déplorablement nerveuse. Il se

rappela à ce propos deux ou trois discussions un peu vives qu'il avait

eues récemment avec Pauline, y adjoignit la scène violente au sujet de

l'affaire Saint-Géry et la maladie qui en avait été la conséquence, et

se demanda s'il ne fallait voir dans ces faits que le symptôme d'un

état morbide, dont une saison au bord de la mer ou un voyage dans les

montagnes auraient raison, ou si, par malheur, ils ne résulteraient

pas de dangereuses perturbations morales, à la seule pensée desquelles

frémissait sa conscience d'honnête homme.

Il se promit d'observer attentivement Pauline.

La situation n'était peut-être pas si grave. Quoique ses souvenirs de

la nuit fussent lucides, Facial ne se dissimulait pas qu'il était

assez ivre, lorsqu'il s'était présenté chez sa femme.

«Peut-être, se dit-il, que mon ivresse était plus apparente que je ne

me le figure, et que Pauline, effrayée et révoltée à la fois, a cru

bien faire de me tenir rigueur. C'est elle qui m'aurait donné une

leçon. Il est vrai qu'il m'arrive si rarement de m'enivrer, qu'elle

aurait pu se montrer indulgente.»

Perplexe, et un peu honteux, Facial jugea que le meilleur parti à

prendre, pour le moment, était de garder le silence. Il ne fit aucune

allusion à ce qui s'était passé. Pauline, de son côté, qui ne

cherchait qu'à éviter un orage, n'en fit pas davantage. Ils feignirent

d'avoir oublié jusqu'à l'existence de quelque chose d'anormal entre

eux.

Facial lui demanda seulement en lui jetant un regard singulier:

--Comment vous sentez-vous aujourd'hui?

Et Pauline répondit froidement:

--Je vous remercie, je me sens bien.

Une heure après, elle était chez Odon.

--Oh! comme il est difficile de maintenir son amour dans les régions

pures et hors des atteintes salissantes d'en bas!

--Pauvre amie, vous souffrirez encore. Les hommes ne consentiront

jamais à laisser les beaux sentiments s'épanouir naturellement au

soleil. Ils obscurciraient plutôt le ciel des nuages de leur envie.

Médiocrité, sottise, perfidie, voilà ce qui nous entoure et nous

menace. Mais, chère enfant, le véritable amour est plus fort que tout

cela: ou plutôt, il n'a rien de commun avec l'ordinaire de la vie,

étant d'une vie extraordinaire et planant au-delà du monde. Les

souffles du marécage infime ne sauraient le ternir. Appliquons-nous

donc à rester au-dessus de ces exhalaisons impuissantes. Méritons par

la vertu de notre communion l'immunité qui protège les belles âmes.

--Je le désire, répondit Pauline, mais vous vous faites des illusions

sur moi, si vous me croyez assez détachée des choses d'ici-bas pour ne

prêter aucune attention à leurs mesquines entreprises. Je suis encore

trop une femme de chair et d'os pour ne pas craindre, ne fût-ce que

pour mon corps, les éclaboussures de la route. Je suis sensible aux

moindres contrariétés; mon amour-propre et ma raison s'offensent sans

cesse. Les luttes ridicules qu'il faut soutenir pour échapper à la

mainmise de l'existence m'irritent et m'accablent. Je voudrais être

heureuse et libre dans le monde et non pas seulement hors du monde.

--A qui le dites-vous! reprit Odon. Le stoïcisme est une grande

doctrine, mais il faut des caractères autrement trempés que les nôtres

pour le pratiquer: d'ailleurs je doute que des stoïciens puissent être

amants. Je me flatte si peu d'être invulnérable aux piqûres d'épingle

ou aux coups de boutoir de la réalité, que j'évite autant que

possible de lui donner prise sur ma véritable personne; je ne lui

présente qu'un mannequin sur lequel elle peut sans beaucoup de dommage

s'acharner. Ce que je veux dire, c'est que quand on a un amour comme

le nôtre dans le coeur, on est assuré du refuge idéal où nul ne

s'aviserait de nous poursuivre, dont rien ne saurait nous arracher.

L'amour est un port admirable, qui empêche de sombrer même dans les

pires tempêtes.

--Oui, mais l'amour nous dote d'une sensibilité nouvelle et nous

expose par ce fait à des attaques que n'ont point à redouter ceux qui

n'aiment pas. Croyez-vous, pour ne prendre qu'un exemple, que

l'asservissement au mariage ne me soit pas autrement pénible

aujourd'hui que j'aime qu'hier où je n'aimais pas? Une multitude de

choses qui me laissaient indifférente alors me supplicient maintenant.

Je ne puis pas vous voir comme je le désire, me donner à vous

entièrement, ne penser qu'à vous, n'avoir d'autre souci que celui de

vous plaire. Il me faut toujours songer à ce mari que je dois ménager,

à ces intérêts terrestres qui veulent être sauvegardés, à mon coeur

qui est sans cesse sur le point de se trahir. Ah! la liberté, la

liberté d'aimer, j'en ai besoin et je ne l'ai pas.

Odon lui prit les mains, et s'efforçant de la calmer:

--Aimez seulement, Pauline, et pour le reste armez-vous de la patience

nécessaire à toute créature qui vit sur cette terre.

--Il en faut beaucoup.

--Sans doute. Personne a-t-il jamais prétendu à la félicité parfaite?

--Non, mais vous avouerez qu'alors qu'il serait facile d'être heureux,

les hommes, frappés de je ne sais quelle folie, font tout pour dire au

bonheur: Tu n'entreras pas!

--Nous, ma bien-aimée, nous le laisserons tranquillement entrer, et

quoique ce soit par la porte secrète, il n'en sera pas moins bien reçu

et n'en sera pas moins le bonheur.

Plus d'une fois, Odon dut ainsi la rasséréner. Elle arrivait chez lui,

au sortir des artifices et des contraintes du dehors, comme dans une

sorte de confessionnal où s'épanchait sa vraie nature et d'où elle

repartait soulagée et réconfortée.

Leurs après-midi d'amour étaient de délicieuses oasis dans le désert

de l'existence, et tous deux s'abreuvaient aux sources vives, s'y

désaltéraient à longs traits. A l'ombre odorante des palmes, ils

oubliaient les vents arides et le sable desséchant. Des oiseaux bleus

par essaims évoluaient gracieusement sous les arceaux de verdure

fraîche. Des chants ailés voltigeaient. Un encens flottait dans l'air.

Voluptueusement bercés par l'ondulant murmure des feuilles et les voix

célestes qui frémissaient sur chaque vibration de l'éther, ils

laissaient voguer indéfiniment leurs âmes au gré des mille paysages de

ces jardins de rêve.

--Oh! disait Pauline, la tête appuyée sur l'épaule de son amant, les

yeux perdus dans l'extase, s'il ne s'agissait que d'aimer, selon son

coeur, selon sa bouche, selon sa croyance, la vie ne serait plus la

vallée de larmes, mais l'Éden merveilleux d'avant le péché.

--Qui empêche de le reconquérir, cet Éden perdu par notre faute?

--Le serpent de l'hypocrisie.

Leurs caractères différaient juste assez pour se rendre sensibles

leurs deux personnalités et pour se charmer l'un l'autre par leurs

dissemblances. Odon était calme, prédisposé à l'optimisme, sachant

supporter sans trop s'en irriter le mal nécessaire qu'il constatait

autour de lui; en amour, il était intense, tendre, profond, comme ému

de divine pitié, recherchant l'intimité, ne demandant qu'à construire

de hautes murailles autour de son bonheur. Pauline, bien que sachant

extérieurement rester calme, contenait en elle une agitation toujours

prête à déborder; son impressionnabilité la rendait perméable à toutes

les afflictions aussi bien qu'à toutes les illusions; elle ressentait

avec une égale acuité les joies et les douleurs, et, sans cesse

harcelée par ses espérances comme par ses craintes, elle souffrait et

jouissait d'avance aussi vivement que lorsque les événements se

réalisaient. Trop orgueilleuse, trop noble, trop honnête, elle ne

consentait pas sans malaise à dérober aux yeux ce qui était sa vraie

vie, à farder son visage et à déguiser ses pensées. Elle eût

volontiers édifié son amour comme un château sur une colline, pour que

jusqu'aux passants indifférents pussent l'admirer et l'envier, et

qu'elle pût en être fière, toutes armoiries étalées; elle avait une

tendance à braver l'opinion. Chacun d'eux voyait dans le vulgaire

l'ennemi: mais Odon avec une philosophie dédaigneuse et un désir de

s'écarter, Pauline avec un besoin de combattre et de protester.

Mais l'amour, qui, malgré tout, les remplissait de joie et de

victoire, l'amour triomphant chassait vite les ombres mauvaises qui

tentaient de se glisser sur leur félicité. Lorsqu'ils se retrouvaient,

toujours plus indiciblement fortunés de se connaître, leurs coeurs

s'élançaient l'un vers l'autre avec délire, effrayés et enchantés de

la puissance de leur transport. Chaque fois, c'étaient des ondées

nouvelles de délice; leurs moindres paroles prenaient des reflets

multiples de grâce, de beauté, d'adoration; ils se plaisaient

parfaitement, se sentaient faits l'un pour l'autre, prédestinés

presque, tant il leur semblait qu'ils s'étaient longtemps cherchés

dans les ténèbres de la vie, qu'ils s'étaient aimés autrefois. A tout

instant, ils tressaillaient d'aise, découvrant en eux des recoins

charmants qui leur faisaient l'effet de vieux souvenirs s'éclairant

soudain dans l'arrière-plan sombre de leur mémoire.

--Que serions-nous devenus, si nous ne nous étions pas rencontrés?

demandait Pauline.

--Nous aurions été privés de la lumière éclatante de la vérité; nous

n'en aurions eu qu'une intuition, sans être admis à la contempler face

à face.

--Cela me semble impossible: ne pas vous connaître, ne pas vous

posséder, n'avoir aucune idée de vous! C'est comme si on me disait:

Que seriez-vous, si vous n'étiez pas née? Je ne saurais que répondre,

ne pouvant me figurer l'état où l'on est quand on n'existe pas, me

heurtant là à un non-sens, à une véritable antinomie de la raison. Eh

bien, Odon, j'ai le même sentiment relativement à notre amour: je

n'imagine pas, maintenant que je vous aime, comment il se pourrait

que cet amour n'existât pas. Que serions-nous devenus, si nous ne nous

étions pas rencontrés? En vous posant cette question, cette énigme

plutôt, je la jugeais insoluble. Ce que nous serions devenus, ce que

moi du moins je serais devenue, je ne parviens pas à le comprendre: et

votre réponse ne me satisfait pas. Nous aurions été privés de la

lumière, dites-vous: mais comment peut-on être privé de la lumière?

Odon aimait qu'elle s'exaltât ainsi. Exalté lui-même, tout ce qui

s'élevait au-delà de la banalité des sentiments ordinaires, quelque

louables et quelque excellents qu'ils fussent, lui plaisait comme une

chose précieuse. Odon était idéaliste. En ce sens qu'il ne croyait pas

qu'il fallût prendre la vie pour ce qu'elle semble être, mais pour un

prétexte continuel à se créer un monde d'idées et d'émotions en

rapport avec l'éternel désir, monde généreux et sublime auquel il

attribuait tout autant de réalité et beaucoup plus de beauté qu'à

l'autre. Y a-t-il d'ailleurs autre chose que des phénomènes? Et un

phénomène psychique a-t-il moins de consistance qu'un phénomène

physique? Bien plus, chacun, même le plus obscur barbare, ne

considère-t-il pas la vie à travers son esprit? Et n'est-il pas

désirable, en conséquence, étant donné que tout n'est que vision, de

rendre cette vision aussi superbe, aussi noble, aussi enchanteresse

que possible? C'est ce que se disait Odon; et comme son tempérament

l'incitait déjà, sans le secours d'aucun raisonnement, à réaliser

autour de lui cette atmosphère merveilleuse, son idéalisme, à la fois

naturel et acquis, constituait bien pour lui la seule vie normale.

Il avait trouvé dans Pauline l'âme ardente et lyrique qui convenait à

la sienne.

Aussi se remettait-il plus que jamais à espérer et à croire. Les

quelques hésitations qui l'avaient un instant troublé au seuil de cet

amour avaient vite fait place à une confiance illimitée et à une

exquise sensation de s'être jeté à corps perdu dans le ciel.

L'abondance de son bonheur confirmait magnifiquement sa foi.

Depuis cinq mois que durait sa liaison avec Pauline, il avait vécu

assez retiré. Chez sa soeur, la vicomtesse de Béhutin, où il était

obligé de se montrer de temps en temps, on disait:

--Qu'a donc M. de Rocrange? Ce n'est plus le mondain de jadis.

Et on se donnait cette raison:

--Ses voyages l'ont rendu philosophe.

Ailleurs, où il ne se montrait pas, on disait:

--C'est le diable qui s'est fait ermite.

Réderic, qu'Odon voyait encore, et avec lequel il lui arrivait parfois

de faire, le matin, une promenade à cheval, était seul à connaître la

vérité. Mais il ne reçut, ni ne provoqua de confidence. Du jour où

Pauline eut été sa maîtresse, Odon n'entretint plus d'elle son ami.

Celui-ci se borna à comprendre. Une fois cependant, se trouvant chez

Odon, il surprit sur un meuble un mouchoir oublié. Odon saisit son

regard et pâlit légèrement.

--De la discrétion, n'est-ce pas?

--Je te le jure.

Ce furent les seuls mots qui furent prononcés.

Pauline était plus tenue. Il ne lui était guère possible de rien

changer à son genre de vie. Elle n'avait pas comme Odon le prétexte

d'une longue absence pour rompre ses liens mondains. Et les dénouer

peu à peu, quelque imperceptiblement que cela fût fait, n'eût pas

manqué d'être remarqué. Elle n'eût jamais cru que le service du monde

pût revêtir une si étroite livrée. C'est à peine souvent si elle

pouvait distraire quelques minutes pour les consacrer à Odon. Elle

courait chez lui, l'entrevoyait, repartait.

Il était rare qu'elle pût venir le soir. Les motifs pour sortir seule

étaient trop malaisés à imaginer. Odon se serait, sans doute,

facilement arrangé à se trouver où elle allait, au concert, au bal, au

théâtre, chez celui-ci ou celui-là; mais d'un commun accord les deux

amants préférèrent ne pas se rencontrer dans le monde. Quelle

contrainte c'eût été de se regarder, de se parler comme des étrangers

sous les yeux d'argus de la malveillance! Les deux ou trois fois que

cela arriva, soit chez la vicomtesse, soit aux réceptions de Pauline,

où Odon ne put se dispenser, par prudence, de paraître de loin en

loin, ils éprouvèrent trop de gêne pour que l'attrait de se voir

compensât leur appréhension. Et pourtant tous deux avaient fait leurs

preuves! Mais l'amour, leur amour, les rendait naïfs et craintifs

comme des enfants.

Ces contrariétés, dès le commencement, peinèrent Pauline. Bientôt

elles firent plus que la peiner, elles lui devinrent odieuses. Elle se

mit à détester le monde qui l'obligeait à une perpétuelle mascarade et

la privait cruellement de tant d'heures, de tant de journées d'amour.

Elle avait soif, et la coupe était tenue loin de ses lèvres par une

main inexorable, qui rarement se départait de sa rigueur assez pour

lui permettre d'en aspirer hâtivement et furtivement quelques gouttes.

Et voilà que son ancienne horreur de l'adultère lui revenait, malgré

la dissimilitude des circonstances et le bonheur parfait qu'elle

goûtait lorsqu'elle oubliait dans les bras d'Odon.

«Tromper! n'y a-t-il donc que cela? pensait-elle dans ses accès de

révolte. Certes, le monde mérite d'être trompé: que dis-je, il

l'exige! Mais est-il digne de moi de m'abaisser à jouer ce rôle?

Dois-je sacrifier mes pudeurs, mes instincts, mes joies sur cet autel

boueux de l'opinion? Cacherais-je ce qui fait mon honneur?

Rougirais-je de ce dont je suis fière? Mon amour si noble, si beau,

mon amour qui est l'édification de mon âme, mon amour qui constitue ce

que j'ai de plus méritoire à présenter à Dieu en balance à mes péchés,

mon amour me ferait-il honte comme le vice qu'on cultive secrètement

et qu'on met ses soins à dissimuler? Je ne veux pas qu'il en soit

ainsi! Je suis malheureuse de devoir me taire. Ne me sentant point

coupable, c'est pour moi un affreux malaise d'avoir à me conduire

comme si je l'étais.»

Mais c'était surtout sa fausse situation à l'égard de son mari qui lui

créait un véritable tourment.

Facial était devenu inquiet; il épiait. Sans avoir encore fait

entendre à Pauline qu'il soupçonnait quelque chose, son attitude

s'était visiblement modifiée. Il ne se lançait plus dans ses tirades

familières, s'observait dans ses paroles, semblait presque se

composer une physionomie. On sentait l'homme précis qui se dit: Il

doit y avoir anguille sous roche, mais comme je ne la vois pas,

attendons sans faire de bruit, afin de la surprendre au moment où elle

sortira.

Toute sa conduite vis-à-vis de sa femme en était singularisée. Il

s'appliquait à ne pas l'effaroucher par de trop directes questions, et

en même temps, ses yeux obstinément fixés sur elle pendant des minutes

entières, comme pour déchiffrer son visage, avertissaient clairement

Pauline qu'elle eût à jouer fin. Il affectait une parfaite

tranquillité d'esprit, et ne réussissait pas à donner le change.

Tantôt correct, ou voulant le paraître, d'une politesse exagérée et

qui cadrait mal avec son naturel, tantôt, agacé par ses incertitudes,

s'essayant à être incisif et à décocher des phrases à double sens,

longuement préparées.

Mais cela semblait peu réussir. Il suffisait d'un habile coup de

gouvernail de Pauline pour lui faire complètement perdre le nord; et

il fût resté à la merci de sa femme, pour peu que celle-ci eût daigné

s'y employer. Elle le savait. Et si, malgré ces signes, précurseurs

d'un orage qu'il lui était pourtant facile de conjurer, elle restait

passive et fatiguée, se bornant, lorsque le danger devenait imminent,

à le déjouer par une hâtive manoeuvre, c'est qu'elle sentait trop

qu'elle n'était plus la même femme qu'autrefois, qu'elle ne pouvait

plus vivre de duplicité et d'intrigue, qu'elle avait soif d'honnêteté

et que le véritable honneur consistait maintenant à s'estimer soi-même

et non pas à être estimée des autres.

Ah! si son mari avait été un philosophe! Ils se seraient peut-être

entendus. Elle lui eût dit franchement: Je ne vous aime plus, j'aime

Odon de Rocrange. Si vous m'aimez, je vous plains de tout mon coeur;

mais il faut être deux pour s'aimer. Si vous ne m'aimez pas, et c'est

plutôt le cas, car vous ne m'aimez guère que par devoir et par

habitude, quoi de plus naturel et de plus juste que de laisser à mon

coeur la liberté de s'épanouir à l'aise et sans scrupules? Vous

tenez au monde? Très bien: nous le tromperons d'un commun accord. Nous

vivrons extérieurement comme par le passé. Je vous jure de ne

compromettre en rien notre «honneur». Mais épargnez-moi la douleur et

la honte de vous tromper, vous! Voilà ce qu'elle lui eût dit: et en

faveur de cette communion d'idées et de leur respective tranquillité,

nul doute qu'elle ne se fût résignée à observer vis-à-vis de la

société la discipline toute formaliste dont celle-ci se contente.

Mais Facial n'était rien moins qu'un philosophe. Qu'y avait-il à faire

avec cet être dénué des ressources de la sagesse et des consolations

de la charité? Au moindre mot attentant à ses principes, il se fût

indigné; il eût brutalement sévi, comme un père de famille qui entend

corriger d'une main ferme les mauvais penchants d'un de ses enfants. A

quoi bon tenter un appel à sa raison? Facial restait «le mari», avec

ses petitesses, ses intolérances et la revendication entêtée de ses

droits. Il ne pouvait devenir «le camarade». Comme avec tous les maris

de sa race, il n'y avait qu'une seule manière d'agir avec Facial,

manière sûre, avantageuse, manière ne donnant lieu à aucune

contestation: le tromper.

Pauline s'en rendait bien compte: mais comme elle ne pouvait plus

tromper personne, son mari moins que tout autre, elle se trouvait sous

le coup d'une catastrophe inévitable, qu'elle osait à peine redouter,

tant elle était lasse, tant elle souhaitait voir la fin de ce vilain

manège et sortir de peine.

Le scène atroce du viol ne s'était pas renouvelée.

Que pensait Facial? Pauline se le demandait quelquefois, mais ne

cherchait pas à résoudre ce problème. Elle avait pu craindre d'avoir à

soutenir d'ignobles luttes, et voici qu'il la laissait tranquille.

Elle se félicitait trop de cette paix inespérée pour déplorer ce

qu'elle avait de précaire.

«Advienne que pourra, se disait-elle, je resterai ferme; et lorsque le

moment sera venu où les liens qui me retiennent à mon passé seront

fatalement dénoués, je les regarderai tomber autour de moi sans

m'émouvoir, déterminée à ne considérer cet écroulement que comme la

délivrance.»

Une seule fois, deux mois environ après la terrible nuit, Facial, qui

avait longtemps attendu des avances de sa femme, ne voyant rien venir,

avait cru devoir risquer quelques sévères observations.

--Savez-vous que vous êtes bien jeune, Pauline, pour faire déjà

chambre à part?

--Je ne suis pas si jeune que vous le dites: ma santé l'exige.

--Votre santé n'est qu'un prétexte; vous vous portez fort bien, et

vous avez encore plus de dix ans devant vous avant d'atteindre l'âge

critique des femmes.

--C'est possible; je n'en éprouve pas moins le besoin de dormir seule;

ce que je supportais autrefois me répugne maintenant; je vous prie de

ne pas revenir sur ce sujet.

--Vous êtes tout à fait décidée à me fermer la porte de votre

appartement?

--Tout à fait.

--Je le regrette, car je vais être malgré moi forcé d'admettre

l'existence de quelque mystère qui ne peut pas être à votre honneur.

--Admettez, si vous le voulez: je ne vous demande qu'une chose, le

respect de ma personne.

--Je ne suis pas un tyran: vous serez respectée, mais surveillée.

Depuis lors, plus rien. Facial «surveillait».

Il se refusa d'abord à croire Pauline capable de lui être infidèle.

Cette supposition lui paraissait tellement improbable, qu'il s'en

accusa presque, lorsqu'elle vint à lui traverser l'esprit, comme d'un

outrage gratuit envers sa femme.

«Allons donc! se dit-il, ces choses-là n'arrivent qu'aux maris

affligés de femmes coquettes et légères, et encore, pour l'ordinaire,

lorsqu'ils leur en ont eux-mêmes donné l'exemple. J'ai toujours été un

mari parfait; Pauline est prudente et sérieuse. C'est impossible.

Peut-on cacher des aventures de cette sorte? J'aurais remarqué...»

Il est vrai que Pauline avait souvent fait preuve devant lui d'idées

subversives étranges dans la bouche d'une honnête femme. Mais de ce

que les théories qu'elle exprimait quelquefois fussent répréhensibles

et témoignassent d'une certaine inquiétude de pensée, s'en suivait-il

que, dans la pratique, sa vie ne fût pas irréprochable? Qui n'a pas,

dans un domaine ou dans un autre, ses utopies? Que Pauline s'amusât à

dauber les petites misères de la société, qu'elle se plût à créer en

imagination un univers idéal où tous les hommes seraient heureux, ce

n'était peut-être pas très sain, mais de là à faire fi de ses devoirs,

de là à le tromper, lui, Facial, il y avait un abîme immense.

Quel pouvait bien être alors le motif de l'incroyable conduite de sa

femme?

L'hypothèse à laquelle Facial s'arrêta quelque temps fut que Pauline

était malade.

«Mais dans ce cas, pourquoi ne me le dit-elle pas? Il n'y a aucune

honte à être malade! Toutes les femmes ont de ces moments-là. Je

comprends qu'elle n'aille pas le crier sur les toits, mais moi, son

mari, je dois pourtant être tenu au courant de ses infirmités, surtout

lorsqu'elles sont de nature à suspendre l'intimité de nos rapports!»

Cependant, les investigations auxquelles Facial se livra, jusque dans

les meubles de la chambre à coucher et du cabinet de toilette de

Pauline, ne donnèrent aucun résultat. Il ne découvrit ni drogues, ni

instruments suspects. Le médecin de la maison, qu'il interrogea, se

montra très surpris de ses questions, et, croyant le tranquilliser,

lui déclara qu'à part une certaine nervosité, trop commune en notre

siècle de surmenage, la santé de sa femme ne laissait rien à désirer.

Il fallait trouver autre chose.

«Est-ce que par hasard--ce fut sa seconde hypothèse--Pauline serait

dégoûtée de moi? Je ne suis cependant pas vieux. Mon corps ne s'est

pas sensiblement modifié ces dernières années, et ce dégoût subit de

ma personne ne serait explicable que par une décrépitude marquée ou

par l'apparition de quelque incommodité répugnante. Or, rien,

absolument rien ne le justifie. Quelques rhumatismes, un commencement

d'asthme: mais il n'y a rien là de dégoûtant. Je suis dans la plus

belle saison de l'homme, l'été, le plein été... et pas même l'été de

la Saint-Martin! Comment Pauline pourrait-elle être dégoûtée de moi?»

En y réfléchissant, néanmoins, Facial n'avait garde de se dissimuler

que sa présence, loin d'être agréable à sa femme, semblait la

contrarier et l'agacer. Chaque fois qu'il lui adressait la parole,

elle répondait sans empressement, comme ennuyée d'avoir à s'occuper de

lui. S'il s'approchait, au moment de prendre congé, pour l'embrasser,

elle avait un instinctif recul, et quand ses lèvres effleuraient sa

joue, un frisson de répulsion péniblement réprimé.

«Étrange! songeait Facial. Après tout, ces femmes sont si

capricieuses! Il est possible aussi qu'une transformation

physiologique s'opère en elle, et qu'elle désire prendre le voile, se

retirer de la chair. Cela s'est vu. Il est vrai qu'elle n'a jamais

témoigné de violents appétits charnels. Moi non plus, du reste. Nous

avons vécu très bourgeoisement. Et généralement ces décisions

excessives ne se rencontrent que chez les grandes pécheresses.»

Si pourtant elle le trompait!

Quelque ardeur qu'il mît à s'en défendre, cette idée, au milieu des

diverses hypothèses qu'il examinait, trottait toujours dans son

esprit. Elle était ridicule, mais il la ruminait. Avec une autre femme

que Pauline, avec un autre homme que lui, étant données les

circonstances, n'aurait-ce pas été la chose du monde la plus probable?

A force d'y penser, Facial en vint à se demander ce qu'il ferait, si,

par impossible, Pauline le trompait.

Une indignation le prit. Ah! il ferait voir qu'il n'était pas un de

ces maris dont on se joue! La justice, la justice avec tout son poids

s'abattrait sur la tête des coupables. Pas de sang: la justice seule,

le glaive de la justice et le divorce irrémissible. Il n'exciterait ni

le rire, ni la pitié. Un moment, il réfléchit qu'il serait peut-être

d'un bon effet de s'armer du droit vengeur des maris outragés. En ce

cas, qui tuerait-il? Sa femme? L'amant? La femme et l'amant? Et où les

tuerait-il? Au lit? Dans la rue? Mais avant de s'être décidé, il vit

bien qu'il n'était pas l'homme qu'il fallait pour ces sanglantes

exécutions. Son caractère, ses principes, son passé s'opposaient à une

solution semblable. N'avait-il pas dernièrement fait partie d'un jury

qui avait acquitté un meurtrier «médecin de son honneur»? Et ne

s'était-il pas élevé avec beaucoup de force contre ce sentimentalisme

exagéré qui, sous prétexte de passion, en arrive à mettre au-dessus

des lois de véritables criminels? N'avait-il pas approuvé hautement,

devant témoins, les articles bien sentis de la presse clouant au

pilori de l'opinion la coupable faiblesse des jurés parisiens? Certes,

et il ne se donnerait pas un démenti. Son respect des lois était

sincère. Il ne consentirait pas même à un duel: le duel, ce «legs des

siècles de barbarie»! Il resterait légal et digne. Le divorce!

Chose curieuse: à prononcer ce mot fatal, il n'éprouvait pas une bien

grande douleur. Il lui semblait être là plutôt juge que partie: et si

vraiment sa femme commettait envers lui le crime d'adultère, c'est

l'anathème et non le sanglot qui monterait à ses lèvres. Il est vrai

que cela ne se passait encore que dans son imagination. Néanmoins, il

eut plaisir à constater qu'il serait ferme.

Peu à peu, ses observations se précisèrent.

Il crut remarquer que sa femme usait beaucoup moins de la voiture.

Elle préférait marcher, disait-elle. Exercice salutaire: mais pourquoi

s'en avisait-elle si tard, et pourquoi ne se faisait-elle jamais

accompagner de sa femme de chambre? Lorsqu'elle prenait la voiture, il

lui arrivait constamment de la renvoyer au bout d'une course ou deux

et de rentrer en fiacre plusieurs heures après. Ou bien elle faisait

attendre le cocher un temps infini aux magasins ou chez sa couturière.

Tout cela était louche, et Michel lui-même, l'impassibilité en

personne, en était étonné.

D'autres remarques portèrent sur de petits billets bleus qu'elle

recevait fréquemment, et dont Facial ne put jamais retrouver un seul,

ni sur la table à écrire de sa femme, ni dans ses tiroirs, ni dans le

panier à papier.

Mille détails, auxquels il n'avait d'abord pas pris garde,

commencèrent à lui devenir suspects. Il lui était d'ailleurs facile de

se livrer à ses découvertes: Pauline en était à ne plus même prendre

les précautions élémentaires.

Bientôt, il ne fut plus permis à Facial de douter. Sa vie conjugale

s'était trop profondément transformée. Pauline ne se donnait seulement

plus la peine d'inventer des explications plausibles à ses étrangetés.

Continuellement s'échangeaient entre eux des dialogues de ce genre-ci:

--Vous sortez? s'écriait Facial.

--Comme vous le voyez. Ne savez-vous pas que c'est mon habitude après

le déjeuner?

--Où allez-vous! Vous ne me direz pas que c'est chez votre couturière:

elle est venue ce matin.

--J'ai d'autres personnes à voir que ma couturière.

--Qui? Vous avez rendu toutes vos visites cette semaine.

--Vous voulez savoir qui? Je ne le sais pas moi-même. Les idées me

viendront en route. Je vais me promener.

--Où?

--Si vous y tenez, faites-moi suivre.

--Je n'ai pas à vous espionner, mais je désire savoir ce que vous

faites.

--Il n'y a pas d'autre moyen de le savoir que de m'espionner.

--Et si je le faisais?

--Vous sauriez où je vais, voilà tout.

Mais la preuve, la preuve probante de l'infidélité de Pauline manquait

encore.

Un jour, rentrant juste à l'heure du dîner, Facial ne trouva pas sa

femme à la maison. Sept heures, sept heures et demie, huit heures,

elle ne revenait pas. Personne ne put lui dire où elle était.

Anxieux, Facial redoutait déjà quelque événement. Elle arriva enfin.

Mais dans quel état! Les traits bouleversés, la poitrine sanglotante,

la voix abîmée!

--Qu'y a-t-il? fit Facial interdit.

--Une crise, une crise affreuse...

--Quoi?

--Le coeur... Le médecin a dit que c'était le coeur...

--Qui est malade?

Pauline le regarda d'un air effaré.

--Qui est malade? répéta Facial.

Alors, affolée, après avoir cherché comme dans le vague, elle

balbutia:

--Ma tante, ma pauvre tante!

Et précipitamment elle ajouta:

--Je ne m'arrête pas. Je repars. Il faut que je sois là. Ne m'attendez

pas: je veillerai, je passerai la nuit probablement.

--Mais vous n'irez pas ainsi; mangez quelque chose, vous êtes toute

tremblante.

--Je ne puis pas, je n'ai pas faim.

--Je vais vous accompagner.

--Non, non, c'est inutile... Ne venez pas, je vous en supplie...

Et elle repartit aussitôt, sans vouloir entendre un mot de plus, pour

aller soigner Odon de Rocrange, en proie à une attaque d'asystolie,

causée par une maladie de coeur dont il souffrait depuis quelques

années.

Elle ne revint que le lendemain.

--Eh bien, comment va-t-elle? demanda Facial.

--Dieu soit loué, la crise est finie!

Facial s'étonna bien un peu de l'amour excessif de sa femme pour cette

tante dont elle devait hériter; mais il ne fit aucune observation, et

s'en fût tenu là, si, quelques jours après, rencontrant par hasard le

médecin ordinaire de la vieille dame, il n'eût eu la malencontreuse

inspiration de lui dire:

--Vous avez failli perdre notre bonne tante?

--Mais non, mais non, elle se porte au contraire assez bien cette

année.

--Et sa maladie de coeur?

--Elle n'a point de maladie de coeur!

--Mais cette crise de l'autre jour? Ma femme m'a raconté que cela

avait été terrible!

--Une crise? Une crise de quoi? Il n'y a point eu de crise. Je vous

dis que votre tante se porte admirablement pour son âge.

Facial devint blême. Son poing se crispa. Devant cette dernière

preuve, le cerveau chancelant, il sentit sa vie imperturbable

s'effondrer.

«Ça y est, ça y est!» bégayait-il.

Son amour-propre blessé rugissait en lui.

«Mais qui est-ce? qui? qui? l'infâme personnage qui la soustrait à ses

devoirs, le corrupteur, le corsaire, le trafiquant du crime et de la

débauche qui a dégradé cette femme et perdu cette âme?»

En vain, il se creusait la tête. Aucun nom, aucune figure d'homme ne

se signalait à sa perspicacité avec assez de vraisemblance pour qu'il

pût s'écrier: Le voilà, je le tiens, le misérable! Réderic?

Impossible. Sénéchal? Grotesque. Saint-Géry? Il la connaissait à

peine... Facial récapitula tous ses amis, toutes ses connaissances,

tous les hommes que Pauline pouvait voir chez elle ou dans le monde.

Et plus il cherchait, plus il pataugeait.

Soudain il pensa:

«Il y a une personne qui doit tout savoir: c'est Julienne Chandivier.»

Muni de cette idée, il fut plus tranquille. Il interrogerait Julienne:

elle le renseignerait. Julienne, l'amie intime de sa femme, était

certainement au courant; et même si Pauline ne l'avait pas mise dans

le secret, son flair de femme devait lui avoir fait découvrir ce que

lui, le mari aveugle n'avait pas vu.

Mais Julienne se laisserait-elle interroger? Vendrait-elle son amie?

Facial résolut de procéder avec politique. Il s'en ouvrirait à

Chandivier, et, en lui recommandant le plus grand mystère, le prierait

de vouloir bien se charger du soin délicat de faire parler Julienne.

«De la sorte, pensa-t-il, je n'aurai pas besoin de me livrer plus

longtemps à des recherches fatigantes et humiliantes. Je serai informé

avec rapidité et certitude, et je pourrai, sans tarder, prendre les

mesures qui me seront dictées par la situation. Julienne ne se méfiera

pas de son mari: elle fera des révélations.»

Il donna rendez-vous à Chandivier pour le soir même. Affaire

importante, lui écrivit-il, et dans laquelle il espérait pouvoir

compter sur son amitié.

--Tu as besoin d'argent? fut la première parole de Chandivier. Mais,

pauvre ami, je n'en ai point! Rébecca me prend tout.

--Non, non, tu n'y es pas. Il n'est pas question d'argent. J'en ai de

l'argent! Il s'agit d'une chose grave.

--Grave! Quoi donc? s'écria Chandivier, un peu effrayé du ton de

circonstance que prenait Facial.

--Chandivier, j'ai la conviction que ma femme me trompe.

--Ah! ce n'est que ça? fit Chandivier.

--Tu sais quelle a été ma vie jusqu'ici. J'ai cru mieux faire de

rester confit dans la sécurité du mariage que de m'embarquer au

travers des péripéties des amours illégitimes. Je ne pensais pas que

le mariage a ses tempêtes, et que quand il se mêle d'être orageux,

c'est pour de bon. Ou plutôt je m'imaginais que ma mer à moi serait

éternellement la mer Tranquille. Voilà comme on se trompe.

Il lui conta le détail des faits et lui expliqua le genre de service

qu'il attendait de lui.

--Ne soupçonnes-tu vraiment personne? demanda Chandivier.

--Personne. Je ne vois personne. Et pourtant il y a quelqu'un!

Aurais-tu, par hasard, quelque indice, toi?

--Oh! non. Je m'occupe si peu des femmes des autres!

--Alors, c'est entendu, tu tâteras ta femme?

--Je la tâterai.

--Insidieusement, comme si cela venait de toi. Il ne faut pas me mêler

à la chose: tu gâterais tout.

--Je gâterais tout. Repose-toi sur moi.

--A l'occasion, je pourrais te rendre le même service.

--Merci bien. C'est très aimable de ta part: mais, vraiment, je

n'éprouve nul besoin... Ah! ça, dis donc, que vas-tu faire après?

--Après quoi?

--Après que je t'aurai... ouvert les yeux?

--Le divorce.

--Le divorce pour une peccadille pareille?

--Peccadille? L'adultère n'est pas une peccadille. Sache que je ne

transige jamais, moi; je ne transige pas.

Ils se regardèrent un instant comme deux habitants de planètes

différentes.

Puis, Chandivier s'écria jovialement:

--Mais j'y songe, une fois que tu n'auras plus ta femme, tu seras

libre!

--Libre... Évidemment je serai libre.

--Nous pourrons faire la noce ensemble.

Et il se mit à chantonner en clignant de l'oeil:

Il fouille, il fouille,

L'museau d'Dodore,

Il fouille, il fouille,

Il fouille encore,

Troulaïtou,

Il fouill' partout!

Ce fut là-dessus qu'il se séparèrent.

Suivant la promesse faite à Facial, Chandivier, dès le lendemain,

s'appliqua à circonvenir Julienne. Il crut bon de débuter par quelques

brocards à l'adresse de son ami:

--Il y a des hommes qui se croient heureux en ménage, et qui...

--A qui en avez-vous, aujourd'hui, mon ami? demanda Julienne, qui

n'était pas habituée de la part de son mari à une telle débauche

d'allusions.

--Oh! pas à vous.

--Je l'espère bien.

--Mais il y a quelqu'un de par le monde à qui sa femme m'a tout l'air

de jouer quelques vilains tours.

--Qui donc?

--Eh! notre ami Facial... Vous n'avez rien remarqué?

Julienne éclata de rire.

--Tiens! tiens! Contez-moi ça?

--Je suis sûr que vous en savez encore plus long que moi.

--Quelle idée! Je ne sais rien.

--Mais c'est notoire! Mme Facial... Voyons, voyons, vous n'ignorez

pas...

--Bon! Vous allez soupçonner Pauline?

Elle le scruta finement, se demandant s'il savait quelque chose ou

s'il ne savait rien, prête à le seconder de toute sa malignité, s'il

était en mesure de lui livrer quelque détail inédit, ou à se moquer de

lui, s'il cherchait simplement à la faire parler.

--La croyez-vous insoupçonnable? demanda Chandivier.

--Insoupçonnable, je ne dis pas! Quelle femme l'est? Mais enfin,

quelles raisons auriez-vous de la soupçonner?

--Eh! J'en ai peut-être.

--Je suis curieuse de les connaître.

Chandivier n'était pas de force à mener sans de sérieux accrocs son

enquête. Ne sachant par quel bout la prendre, sa suprême ressource fut

de brusquer.

--Là, sérieusement, Mme Facial a-t-elle un amant?

Julienne dissimula un sourire et dit:

--Non.

--Eh bien, son mari est persuadé qu'elle en a un.

--Que les hommes sont bêtes!

Chandivier prit une partie de cela pour lui et jura qu'il aurait sa

revanche: d'autant plus que la perspective d'avoir Facial pour

compagnon de fête n'était pas pour lui déplaire: son «de l'argent,

j'en ai!» lui était resté dans la mémoire.

Quant à Julienne, ainsi que Facial l'avait bien pensé, elle était

instruite.

Dès les premiers jours, son sens expert de femme éveillée lui avait

fait deviner qu'Odon de Rocrange et Pauline ne se voyaient pas de

l'oeil insouciant de deux mondains assemblés par le hasard en un

même lieu. Elle avait compris, à d'imperceptibles symptômes, malgré et

peut-être à cause de leur soin à ne rien laisser transparaître, qu'une

mutuelle passion venait de s'emparer d'eux et était en train, s'ils ne

résistaient pas, de les pousser l'un à l'autre. Les deux ou trois fois

qu'elle les avait vus en présence lui avaient suffi. Mais qu'en

était-il résulté? C'est ce que longtemps elle ignora. Elle ne laissait

pas d'en être horriblement vexée. Pauline, qu'elle avait toujours

connue inébranlable, avait-elle franchi elle aussi le Rubicon? Ce

point de chronique sollicitait vivement sa curiosité. A plusieurs

reprises, elle tenta d'attirer son amie sur le terrain des

confidences. Cela ne lui réussit pas, et elle en éprouva un véritable

dépit. En définitive, n'avait-elle pas un certain droit à entrer dans

les secrets de Pauline, elle qui lui avait si souvent confié les

siens? Elle trouva que Pauline se montrait à son égard froide,

inconvenante, presque blessante. Elle eût voulu, sans doute, que

celle-ci lui ouvrît son coeur et l'étalât devant elle comme une

amusante variété! Très froissée de ce qu'elle appelait un manque de

confiance, et de ce qu'elle comprenait être au fond une leçon de

dignité, elle n'eut pas de repos qu'elle ne se fût assurée qu'Odon

était bien l'amant de Pauline, afin de pouvoir se donner le plaisir,

par de perfides coups d'épingle, de faire sentir à son amie combien

elle avait eu tort de ne pas s'abandonner à sa discrétion et à ses

conseils.

Un soir que Réderic était chez elle, convenablement préparé par de

savants mélanges de spiritueux et d'agaceries charnelles, elle lui dit

tout à coup, comme si l'idée venait de lui en passer par la tête:

--Quel est ton ami le plus intime, Paul?

--Je n'en ai point.

--Et après?

--Après? Mettons, si tu veux, Rocrange.

--Tous tes amis ont des maîtresses?

--Probablement.

--Et quelle est la maîtresse de M. de Rocrange?

--Je ne sais pas.

--Tu sais.

--Je te jure que je ne sais pas.

Julienne le regarda dans le blanc des yeux. Elle était assise sur lui,

son bras nu frôlant sa moustache, et, comme pour une adorable

espièglerie, elle lui glissa câlinement dans l'oreille:

--Moi, je le sais.

--Tu sais qui est la maîtresse de Rocrange? fit Réderic en fronçant le

sourcil.

--Oui.

--Eh bien, qui?

--Pauline.

Réderic se leva avec violence, très ennuyé, et, sans penser à ce qu'il

faisait, s'écria:

--Ce n'est pas vrai!

--Tu vois bien que c'est vrai! susurra Julienne.

Il se tut. Il cherchait par quel moyen il pouvait encore parer à sa

maladresse. Il ne trouvait pas. Il redoutait tout de Julienne, allant

jusqu'à la croire méchante, alors qu'elle n'était qu'immorale.

Elle reprit:

--J'en suis très sûre, mais pour en être plus sûre encore, je veux que

tu me dises toi-même que Pauline est sa maîtresse.

--Alors, tu n'en es pas sûre?

--Si, mais je veux que tu l'avoues.

Réderic garda le silence.

--Tu ne veux pas parler? dit Julienne. Écoute. Si tu ne prononces pas

cette phrase: «Pauline est la maîtresse de M. de Rocrange», dès demain

j'écris une lettre anonyme à M. Facial. Me crois-tu capable d'écrire

une lettre anonyme?

--Oui.

--Eh bien, je ne te demande que ces seuls mots: «Pauline est la

maîtresse de M. de Rocrange», et je te promets, tu entends, je te

promets que je garderai ce secret aussi fidèlement que toi.

Réderic réfléchit un instant. Puis, craignant les conséquences que

pouvait avoir son entêtement, bien inutile d'ailleurs, puisque

Julienne semblait tout savoir, il se décida et dit:

--C'est vrai, Mme Facial est sa maîtresse.

Une joie maligne éclaira le visage de Julienne.

--Et maintenant, des détails! fit-elle.

--Ah! misérable femme! s'écria Réderic, s'apercevant qu'il avait été

joué.

Il la repoussa d'un geste, s'habilla avec colère et partit.

Cependant, Julienne tint parole. Elle fut discrète. Elle n'avait point

l'intention de faire du tort à Pauline. Elle se contenta de savourer

la satisfaction de quelques traits mordants qu'elle lui décocha en

tête à tête, et qui eussent eu le privilège d'inquiéter sérieusement

Pauline, si, parvenue à cette période de fatalisme où elle attendait

avec indifférence une solution, n'importe quelle, à la fausseté de son

état, celle-ci n'eût pas été insensible au risque que courait son

secret en de pareilles mains. Pauline ne daigna pas même prier

Julienne de se taire. Que lui importait qu'on sût son amour pour Odon?

Elle avait hâte d'échapper à l'atmosphère lourde qui l'accablait. Et

si l'orage purificateur tardait trop à éclater, n'était-elle pas

presque décidée à le provoquer elle-même?

Julienne fut quelque peu stupéfaite de cette superbe tranquillité.

«Il ne faut pas qu'elle se croie plus forte qu'elle n'est,

maugréa-t-elle déçue. Elle pense pouvoir se passer de moi, c'est bien:

mais elle compte vraiment trop sur ma bonté. Si elle s'était confiée à

moi, je lui aurais été entièrement dévouée, et mes services ne lui

eussent pas été inutiles. Elle veut agir seule, à son aise! Je ne

ferai rien pour lui nuire, quoique cela me soit facile: mais si son

assurance lui porte malheur, ce n'est pas moi qui la plaindrai.»

Très marri d'avoir à revenir bredouille auprès de Facial, persuadé, du

reste, que si Facial soupçonnait sa femme, c'était qu'il y avait

quelque chose, et encore plus persuadé que, s'il y avait quelque

chose, Julienne le savait, Chandivier se décida, pour sauvegarder son

amour-propre, à faire une nouvelle tentative. Mais, cette fois, il ne

voulut pas s'engager en personne. Il s'avisa que quelqu'un qui fût

plus dans l'intimité de Julienne que lui aurait plus de succès. Il

songea que Sénéchal pourrait être ce quelqu'un et que celui-ci serait

enchanté de se charger d'une mission si propre à le flatter et à

l'intéresser. Il le dépêcha donc à Julienne, après avoir sommairement

excité sa curiosité, et attendit l'effet de ce machiavélisme.

Lorsque Julienne vit que Sénéchal s'en mêlait, elle pensa tout de

suite:

«Pauline est perdue: ça lui vient bien!»

Elle crut d'abord que le sénateur en savait long; et ce fut presque

avec désappointement qu'elle s'aperçut qu'il était encore moins avancé

qu'elle et n'avait pas même une idée du nom de l'amant. Elle hésita.

Renverrait-elle Sénéchal comme elle avait renvoyé son mari? Ou plutôt

ne profiterait-elle pas de lui pour le lancer comme un excellent chien

de chasse sur la bonne piste, et obtenir ainsi les détails de cette

histoire qui l'intriguait tellement? Elle ne résista pas à l'envie qui

la démangeait. En somme, que devait-elle à Pauline? Rien, puisque

celle-ci non seulement ne lui avait rien demandé, mais ne lui avait

rien confié. N'était-ce pas déjà charitable d'user de ce qu'elle

savait avec tant de discernement et de réserve? Et puis, une fois bien

documentée, son bon coeur la pousserait peut-être à être utile à

Pauline malgré elle!

--Va donc voir, dit-elle à Sénéchal, ce qui se passe l'après-midi au

numéro 31 de la rue d'Argenteuil. Informe-toi, prends des

renseignements, recueille des observations, le tout avec la légèreté

et le savoir-faire qui te distinguent, et n'oublie pas de me tenir

soigneusement au courant de tes moindres découvertes.

Elle ne lui en dit pas davantage. Cela suffisait. Avec son flair, au

bout de huit jours de campagne, le sénateur aurait rapporté une ample

provende.

Sénéchal promit ce qu'on voulut: vigilance, célérité, discrétion. Il

aurait fait des bassesses pour assister à la naissance d'un «potin

parisien». En être le père, l'engendrer, le constituer de toutes

pièces était une rare aubaine. Son imagination partait. Il se voyait

déjà colportant la nouvelle de salon en salon, de rédaction en

rédaction, de couloirs en couloirs; il se figurait les étonnements,

les exclamations; il jouissait d'avance du bruit de son oeuvre

roulant dans Paris. C'était sa suprême volupté.

--Je les tiens! fit-il jubilant, lorsque Chandivier vint s'informer du

résultat de son ambassade.

--Quel est l'heureux coquin?

--Oh! vous allez trop vite. Attendez. Cela n'aurait aucune saveur,

s'il n'y avait pas une part d'imprévu.

--Qui tenez-vous donc?

--Les oiseaux: ou plutôt, je tiens le nid.

En possession de l'adresse, Chandivier se jugea en mesure d'édifier

Facial. Il courut chez celui-ci, et le trouva en train de fouiller,

pour la vingtième fois peut-être, le meuble secrétaire de sa femme.

--Regarde ce que je viens de découvrir, fit Facial en brandissant une

feuille de papier brouillard arrachée à un buvard et maculée d'encre.

Regarde, la date y est, c'est tout frais, c'est d'hier.

Il mit la feuille devant les yeux de Chandivier en la tenant à

contre-jour. On pouvait lire, après la date très distincte:

«Cher... (ici un mot illisible.) Demain... une après-midi toute à

nous... (d'autres mots illisibles au milieu desquels on épelait:)...

amour... souffrir... voie naturelle du coeur... dégoût... en

finir...»

--C'est de ta femme? demanda Chandivier.

--Oui. Si je savais à qui ce billet a été écrit! Mais où aller? où la

prendre maintenant?

--Je vais te le dire.

--Tu as un renseignement? Ta femme a parlé?

--J'ai l'adresse. C'est 31, rue d'Argenteuil. Tu ne diras pas que je

ne me suis pas occupé de toi!

--31, rue d'Argenteuil? répéta Facial d'un air hébété. Mais le nom...

le nom du misérable?

--Le nom, je l'ignore: tu pourras aisément l'apprendre au moyen de

l'adresse, 31, rue d'Argenteuil...

Chandivier se frappa tout à coup le front.

--Sacrebleu! fit-il, je connais cette adresse! Qui diable déjà demeure

là?

Facial apporta un Tout-Paris. Ils cherchèrent. A l'adresse indiquée,

le nom de Rocrange tomba sous leurs yeux.

--Parbleu! c'est Rocrange! s'écria Chandivier. Je me disais aussi...

Ce n'est pas étonnant que j'aie son adresse dans la tête: je lui ai

deux fois envoyé de la part de Julienne des invitations, auxquelles

d'ailleurs il ne s'est pas rendu.

--Imbécile que je suis! soufflait Facial. Rocrange! Comment n'ai-je

pas deviné...

Il essuya son crâne moite de sueur.

--Quatre heures, dit-il en tirant sa montre. J'y vais.

--De la prudence, au moins! lui recommanda Chandivier. Ne t'emballe

pas; sois calme.

--Je suis très calme, répondit le mari de Pauline.

13, rue d'Argenteuil, Facial se présenta avec beaucoup de dignité au

concierge.

--M. de Rocrange?

--C'est ici.

--Est-il chez lui?

--Non, monsieur.

--Inutile de me tromper. Il est chez lui, avec une dame. Je suis le

mari. Combien vous donne-t-il pour vous taire?

--Cinq cents francs.

--En voici mille. Au besoin, pourriez-vous témoigner de ce que vous

savez en justice?

--Dame, Monsieur... Devant la noblesse de monsieur, j'irais jusqu'à

témoigner en justice.

--C'est bien.

--Au premier, la porte à gauche. Sonnez trois coups brefs, le valet de

chambre vous ouvrira.

Facial s'engagea dans l'escalier, dont il gravit les marches, l'une

après l'autre, posément.

Pauline, ou la liberté de l'amour · 第 13 / 35 题