IX

Est-il nécessaire de rappeler ici que le maréchal de Mac-Mahon a

remplacé Thiers, le 24 mai 1873, à la présidence de la République?

Peut-être, car il ne faut pas oublier que mon père a été, à Wiesbaden,

le compagnon de captivité du maréchal: et qu'il est resté, autant que le

permettent les différences de grades, son ami. Or, si les amitiés sont

jamais de quelque utilité, c'est dans l'armée.

On est en train de la réorganiser, cette armée, sur une base

démocratique et égalitaire; le service militaire est universalisé. Tout

citoyen français doit être soldat pendant cinq ans. Il y a bien quelques

petites exceptions à cette règle; le volontariat d'un an, par exemple;

et beaucoup d'autres. Mais ne faut-il pas des exceptions pour confirmer

la règle?

Les lois récentes, naturellement, ont leurs admirateurs; elles ont

aussi, bien entendu, leurs détracteurs. Mon père était de ces derniers.

Mais le général de Lahaye-Marmenteau l'a amené à modifier ses opinions;

il lui a fait voir que la création des armées nationales conduisait,

comme principal résultat, à la création d'une énorme bureaucratie

militaire; et que, derrière les remparts de paperasses qui deviendront

nécessaires, les malins trouveront moyen de s'embusquer dans de

lucratives sinécures. Le fait est que le général, qui occupe une

situation quelconque au ministère de la guerre, y a fait donner à mon

père la direction d'un vague service.

Versailles, étant le siège du gouvernement, est naturellement plein

d'officiers. Tous les chers camarades que la guerre avait séparés, avait

dispersés aux quatre coins de l'Allemagne, se retrouvent ici avec joie,

en bonne santé et pleins d'espoir. Le maréchal Bazaine, seul, manque

au rendez-vous. Il est, présentement, détenu; et, bien qu'on prétende

généralement dans l'armée que c'est une indignité, il va bientôt être

traduit devant un Conseil de guerre qui siégera à Trianon. Souvent, le

jeudi, en nos promenades de lycéens, nous passons devant la maison qui

sert de prison au maréchal, tout au bout de l'avenue de Picardie.

Nos promenades sont tristes, sévères et silencieuses. On nous élève à la

Spartiate (brouet compris et exercices physiques non compris). On nous

affuble d'uniformes vaguement militaires; on règle notre existence au

tambour; on nous gave de connaissances variées, avariées, invariablement

inutiles. Nous travaillons comme des nègres, sans répit; il faut que les

jeunes générations soient très instruites, car c'est le maître d'école

allemand qui nous a battus; (après tout, il faut bien que ce soit

quelqu'un). Nous apprenons l'histoire, comptabilité d'abattoir tenue par

des bedeaux, au point de vue providentiel et inévitable. Nous apprenons

les langues mortes; nous admirons l'honnêteté de Cicéron et le

patriotisme de Thémistocle; nous vivons dans un monde de casques,

de cuirasses, de javelots, de flèches, de catapultes, d'antiques

ferrailles. Nous calculons aussi très bien; nous computons la hauteur

qu'atteindrait une pyramide formée avec les pièces de vingt francs

nécessaires au payement de la rançon de cinq milliards exigée par la

Prusse; nous calculons combien de wagons il faudrait pour transporter la

même somme à Berlin, en pièces de cent sous. Je n'oublie pas, pour

mon compte, que ces pièces d'or et d'argent portent, en exergue, cette

légende: Dieu protège la France. Je ne sais pas si c'est la une prière,

ou une constatation; dans le premier cas, c'est inefficace; dans le

second, c'est dérisoire.

* * * * *

Avec ou sans protection divine, la France a payé sa rançon en un tour

de main. Elle en est aussi fière que si, au lieu de la débourser, elle

l'avait empochée après un tour de Rhin. Voilà le territoire libéré, ou

peu s'en faut. L'argent est une belle chose. J'ai eu l'occasion de m'en

rendre compte plusieurs fois, récemment. Je ne fais ici aucune référence

au procès Bazaine, terminé par la condamnation à mort, temporaire,

du traître; il a été établi que Bazaine n'avait point trahi pour de

l'argent, n'avait point touché en écus sonnants le prix de sa félonie;

il avait simplement subordonné les opérations de son armée aux

combinaisons de sa politique personnelle. Il n'avait songé qu'à

échafauder sa propre grandeur sur la défaite de son pays; l'argent

n'était donc pour rien dans l'affaire, ainsi que le font remarquer

justement les nombreux officiers qui cherchent à réhabiliter le

maréchal. Je ne fais pas davantage allusion au vote de la Constitution,

établie en 1875, à une voix de majorité; ce n'est qu'à l'Opéra qu'on

paie les voix, et plus cher qu'elles ne valent.

Je veux simplement parler du second mariage de mon père, qui s'est

effectué dans des conditions que je vais relater sommairement, et telles

qu'elles m'ont été rapportées fidèlement par Gédéon Schurke quelques

années plus tard.

Mon père était, comme je l'ai dit, à la tête d'un des services du

ministère de la guerre; il était en relations constantes avec des

fournisseurs de l'armée; il se prêta à certaines complaisances

rémunérées. Personne, hormis peut-être le général de Lahaye-Marmenteau,

n'eut connaissance de ces choses; pourtant, elles s'ébruitèrent. On voit

que les murs ont des oreilles. Il y eut commencement de scandale, qui

n'avorta que grâce à la complication de la situation politique et aussi

à l'intervention du cousin Raubvogel; car Raubvogel, qui a de gros

intérêts sur la place et subventionne un journal, est devenu une

puissance. Raubvogel, donc, agit en bon parent. Mon père, réduit

soudainement à la portion congrue, c'est-à-dire à sa solde, se mit

aussitôt à traiter Raubvogel en bon parent, c'est-à-dire en caissier.

Raubvogel finança; puis, se lassa de financer; cependant, n'en fit rien

paraître.

Il prit conseil de Delanoix qui était venu passer plusieurs jours à

Versailles pour une affaire. Delanoix déplora la situation, mais lui

trouva une issue. Il fallait marier le colonel Maubart. Oui; mais

comment? Delanoix savait comment. Il rappela à Raubvogel un incident de

leur carrière commune, alors qu'ils opéraient dans le Nord, pendant

la guerre. Leur entreprise générale de contrebande, ainsi que je crois

l'avoir déjà suffisamment fait entendre, allait à merveille. Pourtant,

il y avait une ombre au tableau. Cette ombre, c'était la concurrence

acharnée que faisait aux associés un fraudeur émérite, nommé Vanhostel.

Delanoix, sans la moindre hésitation, dénonça son concurrent, comme

espion prussien, au général commandant les troupes françaises cantonnées

dans la région. Sa dénonciation était appuyée de preuves irréfutables,

consistant en documents d'un caractère écrasant pour l'inculpé. Ces

documents avaient été composés, avec un grand souci des formes, par

Séraphus Gottlieb Raubvogel. Le traître Vanhostel fut donc saisi;

condamné à mort; fusillé. La concurrence redoutable fut ainsi supprimée;

et la fortune de Vanhostel, fortune considérable, revint à sa nièce,

Mlle Elisa Ducornet, alors âgée d'une douzaine d'années.

A l'époque dont je parle, Mlle Ducornet n'avait guère plus de dix-sept

ans; elle était orpheline; et son tuteur, un notaire de Lille, la

faisait élever avec le plus grand soin dans un couvent choisi. C'est sur

cette intéressante orpheline que Delanoix jeta les yeux lorsqu'il songea

à pourvoir mon père d'une seconde épouse. Au mieux avec le notaire

de Lille, et s'étant concilié les bonnes grâces des chères soeurs par

quelques-uns de ces petits cadeaux qui, non seulement entretiennent

l'amitié, mais la créent, il ne tarda pas à réussir dans son honnête

entreprise.

Mon père a donc épousé dernièrement, en secondes noces, Mlle Elisa

Ducornet. J'ai assisté à la cérémonie, fort imposante, dans un

uniforme tout neuf. Les témoins de mon père étaient le général de

Lahaye-Marmenteau et M. Delanoix; les témoins de la mariée étaient le

général Laffary d'Hondaine et M. Raubvogel.

Ce mariage, si j'ose dire, a refait à mon père une virginité. La jeune

Mme Maubart, chaperonnée par Mme Raubvogel, est reçue partout avec

enthousiasme. Entre nous, ma belle-mère, bien qu'elle ne soit pas laide,

est une petite sotte; c'est une dinde, pour dire le mot. Mais il n'y a

personne comme Mme Raubvogel pour faire valoir les gens et les présenter

sous leur meilleur aspect. Comment elle s'y prend, je l'ignore; mais

tout le monde chante ses louanges et elle obtient tout ce qu'elle veut.

Et il est certain que le ministre de la guerre, sur la demande de ma

cousine, accorde à mon père le commandement d'un régiment d'infanterie

caserné à Saint-Denis.

* * * * *

Mon père, avant de quitter Versailles pour Saint-Denis, vend la maison

de l'avenue de Villeneuve-l'Etang; la maison où mon grand-père et ma

grand'mère sont morts. Cette maison a fait partie de mon lot lors de la

division de l'héritage qu'ont laissé mes grands-parents. Mon père,

qui est mon tuteur, a toujours prétendu avoir défendu mes droits avec

acharnement, à cette occasion, contre la rapacité toute prussienne de

mon oncle Karl. Il veille sur ma fortune avec un soin jaloux; et la fait

valoir habilement, mais prudemment. C'est, dit-il, un dépôt sacré! Je

n'ai jamais cru beaucoup à la rapacité de mon oncle, qui s'est

fait représenter dans cette affaire par un homme de loi; mon père a

fréquemment insulté l'homme de loi, disant qu'il était vraiment honteux

pour un Français de se faire le factotum d'un Allemand.

Je reste donc seul à Versailles, sans foyer et sans famille. Mon père ne

m'invite guère à Saint-Denis qu'une ou deux fois par mois; d'ailleurs,

je n'aime pas beaucoup voir ma belle-mère. Cette pauvre créature

inoffensive prend, de plus en plus, l'aspect d'une victime. Mon père

semble la traiter en quantité négligeable. Et Lycopode elle-même affecte

de ne la tolérer que par pitié. Elle me met la mort dans l'âme. Je

comprends que je l'intimide, et je me sens vaguement gêné devant elle.

Elle paraît ne savoir ni que dire, ni que faire; on la prendrait pour

l'indécision incarnée.

Cette impression est justement celle que donne la France, à présent. Je

puis citer un fait qui fera comprendre l'incertitude politique de cette

période que caractérisent le 16 mai, le mouvement des curés et des

évêques, les 363, l'agitation en faveur de Pie IX, l'acte du major

Labordère et les discours de MM. de Fourtou et Gambetta. Mon père, en

quittant Versailles, m'a donné pour correspondant M. Curmont, qui est

à la tête du parti républicain versaillais; et il m'a confié, en même

temps, aux bons soins de l'abbé Portelange, un prêtre qui est au mieux

avec les chefs de la réaction. Deux sûretés valent mieux qu'une, et l'on

ne sait jamais de quel côté le vent peut tourner. Chaque jeudi et chaque

dimanche, je vais donc faire une visite à l'abbé; après quoi, je vais

passer le reste de la journée chez M. Curmont.

Au début, j'allais assez souvent voir aussi M. Freeman, qui m'aime

tant, et auquel ma présence causait visiblement un grand plaisir. Il me

parlait de la France qu'il chérit toujours de la même passion idéale; il

me parlait de la Revanche, et me disait qu'il serait heureux de ne pas

mourir avant de l'avoir vue. Mais j'ai dû cesser mes visites, qui me

compromettaient; M. Curmont et l'abbé me l'ont fait comprendre. M.

Freeman, dit l'un, est un vieil enragé qui ne rêve que plaies et bosses;

c'est, dit l'autre, un hérétique.

M. Curmont ne semble avoir gardé rancune ni à mon père ni à moi des

mauvais propos qu'il a tenus sur notre compte. Mme Curmont est malade,

usée, épuisée par son travail incessant de tant d'années; Albert Curmont

n'est encore rien dans le gouvernement; c'est rigolo; mais ça viendra

sûrement avant peu. Ce sera rigolboche. En attendant, il a la bouche

pleine des prouesses qu'il a accomplies durant la guerre; on ne se

figure pas combien sa conduite a été remarquable dans ce camp qu'il

a formé en Bretagne. Quant à Adèle, c'est une belle jeune fille,

intelligente et fine, que mes manières brutales choquent un peu, mais

qui me témoigne beaucoup d'affection. Je sens aussi quelque chose pour

elle dans le coin de mon coeur; et je déplore, d'avance, sa vie qui sera

sacrifiée, ainsi que, l'a été celle de sa mère, à de soi-disant devoirs

de famille.

M. Curmont me parle souvent de politique. Il me prône l'excellence des

républicains. Pourtant, il me dit qu'il faut me méfier des exagérations

et me garder des extrêmes.

L'abbé me parle souvent de politique et de religion. Il me prône la

grandeur du trône et de l'autel. Pourtant, il me dit qu'il faut me

méfier des exagérations et me garder des extrêmes.

--Ne soyez pas trop républicain, dit M. Curmont.

--Ne soyez pas trop religieux, dit l'abbé.

* * * * *

L'Exposition de 1878, qui fut l'une des premières manifestations du

relèvement de la France, a été pour moi l'occasion de divertissements

nombreux. Je me rappelle parfaitement avoir assisté, le derrière sur

l'herbe, à la grande fête de nuit donnée, à Versailles, en l'honneur du

Shah de Perse. Je me souviens aussi que c'est le lendemain de cette fête

qu'une communication importante me fut faite par un de mes condisciples.

Ce jeune homme, neveu du ministre de la guerre, avait appris que le

colonel Maubart se trouvait dans une vilaine situation. Il paraît

que mon père avait engagé sa femme à offrir l'hospitalité à une jeune

parente, âgée de douze ou treize ans, de l'innocence de laquelle

il s'est permis d'abuser. L'enfant s'est plainte. Et, bien que les

personnes à qui elle s'était adressée l'eussent engagée à se taire,

l'affaire a été ébruitée. Généralement, on ne sait pas par qui; mais

mon condisciple le sait. Il a entendu dire à son oncle que le général de

Lahaye-Marmenteau, qui avait recueilli les renseignements nécessaires,

l'a mis au courant des faits. Le ministre va être forcé d'agir car la

presse, sans doute à l'instigation sournoise du général, va commencer

une campagne contre le colonel Maubart.

Deux jours après, un dimanche, je vais à Saint-Denis et, carrément,

j'informe mon père de ce que je sais. Il s'étonne, nie, balbutie,

cherche à s'excuser, parle de ces petites filles qui sont toujours dans

vos jambes. Mes révélations au sujet du général de Lahaye-Marmenteau

l'émeuvent très fort.

--Ah! le brigand! le cafard! C'est une vengeance! Il se venge, le

sale cocu, de toutes les cornes que je lui ai fait porter!... Et je

m'explique, maintenant, ma mésaventure au ministère. C'est encore

lui qui m'avait dénoncé... Je lui revaudrai ça, n'aie pas peur...

En attendant, il faut parer au plus pressé, il y a déjà un cochon de

journal, ce matin, qui m'appelle «satyre à épaulettes.» Voyons... Je

vais d'abord aller voir Gambetta; Lahaye-Marmenteau est un cagot et un

ratapoil qu'il déteste; moi, je suis républicain, libre-penseur; c'est

l'exemple de Gambetta qui m'a soutenu et inspiré, à l'armée de la

Loire! Étais-je à Nourhas, oui ou non? Gambetta peut clore le bec

aux journaux... Et puis, j'irai voir Mac-Mahon... Vieux camarade..

Wiesbaden... Il ne permettra jamais que pour une peccadille...

Et mon père me met au courant des démarches qu'il veut faire. Il les

commencera dès demain, et nous verrons.

Nous avons vu. La presse n'a pas soufflé mot. Mon père a été nommé

attaché militaire à l'ambassade française à Berlin. Il est parti pour

l'Allemagne à la fin du mois de septembre.

* * * * *

Je ne suis pas très «avancé» pour mon âge. Près de trois années doivent

donc s'écouler avant que je puisse me présenter à Saint-Cyr. Quand et

comment ai-je pris la détermination d'entrer à Saint-Cyr? Je ne pourrais

le dire. A parler franc, je n'ai même jamais pris aucune détermination

à ce sujet. La chose s'est faite d'elle-même, se fait d'elle-même,

comme normalement. Je vais à l'armée sans hésitation et sans examen,

naturellement; à peu près comme le jeune caneton, dès qu'il a brisé sa

coquille, se dirige vers la mare afin d'y faire un plongeon.

Je n'ai pas beaucoup le temps de réfléchir; mais s'il m'arrive parfois

de jeter un coup d'oeil sur la route que j'ai choisie et que je

devrai suivre, et de me questionner moi-même sur les avantages et les

désavantages de mon choix, je dois dire que je ne regrette jamais, en

définitive, le parti que j'ai pris de propos plus ou moins délibéré.

Quand je compare l'état militaire à tous les autres métiers, à celui du

paysan, de l'ouvrier, de l'employé, du fonctionnaire civil, du juge, du

financier, du politicien, et à tous ces métiers que la Société

n'admet pas, mais qu'elle crée, il m'est impossible de voir en quoi

la profession de soldat peut leur être inférieure. Le raisonnement me

démontre, au contraire, qu'elle leur est supérieure.

Il me semble que tous les êtres qui constituent la Société, hommes,

femmes et même enfants, exercent des métiers; hormis deux catégories

d'individus dont l'action sociale ne peut se classifier comme

métier, mais seulement comme état. Ces individus sont les militaires

professionnels et les prêtres.

L'existence des êtres qui exercent des métiers est tellement terne et

abjecte, tellement opposée à toute manifestation libre de force morale

et de vigueur physique, que ces pauvres gens mourraient d'ennui et

de désespoir, crèveraient de la nostalgie de leur virilité, s'ils

ne pouvaient se donner, de temps en temps, le spectacle décevant et

pompeux, l'illusion éblouissante et tapageuse des forces mentales et

matérielles de la réalité desquelles le Mensonge Social les châtra.

Cette illusion leur est fournie par les deux classes d'individus qui

n'exercent pas un métier, mais qui ont un état.

Tous les dimanches, dans cent mille églises, des hommes, des femmes et

des enfants prient, chantent, pleurent, s'agenouillent, dans le

vieil esprit du Moyen-Age; cherchent à s'imprégner, en dépit de leur

connaissance des réalités présentes, des misérables déceptions du passé,

Ils s'efforcent de se donner l'illusion de la foi--de la foi dans

la présence d'un être supérieur qui les guide, les conseille et les

protège... Le Prêtre leur donne l'illusion de la force mentale.

Les déploiements de drapeaux, les parades militaires entretiennent

leur amour et leur respect de traditions sanglantes, leur inculquent la

vénération des légendes pétrifiées de la Force. L'éclat des armes, le

tintamarre des cuivres évoquent dans leur esprit des visions de gloire,

font apparaître à leurs yeux glauques des fantômes de splendeurs

héroïques. Ils cherchent, pendant que résonne la grosse caisse et

que roulent les canons, à se donner l'illusion du courage--du courage

civique, patriotique, humain... Le Soldat leur donne l'illusion de la

force matérielle.

Autant, alors, être parmi ceux qui donnent l'illusion--ou qui la

vendent--que parmi ceux qui l'achètent.

J'ai encore d'autres choses à dire; mais ce sera pour plus tard.

Pour le moment, je pioche et je pioche, afin de rattraper beaucoup de

temps perdu. Des succès modestes récompensent mes généreux efforts. Je

décroche deux ou trois prix consistant en des Histoires de la guerre de

1870, couronnées par l'Académie Française, et qui célèbrent, comme il

convient, la gloire des vaincus. Je travaille tant, que je me tiens très

peu au courant de la politique dont l'étude, pourtant, est si

nécessaire à l'officier ambitieux. J'en connais tout juste les plus gros

événements, tels que le remplacement de Mac-Mahon à la Présidence par

Jules Grévy, le 30 janvier 1879. C'est à peine, même, si je prends le

temps de faire le paon et de poser à l'officier, pendant mes sorties.

J'ai appris, bien entendu, à jouer du torse dans ma tunique de collégien

et à faire des effets de képi; mais à quoi bon? Versailles reprend

de plus en plus son caractère indifférent et morne; la ville perd la

population que lui avaient donnée les événements; toutes les personnes

que je connaissais, les Raubvogel par exemple, l'ont quittée pour Paris.

Je ne me mets en frais ni pour M. Curmont, ni pour l'abbé Portelange, ni

pour Adèle que le peu de raffinement de mes manières semble détacher de

moi; ni même pour les quelques femmes hors d'âge avec lesquelles j'ai

appris à connaître l'amour, sur le pouce.

Je travaille donc; et c'est avec la certitude du succès que je me

présente, en 1881, parmi les candidats à l'École Spéciale Militaire

de Saint-Cyr. Vous allez voir comme j'ai de la chance et comment, quoi

qu'on en dise, la vertu et le travail sont rarement récompensés en ce

monde. La veille de l'ouverture du concours, je reçois de mon père une

dépêche m'informant de la mort, à Berlin, de ma belle-mère. Il paraît

que c'est le mal du pays qui l'a tuée. On n'est pas veinard, dans

sa famille. Quoi qu'il en soit, je regrette son décès, dans les

circonstances présentes; mes examens m'interdisent de quitter Paris. Si

elle était morte seulement huit jours plus tard, j'aurais eu l'occasion

d'aller en Allemagne, pour assister à ses funérailles.

Serai-je reçu ou ne le serai-je pas? Le général Laffary d'Hondaine, que

je rencontre quelque temps après, et qui est dans le secret des dieux,

m'annonce confidentiellement que je suis reçu avec le numéro 234. Ça

vaut mieux qu'un échec. Je n'ai donc plus guère que deux ans à attendre

pour porter l'épaulette de l'infanterie, Reine des Batailles.

X

Les informations données par le général Laffary d'Hondaine n'étaient pas

tout à fait exactes; il est bien vrai que je suis reçu à Saint-Cyr, mais

avec le numéro 432 seulement. Le général avait cité d'une façon précise

les chiffres qui composent le nombre; mais il leur avait fait faire face

en arrière, les avait amenés, pour ainsi dire, à battre en retraite;

simple affaire d'habitude. Mon succès n'est pas brillant. Pourtant, cela

ne prouve rien. Ce ne sont pas les premiers partis qui arrivent le plus

vite. Consultez l'Annuaire.

Pour moi, j'avoue que j'ai eu la faiblesse d'aller consulter une

tireuse de cartes. Cette dame, dont la réputation est grande et qui a

la clientèle de l'aristocratie, m'a prédit le plus brillant avenir. Nous

n'avons plus qu'à attendre, pour voir si la prophétie se réalisera.

Je n'ai pas parlé des énormes difficultés du concours; ni du monôme des

candidats, généralement revêtus de la toge et coiffés de la toque de

l'avocat, qui serpenta joyeusement le long du boulevard Saint-Michel;

ni du nombre de ces candidats. Nous étions 2.200. L'École ne devait

recevoir que 450 élèves. Quel élan vers la carrière militaire! Comme on

voit bien que l'espoir de la revanche est resté populaire chez nous! Qui

donc a dit que la race française n'était plus une race guerrière?

Nous sommes pleins d'enthousiasme, mes camarades et moi, lorsque nous

pénétrons, au mois de novembre, dans la grande demeure. Nous avons hâte

d'endosser l'uniforme et, melons que nous sommes, de répéter ces vers

héroïques et traditionnels:

«A nous, cette mêlée ardente.--A nous, cette plaine sanglante,--A

nous la gloire et le trépas,--A nous ces nuages de poudre,--A nous les

éclairs de la foudre,--Et la volupté des combats.»

* * * * *

Mon enthousiasme a passé rapidement. De l'enthousiasme!..... Je n'arrive

même pas à comprendre pourquoi on nous oblige à demeurer deux ans à

Saint-Cyr. Est-ce pour nous enseigner l'Art de la guerre? Mais qu'est-ce

donc que cet Art de la guerre qu'on dit aujourd'hui si savant et si

complexe? N'est-ce pas simplement l'Art de la Destruction? Et est-il

donc nécessaire à un homme, afin de devenir un bon destructeur, de

consacrer deux ans de sa vie à l'étude théorique de la dévastation?

Je ne m'explique pas qu'on ne nous envoie point, plutôt, passer ces

vingt-quatre mois parmi des tribus sauvages que nous pourrions

massacrer à l'aise, ou parmi des populations laborieuses et d'esprit

révolutionnaire que nous pourrions mettre à la raison. Ce serait là un

excellent moyen, le seul, de nous permettre de nous faire la main.

S'il faut détruire, s'il faut maintenir, comme agents de l'existence

sociale, la ruine et la mort, pourquoi ne pas simplifier l'art de la

tuerie, au lieu de le compliquer? Et c'est seulement à la complication

que pousse le développement continuel de la soi-disant Science

militaire. La guerre, par suite de l'intrusion de la Science dans

le carnage,--intrusion dont les Intérêts ont vite appris à tirer

parti--devient une farce, dont les peuples ont à payer les frais bien

plus en espèces qu'en nature, et qui menace de se jouer éternellement.

Au fond, l'enseignement qu'on nous donne est surtout moral; je devrais

dire immoral. On ne se lasse point de nous faire entendre que nous

sommes des êtres supérieurs, faits pour dominer et commander; on

nous démontre d'une façon fort claire que, sans nous, la société se

dissoudrait dans le chaos; que cette société en désarroi ne se maintient

que grâce à l'existence de l'armée, qui a seule survécu au milieu de la

désorganisation générale; et que l'armée, c'est nous. La Patrie, c'est

l'Armée; et l'Armée, c'est l'Officier. Par conséquent, on nous apprend à

figurer la Patrie... Rossel écrivait: «Le Prince doit savoir la guerre,

disait Machiavel; aujourd'hui, le Prince, c'est le Peuple.» Mais on a

fusillé Rossel parce qu'il ne fallait pas que le peuple sût la guerre.

C'est l'officier qui doit la savoir; et il n'a pas beaucoup de mal à

l'apprendre. Il n'a qu'à se persuader qu'il incarne, qu'il représente la

Patrie.

Soit. Mais alors, je me demande pourquoi on ne nous distribue pas

le seul livre qui nous serait de quelque utilité pour régler notre

attitude: le _Manuel du Parfait Vainqueur_ (traité de la _Victoire

morale_). Une chose que je ne me demande plus, par exemple, c'est la

cause de nos désastres de 1870. Elle m'apparaît. Je commence à percevoir

en même temps que, pour que la guerre reprenne une signification et

tende à disparaître, il faut que le Peuple fasse la guerre par lui-même

et pour lui-même. Et je me rends compte de tout l'odieux et de tout

le ridicule de cette comédie du Relèvement qui se déroule, depuis tant

d'années déjà, sous la voûte d'acier formée par des épées trempées dans

l'eau bénite.

Toute l'instruction technique qu'on nous donne, en dépit des apparences,

se réduit à rien. Des tas de notions, généralement inutiles et

inapplicables en elles-mêmes, se bousculant sur la base chancelante

d'extravagantes hypothèses, et qui doivent être rendues plus

inapplicables encore, en pratique, par suite de l'existence de ce fait

certain: que la Politique est devenue la fatalité qui, de plus en plus,

appuie sa patte crochue sur l'épaulette des chefs militaires. La guerre

n'est plus un acte héroïque, ni même une oeuvre nécessaire; c'est une

opération mercantile. C'est le Boutiquier, du fond de son échoppe, de

son bureau, de sa banque, de cette succursale de la Bourse qu'on appelle

le Parlement, qui la décrète, la déchaîne, la conduit, l'arrête. Et

c'est pourquoi la plus grande puissance banquière de notre époque,

l'Église, cherche aujourd'hui à prendre ouvertement la direction de

l'Armée.

Le cléricalisme règne en maître à Saint-Cyr.

L'aumônier est le personnage important; et le catholicisme des

professeurs éclipse leur érudition. Toutes les faveurs sont réservées

aux écoliers des collèges de Jésuites, qui sont en grand nombre. On

dirait que les bons pères ont fait ce rêve de la reconstitution d'une

caste guerrière, qui s'élèverait peu à peu au-dessus des autres classes

de la nation, et les dominerait, pour la plus grande gloire de Rome.

Quant aux élèves des établissements laïques, ils sont fort méprisés

par la clique religieuse; et, s'ils n'affectent pas quelque dévotion,

traités en parias. Je dois avouer que je ne m'attendais pas à une

pareille situation.

Au cours d'un des nombreux voyages que fait mon père de Berlin à Paris,

et pendant lesquels il oublie rarement de me rendre visite, je l'ai

mis au courant des faits. Il a paru fort étonné. Il se doutait bien

de quelque chose comme ça, m'a-t-il déclaré, mais il n'aurait jamais

pensé...

--De mon temps, a-t-il dit, les différences d'origine d'écoles

préparatoires n'avaient pas encore apporté leur note discordantes à

Saint-Cyr. Deux seulement des jeunes gens de ma promotion sortaient

d'institutions religieuses. Leur séjour à l'École ne fut pas enviable.

Ils furent mis en quarantaine et eurent à subir des brimades cruelles.

L'un se fit tuer en Crimée, presque volontairement, et l'autre donna sa

démission peu de temps après sa sortie de l'École. Nous n'aimions pas

les cagots, et les convictions religieuses nous semblaient des idées

d'un autre âge, très peu respectables. A vrai dire, je me suis

toujours douté de ce qui arrive; et je prévois que l'esprit clérical se

développera sans interruption. J'avais même pensé à te faire élever dans

un établissement religieux; mais j'y ai renoncé. C'est vraiment trop

malpropre. Toute jeune fille élevée par les bonnes soeurs est une

tribade; tout jeune homme qui sort d'une jésuitière est un bardache.

Voilà mon opinion; et ça me dégoûte. La France est moins délicate que

moi; elle aime ça. La France, terre de liberté et de pensée libre, foyer

du progrès, cuve de fermentation révolutionnaire!... La France est une

cuve de fermentation, avec le derrière du prêtre en guise de couvercle;

et ça pèse lourd, un derrière de curé! Enfin, qu'est-ce que tu veux?

Il faut, sinon hurler avec les loups, au moins ouvrir la gueule en même

temps qu'eux. Sans approuver ouvertement, il ne faut point désapprouver.

Déclarons-nous partagés entre le culte de la liberté de conscience et

celui du drapeau. La liberté de conscience, a-t-il conclu en ricanant,

en voilà une fameuse affaire pour nous tirer d'embarras, à notre époque

de consciences en caoutchouc!

* * * * *

Vous voyez que mon père a des idées à lui sur bien des choses. Je ne

vous exposerai pas toutes ses opinions sur Saint-Cyr. Je vous répéterai

seulement ce qu'il m'a dit dernièrement, peu de jours après qu'il

fut revenu à Paris après avoir été relevé de son poste à l'ambassade

française en Allemagne; c'est-à-dire dans les derniers jours de novembre

1881.

--Saint-Cyr n'est ni une école théorique, ni une école pratique. On a de

la peine à faire, en cinq ans, de bons soldats au régiment. On

prétend pouvoir créer, en deux ans, d'excellents officiers dans des

dortoirs--auxquels, il est vrai, on a adjoint une chapelle, qu'on

agrandit tous les jours.--Ce qu'on cherche à faire de l'élève de

Saint-Cyr, de plus en plus, ce n'est pas un militaire; c'est un apôtre.

C'est un missionnaire inconscient de la routine; un automate voué à

l'apostolat, par la parole et par l'acte, de toutes les âneries qui

constituent la saine doctrine sociale. Voilà l'évidence même. Si l'on

désirait seulement avoir de bons officiers, pourquoi ne les prendrait-on

pas parmi les jeunes soldats du contingent ayant un certain degré

de culture intellectuelle? Ces jeunes gens pourraient compléter leur

instruction dans des établissements spéciaux; ou, ce qui vaudrait

mieux, par eux-mêmes. Pour être un bon officier subalterne, il est plus

nécessaire de connaître la grammaire et des langues vivantes que d'avoir

ingurgité péniblement les quintessences mal distillées de la grande et

de la petite tactique. Mon avis est que notre système militaire ne peut

pas être réformé efficacement. On devra, s'il doit durer, le démolir

et le reconstruire complètement. Pour cela, il faut attendre une autre

guerre; peut-être une autre débâcle. C'est sous le feu que ces grands

changements s'accompliront. En attendant, Saint-Cyr, comme institution,

est une chose morte. C'est un vieux tambour crevé, sur lequel le Jésuite

bat le rappel des vanités rapaces de la bourgeoisie et des ambitions

creuses d'une impotente noblesse.

Mon père me parle de l'Allemagne, qui est un beau pays, mais qui

a besoin de beaucoup d'argent pour se développer complètement; les

Allemands ont eu tort de nous prendre cinq milliards; il leur en

aurait fallu vingt-cinq. Il me parle de Berlin, qui est une ville sans

caractère; les monuments ne l'ont pas intéressé et la _Siegessäule_

elle-même l'a laissé froid. Il me parle des fonctions qu'il a remplies:

une vraie moquerie. Rien à voir; on invite les attachés français à

des manoeuvres sans intérêt du côté de Breslau ou de Koenigsberg. Le

prédécesseur de mon père, cependant, ayant pris l'habitude d'envoyer

au ministère six ou sept kilogrammes de rapports chaque mois, mon père,

pour ne pas demeurer en reste, n'en n'expédiait jamais moins de dix

kilogrammes mensuellement. Le gouvernement n'avait donc pas lieu de se

plaindre. Du reste, rien à apprendre. Ou du moins...

... Ici, mon père s'arrête un instant; mais, après quelque hésitation,

il se décide à me confier qu'il a fait, à Berlin, la connaissance

d'une dame de l'aristocratie qui lui a souvent donné des renseignements

curieux. Au fond, les informations qu'elle fournissait étaient peut-être

plus sensationnelles qu'exactes; mais la femme était charmante. Mon

père me fait de cette dame--qui s'appelle la baronne de Haulka--une

description enthousiaste; comme elle est libre, étant veuve, il l'a

fortement engagée à venir se fixer en France.

Mon père est en veine de confidences. Il me fait part, sous le sceau du

secret, d'un bon tour qu'il a joué, avant de quitter l'ambassade, à son

ennemi le général de Lahaye-Marmenteau. Le général faisait espionner mon

père par un agent secret nommé Lügner. Ce Lügner était en relations avec

le cousin Raubvogel; ce dernier informa mon père. Mon père fit fournir

au sieur Lügner, par l'intermédiaire d'un ami de la baronne de

Haulka, des renseignements vraisemblables, mais complètement faux.

Ces renseignements portaient sur de prétendus déplacements de troupes

allemandes; ils furent aussitôt transmis à Lahaye-Marmenteau. Celui-ci,

sans se livrer à aucune vérification des avis qui lui étaient donnés,

fit prendre des dispositions qui apportèrent une indescriptible

confusion dans l'organisation de nos troupes et de nos

approvisionnements le long de la frontière de l'Est.

--Sans perdre un moment, dit mon père, je communiquai avec le

ministre de la guerre. Je fis voir que les renseignements reçus par

Lahaye-Marmenteau étaient mensongers, et qu'il s'était laissé prendre

dans le piège le plus grossier. Je déplorai amèrement que les bureaux

n'eussent pas une plus grande confiance dans ma vigilance, et qu'ils se

missent entre les mains de personnages équivoques. J'allai même jusqu'à

envoyer un rapport spécial des faits à Gambetta qui vient, comme tu

le sais, d'être nommé premier ministre, il y a quinze jours. Veux-tu

connaître les résultats de ma diplomatie? Je viens d'être rappelé en

France afin d'être nommé général de brigade; de plus, j'aurai pour

mes étrennes la cravate de commandeur, en récompense de mes services à

Berlin. Quant à Lahaye-Marmenteau, il a été censuré comme il convient.

Il s'attendait à être placé à la tête de l'Etat-Major général; il peut

attendre. Sa sottise, m'a dit Gambetta dans un long entretien que j'ai

eu avec lui avant-hier, a coûté plus de six millions au Trésor. Je

t'avais bien dit que j'aurais ma revanche!...

Et mon père se frotte les mains.

Donc, mon père est l'ami de Gambetta. Il est son grand ami. Il est son

grand admirateur. Il dit que c'est l'homme providentiel, l'homme qu'il

fallait. Il dit que le Grand Ministère va accomplir les oeuvres les plus

étonnantes. Il chante la gloire de Gambetta partout, à droite, à gauche,

et même chez le cousin Raubvogel. Mais le cousin Raubvogel, qui est

devenu très riche, ne cherche plus à dissimuler sa pensée. Il a répondu

à mon père:

--Laisse-moi donc tranquille. Votre grand homme est en baudruche. Je ne

lui donne pas trois mois pour se dégonfler à tout jamais, et de piteuse

façon.

Mais mon père ne se déconcerte pas; il continue à se dire gambettiste,

patriote et démocrate. L'autre dimanche, chez M. Curmont, qui nous avait

invités à déjeuner, il s'est mis, après le café, à défendre avec chaleur

les idées de Gambetta sur la colonisation. Il a exalté le projet d'un

grand empire colonial, présenté par Gambetta en 1880 après que les

Allemands eurent pris pied en Afrique, et qui assigne à la France tout

le continent africain au nord du golfe de Guinée.

--Pour qu'une entreprise pareille puisse réussir, dit-il, entreprise

libérale et démocratique au premier chef, il faut que toute opposition

disparaisse. Il faut que les interpellations soient interdites à la

Chambre....

--C'est bien peu démocratique, interrompt M. Curmont, surpris.

--Je veux dire, continue mon père, fort ennuyé, je veux dire ces

réunions, ces choses, ces.... ces.... Enfin, il faut qu'on cloue le bec

à la Presse. Voilà!

--Mais, demande M. Curmont, de plus en plus étonné, où démêlez-vous la

démocratie, là-dedans?

--Je ne la démêle pas! crie mon père, exaspéré. Je l'emmêle--à pied et à

cheval!

* * * * *

La Démocratie, cependant, s'affirme. La Démocratie consciente

d'elle-même, qui n'a point oublié que des heures mauvaises sonnèrent

pour la patrie, et qui se prépare à la revanche prochaine. Les discours,

les sociétés de tir, de gymnastique, les orphéons, les bataillons

scolaires, témoignent de l'imminence de cette revanche; la Presse aussi.

Elle a été unanime, cette Presse, dans les éloges qu'elle a décernés

à mon père, le 1er janvier, à l'occasion de son élévation au grade de

commandeur dans l'ordre de la Légion d'Honneur. Elle a rappelé ses hauts

faits, a reproduit le récit historique du combat de Nourhas. Et elle a

encore applaudi, quelques jours après, lorsqu'il a été désigné, comme

brigadier, pour le commandement de la 312e brigade d'infanterie.

Mon père est parti pour son nouveau poste au milieu d'un concert

de louanges, patriotiquement accordées à «un général réellement

républicain, comme nous en avons trop peu.»

On est républicain, et sérieusement. On fête le 14 Juillet, anniversaire

de la prise de la Bastille. (_La Bastille_. Il n'y en a qu'une). Et «le

cléricalisme étant l'ennemi», la libre pensée a distribué son étiquette

aux personnages du monde officiel.

A ce propos, il faut que je vous fasse part--d'une lettre de faire part,

encadrée de noir.--Tous les enterrements auxquels je vous ai invités

jusqu'ici vous ont fait passer par l'église. Je pense qu'il est grand

temps de vous demander de m'accompagner à un enfouissement civil (style

16 Mai). Voilà qui est fait. Vous êtes priés d'assister aux obsèques,

purement civiles, de Mme Curmont, décédée en sa quarante-cinquième

année, en son domicile, etc., etc. Si vous vous étonnez des sentiments

anti-religieux de cette dame, je vous dirai qu'elle était très pieuse,

même dévote, et qu'elle avait instamment demandé un prêtre à ses

derniers moments.

Mais voici ce qui s'est passé. On a su que le gouvernement avait résolu

de créer sous-préfet M. Albert Curmont; là-dessus certains journaux ont

assuré qu'Albert n'était pas assez anti-clérical, et qu'il n'était point

prudent de confier un pareil poste à un homme dont l'athéisme n'était

pas sûr. Les funérailles religieuses de Mme Curmont, à un pareil moment,

eussent compromis et sans doute ruiné l'avenir de son fils. Donc, afin

de mettre un terme aux criailleries de la Presse et afin de lui

prouver péremptoirement qu'elle avait tort, l'entrée de la maison a été

interdite au prêtre que la mourante avait fait appeler. Adèle a bien

essayé de s'interposer, cette pauvre petite Adèle qui est si jolie,

aujourd'hui, dans ses vêtements de deuil. Mais les nécessités de la

politique l'ont emporté.

Vous comprenez donc, et cela pourra vous servir à l'occasion, ce

que c'est que la politique. Si le corps de sa mère avait été porté à

l'église, Albert n'aurait pu être nommé fonctionnaire de la République

française. Mais sa mère ayant été enterrée civilement, il obtient

la situation qu'il ambitionne. Car, en effet, il l'obtient. On finit

toujours par obtenir ce qu'on mérite.

C'est pourquoi, vers la fin du mois d'août 1883--juste comme mon

père est rappelé à Paris pour prendre la direction d'un service

au ministère--je vois mon nom figurer, avec le numéro 222, dans le

classement de fin de seconde année à Saint-Cyr. Je la tiens donc, mon

épaulette!

* * * * *

Si vous croyez que je vous ai fait jusqu'ici un récit exact et complet

de mon existence, vous vous trompez. Ces mémoires sont des mémoires.

J'omets certains événements, je néglige de parler de certains

personnages; je décris le moins possible, surtout parce qu'il n'y a

guère que de l'horreur à décrire. Des acteurs qui passent rapidement,

haillons d'êtres sous les oripeaux qu'il leur faut, me suffisent donc.

Je n'ai pas un mot pour les planches sur lesquelles ils évoluent,

aujourd'hui estrade de théâtre, demain plate-forme d'échafaud.

Vilaine peinture, de bric et de broc, et pas de cadre. Et voici encore

un bonhomme, un sale bonhomme, pas le plus sale, sale tout de même, qui

s'échappe de la palette crottée, au bout du pinceau du souvenir, et qui

se profile sur la toile, avec son nez crochu.

Un Juif. Lévy. Je ne vous l'ai pas présenté jusqu'ici parce que,

bien qu'il ait été le facteur de beaucoup des joies et des ennuis

qui rompirent la monotonie de ma seconde année à Saint-Cyr, il n'est

intéressant ni par lui-même ni par les transactions dont il vit. C'est

l'usurier qui, régulièrement, tient le jeune officier sur les fonts

baptismaux de l'église militaire. C'est le parrain qui répond de

l'avenir de son filleul à épaulettes devant des tailleurs, des

bijoutières, des marchands d'objets divers, à conditions que le filleul

s'engage _sur l'honneur_ à payer quelques petits billets. Combien de

carrières militaires brise cet honnête homme, je n'ai pas à le dire ici.

Je vous apprendrai seulement qu'ayant reçu du personnage, durant les

six derniers mois, une somme de 1.500 francs environ, je me trouve

aujourd'hui lui devoir 4.000 francs, moins des centimes. Pourquoi je me

suis endetté à pareil point, c'est mon affaire; mon père ne me laissait

pas manquer d'argent, et le cousin Raubvogel se montrait souvent

généreux à mon égard; mais il y avait du côté du Panthéon une certaine

Noisette.... on ne la cueillait pas pour des prunes...

Les billets arrivent à échéance demain matin; et j'en suis fort ennuyé.

Je n'ose rien dire à mon père; je pourrais, il est vrai, lui tout

avouer, et même en exiger de l'argent; car enfin, il ne m'a pas encore

rendu ses comptes de tutelle; mais une fausse honte m'empêche de parler.

Je prends donc le parti, ce matin, d'aller demander à l'usurier de

reporter à trois mois la date d'échéance des effets. Mon uniforme

d'officier est là, tout battant neuf; mais je ne l'endosse pas, de peur

d'éveiller l'attention de mon père qui m'a offert l'hospitalité dans son

appartement, et qui ne doit pas se douter des motifs de ma sortie.

Je quitte la maison sans avoir été remarqué, encore une fois vêtu en

Saint-Cyrien, et je me dirige vers la rue de Rennes.

Il me faut d'abord attendre un bon quart d'heure dans l'antichambre de

l'entresol luxueux qu'habite l'usurier; le domestique me déclare que

Monsieur est très occupé. Enfin, je suis introduit. J'expose à M.

Lévy--un homme trapu, grassouillet, chauve, à la face jaune ponctuée

d'une barbiche noire, aux yeux humides et ronds,--l'objet de ma visite.

M. Lévy secoue la tête d'un air désenchanté. Il n'aurait jamais cru que

je viendrais, moi, jeune homme de si bonne famille et fils d'un

général, lui demander une chose pareille. Il en est vraiment stupéfait.

Renouveler mes billets! Mais, ai-je seulement réfléchi à tous les

sacrifices qu'il s'est imposés pour m'avancer les sommes qu'il m'a

prêtées? Ne puis-je comprendre combien il a hâte de rentrer dans ses

fonds? La vie est si dure, les affaires si difficiles! Non, non, tout

renouvellement est impossible.

J'insiste, plaidant ma cause avec éloquence. Le prêteur insiste aussi,

avec une éloquence non moins grande. Pourtant, après vingt minutes de

discussion, il finit par s'humaniser. Il me déclare qu'il consent à

reporter l'échéance à trois mois, à condition que je signe de nouveaux

billets qui porteront la somme due, intérêts compris, au chiffre de

5.000 francs. Je me récrie; mais le préteur est inflexible. Il me

signifie que c'est à prendre ou à laisser. Tout en parlant, il avance

sur le bureau, derrière lequel il est assis, d'oblongs papiers timbrés.

Quant à moi, je me décide à m'asseoir de l'autre côté du bureau et à

prendre une plume. Mais, tout à coup, elle me tombe de la main, et je me

lève. Un grand bruit vient de s'élever dans l'antichambre, et les éclats

d'une voix, d'une voix que je connais bien, parviennent jusqu'à nous.

--Tonnerre de Dieu! Laissez-moi entrer, mon garçon ou je vous passe sur

le ventre!

La porte du cabinet, violemment tirée, s'ouvre; et mon père apparaît.

Mon père, vêtu d'habits civils, un jonc à pomme d'or à la main.

Il s'avance, prend une chaise, s'assied à côté du bureau et dit

froidement:

--Que je ne vous dérange pas, messieurs! Continuez vos manigances. Où en

étiez-vous?

--Je suppose, dit M. Lévy, très déconcerté tout d'abord mais qui a

maintenant repris son aplomb, que c'est à M. le général Maubart que j'ai

l'honneur de m'adresser?

--A lui-même, répond mon père. J'ai pensé que les affaires que vous

étiez en train de traiter avec mon fils m'intéressaient, au moins

indirectement; et vous ne trouverez pas mauvais, j'espère, que...

Brusquement, il s'interrompt, tourne le dos à l'usurier et s'adresse à

moi.

--Qu'est-ce que tu dois à cet individu? Combien as-tu reçu de lui?

--Quinze cents francs, il y a trois mois.

--Ah!... Et ça, c'est du papier pour le renouvellement. Combien te

préparais-tu à déclarer devoir, aujourd'hui?

--Cinq mille francs, dis-je, après avoir hésité un instant.

Mon père éclate de rire, et se retourne vers l'usurier.

--Vous ne vous mouchez pas avec un manche de pelle, vous! Cinq mille

francs pour quinze cents, en trois mois!

--Mon général, dit Lévy résolument, je ne discute pas les chiffres que

vient de citer monsieur votre fils. Je vous informe simplement que j'ai

là des billets revêtus de sa signature, dont le montant s'élève à 4.000

francs, et qui arrivent à échéance demain. Ils seront donc présentés

dans vingt-quatre heures à l'adresse qu'ils portent, la vôtre.

--Présentés est une chose; payés, une autre.

--Monsieur votre fils, reprend Lévy, ne s'est pas borné à signer ces

effets; il a, de plus, mis sa signature au bas d'un papier par lequel il

s'engage _sur l'honneur_ à ne jamais s'opposer au payement de ce qu'il

me doit.

--Sur l'honneur! s'écrie mon père. Ah! bah! Il s'est engagé à ça

_sur l'honneur!_ Eh! bien, je vous déclare sur l'honneur, moi, que je

m'oppose à ce que mon fils vous paye un sou de ce qu'il ne vous doit

pas. Vous aurez quinze cents francs, plus les intérêts à six pour cent,

et pas un fifrelin de plus. En outre, je vous déclare sur l'honneur,

monsieur Lévy, je vous déclare que vous êtes une franche canaille.

Vous inondez de vos prospectus les Écoles spéciales; vous préparez

consciemment la ruine de nombreux officiers. Vous brisez leur avenir;

après quoi, vous leur prenez l'honneur ou la vie. Dans la brigade que je

commandais dernièrement, deux jeunes gens ont été obligés de donner

leur démission; les plaintes que vous adressiez à leur colonel les ont

contraints à quitter l'armée; l'un vient de se brûler la cervelle. Vous

savez ça? Vous êtes non seulement un voleur, vous êtes un assassin.

Faites présenter demain vos billets, et nous verrons.

--C'est tout vu, ricane l'usurier, blême de rage sous sa peau jaune; les

effets seront payés, ou je poursuivrai à boulets rouges, conformément

aux lois. De plus, dès que monsieur votre fils sera affecté à un

régiment, je préviendrai le colonel de l'existence d'un engagement _sur

l'honneur_ qui porte le nom de Jean Maubart.

Mon père ne répond pas. La tête baissée, il semble considérer

attentivement le tapis dont il suit les dessins, du bout de sa canne.

Le juif l'examine attentivement; et, enhardi par cette immobilité et ce

silence, il pose ses deux courtes mains à plat sur le bureau, se penche

un peu en avant et s'écrie:

--Ah! vous croyez m'intimider! Vous vous figurez que je vais me laisser

effrayer par vos menaces. Vous vous trompez. Vous pensez, parce que

vous portez une épaulette que vous pouvez venir impunément insulter

d'honnêtes commerçants? Mais je vous ferai payer vos insultes, tout

général que vous êtes. Les lois sont pour nous; les tribunaux sont pour

vous. Quand on a signé, il faut payer! Et si vous ne payez pas, je vous

montrerai de quel bois je me chauffe...

--Du bois de ma canne! s'écrie mon père.

Il s'est précipité sur l'usurier qui s'est aplati sur son bureau, et lui

a asséné, entre les épaules, un formidable coup de jonc.

--Aïe! Aïe! Holà! A moi! glapit l'usurier, qui se met à geindre

lamentablement.

--Avez-vous fini de hurler, animal? demande mon père, qui saisit l'homme

par le bras, le relève, le cale dans son fauteuil. Attendez donc qu'on

vous écorche, pour vous plaindre. Ah! vous croyez que vous insulterez

impunément des officiers de l'armée française, un général, et que tout

vous est permis, gredin!...

--Je vais déposer une plainte, gémit Lévy.

--Oui! dit mon père; mais pas pour rien. Je vais vous jeter par la

fenêtre, d'abord, et je dirai pourquoi au procès; et l'on verra s'il y

a des juges pour me condamner. Vous êtes un filou et un perturbateur; et

nous, les militaires, nous sommes là pour rétablir l'ordre. Allez! Oust!

Il empoigne le juif par le collet, le soulève, l'entraîne vers la

fenêtre. Il est hors de lui, assurément, va faire un malheur si je

n'interviens pas.

--Grâce! gémit l'usurier. Ne me tuez pas!...

--Demandez pardon, alors! répond mon père. Et vite!

--Pardon, pardon; lâchez-moi, balbutie Lévy, blême de terreur, tandis

que mon père continue à le secouer avec rage.

--A une condition, dit mon père, en repoussant sa victime vers le

bureau. A la condition que vous allez faire ce que je vais vous dire.

Vous vouliez avoir un billet de 5.000 francs, payable à trois mois? Vous

l'aurez. Mon fils va vous le signer. Et comme vous lui avez avancé 1.500

francs, vous allez lui verser, séance tenante, 3.000 francs. Vous aurez

500 francs pour l'intérêt, soit 10 p. 100 l'an, soit 20 p. 100 pour six

mois. C'est coquet. Acceptez ou je vous fous par la fenêtre, comme j'ai

dit. Allons! Est-ce oui? Non?

Il fait un pas en avant. Un rictus épouvantable tord la face du juif

qui, pourtant, ne prononce pas une parole. Il semble se décider tout

d'un coup, et ouvre un tiroir. Pour y prendre une arme, peut-être?...

Non, un papier, timbré pour 5.000 francs et au-dessous, qu'il place sur

le bureau, en face de moi. Sur un signe de mon père, debout, les bras

croisés, à côté de l'usurier, je remplis et signe le billet que je tends

à Lévy. Il l'examine attentivement sans un mot, le place dans un second

tiroir qu'il vient d'ouvrir, et dont il sort un portefeuille. De ce

portefeuille, lentement, il extrait trois billets de mille francs qu'il

étale, du pouce, sur la table. Mon père les saisit, les fourre dans sa

poche; reprend sa canne, remet son chapeau sur sa tête, et me fait signe

de le suivre. Le juif nous regarde sortir, appuyé au dossier de son

fauteuil, les yeux brillants, muet.

En descendant l'escalier, mon père siffle un air de valse.

Nous marchons côte à côte, silencieusement, jusqu'au boulevard

Saint-Germain; lui, impassible en apparence, moi, encore très remué.

--Si nous prenions un apéritif? me demande-t-il, comme nous passons

devant la terrasse d'un café.

Nous nous asseyons. Il parle de choses indifférentes, très

indifférentes. Il dit que le temps est beau pour la saison. Je prends le

parti de l'interroger.

--Peux-tu me dire, père, comment il se fait...?

--Que je t'aie rencontré tout à l'heure? Voyons, me crois-tu assez

godiche pour ne pas avoir deviné que tu avais des dettes? Tu ne m'avais

jamais parlé de rien; c'était assez pour exciter ma méfiance; je

n'ignore pas non plus que c'est au moment de la nomination que les

créanciers des Saint-Cyriens exigent le payement de ce qui leur est dû.

Quand j'ai su que tu sortais ce matin, je me suis donc douté de quelque

chose; je t'ai fait suivre par mon ordonnance, qui est revenu me donner

l'adresse de la maison où tu étais entré. J'ai su à quoi m'en tenir. Tu

connais le reste... A propos, continue-t-il, en tirant de sa poche les

billets de banque de l'usurier, il faut que nous partagions; voilà mille

francs. Ça te suffira pendant quelque temps. J'en garde 2.000 pour moi.

Je dois te dire que ça tombe à pic; je n'avais plus le sou. Par la même

occasion, il faut que je t'apprenne pourquoi, jusqu'à présent, je ne

t'ai pas encore rendu mes comptes de tutelle. J'ai mangé ton argent.

Tout: billets, or, argent, et même le cuivre. Je ne sais pas où ça

passe. Ça ne fait rien; je te rembourserai, à un sou près. Il te

revenait 400.000 francs, environ. Est-ce que tu serais content de

toucher ces jours-ci 100.000 francs là-dessus?

--Ma foi, dis-je, un peu rasséréné par cette offre inespérée qui corrige

l'amertume de l'aveu qu'on vient de me faire, ma foi, certainement; mais

si tu as...

--J'ai tout mangé, oui, mais j'ai gardé une poire pour la soif. Une

bonne poire; M. Freeman. Tu l'as bien négligé, ce pauvre vieux qui

t'aimait tant; tu l'as bien abandonné; vous êtes comme ça, vous, les

jeunes gens. Et si je ne m'étais pas trouvé là, moi, pour lui écrire,

pour aller le voir, pour t'excuser auprès de lui et mettre ta négligence

sur le compte de tes études, il t'aurait sans doute oublié dans son

testament...

--Est-ce que M. Freeman est mort? demandé-je d'une voix basse, étranglée

par un gros regret.

--Oui, il y a quelques jours. Et son notaire vient de m'annoncer qu'il

t'a laissé 100.000 francs. Tu comprends bien qu'au fond, ces 100.000

francs, c'est à moi que tu les dois. Si je n'avais pas été là, pour

te rappeler sans cesse à la mémoire du vieux bonhomme, tu aurais pu te

fouiller. Donc, mon garçon, c'est 100.000 francs que je compte à mon

actif et que je déduis de ce que je te dois. Par conséquent, je me

reconnais ton débiteur pour 300.000 francs, plus quelque petite chose

que je viens de t'emprunter.

Je ne réponds pas. Ce que j'ai vu, ce que j'entends depuis ce matin,

me bouleverse, me stupéfie. Je ne puis revenir de mon étonnement,

étonnement mélangé de répulsion. Tout cet argent gaspillé, empoigné,

happé, perdu; cette façon de disposer de choses qui ne vous

appartiennent pas; l'usure, l'inconscience, la cupidité, le cynisme;

l'ignominie de tous ces dessous de l'existence qui m'apparaissent tout

à coup dans leur nudité... Et le mensonge peut-être. Car est-il vrai que

mon père ait engagé le pauvre vieux Freeman à me laisser une part de

sa fortune? Est-il vrai, même, qu'il lui ait rendu visite une seule

fois?...

Mon père me frappe sur l'épaule.

--Eh! bien, à quoi penses-tu? Tu n'as guère une mine d'héritier. A ton

âge, si l'on m'avait apporté une nouvelle comme celle que je viens de

t'annoncer, j'aurais fait une autre figure. A propos, tu ne m'as pas

dit ce que tu as fait avec les quinze cents francs du Lévy. Des femmes?

Maintenant que tu as l'épaulette, j'espère bien..... En tous cas, tu

sais, pas de collage. A ton deuxième galon, il te faut un mariage, et un

fameux. J'en ai fait deux bons; par conséquent.....

--Père, dis-je rapidement, afin de placer la conversation sur un autre

terrain, comment t'es-tu laissé entraîner à menacer cet homme d'une

pareille façon, tout à l'heure? S'il avait refusé, pourtant? Il y a tant

de gens qui préfèrent la perte de leur vie à celle de leur argent!

--Leur argent, oui, répond mon père en ricanant; mais pas celui des

autres. Ce Lévy n'est qu'un homme de paille. L'argent qu'il prête ne lui

appartient pas. Et tu connais son bailleur de fonds?

--Je devine, dis-je. C'est Raubvogel!

--Non, murmure mon père. C'est le général de Lahaye-Marmenteau.

L'épaulette: Souvenirs d'un officier · 第 11 / 29 题