Ce mercredi matin, peu après onze heures, Mme Schratt, pimpante et
joyeuse comme à l’ordinaire, se fit annoncer chez l’impératrice qui
l’attendait. Celle-ci la reçut dans sa chambre à coucher et une libre
conversation s’engagea entre ces deux femmes si différentes qui
partageaient l’une et l’autre l’intimité de l’empereur. Mme Schratt
avait l’art d’amuser l’impératrice.
A ce moment la porte qui donnait sur le salon de réception s’ouvrit et
une des dames d’honneur, celle qui était le plus près de l’impératrice,
Mme de Ferenczi entra. Malgré l’habitude qu’elle avait de se dominer, sa
figure était défaite. L’impératrice, la montrant à Mme Schratt, dit en
riant:
--Regardez-la, elle dramatise tout. Elle va m’annoncer qu’une de mes
fourrures est mangée par les mites.
Cette plaisanterie ne produisit pas l’effet attendu. Le visage pâle de
Mme de Ferenczi resta figé. Elle s’approcha de l’impératrice, une lettre
à la main. Celle-ci, la regardant plus attentivement, eut soudain peur
et se leva.
--Qu’y a-t-il?
Mme de Ferenczi faisait de vains efforts pour parler. L’impératrice
terrifiée la saisit par les épaules. Muettement, elle la questionnait.
La malheureuse dame d’honneur, tremblant comme la feuille, eut enfin la
force de dire:
--Le comte Hoyos revient à l’instant de Mayerling...
Elle s’arrêta. Les yeux de l’impératrice la dévoraient... Elle ajouta
bientôt d’une voix indistincte:
--Un affreux malheur!... Le prince impérial est mort!...
L’impératrice, si vaillante qu’elle fût, chancela sous le coup. Mme
Schratt se précipita pour la soutenir. Elle et Mme de Ferenczi la
ranimèrent. L’impératrice avait une âme forte; déjà, la voix altérée,
elle demandait des détails... Un suicide!... Elle frissonna, en songeant
à la fin de tant des siens... Le prince avait entraîné avec lui la jeune
baronne Vetsera... Elle prit la lettre des mains de Mme de Ferenczi et
lut les premiers mots: «Mère chérie, j’ai tué...» Elle ne put continuer.
Sans mot dire, le visage dans les mains, elle pleura.
Puis elle se redressa.
--L’empereur, il faut qu’il sache tout de suite...
Et se tournant vers Mme Schratt:
--Qui de nous l’avertira?
Les deux femmes se regardaient. Qui oserait, porteuse de cette nouvelle,
pénétrer dans le cabinet de l’empereur?
Elles restaient là, anxieuses, hésitantes, le cœur déchiré, lorsqu’à cet
instant précis elles entendirent un pas faire crier les quatre marches
de bois qui séparaient l’appartement de l’empereur de celui de sa femme.
--C’est lui, murmura l’impératrice. Elle se rapprocha de Mme Schratt.
La porte s’ouvrit, l’empereur parut. Sur sa figure ridée, on lisait
l’air satisfait d’un écolier qui, pour quelques minutes, s’échappe de
classe.
L’impératrice vint résolument à lui et avec une grande douceur, mais
sans chercher des ménagements, lui apprit en peu de mots l’affreuse
nouvelle.
Pendant un moment, l’empereur parut ne pas comprendre. Ses yeux allaient
de sa femme à Mme Schratt, les interrogeaient toutes deux d’un regard
vide. Puis, terrassé, il tomba lourdement sur un canapé...
Longtemps, il resta assis entre sa femme et Mme Schratt qui, chacune,
lui tenaient une main. Il n’essayait pas de lutter contre la douleur qui
l’accablait. Il se sentait atteint comme père, comme croyant, comme
empereur. Il entendait encore les mots de Rodolphe dans la scène du
samedi dernier: «Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a une
autre issue...» Il n’avait pas cru à cette menace. Pourtant il avait vu
la pâleur de son fils, ses yeux brûlant de colère. Il avait agi pour le
mieux, comme il disait. Mais les événements l’avaient dépassé. Un
suicide! Son fils, son fils unique, son seul espoir, se tuer! C’était
une chose monstrueuse, incompréhensible... On ne pouvait y penser sans
être gagné par le vertige... L’Église! Que ferait-elle? Rodolphe
irait-il devant le juge suprême sans avoir été lavé par les prières et
les cérémonies requises? Paierait-il son égarement d’une minute par une
éternité de tourments? Et la monarchie, l’œuvre patiente et séculaire de
sa maison, survivrait-elle à ce coup désastreux? Où qu’il se tournât, il
ne voyait que catastrophes. Les minutes précieuses passaient sans qu’il
bougeât. Il fallait prendre d’urgence des décisions. Le comte Hoyos
l’attendait dans son cabinet. Le cadavre de Rodolphe, là-bas, était
encore mêlé à celui de cette fille... Il essuya sur ses joues flétries
les traces des larmes, embrassa sa femme et Mme Schratt et se dirigea
vers ses appartements.
Bientôt des ordres partirent de la Hofburg.
L’homme de confiance de l’empereur, le ministre-président, comte Taaffe,
arrive du Reichrath dès une heure et demie. Le préfet de police, les
membres du cabinet civil sont là. Dans la consternation et l’affolement,
des mesures hâtives sont prises.
Le comte Szecsen de Temerin, un haut fonctionnaire de police, un des
médecins de l’empereur, le professeur Wiederhofer, d’autres dignitaires
de la cour partent sans retard pour Mayerling d’où ils ramèneront le
corps du prince. Quant à Marie Vetsera, la consigne la plus cruelle...
Ils sont de retour déjà à une heure et quart du matin. Rodolphe est
exposé dans son appartement donnant sur la cour des Suisses. On n’a tenu
aucun compte du désir qu’il a exprimé à sa mère d’être enterré au
cimetière campagnard d’Alland à côté de Marie. Pour la Hofburg, Marie
n’existe pas, Marie n’a jamais existé. Rodolphe dans sa chambre pleine
de fleurs est couché sur un lit de camp; une couverture de soie rouge le
couvre jusqu’à la figure; la tête est entourée d’un linge blanc qui
cache l’éclatement des parois du crâne.
Autour de la Hofburg, le peuple s’amasse. La foule nombreuse s’émeut. La
police étant insuffisante pour rétablir l’ordre, on est obligé de faire
intervenir la troupe. Il y a des blessés, un mort. La fatalité veut que
pour tout grand événement, deuil ou naissance illustre, il y ait un
sacrifice humain. Une fois de plus, cette loi obscure, étrange, mais
certaine, se vérifie; un homme est tué parce que le prince impérial est
mort.
La version officielle est, pour l’instant, qu’il a succombé à la rupture
d’un anévrisme.
Pourtant, dans la nuit, l’autopsie est faite. Malgré les précautions
prises, on ne peut plus cacher le suicide. Le rapport des médecins
paraît le vendredi 1er février. Il conclut au suicide à la suite d’un
trouble momentané des facultés mentales.
S’appuyant sur ce rapport, l’empereur envoie au pape un télégramme de
deux mille mots demandant des obsèques religieuses pour son fils. C’est
une affaire qui lui tient au cœur, affaire déchirante, capitale; son
fils a un besoin urgent des prières de l’Église. Le Vatican hésite.
Comment couvrir un suicide si éclatant? Nouveau télégramme de
l’empereur. Si l’Église lui refuse cette dernière consolation, il est
décidé à abdiquer. Le pape Léon XIII, malgré la résistance du cardinal
Rampolla, secrétaire d’État, se laisse enfin toucher et accorde les
funérailles religieuses[4]. Les obsèques ont lieu en grande pompe le 5
février à 4 heures, et le corps de Rodolphe est mené à l’Église des
Capucins où les Habsbourg sont enterrés et le duc de Reichstadt, annexé
à la famille autrichienne[5].
[4] Les craintes de François-Joseph furent grandes. Il fut exactement
renseigné sur le rôle joué par le cardinal Rampolla. Le cardinal,
treize ans plus tard, au conclave qui suivit la mort de Léon XIII,
paya chèrement sa fidélité aux règles et canons de l’Église. Alors
qu’il semblait devoir l’emporter facilement dans l’élection au
pontificat, l’Autriche, usant d’un très ancien privilège, prononça
l’exclusive contre le cardinal. François-Joseph n’avait pas oublié.
[5] C’est la dernière cérémonie à laquelle l’archiduc Jean Salvator
apparaît officiellement. Quelques mois plus tard, il renonça à ses
titres et dignités; il se maria, prit le nom de Jean Orth, quitta
l’Autriche et, en juin 1890, le voilier Santa-Maria qu’il avait
acheté et sur lequel il partait pour les mers du Sud périt corps et
biens dans le voisinage du cap Tres Puntas.
L’impératrice, la princesse Stéphanie, les archiduchesses ne sont pas
là. Elles assistent à un service dans la chapelle du château. L’empereur
semble très maître de lui. Lorsqu’il arrive, il jette un coup d’œil
circulaire sur l’assemblée pour s’assurer que tout est ordonné ainsi
qu’il convient. Pendant la messe, il reste impassible. Il ne s’effondre
qu’un moment plus tard, lorsque, dans la crypte, le cercueil étant
ouvert, les restes de son fils sont présentés au prieur de l’ordre par
le grand maréchal de la cour, prince de Hohenlohe, qui demande:
--Reconnaissez-vous la dépouille de feu Rodolphe, archiduc d’Autriche
et, de son vivant, prince héritier de la couronne?
Le père gardien répond par la phrase traditionnelle:
--Oui, je la reconnais et, dorénavant, nous veillerons pieusement sur
elle.
* * * * *
Quittons la crypte où tant de grandeurs humaines sont assemblées autour
de la tombe d’un prince que l’amour mena jusqu’à la mort, laissons
flotter sur ces murs glacés les tentures où s’étalent les armes
impériales, laissons les âmes errantes dans ce caveau s’émouvoir et
saluer la déplorable victime qui arrive au milieu d’elles toute couverte
encore d’un jeune sang, revenons à Marie Vetsera abandonnée au lieu où
elle fut tuée. Rien n’égale la cruauté avec laquelle les restes mortels
de cette fille charmante furent traités.
* * * * *
Le lundi 28 janvier, lorsque Marie partit pour Mayerling, la comtesse
Larisch-Wallersee revint à la Salezianergasse. Elle feignait
l’affolement. Marie, disait-elle, s’était enfuie, profitant d’un instant
où la comtesse, occupée dans un magasin, l’avait laissée seule. Elle
aurait écrit un billet annonçant qu’elle allait se jeter dans le Danube.
On imagine la stupeur, l’effroi, la douleur de la baronne Vetsera à ce
récit que rien ne pouvait faire prévoir. La comtesse rassura son amie,
et, la torturant d’une autre manière, lui dit tout crûment!
--Marie ne s’est pas tuée. Elle s’est enfuie avec le prince impérial
dont elle est folle.
--Mais elle ne le connaît pas, intervint Mme Vetsera.
Sur quoi, Mme Larisch-Wallersee, sans dire mot du rôle qu’elle avait
joué dans cette intrigue dont elle avait été l’âme, raconta la liaison
de Marie et du prince impérial.
Mme Vetsera n’en croyait pas ses oreilles. Sa fille qu’elle ne quittait
jamais, une enfant encore, la maîtresse du prince impérial dont tout la
séparait!... Il fallait sans retard joindre la fugitive. Elle voulut
courir chez le ministre-président, le comte Taaffe, qu’elle connaissait
personnellement. La comtesse l’en dissuada. Le comte était trop répandu
dans les milieux mondains, l’histoire s’ébruiterait. Elle irait voir le
préfet de police. Elle ne cessait de répéter: «J’ai perdu Marie, il faut
que je la retrouve.»
Elle se rendit, en effet, chez le préfet de police qui répondit qu’il ne
mettrait la police en action que s’il était saisi d’une plainte. Seule,
la mère pouvait la déposer; du reste, si ses hommes tombaient sur la
trace du prince impérial, ils s’arrêteraient aussitôt, n’ayant pas le
droit de poursuivre.
Mme Vetsera envoya son frère, Alexandre Baltazzi, avec la comtesse.
Cette nouvelle démarche fut sans succès. Craignant le scandale et
espérant à chaque instant que Marie reviendrait à la maison, la baronne
ne se décidait pas à porter plainte. Où était le prince impérial? Elle
le fit demander chez le comte Hoyos, son compagnon de chasse. Le portier
ne savait pas où chassait son maître.
La comtesse s’offrit à aller aux renseignements à la Hofburg. Elle
revint dans la soirée. Rodolphe chassait à Mayerling avec ses amis. Il
rentrerait le lendemain soir pour un dîner de famille à la cour.
La nuit passa ainsi. Marie ne revenait pas. Le lendemain matin, la
comtesse Larisch jugea prudent de quitter Vienne et de regagner son
château. La pauvre Mme Vetsera courut chez le préfet de police. Celui-ci
accueillit avec beaucoup d’incrédulité la version que la comtesse avait
donnée de la disparition de la jeune fille. Il connaissait son monde et
demanda brusquement à Mme Vetsera:
--Etes-vous sûre de la comtesse?
La baronne déposa entre ses mains une plainte au sujet de l’enlèvement
de sa fille, le préfet répétant encore que, s’il tombait sur la trace du
prince impérial, il ne continuerait pas la filature.
Dans les heures qui suivirent, l’affolement de Mme Vetsera grandit. Elle
songeait à se jeter aux pieds de l’empereur. Ne pouvant parvenir jusqu’à
lui, elle se fit introduire chez le comte Taaffe.
Celui-ci avait été mis au courant par le préfet de police. Il conseilla
à Mme Vetsera de patienter. Il n’était pas certain que Mlle Vetsera fût
à Mayerling. Il dînait le soir même à la Hofburg. Il y verrait le
prince. L’enquête se poursuivrait alors plus facilement.
Mme Vetsera ne comprenait rien à ces atermoiements. Elle supplia le
comte de parler lui-même au prince.
Il répondit que leurs relations n’étaient pas telles qu’il pût se
permette la moindre intrusion dans les affaires personnelles du prince.
Il ajouta que, si les suppositions de la baronne Vetsera étaient
fondées, l’impératrice était la seule personne qui pût aborder ce sujet
avec son fils et qui eût de l’influence sur lui.
--S’il vient dîner ce soir, mon détective en chef le suivra à la sortie,
bien qu’il me soit infiniment désagréable de me mêler des affaires
privées du prince impérial.
Une nuit passa encore sans que Mme Vetsera trouvât une minute de paix.
Au matin, une lettre de Mme Larisch lui apporta une preuve concrète de
la liaison de Marie et de Rodolphe. Il était donc certain, malgré les
doutes opportuns des hauts fonctionnaires, qu’elle était partie avec
lui. La baronne était sans nouvelles du comte Taaffe. N’avait-il pas vu
le prince la veille à la Hofburg? Pourquoi se taisait-il? N’en pouvant
plus d’impatience et de crainte, elle se rendit au palais à la fin de la
matinée et demanda Mme de Ferenczi qu’elle connaissait un peu.
Celle-ci la reçut après une assez longue attente. Le comte Taaffe
l’avait renseignée, dit-elle, mais elle n’ajouta pas qu’elle venait
d’apprendre la fin tragique des deux amants. La baronne la supplia de
lui obtenir une audience de l’impératrice qui savait sûrement où étaient
le prince et Marie et qui pourrait empêcher le scandale d’éclater. Mme
de Ferenczi répondit évasivement qu’il était trop tard, que le scandale
était inévitable, mais que Sa Majesté verrait tout de même Mme Vetsera.
Sur cette phrase chargée de menaces, elle s’éloigna, laissant la baronne
interdite.
Quelques minutes après, l’impératrice entra, pâle et glacée. Elle vint à
Mme Vetsera, lui prit la main et dit:
--Nos enfants ne sont plus.
Les mots si humains employés par l’impératrice touchèrent le cœur
défaillant de Mme Vetsera. Ils unissaient dans une même angoisse deux
mères également frappées.
Cependant l’impératrice, voulant s’oublier, disait le coup affreux, dont
on ne pouvait mesurer la force et les conséquences, qui avait accablé
l’empereur.
Mme Vetsera sortit de cette audience si émue qu’elle s’aperçut, chez
elle seulement, qu’elle n’avait eu de l’impératrice aucun détail sur les
circonstances dans lesquelles Marie et le prince avaient trouvé la mort.
Le martyre de Mme Vetsera ne faisait que commencer.
Au milieu de l’après-midi, alors qu’elle attendait de minute en minute
un avis de la Hofburg lui disant quand le corps de sa fille lui serait
rendu, un haut fonctionnaire de la cour se fit annoncer. Dans un langage
voilé et perfide, il lui fit comprendre qu’il serait prudent pour elle
de quitter Vienne sur le champ; les circonstances de la mort du prince
ne tarderaient pas à être connues et l’on pouvait craindre une explosion
de colère du peuple qui adorait Rodolphe.
Mme Vetsera le regardait et ne comprenait pas. Il expliqua alors que la
baronne Marie Vetsera avait empoisonné le prince impérial et s’était
ensuite donné la mort. Un coupé avait été retenu pour Mme Vetsera dans
le train du soir à destination de Venise.
Muette de terreur, abattue par ce dernier et lâche coup, elle s’inclina.
Elle partirait le soir même sans attendre le retour de son beau-frère,
le comte Stockau, qui était allé à Mayerling au début de l’après-midi.
Mais la pauvre femme avait trop présumé de ses forces. Malade, elle fut
obligée de descendre du train à Reifling où elle passa la nuit. Rentrée
à Vienne le lendemain matin, jeudi 31 janvier, le comte Stockau lui
raconta ce qu’il avait appris à Mayerling. Le prince et Marie étaient
morts de deux balles de revolver; on ne pouvait imaginer que Marie eût
assassiné le prince; tout semblait établir, au contraire, que Rodolphe
avait tué Marie avant de se donner la mort. On avait refusé au comte de
pénétrer dans le château et de lui remettre le corps de sa nièce.
Plus tard seulement, il sut la raison de l’intervention inqualifiable du
fonctionnaire envoyé par la Hofburg. On craignait que Mme Vetsera
n’allât à Mayerling réclamer les restes de sa fille. Il fut décidé de
lui faire quitter Vienne le jour même. On a vu comment ce fonctionnaire
s’acquitta de sa détestable mission. On veut espérer qu’il est seul
responsable des moyens employés auprès de Mme Vetsera.
Cependant celle-ci attendait encore les ordres de la Hofburg pour
l’ensevelissement de sa fille. Comme l’empereur, elle était croyante,
comme lui, elle voulait les prières de l’Église. Quels soins avait-on
pris de cette pauvre enfant? Quelles mains avaient fait sa toilette
funèbre? Qui la veillait dans ce château désert? Ces questions sans
réponse lui déchiraient le cœur.
Au début de l’après-midi, son beau-frère, le comte Stockau vint de la
part de l’empereur. Celui-ci avait une lettre du prince impérial pour
elle. Elle lui serait délivrée, si elle donnait sa parole d’honneur de
la rendre aussitôt au comte qui la rapporterait à l’empereur.
Elle le promit, la lettre lui fut remise. Seule l’adresse était de la
main du prince. Elle contenait trois lettres de Marie, datées du mardi
29 janvier, l’une pour sa mère, les deux autres pour sa sœur et pour son
frère.
La première était ainsi rédigée:
Chère mère, pardonne-moi ce que j’ai fait... Je ne puis résister à
l’amour... Je veux être enterrée près de lui dans le cimetière
d’Alland... Je suis plus heureuse dans la mort que dans la vie.
A sa sœur, elle disait:
Nous partons avec joie vers l’au-delà mystérieux. Pense quelquefois à
moi. Sois heureuse et ne fais qu’un mariage d’amour. Je n’ai pu en
faire un et comme je ne pouvais résister à l’amour, je m’en vais avec
lui.
Marie.
Ne pleure pas, je suis joyeuse. Ici tout est magnifique et me rappelle
Schwarzau. Souviens-toi de la ligne de vie dans ma main. Encore une
fois adieu. Au 13 janvier[6], chaque année, apporte une fleur sur ma
tombe.
[6] Date, comme on l’a vu, où elle s’était donnée au prince.
A son frère, elle écrit:
Cher frère, adieu. Je veillerai sur toi de l’autre monde, car je
t’aime beaucoup. Ta sœur fidèle.
Ayant lu ces dernières lignes de sa fille, la baronne Vetsera les
renvoya à l’empereur. Une heure après, celui-ci les lui retourna par le
comte Stockau; elle pouvait les garder. L’impératrice lui faisait tenir
en même temps de la part de Rodolphe une photographie de Mayerling où
les fenêtres de la chambre occupée par eux étaient marquées par une
croix à l’encre. Enfin le comte Stockau avait reçu l’avis de partir
immédiatement pour Mayerling et d’enterrer Marie dans le cimetière non
éloigné de Heiligenkreuz et qui dépend du monastère de ce nom. Il devait
être muni de pleins pouvoirs par la mère de la décédée. Les ordres
nécessaires pour l’inhumation étaient donnés au couvent. La présence de
Mme Vetsera aux obsèques qui devaient avoir lieu de nuit et en secret
était formellement interdite. Les instructions inflexibles de la Hofburg
défendaient au comte d’apporter un cercueil et un suaire. Il ne pouvait
se rendre de Mayerling à Heiligenkreuz que dans une voiture ordinaire
qui l’amènerait de Vienne. Aucun prêtre ne l’accompagnerait. Il
trouverait cercueil et linceul à la maison des morts au cimetière
d’Heiligenkreuz. Un haut commissaire de police l’y attendrait.
La cruauté gratuite de tels ordres accabla Mme Vetsera. Aurait-elle
supporté la fatigue et l’horreur d’un tel voyage? Elle donna les
pouvoirs demandés au comte Stockau qui partit en voiture avec son
beau-frère, le baron Alexandre Baltazzi.
Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent au château. Ils
sonnèrent à la porte, mais personne ne répondit. Après une attente de
plus d’une demi-heure, une autre voiture arriva de Vienne. Le conseiller
aulique Slatin, représentant du grand-maréchal de la cour, et un médecin
de l’empereur, le professeur Auchenthaler, en descendirent. Ils surent
se faire ouvrir.
Ils brisèrent les scellés posés sur la porte de la chambre où était le
cadavre de Marie.
Quel spectacle les attendait!
Marie presque nue gisait sur un lit. Dès la veille au matin on l’avait
hâtivement transportée là et l’on avait jeté en désordre sur elle un
amas de vêtements qui la cachaient. On n’avait pris aucun soin pieux de
la morte; elle avait encore les yeux ouverts; on n’avait pas essuyé le
flot de sang qui avait jailli de sa bouche. Elle était étendue, raidie
par la mort, la tête tournée; personne ne priait à son chevet.
Un constat de suicide fut dressé, bien qu’il fût évident à la trace de
la balle entrée derrière l’oreille gauche qu’elle avait été tuée. Les
oncles de Marie furent contraints de le signer, sinon l’enterrement ne
pouvait avoir lieu, une enquête serait inévitable et un plus grand
scandale s’en suivrait.
Le docteur Auchenthaler et un serviteur firent enfin la toilette
mortuaire. Détail affreux, il fallut habiller ce cadavre rigide et lui
mettre la toilette de ville dans laquelle Marie, joyeuse, était arrivée
à Mayerling. Lorsqu’elle fut prête, et coiffée, et chapeautée, ses
oncles la prirent chacun sous un bras et, entre eux, elle descendit
l’escalier dans la nuit, comme si elle était vivante. La Hofburg,
stupide et cruelle, ne voulait pas qu’il y eût à Mayerling un cadavre à
côté de celui du prince impérial[7].
[7] Six mois plus tard, la baronne Vetsera demanda par un placet à
l’empereur la permission de publier pour quelques amis seulement les
documents dont je me suis servi ici et qui mettent dans sa véritable
lumière la figure de Marie et montrent quelle fut sa mort.
La réponse de l’empereur remise à Mme Vetsera le 19 juillet 1889,
rédigée par l’adjudant général, comte Édouard Paar, laisse voir
qu’il regrette tardivement les mesures dictées par lui:
«Si vivement que Sa Majesté déplore les froissements qu’ont pu
causer au cœur d’une mère désolée les dispositions prises pour
l’ensevelissement de sa malheureuse fille, il faut pourtant tenir
compte de l’affolement sans nom qui régnait sur le lieu de la
catastrophe, de la rapidité qui s’imposait dans les décisions et de
l’urgence des mesures qu’il fallait prendre.»
Les deux hommes installèrent Marie entre eux, dans le landau qui partit
par la route de la montagne pour Heiligenkreuz, distant de six
kilomètres. A cause des ornières, le cadavre oscillait aux cahots,
tombant tantôt à gauche, tantôt à droite, d’une seule pièce.
La voiture fut retardée par le temps qui était détestable. Il y avait du
verglas, il fallut referrer les chevaux qui glissaient. Avant l’arrivée
à Heiligenkreuz un haut commissaire de police, le baron Gorupp, arrêta
l’équipage, monta à côté du cocher et lui donna l’ordre de se rendre
directement au cimetière qui se trouve au bout d’une allée bordée
d’arbres à quelque distance de la route[8].
[8] Nous avons le procès-verbal du commissaire de police Habrda
relatif à l’ensevelissement de Marie Vetsera. Ce procès-verbal qui
figurait dans les papiers du comte Taaffe a été publié dans la _Neue
Freie Presse_, le 11 octobre 1922. Tous les détails macabres du
transport du corps de Mayerling à Heiligenkreuz et de l’inhumation y
sont relatés.
A minuit seulement, le corps amené à la petite maison des morts fut
enveloppé d’un linceul et mis dans un cercueil hâtivement fait par le
menuisier du couvent. Une partie de la nuit fut occupée par la signature
et l’enregistrement des pièces officielles. La pluie, le brouillard, le
verglas, gênèrent le travail des fossoyeurs. Il fallut qu’au matin, les
oncles de Marie et les deux commissaires de police aidassent eux-mêmes à
la mise en terre. Le prieur du couvent y assistait, prononça une prière
sur la tombe et donna sa bénédiction.
Beaucoup plus tard, la baronne Vetsera eut l’autorisation de ramener le
corps de sa fille à Vienne. Elle n’en profita pas. Marie fut laissée
dans le calme cimetière de campagne où elle avait connu enfin le repos.
Mme Vetsera fit ériger une chapelle en souvenir de son enfant. Elle
aurait pu graver sur les murs les lignes pieuses de Shakespeare:
«Ne troublons pas son fantôme. Laissons-le passer. Ce serait lui vouloir
du mal que de chercher à le retenir plus longtemps sur la route de ce
monde barbare.»
Amboise, 21 février 1929.