EMPEREUR ET SOLDAT

Le samedi 26 janvier, devait être, pensaient-ils, un jour heureux: ils

se verraient deux fois, une heure dans la matinée en secret, à la

Hofburg et, le soir, au bal que donnait l’ambassadeur d’Allemagne, le

prince de Reuss. Marie faisait son entrée dans le monde. Rodolphe y

serait et la princesse impériale. Marie avait préparé la plus séduisante

des toilettes. Elle porterait le croissant en diamants de sa mère dans

les cheveux et, au doigt, la première bague que Rodolphe lui avait

donnée. Elle avait dit à sa mère que c’était un cadeau de leur chère

amie, la comtesse Larisch, à l’occasion de son début.

Mais la roue du destin tourna autrement qu’ils ne l’espéraient.

Le matin, elle trouva Rodolphe soucieux et, bien qu’il fît effort pour

le cacher à Marie, elle le connaissait trop bien pour ne pas s’en

apercevoir. Il n’avait pas de nouvelles de Rome. Cela suffisait-il à

expliquer sa tristesse? Elle mit tout en œuvre pour la dissiper.

Employant un moyen qui lui avait souvent réussi, elle commença à parler

des beaux jours qu’ils auraient, quand Rodolphe, ayant abdiqué ses

dignités et ses droits, mènerait avec elle loin de l’Autriche la vie

d’un simple particulier. Nul thème n’était plus séduisant aux yeux du

prince. Si le pape accordait l’annulation, il resterait prince impérial,

avec tout le cortège de devoirs, de fonctions, de responsabilités et

d’ennuis que cette haute et unique position entraîne. Sans doute, il

espérait obtenir alors le consentement de son père à un mariage

morganatique avec Marie. Y réussirait-il? Marie s’effrayait à cette

idée. «Il n’y a pas de bonheur public», disait-elle. Mais vivre caché

loin des yeux du monde, comme cela leur souriait à tous deux!

Ce jour-là, elle reprit une conversation souvent poursuivie.

--Tu sais, dit-elle, j’ai peur que tu ne t’ennuies à rester oisif. Tu

n’en as pas l’habitude.

--Vingt ans de repos ne seront pas de trop pour me défaire de la fatigue

qui est en moi. Où irons-nous?

Et les voilà partis de l’Andalousie au pays basque, d’Alger à la

Normandie, des îles du Pacifique à Ceylan.

Marie termina ainsi:

--Que m’importe, après tout? Le paradis, c’est l’endroit où je ne te

quitte pas.

Rodolphe l’embrassa.

--Je t’enferme dans ta prison!

Marie revint à un sujet plus précis.

--As-tu oublié que depuis longtemps tu dois me montrer la forêt d’hiver.

Quelle confiance aurai-je dans un homme qui ne tient pas ses promesses?

--Je vais chasser à Mayerling lundi et mardi prochains, en pleine forêt

de Vienne, dans les montagnes déjà. J’ai là un petit château de chasse.

J’aimerais y passer avec toi ces deux jours. Pour l’instant, c’est

impossible, hélas!

--Que j’y serais heureuse! Mais attention, Rodolphe, si tu m’y mènes, je

ne reviendrai jamais à Vienne.

--Eh bien, c’est convenu. Lorsque nous ne devrons plus nous séparer, je

t’y conduirai.

A ce moment, le grattement par lequel Loschek s’annonçait se fit

entendre à la porte. L’humeur du prince changea en un clin d’œil.

--Tu vois, dit-il à Marie, ils ne me laissent pas la paix. Ils sont tous

ligués contre moi... Que leur ai-je fait? Ne pourraient-ils m’oublier un

jour?... Entre, cria-t-il à Loschek.

Le vieux serviteur apparut.

--Qu’y a-t-il encore pour que tu me déranges?

La voix du prince montrait son inquiétude.

--Monseigneur, un aide de camp de Sa Majesté demande à parler à Votre

Altesse.

Rodolphe se retourna vers Marie.

--Passe une seconde dans ma chambre. Ce n’est, sans doute, rien

d’important, mais il faut que je le reçoive.

Marie disparue, Loschek introduisit l’officier. Il venait dire au prince

que l’empereur désirait le voir sans retard dans son cabinet.

Avant que l’aide de camp eût fini sa phrase, Rodolphe avait compris que

son père le mandait pour la plus grave des raisons et que leur entretien

déciderait de sa vie.

--Je vous suis, dit-il.

L’officier se retira. Rodolphe ouvrit la porte à Marie. Elle remarqua

que son visage était altéré.

--Je dois aller chez mon père. Il est toujours assez long. Je ne puis te

garder, mon amour.

Marie s’effraya.

--Veut-il te parler de moi?

--Cela n’est pas probable. Il me convoque pour d’ennuyeuses affaires de

service.

Marie ne se laissait pas convaincre.

--J’ai peur!

Rodolphe la prit dans ses bras.

--Ne crains rien, chérie. Tu sais déjà que personne ne peut nous

séparer. Au pire, nous irons à Mayerling ensemble, quitte à n’en jamais

revenir... Je tâcherai de t’envoyer un mot cet après-midi. Sinon je

trouverai moyen, ce soir à l’ambassade, de te faire comprendre comment

vont nos affaires.

Ils s’embrassèrent passionnément.

* * * * *

Quelques minutes plus tard, Rodolphe entrait dans le cabinet de

l’empereur. C’était une grande pièce d’aspect froid, dont pas un meuble

jamais n’était changé de place. Chaises et fauteuils s’alignaient comme

un piquet de soldats, pas un papier ne traînait sur une table ou sur un

bureau, pas une plume ou un crayon qui ne fût strictement où il devait

être. Elle était éclairée par deux grandes fenêtres aux rideaux verts

tombant droit. Lorsqu’il y pénétra, elles envoyaient dans la salle la

triste lumière d’hiver d’un ciel gris et bas. Il avait ce jour-là les

plus sérieuses raisons de redouter un entretien avec son père, et, comme

il craignait d’être inégal à la lutte qu’il faudrait soutenir, un

sentiment de malaise s’empara de lui et s’accentua jusqu’à devenir

intolérable. Il vit dans ce froid cabinet un champ de bataille où deux

adversaires s’affronteraient dans une lutte qui pouvait se terminer par

la mort de l’un d’eux. Hélas! désigné d’avance comme victime dans cette

étrange bataille, il redoutait que les nerfs lui manquassent. Quelles

armes son père emploierait-il? De telles questions n’avaient jamais été

traitées entre eux. Il ne pouvait imaginer par quel biais l’empereur les

aborderait. «Pourvu qu’il reste administratif!» pensait-il.

L’empereur était assis à son bureau, en petite tenue de feld-maréchal.

Ses rares cheveux, ses favoris, sa moustache étaient tout à fait blancs.

De grosses lunettes chevauchaient son nez assez fort. Il lisait un

papier de grand format suivant ligne à ligne avec un crayon.

De la main, il fit signe à son fils de patienter un instant et de

s’asseoir.

Rodolphe l’examinait comme s’il ne l’avait pas vu depuis longtemps.

Pourtant il avait dîné la veille avec lui. «Il a beaucoup vieilli,

pensa-t-il, et il n’a que soixante ans. Mais quoi, a-t-il jamais été

jeune? C’est un vieux bureaucrate, chargé des affaires de la firme

Habsbourg. Il a le nez dans les paperasses le jour durant. Maintenant,

il va prendre le dossier «Rodolphe _versus_ Marie» et notre vie

précieuse sera mise en discussion comme s’il s’agissait du choix entre

deux qualités de drap pour les uniformes de la troupe.»

Cependant l’empereur avait terminé la lecture de son papier. Il ouvrit

un tiroir, le rangea avec soin, posa le crayon, l’aligna à côté de

crayons d’autres couleurs qui étaient là, ôta ses lunettes, les essuya,

les mit dans leur étui et l’étui trouva sa juste place entre l’écritoire

et les crayons.

Cela fait, l’empereur se tourna vers son fils. Il commença d’une voix

sans couleur:

«J’ai reçu ce matin du Vatican une lettre qui m’a surpris. C’est une

lettre personnelle du Saint-Père, une lettre qui n’a pas passé par les

bureaux de la curie. Son contenu reste donc secret entre Sa Sainteté et

moi.

«Le ton administratif, j’en étais sûr,» pensa Rodolphe agacé déjà.

L’irritation que lui causait la voix monotone de son père l’emportait

sur le fait qu’il allait connaître à la minute même une réponse vitale

pour lui.

--J’ai appris ainsi continua François-Joseph, que tu as écrit

directement au Saint-Père, le 14 janvier de cette année, à propos d’une

affaire dont tu ne m’avais pas entretenu.

L’empereur regarda son fils attendant une réponse, Rodolphe dit

seulement:

--Affaire toute personnelle, mon père.

--Cette affaire, c’est là ton erreur, poursuivit la voix blanche, ne

doit en aucun cas être regardée comme personnelle. Elle touche aux plus

hauts intérêts de l’État. Le Saint-Père en a bien jugé ainsi, puisque

c’est à moi qu’il adresse la réponse à la lettre que tu lui as écrite.

Une demande telle que celle que tu as faite ne pouvait venir que de moi,

chef de la famille et empereur, revêtu, en vertu d’un pacte qui règle

cette matière, d’un pouvoir absolu.

L’empereur, ici, se complut pour quelques instants en de fort savantes

considérations juridiques sur le statut qui, dès 1839, avait fixé avec

sagesse les droits et prérogatives du chef de la famille. Subtilement,

il discuta le point intéressant de savoir si l’empereur est lié par le

pacte ou si, en qualité de chef, il lui est supérieur. Il semblait

inviter Rodolphe à partager son admiration pour la prudence que

Ferdinand Ier et ses conseillers avaient apportée dans la rédaction de

cet acte.

Rodolphe bouillait. Lorsque l’empereur enfin se tut, il jeta avec

impatience:

--Mais cette réponse...?

L’empereur le regarda, étonné.

--Ne t’a-t-il pas suffi de passer quelques minutes ici pour la

connaître?... Elle est négative mon garçon, elle est négative...

Il hochait la tête en signe d’approbation. Il crut utile d’ajouter

quelques réflexions d’ordre général. Rodolphe ne l’entendait plus.

Maintenant qu’il connaissait la réponse du pape, il voyait qu’il n’avait

pas cru un instant qu’elle pût être différente. Il avait agi pressé par

les circonstances. Un homme qui n’a devant lui que deux chemins par où

échapper à la mort les essaie l’un et l’autre. Il s’aperçoit qu’un de

ces chemins est une impasse. Reste l’autre, partir avec Marie... A ce

moment il espéra que son père s’arrêterait là. Il ne s’était pas battu

encore et pourtant il se sentait accablé de fatigue. Il lui fallait un

peu de repos et préparer en secret sa fuite...

Mais l’empereur avait un sujet et le développait. «Quelle lenteur! pensa

Rodolphe, c’est un vieillard!» Ses yeux examinèrent un instant les

oreilles de son père. Elles lui avaient toujours paru grandes.

Avaient-elles grandi encore? La peau en était parcheminée. Aucun sang ne

paraissait circuler en elles. «Elles sont mortes, se dit Rodolphe,

peut-être vont-elles tomber.» Cette idée l’amusa.

L’empereur s’arrêta. Il y eut un silence. Rodolphe, comme si l’audience

était terminée, se leva.

D’un leste, son père le retint.

--Je n’ai pas fini.

Il se tira la moustache, signe infaillible chez lui d’énervement. «Nous

y sommes, pensa Rodolphe, nous allons nous battre.» Le riant visage de

Marie lui apparut et il se sentit plein de force.

--Je n’ai jamais eu à te parler de ta vie privée,--le ton de l’empereur

avait changé,--et j’aurais voulu ne t’en parler jamais. Mais aujourd’hui

les choses sont telles que l’empereur et non le père doit intervenir. Tu

as une liaison...

Ici Rodolphe ne put se contenir. Sa patience avait été mise à une longue

épreuve. Il oublia le respect qu’il devait à son père et dit

brusquement:

--Suis-je donc le seul?

L’empereur, avec une autorité sèche, mais sans se départir de son calme,

continua:

--Il ne s’agit que de toi. Cette liaison, tu n’as pas su la garder

secrète. Tu as commis de grandes imprudence. Ta femme elle-même en est

informée et tu sais à quels dangers elle nous expose. Nous avons à

redouter un scandale. Pour des gens dans notre condition on ne peut

tolérer un scandale. Or, du train dont vont les choses, il y aura un

éclat... Cet éclat rejaillira sur notre maison--en prononçant ce mot

pour lui riche de sens, la voix de l’empereur avait pris de la

force.--Nous sommes entourés d’ennemis. Il y a beaucoup de gens

intéressés à exploiter ce qui peut affaiblir la monarchie. Veux-tu

compromettre par ta légèreté l’œuvre séculaire à laquelle nous

travaillons?

Trop de mots en ces brèves paroles heurtaient Rodolphe. Comment entendre

sans colère le terme de liaison qualifier l’union éternelle entre Marie

et lui? Comment supporter le mot de légèreté appliqué à des sentiments

qui défiaient la mort? Déjà il s’exaspérait. Mais il se contint et par

un effort s’obligea à rester calme.

L’empereur, cependant, attendait une réponse.

--N’as-tu rien à dire à ce sujet?

--Que voulez-vous de moi?

--Je veux que tu rompes avec Mlle Vetsera.

Si attendu qu’il fût, ce nom fit tressaillir Rodolphe. Il lui sembla

qu’il emplissait la grande pièce muette et que les meubles eux-mêmes en

frémissaient. Seul l’empereur restait morne et impassible, les yeux

fixés sur son fils. Étouffé par l’émotion, Rodolphe ne pouvait prononcer

un mot. De la tête, il fit signe que non.

L’empereur dit alors:

--Je pense que tu ne m’as pas compris.

Rodolphe, cette fois-ci, parla, d’une voix sourde d’abord, qui peu à peu

s’échauffa.

--Votre demande ne m’a pas surpris. Quand vous m’avez fait chercher, je

savais ce que vous alliez me dire. Rompre avec...

Il hésita un instant. Employer le mot de Marie devant son père lui

semblait un sacrilège. Mademoiselle Vetsera? Y avait-il une mademoiselle

Vetsera? Il se reprit.

--Rompre...? c’est impossible. N’y songez pas. Ne croyez pas que je

parle ainsi dans la colère. Voilà des mois que je suis en face de la

même question. Eh bien, j’ai fait une découverte, oui, une grande

découverte, c’est que je n’ai qu’une vie devant moi et que je veux

être... j’ai presque honte de vous le dire car ce mot n’a peut-être

jamais été prononcé ici... je veux être heureux.

Il s’arrêta, car il crut voir que son père le regardait curieusement.

«Je dois lui paraître le plus étrange des animaux», pensa Rodolphe. Il

se sentait tout à fait détaché et il continua librement sur un ton où un

rien d’impertinence était sensible.

--Je suis étonné que vous m’obligiez à prendre un parti. Avec la sagesse

et l’expérience que vous avez accumulées, j’imaginais que vous me

laisseriez trouver un genre de vie qui conciliât des devoirs contraires,

ceux envers vous, ceux envers moi-même. Est-ce vraiment impossible?

L’empereur hocha la tête négativement. Il tapotait la table du bout d’un

coupe-papier. C’était le seul signe de nervosité qu’il donnât. Ce petit

bruit continu irrita Rodolphe. Il sentit qu’il n’avait pas gagné un

pouce de terrain. Il se décida soudain à attaquer.

--Je ne tiens pas au pouvoir, l’atmosphère qu’on y respire est

empoisonnée. Longtemps j’ai cru que je pouvais être utile. Vos

conseillers, mon père, m’ont enlevé cette illusion...

--Il n’y a pas de conseillers, dit l’empereur, il y a moi.

--Peu importe. Malgré tous mes emplois, malgré les besognes que je

remplis, je me sens inutile dans cet Empire. Je ne joue qu’un rôle

décoratif; je ne crois plus à ce que je fais. Alors j’y renonce. Il

n’est pas de loi qui me défende d’y renoncer, que je sache.

Le coupe-papier s’abattit sèchement sur le bureau.

--Qu’est-ce que j’entends? dit la voix courroucée de l’empereur. Tu

oublies que tu as une tâche à remplir et...

Rodolphe ne le laissa pas continuer:

--Un autre la remplira. Est-ce la première fois chez les Habsbourg que

la succession passerait à une branche collatérale? Mon cousin

François-Ferdinand prendra ma place et l’occupera fort bien. Il a des

idées de tout repos, lui, et les miennes sentent le fagot. Dans les

cercles gouvernementaux, on me regarde avec méfiance. On me verra partir

avec joie.

--Tu ne partiras pas.

La voix était coupante. Le visage de Rodolphe s’empourpra. Mais il fit

encore un effort pour se contenir.

--J’aurais pu ne pas naître, je puis mourir demain. La monarchie

continuerait. Vous avez avec mes cousins une réserve d’hommes

inépuisable...

--Assez de sophismes, dit l’empereur.

--Mais ce ne sont pas des sophismes, jeta Rodolphe. Ne l’avez-vous pas

compris depuis une heure que nous discutons? J’ai trouvé le bonheur,

enfin! je n’y renoncerai pas. Si vous ne me laissez pas en jouir dans

une position officielle, je deviendrai un homme privé.

--Et de quoi vivras-tu?

La question tomba nette et arrêta Rodolphe. Il regarda son père avec

fureur.

--Voulez-vous dire que vous me priverez de tout moyen matériel

d’exister? Vous le pouvez, mais ce serait un procédé indigne.

--Tais-toi! Je n’ai pas à répondre à tes questions... j’agirai au mieux.

--Faites attention. Aux difficultés que vous mettez devant moi, il y a

une autre issue...

Un long silence suivit la menace directe de cette phrase.

François-Joseph s’accouda sur son bureau et, par un geste qui lui était

familier lorsqu’il voulait réfléchir, il plongea la tête entre ses

mains.

Rodolphe s’était levé et, oublieux de toute étiquette, marchait de long

en large dans le salon. Son parti était pris. Il gagnerait sa liberté,

sinon... L’idée d’abandonner Marie ne se présenta même pas à son esprit.

Ils partiraient ensemble, quel que fût leur destin. Le couple qu’ils

formaient ne serait pas désuni. Rodolphe se sentait si las qu’il

aspirait au repos définitif. Pourquoi ne quittait-il pas à l’instant ce

glacial salon? Qu’espérait-il encore? Il est absurde de se battre

lorsqu’il y a une région, d’accès facile, où toute lutte cesse, où la

paix éternelle règne. Il eut de ce pays enchanté, au-delà des limites du

monde terrestre, une vision si sereine, si attirante, qu’il la garda

jusqu’à la fin de cette pénible scène.

L’empereur enfin se redressa. Il vint à son fils et, lui mettant la main

sur l’épaule, l’entraîna vers un canapé.

--Asseyons-nous. Ce n’est plus l’empereur qui parle. Causons comme père

et fils.

Le geste et le ton surprirent Rodolphe. Il ne se détendit pas. Il y

avait là, sans doute, une manœuvre de son père, vieux politique habile

dans l’art de manier les hommes. Il se promit d’être attentif et de ne

rien risquer. Mais, à l’invitation, il répondit avec un élan qui parut

sincère à l’empereur.

--Rien ne pourrait me faire plus de plaisir.

L’empereur le fit asseoir à côté de lui.

--Tu es mon fils, mon fils unique. Je t’aime et, je ne sais pourquoi,

nous n’avons jamais eu l’occasion de parler à cœur ouvert, comme père et

fils. Je n’ai pas de temps à moi, tu le sais.--Il soupira:--Quelle

besogne, quels soucis!

Il continua ainsi sur un ton familier, disant sa vie depuis l’âge de

dix-huit ans, dans la tempête qui soufflait alors à travers l’Europe et

renversait les dynasties comme châteaux de cartes, sa lampe allumée la

première dans Vienne encore nocturne, quarante années passées ainsi dans

un labeur quotidien et ingrat, la vieillesse maintenant sur lui, et pas

un jour de repos.

Il parlait doucement, sans se plaindre, sans chercher à se grandir, mais

de tous ces traits, jetés avec une apparente négligence devant lui,

Rodolphe se formait peu à peu une idée nouvelle de son père. «Qu’il est

habile, se dit-il, je ne le croyais pas.» Il se souvint d’un mot d’un

écrivain moderne: «Les Habsbourg sont des artistes nés.» Ce mot l’avait

étonné. Voilà qu’il découvrait, chose surprenante, que son père avait du

talent! A ce moment, il l’admirait, mais sa volonté arrêtée depuis le

début de cet entretien restait la même.

Cependant l’empereur continuait:

--Nous représentons, mon petit, une maison séculaire. Dans les milieux

d’opposition que tu fréquentes... oh, je ne t’en veux pas,

s’empressa-t-il d’ajouter, c’est là ton rôle de prince héritier... on

juge sans indulgence ma politique. Les gens qui ne sont pas au pouvoir

ne pensent guère qu’au présent. Moi, qui suis un homme dans une chaîne

d’hommes attelés à la même tâche, je suis obligé de penser aux

générations qui viendront quand nous aurons disparu. Mes peuples ne

comprennent pas toujours le pourquoi de mes actes, mais j’ai gagné leur

confiance parce qu’ils sentent obscurément que leur empereur et roi

travaille d’une façon désintéressée pour eux... Si nous quittions notre

poste, mon fils, si la dynastie disparaissait, ces peuples, aujourd’hui

unis, se diviseraient et se combattraient dans des luttes fratricides. A

la place d’un empire prospère et magnifique que tes aïeux ont fait pièce

à pièce, il ne resterait qu’une poussière d’états, faibles, inquiets,

menacés sur leurs frontières par de puissants voisins, tremblants à

l’idée du lendemain... Tu sens bien qu’il est impossible, Rodolphe, de

répondre à ce que je te dis là.

Dans une autre circonstance, Rodolphe eût été heureux d’entamer pour la

première fois une controverse politique avec l’empereur. Aujourd’hui, il

était trop tard, il ne s’agissait plus de quarante millions d’hommes et

de l’empire, mais de Marie et de lui. Son malaise augmenta. Il se voyait

aux prises avec un adversaire adroit qui choisissait son terrain. Il y

serait battu, immanquablement. Mieux valait rompre, fuir... Pourtant par

faiblesse il temporisa et jeta dans la discussion:

--Peut-être est-ce une grande duperie de travailler pour l’avenir? Les

peuples ne sont jamais satisfaits, ils se plaignent toujours, ce sont

des ingrats. Qu’arrivera-t-il? Un ouragan peut fondre sur nous du nord.

Notre dynastie dix fois séculaire est-elle faite pour durer?

--Je n’en sais rien, dit l’empereur, et parfois j’en doute. Peut-être

serai-je le dernier empereur. Mais notre devoir reste le même. Un soldat

ne discute pas la consigne qui lui est donnée. Ce sera bientôt ton tour

de prendre la relève. Je compte sur toi...

Rodolphe, d’une voix sourde, comme s’il se parlait à lui-même, dit:

--La seule chose qui importe est que la relève soit prise. Si un soldat

est porté manquant, un autre le remplace.

L’empereur tressaillit à ce mot. Était-ce son fils, un Habsbourg, qui

parlait ainsi? Ils étaient là tout près l’un de l’autre, deux hommes du

même sang. Pourtant un abîme s’ouvrait entre eux. Il restait immobile,

le cerveau vide, ne sachant où se tourner.

A ce moment, il se produisit un petit fait inattendu. On entendit sur la

Franzens Platz les coups de clairon qui annonçaient la relève de la

garde. Depuis quarante ans qu’il régnait, l’empereur avait l’habitude de

regarder passer le bataillon qui venait au palais à cette heure. Quel

que fût son travail, audience ou conseil à présider, il l’abandonnait,

allait à la fenêtre et son cœur de soldat prenait plaisir à voir défiler

les beaux soldats qu’il préparait pour la défense de l’empire.

Ce jour-là, comme les précédents, il répondit à l’appel des clairons et

vint à la fenêtre. Machinalement Rodolphe le suivit. Le bruit joyeux de

la musique militaire pénétra en eux et changea l’atmosphère hostile de

la pièce. Il n’y avait plus que deux hommes de métier occupés à regarder

en spécialistes un spectacle où leur compétence s’exerçait.

--Le régiment de chasseurs du Tyrol, dit l’empereur. Quelle allure!

quelle souplesse!

--Ce sont des hommes de Méran et d’Innsbrück, ajouta Rodolphe. Ils sont

durs à la fatigue. Et ils ne se plaignent jamais.

--Tu sais, avec le nouveau règlement, on a fait de sérieux progrès dans

l’instruction des recrues. La plupart de ces hommes n’ont que six mois

de caserne. Tu vois les résultats, tout de même.

Ils bavardaient ainsi comme des gens qui, dès leur plus jeune âge, ont

porté l’uniforme militaire et ne l’ont jamais quitté. Ils avaient oublié

leurs dissentiments.

Tout à coup, l’empereur prit le bras de son fils.

--Tu es un soldat, je suis un soldat aussi. Nous pouvons causer...

Regarde ces gaillards. Ils sont jeunes, ils ont toute leur vie devant

eux... Ils ne me connaissent pas, ils n’attendent rien de moi. Je ne

représente guère pour eux que la corvée du service militaire... Eh bien,

que, demain, il y ait des complications, qu’un ouragan du nord, comme tu

dis, fonde sur nous, si j’ai besoin d’eux, ils répondront à mon appel,

oui, tous, jusqu’au dernier, et ils me donneront ce qu’ils ont de plus

précieux, leur sang!... Y as-tu réfléchi, Rodolphe? Et toi, mon fils...

Pendant ce discours, l’exaspération de Rodolphe était arrivée à son

comble. L’empereur lui jouait avec une virtuosité incomparable l’air qui

faisait vibrer en lui les cordes les plus sensibles. L’emploi de tels

moyens avait quelque chose de déloyal. Il semblait qu’il eût fait venir

à point nommé une musique militaire pour donner du pathétique à ses

arguments, comme dans les mélodrames les trémolos de l’orchestre

agissent sur les nerfs des spectateurs aux moments dramatiques. «Je ne

me laisserai pas prendre, pensait-il. Mais comment lui échapper?...» Il

ne l’écoutait plus. Il se répétait les mots dits par son père quelques

minutes plus tôt: «J’agirai au mieux.» C’était les mots qu’il employait

pour remettre une demande qu’il était décidé à refuser. On l’en

plaisantait quelquefois en famille, lorsque les circonstances étaient

favorables. Cette phrase avait donc un sens précis: l’empereur qui

disposait seul de toute la fortune et de tous les apanages de la maison

des Habsbourg ne lui donnerait pas un sou s’il quittait l’Autriche...

«J’agirai au mieux» était un chantage pour l’amener à rompre avec Marie,

chantage absurde, car leurs deux existences n’en faisaient plus qu’une.

L’empereur, à la tête dure, au cœur sec, le comprendrait trop tard,

lorsqu’il les verrait mourir ensemble... Mais, pour l’instant, malgré la

colère qui grondait en lui, Rodolphe gardait une grande lucidité... Il

fallait user de ruse, car son père ne le laisserait pas sortir sans

avoir obtenu une promesse de lui... Que vaudrait un serment arraché dans

ces conditions? C’était là matière sur laquelle on pouvait discuter.

Mais, même pressé par la nécessité, il ne voulait pas se parjurer. Il

fallait trouver un biais et ne promettre que ce qu’il pouvait tenir...

Une question de mots, en somme. Qui en était responsable? L’empereur

lui-même dans son aveuglement. A partir de cette minute, Rodolphe

manœuvra donc pour gagner le droit de mourir, avec autant de sang-froid,

de courage et d’adresse qu’un autre en met pour défendre ses jours.

Le flot de ces réflexions se précipitait en lui tandis que son père

parlait. L’empereur finit par une phrase de nouveau empruntée à son

vocabulaire quotidien:

--Nous sommes d’accord, Rodolphe.

--Il reste un point à éclaircir, dit le prince, adoptant volontairement

le ton pris par son père. Ne pourrai-je revoir mademoiselle Vetsera? Je

ne puis la renvoyer comme vous congédiez un de vos ministres. Il y a là

quelque chose d’inutilement cruel.

La figure de l’empereur s’éclaira et fut près d’un sourire. Il était, en

effet, assez fier de la façon élégante dont il se défaisait d’un

ministre qui avait cessé de lui plaire. Celui-ci se croyait, après une

audience agréable, au comble de la faveur. Rentrant chez lui, il

trouvait une lettre de démission qu’il ne lui restait qu’à signer.

--Je ne m’oppose pas à ce que tu la revoies une fois.

--Seul? intervint Rodolphe.

--Seul, si tu le veux, quoique ces entrevues soient bien pénibles. Il

est toujours plus sage de les éviter.

Rodolphe se sentit transporté de colère à entendre son père parler

ainsi.

--C’est mon affaire, gronda-t-il.

--A ton gré. Voyez-vous, mais que ce soit pour la dernière fois. Je veux

ta parole.

--Je vous la donne.

L’empereur se leva. Il eut la velléité de prendre son fils dans ses

bras. Mais Rodolphe montrait une figure pâle et contractée, ses yeux

brûlaient de telle façon que François-Joseph se borna à soupirer et à

conclure, administrativement:

--Tu peux te retirer.

Mayerling · 第 38 / 47 题