Ce n’était pas sans raison que Marie s’était alarmée à l’Opéra. Ses yeux
pénétrants avaient lu sur les traits fatigués du prince la crise morale
qu’il traversait. Elle n’eût pas été déçue en apprenant qu’elle n’y
jouait aucun rôle. Il remplissait la vie de Marie. Elle ne se faisait
aucune illusion sur le peu de place qu’elle tenait dans celle de
l’héritier présomptif de la couronne des Habsbourg. Avait-il pensé une
fois à elle depuis qu’il l’avait vue?
Mille intrigues se nouaient autour de Rodolphe. Des gens adroits,
insinuants, passionnés s’agitaient près de lui. Il s’intéressait à la
politique. Il n’y voyait pas seulement, comme les sceptiques, un jeu de
cartes subtil. Jeune homme au cœur généreux, il voulait pour ses peuples
plus de justice, plus de liberté, plus de bien-être. Il détestait
l’arbitraire et la fameuse maxime chère à ceux qui avaient le pouvoir:
_divide ut imperes._ Il accusait leur indifférence, leur sécheresse. Il
était entouré d’hommes dont il haïssait les idées. Il fallait les
recevoir aimablement, leur sourire. Impulsif de nature, il n’arrivait à
la prudence nécessaire que par une longue contrainte.
Il avait besoin d’amitié, mais dans sa position où trouver un ami? Ceux
qui l’abordaient, quelles que fussent leurs protestations
désintéressées, voulaient se servir de lui. Pour un Philippe de Cobourg,
pour un Hoyos il avait les sentiments que l’on a pour des gens avec qui
l’on soupe en compagnie de jolies filles ou avec qui l’on chasse.
Ceux-là n’avaient rien à demander; ils ne donnaient pas grand’chose non
plus. Mais les autres! Qui donc entrait dans son cabinet sans le désir
d’en tirer un bénéfice? Ses amis de la presse libérale spéculaient
aussi, à longue échéance, il est vrai, mais pour un enjeu énorme. Les
femmes qui lui plaisaient, on s’imaginait naïvement qu’il les avait
choisies, mais elles étaient mises sans doute sur son chemin par des
gens qui y avaient intérêt. Pas un ami sûr. Il fallait suspecter un
chacun. A cette pensée amère Rodolphe s’assombrissait. Il ne pouvait
s’en débarrasser. Elle faisait des ravages en lui.
Dans la famille impériale, Rodolphe ne causait avec personne à cœur
ouvert. Il ne parlait jamais politique à son père. Sur ce terrain-là,
aucune entente entre eux, ils étaient aux deux pôles et n’avaient que
des conversations purement formelles. Sa mère avait été tout près de
lui, mais avec les années, elle devenait plus fermée, plus distante. Son
goût pour la solitude et les voyages augmentait; elle ne paraissait pas
aux cérémonies officielles; elle s’organisait une vie secrète dans
laquelle personne n’était admis, pas même son fils. Parfois à un mot,
Rodolphe devinait qu’elle voyait toujours en lui le fils de son sang.
Parfois, à un regard, il imaginait qu’elle avait de la tendresse pour
lui, même de la pitié; si elle se sentait devinée, c’était une
raillerie, ou un sarcasme. Elle ne supportait aucun épanchement.
Il ne s’entendait qu’avec une seule personne parmi, ses proches, avec
l’archiduc Jean Salvator de Toscane. Bien que l’archiduc fût son aîné de
six ans, ils avaient été camarades de jeux. C’était un homme passionné
pour les choses militaires et un bon soldat. D’autres raisons encore
attiraient Rodolphe vers son cousin. Seul des membres de la famille
impériale, il avait des idées libérales et, mettant ses idées en
pratique, s’efforçait de vivre, non en archiduc, mais en homme privé. Il
s’était épris d’une charmante jeune fille de la bourgeoisie viennoise,
Milli Stubel, et menait avec elle une libre et agréable existence. A
l’ordinaire il passait les soirées chez la sœur de son amie dans un
cercle tout intime. Rodolphe admirait son cousin, qui avait choisi,
selon lui, la meilleure part. Il l’enviait d’avoir su se créer, si près
de la redoutable Hofburg, un bonheur simple et quasi familial avec une
fille qui l’aimait, loin de tout mensonge, de toute étiquette. Que cela
était tentant! hélas, inaccessible!
Il en causait un soir avec son cousin, Milli Stubel étant présente et
s’occupant autour d’eux.
--Au vrai, dit Jean Salvator, les liens qui me retiennent dans ce pays
ne sont plus très forts... j’ai épuisé les joies que l’étiquette et les
honneurs peuvent donner. Milli... viens ici, dit-il en s’adressant à la
jeune fille.
--Milli est tout pour moi, continua-t-il. Ne crois-tu pas que manger
seul avec elle est autrement agréable que les dîners de famille ou de
gala à la Hofburg? On cause librement ici, on n’est pas obligé d’écouter
les sornettes de l’oncle Albrecht (l’archiduc Albrecht, vainqueur à
Custozza, était la bête noire de Jean Salvator). Je ne suis pas un
archiduc pour Milli, mais un homme qu’elle aime. C’est autre chose, que
tu ne connaîtras jamais... Malheureusement, je suis encore une Altesse
Impériale dans ce pays, je manque de liberté. Bah! un jour, je m’en
irai... Il ne me sera pas difficile de renoncer à mes titres, droits et
prérogatives. Et cette petite fille en sera aussi joyeuse que moi... Je
quitterai l’Autriche. Le monde est vaste, Rodolphe... J’aime la mer...
Il y a là-bas des îles dans les mers du Sud qui m’attirent. Nous les
gagnerons lentement sur un voilier.
--Venez avec nous, dit Milli à Rodolphe en plaisantant. Vous êtes
amiral; si vous le voulez, vous commanderez le bateau.
--Il faudrait avoir une amie comme vous, répondit-il. Mon cousin Jean
est un homme heureux.
Depuis, il pensa souvent à cette conversation. Une vie nouvelle!
personne ne la désirait plus ardemment que lui. Mais à vie nouvelle,
compagne nouvelle. Où la trouver? Il était seul; sa pauvreté véritable
lui apparut. A ce moment, le doux et frais visage de Marie Vetsera passa
devant ses yeux. Il y avait dans ce regard quelque chose de sérieux et
de passionné qu’on ne pouvait oublier. Celle-là, peut-être, se donnerait
toute entière et ne demanderait rien... Il haussa les épaules. «Je serai
toujours un incorrigible rêveur,» pensa-t-il.
* * * * *
Ce qui retenait l’archiduc Jean Salvator en Autriche était l’ambition.
Il voulait triompher avec les idées qu’il défendait. Il se voyait
puissant dans un empire libéral sur lequel régnerait son cousin
Rodolphe. Il attendait tout de celui-ci. Cependant il se laissait aller
à sa nature qui était vive et emportée. Il critiquait sans ménagement
les théories du chef de l’armée et de l’état-major. Il publiait même des
articles et des brochures sur ces questions, en Autriche ou à
l’étranger. C’étaient là choses qu’on ne pardonnait pas à la Hofburg.
Dernièrement l’empereur avait défendu à son fils de voir l’archiduc
Jean. Cet ordre avait irrité Rodolphe. Il fallait obéir pourtant. Mais,
peu à peu, malgré la défense de l’empereur, il avait repris secrètement
contact avec son cousin.
Jean Salvator s’impatientait. L’empereur approchait de la soixantaine,
mais ne donnait aucun signe de de fatigue. «Ton père, disait-il à
Rodolphe, travaille à la façon d’une machine. Il ne se passionne pas, il
ne se dépense pas, alors il ne s’use guère. Cela peut durer.» «Tu
supporteras ça longtemps?» jeta-t-il un jour hardiment.
Rodolphe n’avait pas répondu.
Les idées avancées de Jean Salvator, si elles lui valaient l’inimitié
des milieux officiels, lui avaient attiré des sympathies dans les
cercles libéraux et dans la marine. Il devint en quelque sorte chef de
parti, mais comme tel il fut obligé à beaucoup de précautions et à
cacher son activité. Une action qui ne peut s’exercer que dans l’ombre
prend aussitôt un caractère dangereux. Le malheur fut que, par suite de
l’obligation pour Rodolphe de ne voir son cousin qu’en secret, leurs
relations clandestines eurent bien vite, qu’il le voulût ou non, une
allure de conspiration.
On ne sort pas le soir de chez soi par une petite porte, enveloppé dans
un manteau qui vous cache jusqu’à la figure, on ne saute pas dans un
fiacre, on n’échappe pas aux espions qui sont à vos trousses, on ne
prend pas l’escalier de service pour aller parler entre quatre yeux de
la pluie et du beau temps. Les entretiens de Rodolphe et de l’Archiduc
Jean Salvator touchaient aux plus graves questions de l’État.
Chez Rodolphe, ces conversations avaient surtout un caractère objectif.
Son désir était d’étudier avec un homme sûr et d’idées libérales, avec
un des siens, des problèmes qui le passionnaient. Il pensait préparer
ainsi l’avenir. L’archiduc, d’esprit aventureux, qui se plaisait dans
l’intrigue, avait un but plus proche. De toute sa volonté, il tendait à
l’action. Mais comme il était fin, il sentait la résistance sourde de
Rodolphe et que celui-ci était encore bien éloigné d’envisager un coup
de force. Il fallait donc l’engager peu à peu dans la voie qu’il avait
choisie, l’enserrer dans un réseau d’intrigues, tout en ne lui laissant
voir qu’une petite partie de l’œuvre entreprise. Il le compromettrait
ainsi à son insu et l’amènerait, à l’heure choisie, à l’obligation de
prendre un parti éclatant.
L’archiduc connaissait son cousin. Il ne fallait pas le heurter de
front, mais se servir des inévitables mouvements de colère qui suivaient
l’échec de ses essais de réformes militaires. L’état-major écoutait avec
déférence les projets et remarques du prince impérial. Mais il n’en
comprenait pas l’intérêt et ne déviait pas d’un pouce de la ligne qu’il
s’était fixée. «Ils sont trop stupides», criait alors Rodolphe. C’était
le moment pour Jean Salvator de pousser une pointe un peu plus hardie et
de planter un nouveau jalon.
Le prince héritier, s’il ne voyait pas le jeu complet de son cousin,
était pourtant assez perspicace pour deviner que Jean Salvator tramait
en secret mille intrigues. Jusqu’où les poussait-il? Rodolphe ne tenait
pas à l’apprendre, de peur d’être obligé de rompre avec lui. Avec qui
causerait-il librement?
Avant son départ pour la Galicie, un mot prudent de l’archiduc éveilla
la suspicion de Rodolphe et le mit sur ses gardes. L’archiduc lui parla
de ce voyage, du séjour que le prince ferait à Lemberg. Il nomma le chef
d’état-major du XIe corps d’armée et ajouta:
--C’est un des nôtres. Tu pourrais peut-être lui dire un mot.
--Un mot de quoi? fit brusquement Rodolphe.
--Oh! un mot aimable, répondit d’une façon évasive l’archiduc qui vit
qu’il avait été trop loin.
Rodolphe n’insista pas, mais il gardait un désagréable souvenir de ce
minuscule incident.
En wagon, le mot: «C’est un des nôtres», lui revint à la mémoire et prit
un aspect inquiétant. Dans son esprit enfiévré, il lui apparut tout
chargé d’un sens sinistre. «Un des nôtres», l’archiduc ne se serait pas
exprimé autrement s’il avait voulu désigner un conjuré. Un conjuré! Y
avait-il donc conspiration, entente secrète entre l’archiduc et des
officiers supérieurs en activité? Rodolphe eut soudain une lueur sur ce
qui se préparait dans l’ombre. Parbleu, avec son air de ne s’intéresser
qu’aux idées, son cousin avait un esprit positif, il savait que la
chance doit être aidée et qu’à un moment donné il faut avoir la force,
la force matérielle dans ses mains. Une mutinerie, un coup d’état
militaire, rien ne pouvait être plus odieux à Rodolphe qui était un
soldat, et loyal. Jusqu’ici il s’était imaginé un peu naïvement que l’on
pouvait parler de tout sans danger. Maintenant il voyait que les paroles
tendent invinciblement à se traduire en actes. Il s’exaspéra à l’idée
que lui, prince héritier, maréchal dans l’armée, pourrait être un chef
de mutins. Des révoltes militaires, c’était bon pour les Russes, ces
Asiatiques doux, cruels et fourbes. Leur histoire dynastique en est
pleine. Lui, un Habsbourg, jamais! Il s’enflamma de colère contre son
cousin qui voulait l’entraîner dans les chemins qui mènent droit au
déshonneur. Il se promit de lui dire dès son retour toute sa pensée, au
risque d’une rupture.
Pendant son court séjour en Galicie, il se monta de plus en plus.
Pourtant, par une étrange contradiction, il se montra fort aimable avec
le chef d’état-major du XIe corps d’armée. Et cependant il le regardait
avec inquiétude. «Est-ce la figure d’un traître?» se demandait-il.
Il arriva à Vienne de bonne heure, déjà fatigué. Dans son courrier, des
lettres l’irritèrent. Décidément, partout, il rencontrait des obstacles.
Une entrevue avec sa femme fut sans agrément. La princesse adoptait pour
l’instant une attitude de victime. Elle parlait peu, soupirait beaucoup.
«Il n’y a rien de naturel chez cette femme, pensa Rodolphe, je crois que
je la préfère encore quand elle se fâche.» Tout cela n’était pas fait
pour lui détendre les nerfs.
Il eut pourtant un moment plus tranquille. Le comte Hoyos vint le voir.
C’était un homme simple, sans beaucoup d’idées, mais incapable de
machinations. Rodolphe l’invitait souvent à la chasse. Le comte venait
le prier d’assister à un souper qu’il organisait le soir même chez
Sacher.
--Nous serons tout à fait entre nous, dit-il. Les hommes? Vous,
Monseigneur, Philippe et moi. Mais je vous ai trouvé une tzigane comme
vous n’en avez jamais entendu. Elle s’appelle Marinka; elle est toute
neuve à Vienne, un peu sauvage peut-être, mais, quand elle chante, elle
vous emmène loin.
--Mon cher, je ne viendrai pas, dit Rodolphe. Je suis fatigué. On m’a
fait boire plus que de raison en Galicie. Cela fait partie de mon
métier, paraît-il, et leur tokay n’était pas des meilleurs. J’ai des
affaires toute la journée. Je me coucherai tôt.
Le comte Hoyos se mit à rire.
--Voilà de belles et sages résolutions, Monseigneur. Mais quand vous
aurez passé une journée dans des paperasses poudreuses, quand vous aurez
eu à vous fâcher dix fois contre ces abrutis du Stuben Ring[1], quand
vous aurez eu dîné en cérémonie au Palais, vous serez bien heureux de
venir vous reposer dans l’atmosphère tranquille d’un cabinet chez
Sacher. Là, point de soucis, rien d’officiel, du vin excellent, deux ou
trois aimables créatures, plaisantes à regarder, et puis Marinka! Je
serais bien étonné, si elle ne vous touchait pas.
[1] Boulevard où se trouve le ministère de la guerre.
--Elle chantera pour vous. Quant à moi, je tâcherai de dormir.
--Enfin, si le sommeil est long à venir, Monseigneur, vous savez où nous
trouver.
Rodolphe eut une journée ennuyeuse. Au dîner assistait l’archiduc
Albrecht, le vainqueur de Custozza, dont l’influence était encore toute
puissante au ministère de la guerre. Ce vieillard parla beaucoup et de
façon à irriter Rodolphe. Il se souvint d’un mot de Jean Salvator: «Avec
ton père, on finirait peut-être par s’entendre. Mais l’oncle Albrecht,
il tient toute l’armée dans sa main. Il faudra l’abattre!»
Le soir, enfin, Rodolphe put s’échapper. Il passa un instant chez lui,
puis, accompagné par Loschek qui ouvrait le chemin, il sortit seul par
la petite porte de fer de la cour des Suisses. Un équipage privé
attendait au coin de la Josephs Platz. Il y entra, jeta un mot au cocher
qui fouetta ses chevaux.
Quelques minutes plus tard, Rodolphe descendait dans une rue fort animée
du centre de Vienne. Il la quitta aussitôt pour prendre une ruelle. Au
rez-de-chaussée d’une maison sans apparence, il poussa une porte
entr’ouverte, monta deux étages d’un escalier de service, frappa à une
porte sale et fut introduit dans un vaste appartement dont plusieurs
pièces étaient éclairées. Il sembla au prince qu’au moment où il passait
devant une chambre dont on ferma vite la porte deux ou trois personnes
essayaient de se dissimuler. Cela l’indisposa et il arriva fort irrité
dans une pièce arrangée en bureau où son cousin Jean Salvator
l’attendait.
Depuis le mot de l’archiduc au sujet du chef d’état-major à Lemberg,
Rodolphe s’était promis d’être prudent et d’user de ruse pour arriver à
savoir jusqu’à quel point l’archiduc s’était engagé. Il fit donc un
effort sur lui-même et l’entretien entre les deux cousins s’engagea
calmement.
Milli Stubel n’était pas présente, ce soir-là. Rodolphe augura mal de
son absence. Jean Salvator voulait sans doute parler politique.
L’archiduc se trouvait à ce moment-là dans une position assez délicate.
Il avait travaillé en secret bien plus que Rodolphe ne pouvait le
croire. Il lui fallait maintenant donner des satisfactions aux
impatients de son parti, les convaincre que le prince impérial était
avec eux. Il avait donc résolu de mettre son cousin en face d’une
responsabilité à prendre. Mais il savait avec quelle précaution il
fallait aller de l’avant.
Rodolphe, pour l’instant, parlait avec sympathie des officiers de grades
inférieurs, hommes de classe modeste, généralement instruits, au courant
des grandes questions politiques et sociales qui divisaient l’empire, et
dans l’ensemble favorables aux idées libérales.
--Voilà notre plus ferme appui, Gianni, dit-il, employant pour
l’archiduc le petit nom par lequel l’appelait son amie.
Gianni haussa les épaules.
--Ils se rangeront de notre côté quand nous aurons gagné la bataille,
mais ce n’est pas sur eux que l’on peut compter pour la livrer. Il nous
faut des troupes de choc.
Rodolphe l’interrompit en riant:
--Tu as gardé le vocabulaire de ton ancien métier, mon cher Gianni,
toutes tes métaphores sont militaires. Si on nous entendait, on croirait
vraiment que nous préparons un coup d’État.
Il y eut un silence un peu pesant; le mot était de poids. D’un rapide
coup d’œil le prince impérial examina son cousin. Mais celui-ci n’était
pas disposé à engager la lutte à l’improviste. Il avait son plan et fit
dévier le propos.
Rodolphe s’impatientait, il avait l’impression d’être un jouet dans les
mains expertes de Gianni. Cependant celui-ci qui avait fait apporter du
vin disait les difficultés auxquelles on se heurte lorsqu’on entreprend
de diriger un grand mouvement d’idées.
--On imagine, mon cher, qu’on est maître d’en régler l’allure. Pas du
tout! Ce n’est pas un bloc homogène, mais un amalgame d’éléments divers.
Les uns sont passifs, il faut les exciter; les autres, les éléments
avancés, sont trop actifs, il faut les retenir. Cela n’est pas facile...
Il y a plus, ces gens qui se groupent autour de vous, qui vous font
confiance, à qui l’on a promis quelque chose, il faut à un moment les
satisfaire ou tout au moins les apaiser en leur montrant prochain le but
qu’ils poursuivent. Sinon, ils vous lâchent.
Il parla longtemps dans ce sens, à chaque fois un peu plus près du terme
qu’il visait. Rodolphe qui avait compris sa marche ne disait rien. Il
vidait son verre et l’écoutait, tout plein d’une colère intérieure qui
grandissait lentement à mesure qu’il voyait où son cousin voulait en
venir.
Un incident tout à fait inattendu dérangea les plans subtils de
l’archiduc.
Un bruit confus, mais assez fort, se fit entendre dans l’appartement.
Rodolphe se leva d’un bond et, d’un geste instinctif, mit la main droite
à la poche de son pantalon où était son revolver.
--Qu’est cela? demanda-t-il irrité.
Déjà l’archiduc, lui faisant signe de ne pas bouger, courait à la porte
et disparaissait.
Rodolphe gardait la main sur son revolver. Le bruit continua un instant,
avec parfois un éclat plus haut, puis se tut. Quelques minutes
passèrent.
L’archiduc rentra dans la chambre, où l’attendait Rodolphe. Son teint à
l’ordinaire pâle était coloré, ses yeux plus vifs. Il souriait.
Mais cette fois-ci le prince n’essaya pas de se contenir. La colère
avait grandi en lui pendant l’attente et le ton sur lequel il parlait
n’était plus amical.
--Que se passe-t-il? Il y a des gens ici, et c’est toi qui les as
convoqués!
L’accent rude était d’un maître. Jean Salvator ne s’y méprit pas. Il
décida de faire front, mais avec la souplesse de sa race, il répondit
d’une voix presque comique:
--Les éléments avancés!... Je t’ai dit qu’il était difficile de les
faire patienter.
--Que veux-tu donc? cria Rodolphe. Ces gens que tu as là, que leur as-tu
promis?...
Sans le laisser continuer, Gianni, voyant une ouverture favorable,
l’interrompit et dit non sans ironie dans la voix:
--De te voir seulement. Pas autre chose, tu n’auras pas un mot à dire
qui puisse compromettre ta précieuse réputation. Quelques banalités,
c’est entendu: «Messieurs, je suis heureux de vous saluer. Nous
travaillons, vous et moi, pour le même idéal.» Hein! idéal te plaît,
c’est bien de ton vocabulaire. On ne peut pendre personne pour le mot
idéal. A la Hofburg seulement, où l’on est très malin, il a quelque
chose de suspect. Mais, en somme, tu peux le risquer. Je ne t’en demande
pas plus. Et si c’est encore trop, montre-toi seulement.
Ce ton, au lieu d’apaiser Rodolphe, l’irrita davantage.
--Je vois ton jeu, maître fourbe, dit-il. Dieu sait ce que tu as tramé
derrière mon dos, ce que tu as promis en mon nom. Tu prépares un coup.
Tu as assuré à tes complices que, le jour venu, je serai à votre tête,
que c’est avec moi, pour moi qu’ils marchent... Où en es-tu? Je n’en
sais rien et tu vas me le dire. En attendant, il faut bien prouver à tes
«éléments avancés» que tu n’es pas seul, que tu n’as pas parlé en l’air,
que je suis là pour te couvrir. Et tu as pensé que tu pouvais te servir
de moi comme d’une marionnette que l’on pousse sur la scène sans lui
demander si elle veut y paraître. Eh bien, tu t’es trompé, tu ne me
tiens pas...
Il se promenait de long en large, la figure contractée. Un instant, il
se tut. Mais l’archiduc ne répondit pas. Il était décidé à ne pas se
fâcher et il jugeait plus sage de laisser Rodolphe épuiser sa fureur.
--Qu’as-tu imaginé? poursuivit Rodolphe. Provoquer des séditions,
soulever les Hongrois, ou les Tchèques, ou les Croates, exciter des
mutineries dans l’armée, troubler l’empire, le mener à la ruine? Et tu
as compté sur moi pour cela? Allons, cette fois-ci, il faut répondre, et
clairement, dit-il en frappant du poing sur le bureau si violemment que
la bouteille de vin en fut renversée.
L’archiduc répondit avec le plus grand calme:
--Ma foi, tu sais ce que vaut la paix intérieure dont nous jouissons, et
je n’aurai pas beaucoup de peine à pousser l’empire au bord du gouffre.
Il y est. Sur ce point-là, tu penses comme moi, quand tu es de
sang-froid. Alors pourquoi te mettre en colère? J’aime mon pays, je suis
terrifié à voir où l’a réduit un gouvernement imbécile; nous courons à
des désastres. Tu es de mon avis sur tout cela. Qu’est-ce qui nous
divise? Je dis: «Si nous voulons sauver l’empire et la couronne, il faut
agir et sans délai. Demain il sera trop tard. Il s’élèvera un cyclone
tel que nous périrons tous dans la tourmente.» Et toi, au contraire, qui
es assuré comme moi que la situation actuelle est funeste et ne peut
durer, tu dis: «Parlons de l’avenir, parlons-en encore, parlons-en sans
fin. Cela et rien de plus.» Mais, Rodolphe, le temps n’est plus aux
paroles, ne le comprends-tu pas? C’est un peu trop simple tout de même,
un peu trop paresseux. Attendre quoi? La disparition de ton père? Taillé
comme il l’est, il peut durer vingt ans. Tu veux attendre vingt ans,
alors que les peuples de la double monarchie ont les yeux fixés sur toi,
espèrent de toi leur salut. Eh bien, tu as de la patience! Tu veux être
à ton tour un vieil homme qui ne se passionne plus pour rien, en qui
tout idéal est mort. Pour moi, je n’accepte pas ce suicide.
Rodolphe restait immobile. Tout ce que lui disait l’archiduc, il se
l’était dit cent fois. Mais ce n’était pour lui que des mots. Et voici
que ces mots devenaient des réalités concrètes. Il y avait des inconnus
amenés par son cousin dans cet appartement. Il ne pensait plus qu’à
cela. La colère gronda en lui. «Comment me traite-t-on?» se disait-il
sans cesse.
--Qui est là? répéta-t-il avec force. Je n’ai rien à faire de tes idées
pour le moment. Je veux savoir qui est là.
L’archiduc haussa les épaules:
--Tiens-tu vraiment à le savoir? Ce sont des officiers. Je pense que tu
connais quelques-uns d’entre eux. Si tu le désires, je les introduis
dans cette pièce un à un. Vous pourrez causer.
--Je ne veux pas les voir, cria le prince, exaspéré, je veux savoir
leurs noms.
L’archiduc, cette fois-ci, changea d’attitude. Il répondit avec une
froideur marquée:
--Et c’est justement ce que je ne te dirai pas.
Rodolphe devina la pensée cachée de son cousin. Il s’avança menaçant
vers lui.
--Tu te permets...!
Jean Salvator ne bougea pas.
--Je pense que tu perds la tête, dit-il. Rentre chez toi. C’est l’air de
la Hofburg qui te convient. Tu n’as rien à faire ici.
Le prince blêmit. Il leva le bras. Allait-il frapper son cousin?... Il
se retint, fit quelques pas et se laissa tomber dans un fauteuil.
Il y eut un silence. Rodolphe gardait les yeux baissés. Il voyait dans
un cauchemar un trou profond, il y tombait et peu à peu s’enlisait dans
une boue qui l’étouffait... La scène changea devant ses yeux clos... Un
cabinet qu’il connaissait bien à la Burg et là, un officier, le revolver
à la main, un officier qui lui ressemblait comme un frère... Un bruit
confus et fort venait des pièces voisines et des corridors. On entendait
par moment des «Vive Rodolphe empereur!» Et cet officier se penchant
vers un vieillard blême, lui tendait une feuille de papier et disait
«Signe!»... Rodolphe frémit tant la vision était nette.
--Impossible, cria-t-il.
Le son de sa voix le fit sursauter. Il se redressa, ouvrit les yeux.
Accoudé sur le bureau, l’archiduc Jean Salvator, la tête entre ses
mains, ne bougeait pas. Rodolphe se leva, vint à lui, hésita un instant,
puis avec douceur posa sa main sur l’épaule de l’homme prostré. Jean
Salvator le regarda et Rodolphe vit qu’il avait les yeux pleins de
larmes. Il eut de la peine à contenir l’émotion qui l’envahit et c’est
d’une voix mal assurée qu’il dit à son cousin:
--Tu as raison, Gianni, je ne vaux rien.
Et il ajouta si bas que l’archiduc l’entendit à peine:
--Je te demande pardon.
Il prit l’archiduc dans ses bras.
--S’il en est ainsi, je m’en irai, murmura celui-ci. Tu me libères.
--Cela vaudra mieux, dit Rodolphe. Je t’envie...
Une minute plus tard, il retrouvait au coin d’une rue voisine l’équipage
qui l’avait amené.
--Chez Sacher, jeta-t-il au cocher, et vivement.