Jetez une pierre dans une mer en fureur, elle disparaît sans laisser de
traces. Jetez une pierre dans un étang que ne ride aucune brise, le choc
de la pierre agite l’eau; du point où elle est tombée, des cercles
concentriques se forment qui, par ondes régulières, s’étendent jusqu’aux
bords. Bientôt la surface entière vibre du coup qu’elle a reçu.
L’indiscrétion calculée de la comtesse Larisch tomba chez un homme tout
semblable à une mer fouettée par les vents. Chez lui pas de paix, un
tumulte sans cesse renouvelé, mille influences et pressions exercées
chaque jour. Pourtant le nom de Marie Vetsera arrêta Rodolphe.
Une jeune fille et qui l’aimait? Remplirait-il longtemps ce cœur
virginal? Que pouvait être l’amour d’un astre pur et jeune? Elle était
belle. Un autre viendrait qui, libre, saurait la prendre. Elle
oublierait le rêve romanesque de ses seize ans. Pourtant elle ne
semblait pas coquette. Il y avait quelque chose de sérieux dans ce
regard qui parfois s’était attaché au sien. Il eut le désir de le
rencontrer encore. Mais la vie l’emportait de ci, de là. Quand la
reverrait-il? Elle serait mariée et amoureuse de son mari.
Lorsque la comtesse Larisch retrouva seule Marie, et elle en fit naître
rapidement l’occasion, elle lui rapporta les paroles du prince. Marie
rougit--elle rougissait encore quand le nom de Rodolphe était
prononcé--mais elle ne dit rien. Elle prit les mains de la comtesse dans
les siennes. Sa mère entrait à ce moment.
Pendant la fin de la visite, Marie resta muette. Lorsque la comtesse
Larisch partit, elle lui dit à la dérobée:
--Revenez vite, j’aurai à vous parler.
Au cours des brefs instants que Mme Larisch Wallersee avait passés là,
Marie avait déjà franchi d’un bond hardi les murs qui jusqu’alors
fermaient son horizon. Au début, il lui suffisait de voir le prince. Le
bonheur qu’elle en tirait remplissait ses journées. Puis, à partir du
soir de l’Opéra où il l’avait regardée avec tant de douceur, elle
n’était plus heureuse à moins d’échanger un regard avec celui qu’elle
aimait. Mais comme il était loin d’elle! L’arrivée de la comtesse
Larisch avait soudainement rapproché cet inaccessible héros. Marie
pouvait en parler avec quelqu’un qui le connaissait dès son enfance, qui
était de sa famille, qui l’abordait à loisir, savait de lui mille choses
secrètes et vraies. Elle avait à peine eu le temps de savourer ce
bonheur inattendu, de le tâter, d’en mesurer toute l’étendue, de s’y
habituer, qu’elle en vit bientôt les limites étroites comme celles d’une
prison. Elle en était là lorsque soudainement les parois entre
lesquelles elle étouffait s’écroulèrent dans un coup de théâtre pour lui
offrir de nouvelles et radieuses perspectives.
Il semblait qu’une fée voulût réaliser ses plus aventureux désirs. Elle
avait souhaité un échange de messages entre Rodolphe et elle; tout
aussitôt, lui arrivaient les paroles de Rodolphe à son adresse. Elle
avait les mots mêmes que le prince avait prononcés. Il la trouvait
ravissante--n’était-ce pas mieux que jolie ou belle? Ravissante--elle
lui plaisait donc, il ne se bornait pas à l’admirer. Et il voulait
qu’elle le sût! Marie restait interdite de bonheur, elle n’osait plus
regarder l’avenir, elle n’osait plus formuler un vœu.
Soudain, une pensée nouvelle, effrayante, se présenta. Elle connaissait
les paroles de Rodolphe. Mais que lui avait dit sa cousine en parlant
d’elle, Marie? Avait-il appris qu’il était aimé? Sans doute la comtesse
lui avait livré ce secret jalousement gardé dont elle était seule
dépositaire. D’abord la pudeur et la honte s’emparèrent de Marie. Seule
dans sa chambre, elle rougit, des larmes lui montèrent aux yeux. La
vieille nounou qui la regardait s’alarma.
--Qu’as-tu, ma petite fleur? dit-elle.
--Je ne sais pas, dit Marie, en fondant en larmes et se jetant dans les
bras de sa nourrice, je ne sais pas... Je suis heureuse!...
* * * * *
Quelques jours passèrent. Et de nouveau Marie s’impatienta. L’amour est
un dieu exigeant, on ne marchande pas avec lui. Il est rusé aussi. Il
demande ceci seulement, on le lui donne. Aussitôt il lui faut davantage.
Finalement on s’aperçoit qu’il ne se satisfera pas avant d’avoir tout.
Ce qui auparavant comblait Marie de joie lui paraissait maintenant bien
peu de chose.
Enfin, après son entrevue avec la comtesse Larisch, elle revit Rodolphe
au Prater. Avec quelle impatience elle attendait cette rencontre! Que de
félicités elle s’en promettait! Hélas! elle n’eut qu’une joie
incomplète, car à ce moment même sa mère lui parlait. Elle put à peine
le regarder. Elle se sentit si malheureuse qu’elle crut ne pouvoir
retenir ses larmes. Le sort était trop dur pour elle! Lorsqu’elle se
remit, le chagrin fit place à l’inquiétude. Il l’aurait trouvée froide,
indifférente. Ou peut-être la prendrait-il pour une coquette qui se
détournait de lui maintenant qu’elle savait lui plaire. L’une et l’autre
hypothèse étaient insupportables. Elle brûlait de se justifier. Si
encore elle avait eu la comtesse Larisch près d’elle. Elle lui eût
expliqué ce qui s’était passé. Celle-ci aurait dit à Rodolphe que
Marie... Ah! que pouvait-elle dire à Rodolphe?
Trois jours plus tard, elle était à l’Opéra un soir où le prince y vint.
Cette fois-ci elle le regarda à loisir. Il lui adressa même un
imperceptible sourire. Mais sa joie si grande fut brève, car elle trouva
que Rodolphe avait mauvaise mine. Oui, il était maigri et pâli, les yeux
creusés comme un homme qui a de la fièvre. Elle s’alarma. Il était
malade. Ou il préparait une maladie. Naturellement les gens autour de
lui ne voyaient rien. Qui le regardait comme elle, Marie? Ils s’en
apercevraient lorsqu’il serait déjà trop tard. Ah! être là, si près de
lui, et ne pouvoir voler à son secours! Elle savait qu’il partait le
lendemain pour la Galicie, long voyage et fatigant. Il serait souffrant
en route, loin d’elle. Marie se désolait. Cette nuit-là, elle ne dormit
pas. Les matins suivants, elle se fit apporter les journaux de bonne
heure, à la stupéfaction du portier. Elle y cherchait vivement les
nouvelles du prince héritier. Pas un mot sur cette santé précieuse.
Ainsi passaient les jours de Marie. Elle vivait dans une attente
fiévreuse... De quoi?...