Pourquoi y a-t-il si souvent quelque chose de triste dans l’aspect d’un
palais royal? Est-ce l’impersonnalité et la monotonie des façades qui ne
laisse rien deviner de la vie qui se déroule derrière elles? est-ce la
répétition uniforme et qualifiée noble des fenêtres, l’absence de toute
fantaisie, de toute individualité? On ne sait. Mais la Hofburg, où
Rodolphe avait été élevé et où il vivait, était peut-être le plus triste
palais royal d’Europe. Tous les appartements y donnent sur des cours
plus ou moins vastes, mais également mornes, sans un arbre, sans un coin
de verdure, sans une fleur. Le vent n’y pénètre pas, les oiseaux ne s’y
arrêtent point et, comme aucune fenêtre jamais ne s’ouvre pour leur
jeter des miettes, même les effrontés moineaux ne viennent pas animer de
leurs piaillements les hauts murs de la Hofburg.
La vie qu’y menaient ses augustes habitants n’était faite ni pour
l’égayer, ni pour l’embellir. L’empereur et l’impératrice occupaient
deux suites d’appartements sur la cour dite Franzens Platz. Ceux de
l’empereur auxquels on accédait par la grande porte sous la voûte menant
à la Michaeler Platz comprenaient une série de salons uniformément
revêtus de boiseries blanc et or, de style rococo, avec des meubles
lourds où l’or dominait. Dans un angle de chaque pièce, un grand poêle
de faïence, également blanc et or, répandait en hiver une chaleur
modérée, mais égale. Il y avait là un salon pour les aides de camp, deux
pour les hauts personnages admis à l’honneur d’une audience, le cabinet
particulier de l’empereur avec deux fenêtres et deux bureaux, l’un
élevé, l’autre à hauteur ordinaire; puis la chambre à coucher avec un
lit étroit en cuivre, un salon encore, et l’on arrivait à l’extrémité de
l’aile dont les fenêtres regardent le midi.
En angle droit commençaient les appartements de l’impératrice qui
n’étaient pas au même niveau. Un escalier de quatre marches les
réunissait à ceux de l’empereur. On passait de la chambre à coucher dans
un salon de réception, venaient ensuite le salon des dames d’honneur et
une salle à manger, le tout meublé avec plus de grâce et de goût que
ceux de l’empereur, mais de dimensions telles qu’il était impossible,
malgré les fleurs et les arbustes qui les emplissaient, de les rendre
intimes et agréables. Dans l’aile en retour, se trouvaient les
appartements de grande réception, puis ceux des archiducs et ceux des
hôtes de l’empereur.
L’empereur avait maintenant cinquante-huit ans. Une vie de travail
acharné l’avait prématurément vieilli. Il était blanc et le devant et le
sommet de son crâne entièrement chauves. Sa figure était couverte de
rides et son nez avait grossi. Il restait assez leste cependant et avait
conservé ses jambes longues et minces de cavalier. Ses goûts étaient
devenus ceux d’un vieux bureaucrate; il avait le respect de la besogne
quotidienne expédiée sans retard et sans à-coups et ne s’en remettait à
personne pour les affaires qui lui paraissaient relever directement de
lui. Aussi, couché tôt, s’attelait-il à ses dossiers bien avant l’aube
et les noctambules qui en hiver traversaient la Franzens Platz voyaient
dès cinq heures du matin une fenêtre s’éclairer dans les appartements de
l’empereur. Une lampe était posée à ce moment-là sur le bureau de
François-Joseph et l’aide de camp de service--qui peut-être rentrait
d’un bal et ne s’était pas couché--prenait, à demi-incliné, les ordres
de Sa Majesté. En été, l’empereur commençait sa besogne--le plus souvent
il était alors à Schönbrunn--dès quatre heures du matin. Il allait ainsi
minutieusement à travers les documents que lui apportaient tour à tour
soit un aide de camp, soit un chef de service, lisait chaque page avec
application, et mettait lentement sa signature au bas d’un acte. Le plus
souvent, il travaillait debout au bureau près de la fenêtre. Plus tard
dans la matinée venaient, suivant l’occasion, le ministre président, ou
tel ministre spécialement mandé, le préfet de police, et toujours des
officiers supérieurs, chef de la maison militaire, chef d’état-major;
l’empereur étant avant tout un soldat, les choses les plus
insignifiantes relatives à l’armée avaient à ses yeux une importance
extrême. Commençaient enfin les audiences privées, en petit nombre, et
brèves. L’empereur recevait les personnes qui avaient été admises à
l’honneur d’une audience avec une grande simplicité, mais qui excluait,
quels que fussent les liens qu’il pouvait avoir avec son interlocuteur,
toute familiarité. C’était l’art personnel de François-Joseph de tenir
les gens à distance, sans jamais être obligé d’employer pour cela de la
morgue ou un appareil théâtral. Il avait l’air bonhomme, mais il ne
souffrait aucun manquement aux règles minutieuses qu’il avait établies.
Chef de la maison de Habsbourg, il menait sa famille de façon
dictatoriale et faisait manœuvrer les archiducs comme un caporal un
peloton de soldats. Il était d’une ponctualité telle que ceux qui
devaient le rencontrer prenaient toujours une marge d’un quart d’heure
de peur de se mettre en retard. Lorsqu’il devait se rendre à un endroit
donné pour une cérémonie publique, les écuries recevaient l’ordre de
faire le trajet la veille avec une voiture attelée de chevaux ayant la
même allure que ceux qui seraient employés le lendemain et de mesurer le
temps qu’elle y mettrait.
A Schönbrunn, résidence de printemps et d’automne, les journées étaient
les mêmes. L’empereur n’en sortait que pour les cérémonies officielles
auxquelles il était tenu d’assister, pour les manœuvres militaires, pour
la chasse ou pour voyager dans ses états. Parfois une réception avait
lieu à la Hofburg, dîner en l’honneur d’un hôte étranger, grand bal
donné à l’aristocratie du pays. Le cérémonial le plus strict, le plus
étroit, selon l’étiquette espagnole, réglait ces fêtes où n’étaient
admis, suivant un ordre de préséances rigoureusement établi, que ceux
qui pouvaient justifier de seize quartiers de noblesse, et l’on
racontait, non sans en tirer une certaine vanité, l’anecdote de ce
grand-duc de Russie qui, à un bal de la cour à Buda, avait demandé qu’on
lui présentât la femme du général en chef des armées austro-hongroises
avec lequel il était lié. On dut lui avouer que cette dame d’excellente
famille n’était pas née et n’avait, par conséquent, quel que fût le haut
poste occupé par son mari, aucun droit à être reçue à la cour.
Telle était la vie de l’empereur, vie monotone que rendait accablante la
lourdeur des responsabilités pesant sur ses épaules. Il était le seul
maître de la double monarchie; les problèmes les plus compliqués de dix
états faits de pièces et de morceaux, où partis et nationalités se
combattaient âprement, où les luttes personnelles étaient rendues plus
vives par l’opposition des races, n’attendaient que de lui leur
solution. Il était pour ces peuples divers l’unité vivante de l’empire.
Un instinct héréditaire du difficile métier de roi, un sens inné et aigu
du jeu politique suppléaient en lui aux qualités personnelles qui
apparaissaient peu brillantes. Il s’acquittait de sa dure et harassante
besogne avec une certaine adresse qui parfois surprenait les hommes
d’état les mieux doués. Mais la journée de travail finie, il restait
fatigué, l’esprit vide, sans plaisir à rien. Il n’avait jamais eu
d’imagination. Dès qu’il quittait son travail, il ne savait que faire et
promenait son ennui dans la Hofburg ou montait à cheval au Prater.
Il s’était marié par amour, et romanesquement, avec une toute jeune
fille, sa cousine Élisabeth, fille du duc Maximilien de Bavière. Elle
avait quinze ans lorsqu’il s’en éprit à première vue. Par maladresse,
par égoïsme, il ne sut pas s’en faire aimer. Elle était d’une beauté à
laquelle s’applique, par une coïncidence rare, mais pas unique,
l’épithète de souveraine. Une taille admirable, un port altier, une
démarche de déesse, un visage à l’ovale noble, aux grands yeux sombres,
le front un peu haut, les sourcils droits, quelque chose de fier dans le
regard, et les cheveux les plus beaux du monde, telle elle apparaît à
seize ans, Diane descendue sur la terre, aux yeux éblouis des Viennois.
C’est une enfant encore. De la race ardente et mélancolique des
Wittelsbach, passionnée des arts et de solitude, elle sentit vite que
les grandeurs du monde officiel ne sauraient assouvir son âme. Elle se
détacha peu à peu de François-Joseph qui n’avait rien pour la
comprendre. On peut être certain que, dès qu’elle fut elle-même, il n’y
eut plus aucune intimité de cœur entre elle et son époux. Elle le servit
autant qu’il dépendait d’elle, car elle savait ce qu’elle devait au rang
où il l’avait mise, bien qu’elle déplorât d’y être montée. Lorsqu’elle
accoucha de Rodolphe, elle jugea qu’elle avait rempli son devoir envers
l’empereur et la monarchie en leur donnant un héritier. Désormais, elle
s’abstint de plus en plus d’apparaître aux cérémonies de la cour. Elle
mourait dans l’atmosphère glaciale de la Hofburg. Comment en aurait-elle
supporté le morne ennui, la superficialité, la minutie, la convention
qui réglait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles? Elle rêvait
d’une vie libre et belle où son esprit et son corps se développeraient
également, chevauchées à travers pays et lecture de l’Odyssée, culture
physique et conversation par les livres avec les plus grands hommes du
passé et du présent. Elle avait un goût original et hardi. Presque seule
en Allemagne, elle se plaisait au lyrisme et aux sarcasmes de Henri
Heine. Et d’autre part, elle aimait la nature, le ciel et les nuages, le
silence des bois, les plaintes du vent, les murmures des eaux, toutes
les voix persuasives de la terre. Mais les entendait-on derrière les
murs épais de la Hofburg? Les oreilles un peu grandes de l’empereur
étaient mieux faites pour écouter la lecture d’un rapport par un
fonctionnaire.
A Vienne, dans le manège espagnol qui fait partie du palais, elle
montait en haute école de façon à rendre jalouses les meilleures
écuyères professionnelles. On lui préparait quelques-unes des plus
belles bêtes des écuries impériales, ces chevaux isabelle qui descendent
en ligne directe des chevaux de Charles Quint. Mais elle préférait
courir la campagne et les forêts, suivie d’un écuyer. Le meilleur moment
de l’année était le court séjour qu’elle faisait au château de Gödöllö
dans les bois au nord de la Hongrie. Là, un minimum de contrainte. Rien
ne la séparait de la nature. Sa santé qui, par moments, donnait des
inquiétudes lui fut un prétexte pour quitter l’Autriche. Elle vit ainsi
Madère, Corfou, le midi de la France, l’Angleterre, la Normandie.
A la Hofburg, elle n’échappait pas à l’empereur. Dès qu’il avait un
instant de libre entre deux audiences, il arrivait. Elle entendait ses
bottes craquer sur les quatre marches qui séparaient leurs appartements.
Il entrait; déjà elle supportait mal sa démarche élastique et marquée de
vieil officier. Il parlait, et sa voix seule, sa voix sourde, sans un
éclat, sans une vibration plus riche, car il s’était contraint à ne
jamais l’élever, causait à l’impératrice une impression d’insurmontable
ennui. Mais elle n’en témoignait rien; elle laissait son mari discuter
les dates de tel ou tel déplacement, ou raconter une anecdote qui lui
avait été rapportée le matin, ou se plaindre des tracas sans cesse
renouvelés que lui apportait la gérance de cette immense propriété qui
formait la monarchie des Habsbourg, où quarante millions d’hommes de
races diverses et hostiles se coudoyaient. Elle l’écoutait avec
patience, sans jamais montrer de l’humeur; elle témoignait, au
contraire, une grande attention et donnait un avis, s’il était
sollicité. Lorsque l’empereur sortait, elle reprenait le livre
interrompu, un poème de Henri Heine, ou un roman, alors tout nouveau, de
Dostoïevski, qui l’emmenait sur le quai de Saint-Pétersbourg par une
nuit blanche, ou au bourg de Stephantchikovo avec Foma Fomitch. Ces
héros étaient à ses yeux plus réels que les chambellans dorés qui
s’inclinaient à son passage dans les salons de la Hofburg.
L’impératrice était souvent absente. A Vienne même, elle se mêlait peu à
la vie quotidienne de son mari. Pour tout dire, il l’ennuyait, mais elle
avait pitié de lui. Elle le voyait bourreau de lui-même, attelé à une
besogne toujours renaissante et dont elle ne pouvait s’empêcher de
mesurer la vanité? C’est alors que lui vint, peu d’années avant le
moment où nous en sommes de ce récit, une singulière idée. Elle imagina
de chercher une amie pour l’empereur qui prenait de l’âge et qui avait
besoin de gaîté pendant ses heures oisives. «Il lui faudrait une jeune
femme avec laquelle il pût se détendre et oublier les tracas du pouvoir,
quelqu’un de sain, de frais et de riant», se disait-elle. Mais où
trouver une femme qui consentît à rester à sa place, qui n’intriguait
pas, qui ne fût pas un instrument au service d’une coterie? La chose
paraissait impossible, dans les milieux de la cour plus que partout
ailleurs. Tout y est ambition, désir de parvenir. Les cercles bourgeois,
l’impératrice ne les connaissait pas. Restait le monde des artistes,
toujours fort bien vus à Vienne et qui se mêlaient dans mainte occasion
à la société. L’impératrice se souvint d’une actrice du Burgtheater
qu’on lui avait présentée dans une fête de charité et de laquelle elle
avait entendu beaucoup de bien. Mme Schratt était jeune, jolie, d’humeur
gaie. L’impératrice la fit venir. Elle la trouva charmante. Elle
s’arrangea pour que l’empereur la rencontrât. La simplicité, le naturel,
la beauté de Mme Schratt lui gagnèrent le cœur des deux époux. Il faut
croire que l’impératrice avait un instinct sûr pour juger les gens. Mme
Schratt devint l’amie intime de l’empereur et le resta pendant plus de
trente ans, jusqu’à la fin. Il la voyait quotidiennement soit à la
Hofburg, chez lui ou chez sa femme, soit chez elle dans l’appartement de
la maison qu’il lui avait achetée à deux pas du palais sur le Kärtner
Ring; il y passait une heure ou deux chaque soir. Elle venait souvent
chez l’impératrice le matin; une véritable amitié était née entre ces
deux femmes. Eh bien, chose étonnante, pas une fois l’impératrice n’eut
à regretter le choix qu’elle avait fait, pas une fois Mme Schratt n’eut
envie de se mêler des choses qui ne la regardaient pas ou ne suivit les
conseils intéressés des gens qui voulaient se servir de son influence.
Elle écoutait l’empereur et gagna sa confiance à ce point qu’il lui
parlait de toutes choses librement. Elle sut amuser et distraire cet
homme qui s’ennuyait; elle l’admirait, elle l’aimait.
Ainsi, dans cet antique palais s’établirent entre trois personnages si
différents des liens d’amour, d’amitié et d’estime réciproque qui font
de cette union à trois, quand on songe à la grandeur hors de toute
mesure de deux des participants et à l’humble origine de la troisième,
quand on pèse ce qu’ils durent les uns et les autres oublier pour ne
mettre en commun que le meilleur et le plus essentiel d’eux-mêmes,
quelque chose d’unique au monde, qu’on ne reverra jamais et qui n’était
possible que dans la vive et charmante atmosphère viennoise.
* * * * *
Libérée de ce souci l’impératrice se laissa aller plus librement au
penchant désespéré qui l’entraînait vers la solitude et vers le rêve.
N’appartenait-elle pas à une race royale qui avait fourni non des
soldats et des conquérants, mais des princes inquiets, ennemis de
l’action, amoureux des arts, de tout ce qui permet d’échapper au monde,
excessifs, du reste, dans leurs passions et les poussant jusqu’au point
critique où la raison menace de sombrer. Elle se reconnaissait en eux.
Comme eux elle voulait se fuir. Ses enfants ne la rattachaient pas à un
cercle familial où elle se sentait mal à l’aise. Ses deux filles ne lui
ressemblaient en rien. Elles étaient Habsbourg des pieds à la tête.
Rodolphe charmant, chevaleresque, indépendant et fier, était vraiment
son fils. Souvent elle se reprochait de lui avoir transmis avec ses dons
une lourde hérédité. A peine né, que de peine elle avait eue à
l’arracher à la mort!
Une scène insignifiante qui s’était passée quand il était petit lui
revenait à la mémoire. Le frêle enfant s’essayait à marcher et tombait
lourdement sur le tapis. «Tu ne peux pas te tenir debout tout seul,
avait-elle dit en riant, comment supporteras-tu le poids de la double
couronne?»
Les militaires le lui avaient enlevé tout jeune. Son père pensait qu’il
n’est jamais trop tôt pour prendre l’habitude de la discipline. Il avait
ainsi grandi sous la surveillance du général de Gondrecourt. La règle la
plus stricte façonnait déjà cette molle vie. Toute fantaisie en était
exclue. Il voyait ses parents à heures fixes et pas tous les jours. Son
père s’amusait à le faire manœuvrer comme un soldat.
Parfois elle l’avait quelques instants pour elle seule. Elle lui
racontait des contes de fées et l’entraînait à sa suite dans un monde
merveilleux. Tous deux aimaient à parler de l’existence mystérieuse des
lutins, des nains barbus et des gnomes qui habitent au fond des bois. De
tels moments étaient rares et, avec les années, le devinrent de plus en
plus.
Bien qu’elle fût attachée à son fils, l’impératrice acceptait cette
séparation avec fatalisme. «Toutes les vies sont isolées, pensait-elle,
et les nôtres plus que celles des autres.»
Des barrières s’élevèrent ainsi entre mère et fils. Elle le regardait de
loin. Il était un homme maintenant, intelligent, de grande culture, aux
idées larges et généreuses, mais sensible comme elle, vif, nerveux,
impulsif, impressionnable à l’excès, enthousiaste et subitement déprimé,
aimant la vie avec passion et pourtant la brûlant comme si elle était
sans valeur.