[Illustration]
Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail,
c'est-à-dire de sa planète natale, Fédor Sharp était inconsolable de
n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne, à l'étude approfondie
qu'il méditait; c'était là une lacune profonde dans la série
d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidéral et il
sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans
l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre, à la
place du chapitre relatif à la merveille céleste, Saturne, ces simples
mots:
_«L'auteur ayant passé à trente millions de lieues, n'a rien pu
distinguer.»_
Quelle honte!
Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient
d'épouvantables cauchemars, toujours les mêmes, dans lesquels il se
voyait, revenu sur la Terre, reçu triomphalement par un Congrès de
toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses
phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements.
[Illustration]
Tout à coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes
d'abord indécises mais s'accusant peu à peu pour devenir bientôt
Mickhaïl Ossipoff.
Et son ennemi lui disait ces simples mots:
--Fédor Sharp, parle-nous de Saturne?
Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le
Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des
assistants.
Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire
perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants
et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait
autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires
satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et
poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets
qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui
l'enveloppait.
[Illustration]
Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le
regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir
étudier Uranus.
Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide
qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de
fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il
passerait d'Uranus.
Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues
environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était
donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses
études.
Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus
calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation:
lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait
enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes
scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la
pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront
après nous, les siècles futurs.
[Illustration]
Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités
philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres
d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un
coin de la salle, en proie à une colère froide.
--Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules,
prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu
l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle
planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et
provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des
errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des
connaissances humaines!
Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées,
l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se
calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du
malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger
jusqu'à plafond.
--Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de ce XIXe siècle
qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à
l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle
dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320
millions de lieues les limites du système solaire.
Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible.
--Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle,
Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les
colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de
l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance
vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du
Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à
coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant
convaincu de la non-existence d'un _au delà_, est troublée,
bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète
nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil.
[Illustration]
«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut
un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le
persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le
monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur
rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon
lui, présentait un disque planétaire sensible.
«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau
corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût
une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée
dont le sommet arrivait près du Soleil.
«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à
recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses
positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur.
«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante
avec celles du mois précédent.
«C'était à devenir fou.
«Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se
douta qu'il s'agissait là, non pas d'une comète mais d'une véritable
planète.
«Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsoïdales,
déterminées comme suivies par la comète, étaient toutes aussi fausses
les unes que les autres, lorsqu'il fut dûment constaté qu'on avait sous
les yeux une orbite circulaire beaucoup plus éloignée du Soleil que
celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre à l'évidence et
consentir--encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant
mieux,--à regarder cette étoile comme une véritable planète, tournant, à
l'instar de la Terre, autour du foyer central du système.
«Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;--c'est pourquoi,
messieurs, plus d'un siècle après la découverte sublime de William
Herschell, la planète Uranus est toujours de ce monde.»
[Illustration]
Fédor Sharp s'arrêta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses
yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-même, parut tout étonné de
se voir là, debout, appuyé au dossier de son fauteuil, pérorant à haute
voix.
Alors, il eut conscience de son égarement, eut un petit rire sec et
continua sa promenade en murmurant:
--Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du
logis.--Je me croyais déjà à Pétersbourg, faisant, au monde savant, la
conférence préliminaire sur l'historique des planètes, qui doit précéder
le récit de mes voyages.
Il s'arrêta près de son télescope, colla son visage à l'oculaire et
anxieusement fouilla l'espace, cherchant la planète tant désirée.
--Oh! Uranus!... Uranus! répéta-t-il par deux fois.
[Illustration]
Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrétaire
perpétuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le
front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs.
Il se vit à l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines,
des mois, à la recherche de cette incompréhensible planète, toujours sur
le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, même d'une
seconde.
Enfin, il avait pu la saisir, grâce à un équatorial grossissant
quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'émotion
profonde qui s'était emparée de lui, lorsque son âme, glissant dans le
rayon visuel, s'était envolée à travers l'espace jusqu'à sept cent
millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peuplé
d'astres étincelants, mille fois plus considérables et plus
resplendissants encore que ceux de notre système solaire.
Et quand il songeait que cette planète merveilleuse, il allait dans
quelques jours dans quelques heures, peut-être, la voir là, à sa portée,
dans toute sa splendeur mystérieuse, il lui semblait, tellement sa joie
était grande, que son coeur cessait de battre et que son sang s'arrêtait
dans ses veines.
[Illustration]
Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'oeil à l'oculaire
de son télescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le
chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait être dans le
voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer à portée
de sa griffe.
De temps en temps, pour se délasser, il lisait les ouvrages traitant
plus spécialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande
conférence sur l'histoire des mondes célestes qu'il se proposait de
donner comme prologue au récit de ses propres aventures et à l'exposé
des nouvelles théories basées sur ses constatations personnelles.
C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de
l'astronomie, la mention d'une huitième planète nommée _Rahu_ et qu'il
établit que cette huitième planète, connue dans les temps les plus
reculés, ne pouvait être autre chose que celle découverte par Herschell;
seulement, pour les savants hindous, ce _Rahu_ n'était nullement une
planète lointaine, mais bien un monstre céleste qui avait pour mission
de produire les éclipses.
Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous
concernant la nature planétaire d'Uranus, en avaient cependant, à une
époque plus rapprochée, constaté l'existence et trouva que de 1690 à
1771, l'intéressante planète avait occupé la vie de quatre astronomes.
Peu s'en fallut même que le dernier, Lemonnier, n'enlevât à William
Herschell la gloire de sa découverte; cela eût même été, si l'astronome
eût eu un caractère plus ordonné, et s'il eût transcrit régulièrement
ses observations; mais il avait une si singulière façon de tenir ses
écritures que l'on retrouva, à l'Observatoire, une de ses observations
écrite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de
riz.
_Sic transit gloria mundi!_
Un matin, Fédor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du
divan qui lui servait de couchette, couru à son télescope, poussa un cri
de joie.
[Illustration]
Uranus était là, à la place que lui-même, par ses calculs, lui avait
assignée, offrant à l'oeil ravi du savant son disque auquel le micromètre
accusait un diamètre de 58 secondes, près d'une minute.
Connaissant la distance exacte qui le séparait de l'astre, ce diamètre
apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamètre réel et il
nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva être exactement
celui de Herschell et de ses successeurs.
Pour évaluer la distance du fragment cométaire à Uranus, il lui avait
suffi d'établir un rapport proportionnel entre le diamètre visible de la
Terre qui est de 4", la distance de la planète à la Terre et ce diamètre
de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus.
Rien de plus simple, comme on voit.
Un diamètre de 53,000 kilomètres.
Uranus, bien que la plus petite des planètes extérieures, avait
cependant bien droit de prendre place parmi les mondes géants, puisqu'à
elle seule, elle l'emportait sur le diamètre qu'on eut obtenu en mettant
côte à côte les quatre planètes intérieures: Vénus, Mars, Mercure et la
Terre.
De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir
Neptune; il lui fut donc impossible de déterminer, d'après les
perturbations exercées sur cette planète par Uranus, la masse de cette
dernière.
Mais une ressource lui restait, c'était d'étudier la vitesse de rotation
imprimée à ses quatre satellites par la planète elle-même.
D'abord quatre, était-il bien le nombre des satellites uraniens?
Herschell, en effet, en avait découvert six et, plus récemment, en 1851,
Lassell en avait découvert deux autres, plus rapprochés que ceux de
Herschell; cela en faisait donc huit.
Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dépit de ses
recherches les plus assidues, n'avait pu en découvrir que deux, ce qui,
avec les deux siens propres, portait à quatre seulement les satellites
d'Uranus.
[Illustration: ...S'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes
ou bien des océans.]
Ce nombre avait été confirmé, en 1875, par les astronomes de Washington;
mais, bien que cette confirmation eut été adoptée par la suite comme
l'expression de la vérité, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce
qu'il voyait de ses propres yeux.
Cependant, après de longues heures d'examen, il dut se rendre à
l'évidence et reconnaître que les astronomes de Washington avaient vu
juste dans leur grand équatorial de 66 centimètres.
Il inscrivit donc sur son carnet l'état civil de ces quatre satellites,
leur conservant le nom, à eux donné, par les astronomes terrestres et
établit leur distance à la planète en prenant, comme points extrêmes,
leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues--Umbriel:
69,000--Titania: 112,500--Obéron: 150,000.
Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la durée de leur
révolution autour de la planète, et voici les résultats qu'il obtint en
jours terrestres de vingt-quatre heures:
Ariel..... 2 jours 12 heures 29 min. 21 secondes.
Umbriel... 4 3 28 7
Titania... 8 16 56 26
Obéron.... 13 11 6 55
Un des côtés nouveaux et surtout intéressants que présenta cette étude
fut la dimension de ces satellites.
[Illustration]
Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait éprouvé de réelles
difficultés à saisir, dans le champ de sa lunette, la planète elle-même,
à plus forte raison lui avait-il été, pour ainsi dire impossible,
d'avoir la perception exacte des quatre points mathématiques que
représentaient ces satellites.
Ce n'avait été qu'après des mois entiers d'observation patiente,
acharnée, entêtée, qu'il avait pu parvenir à établir les données
précédentes contrôlées à coup sûr, de son fragment cométaire.
Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces données de la dimension
et du poids des satellites uraniens.
Mais à cette tâche insensée, il avait perdu son temps et usé ses yeux
vainement.
Rapproché comme il l'était du système uranien, cette besogne ne devenait
plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes à peine pour
reconnaître à Ariel un diamètre de 500 kilomètres; quant au dernier, qui
lui parut être aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200
kilomètres: sans être de dimensions phénoménales, ces quatre globes
l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites planètes
gravitant entre Mars et Jupiter.
Était-ce grâce à sa grosseur ou grâce à sa construction spéciale, Obéron
lui parut présenter une topographie particulière, parsemée, de ci, de
là, de points lumineux dont il s'efforça de reconnaître la nature.
Pendant des jours, il demeura les yeux fixés, avec une intense
curiosité, sur le satellite uranien; mais le fragment cométaire qui le
portait, filait avec une telle rapidité, que l'observation était des
plus difficiles et que Sharp ne put arriver à distinguer s'il avait là,
sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans.
Quand Sharp eut irréfutablement établi ces données concernant les
satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint à la planète
elle-même pour continuer l'étude qu'il en avait commencée.
Allant du connu à l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce
qu'il connaissait sur les satellites, établir rigoureusement la masse de
la planète qui lui parut être de quinze fois supérieure à celle de la
Terre, ce qui donne aux matériaux constituant son écorce une densité
cinq fois moindre de celle des matériaux terrestres.
Après avoir vérifié les calculs des astronomes relatifs à l'orbite
parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces
calculs, il posa les chiffres suivants:
Plus petite distance du Soleil (ou périhélie). 675 millions de lieues.
Distance moyenne 710 -- --
Plus grand éloignement (ou aphélie) 742 -- --
Et, bien que ces observations récentes ne lui apprissent rien de
nouveau, confirment seulement ce qu'il savait déjà de la planète, ces
chiffres le plongèrent en un étonnement profond.
Ainsi Uranus était bien de 67 millions de lieues plus près du Soleil, à
son périhélie qu'à son aphélie, ce qui faisait varier sa distance à la
Terre de 638 à 705 millions de lieues.
67 millions de lieues de différence! quelle existence singulière devait
être celle de l'humanité uranienne, en admettant que la planète
d'Herschell en fût arrivée au point suffisant pour être le séjour d'une
humanité quelconque!
[Illustration]
Et l'ex-secrétaire perpétuel supputait, en de longues rêveries, la
bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints
de passer par de si terribles et de si profonds changements de
température.
Il est vrai que ces changements ne s'opèrent pas sans transition, comme
sur la Lune; bien au contraire.
Sharp constata, avec une surprise toujours croissante--bien qu'il sût
déjà à quoi s'en tenir sur ce sujet--la lenteur du mouvement d'Uranus
sur son orbite.
Quelques minutes d'observation lui suffirent pour établir que la marche
de la planète s'effectue à raison de 7,500 mètres par seconde, soit
144,700 lieues par jour.
Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamètre égale 1,500
millions de lieues et la longueur 400 millions, la planète n'emploie pas
moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos
années.
Quatre-vingt-quatre années pour passer de 675 millions de lieues à 742
millions!
En vérité, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux
nouvelles saisons!
Et puis, existe-t-il réellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si
elles existent, est-ce bien véritablement la chaleur solaire qui les
produit?
La chaleur solaire! Que doit-elle être à une semblable distance?
Il prit fantaisie à Sharp de résoudre cette question plus intéressante
pour sa curiosité propre que pour la science.
C'était fort simple à résoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf
fois plus que la Terre, éloigné du Soleil, il s'ensuit logiquement que
le diamètre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu
de la Terre, en sorte que l'astre central offre à la première de ces
planètes un disque 390 fois plus petit qu'à la seconde.
Il en résulte forcément que la chaleur solaire est 390 fois plus faible.
Mesuré au micromètre par Fédor Sharp, le disque solaire offrit un
diamètre de 1'40" et l'ex-secrétaire perpétuel inscrivit sur son cahier
de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumière
égale à celle que leur eussent envoyée 1,584 lunes.
Cette chaleur est-elle suffisante pour développer et entretenir la vie à
la surface de la planète? tel est le problème, à la fois scientifique et
philosophique que se posait Sharp.
N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres
contrées célestes, tire de lui-même la chaleur nécessaire à son
humanité? Pour élucider ce point, l'ex-secrétaire perpétuel de
l'Académie des Sciences se livra à une étude approfondie sur
l'atmosphère uranienne.
[Illustration]
Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphère et,
tout d'abord, ses observations marchèrent à merveille: successivement il
trouva la trace de certains éléments constitutifs reconnus par lui dans
l'atmosphère de Jupiter.
Mais, tout à coup, alors qu'il croyait toucher au but, il découvrit des
raies qu'il lui fut impossible d'assimiler à aucune de celles fournies
par la spectroscopie terrestre.
C'étaient des nuances inconnues, résultant de combinaisons nouvelles que
ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient
pas à même d'élucider.
Il pensa tout d'abord que les études acharnées auxquelles il venait de
se livrer, durant plusieurs jours consécutifs, lui avaient affaibli la
vue; et il se condamna à un repos absolu de plusieurs heures.
Il lui en coûta assurément de perdre ainsi, de gaieté de coeur, un temps
aussi précieux; mais il se résigna, songeant combien il serait
récompensé de ce sacrifice, s'il parvenait à élucider une question aussi
intéressante pour l'astronomie.
Il laissa passer plusieurs jours--plusieurs jours des siens s'entend,
qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes.
Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposés, il
recommença ses observations, mais sans plus de succès, hélas! que
précédemment.
Toujours, dans le spectre uranien, les mêmes raies déconcertantes.
Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommença et toujours le même
résultat.
De dépit, alors, il renonça à ses études spectroscopiques, et inscrivit
sur son carnet que l'atmosphère d'Uranus contient des gaz qui n'existent
pas sur notre planète.
Il était temps d'ailleurs qu'il passât à d'autres observations, s'il
voulait remporter un travail à peu près complet concernant la planète.
[Illustration]
Le fragment cométaire qui le portait poursuivait, à travers l'espace, sa
course rapide, semblable à une pierre lancée par la fronde de quelque
géant, et, de son côté, Uranus courait sur son orbite dans un sens
opposé à celui du bolide; si bien que chaque jour le micromètre accusait
une diminution sensible du diamètre de la planète et qu'avant peu
celle-ci se serait perdue au fond des cieux.
À force de ténacité patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrétaire
perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg avait réussi à
découvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches.
Tout d'abord, il avait cru à des nuages flottant dans l'atmosphère, mais
bientôt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol
même de la planète.
Et sa joie fut grande; car, grâce à cette circonstance, il allait lui
être possible d'établir exactement la durée du jour uranien; et, ce
calcul n'ayant pu être fait avec exactitude ni avec précision par aucun
astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour
sur sa planète natale, grand profit et grande gloire.
Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter à ses
notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes.
Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrôlé l'exactitude de la
donnée scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le
plan de l'écliptique suivant lequel la Terre se meut elle-même?
Les deux grandes singularités d'Uranus, singularités qui distinguent
cette planète de toutes ses soeurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe
de rotation et la marche de ses satellites.
[Illustration]
L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas incliné sur le plan de
l'écliptique de moins de 76 degrés, alors que celui de la Terre n'est
incliné que de 29 degrés et celui de Vénus de 55.
Et dans une page véritablement bien inspirée, Fédor Sharp partit de
cette constatation pour se lancer dans des considérations astronomiques
et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait «un
monde renversé».
Le lecteur nous saura gré de ne point le faire descendre dans les
profondeurs de la philosophie de Fédor Sharp; mieux vaudrait pour lui,
descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnaîtrait
certainement avec plus de facilité qu'au milieu du pathos alambiqué et
incompréhensible de l'ex-secrétaire de l'Académie des Sciences.
Mais, nous qui avons le don d'ubiquité, nous lisons par dessus l'épaule
du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous
choisissons celles dont la substance scientifique peut intéresser le
lecteur:
«75 degrés d'inclinaison!... que de choses étranges contenues dans ces
quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la
planète!... Pour l'humanité uranienne, l'astre central paraît tourner
d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...»
[Illustration: Si le Soleil abandonnait les tropiques pour aller fondre
les glaces du Groënland.]
Plusieurs lignes consacrées aux conséquences morales d'un semblable état
de choses; puis:
[Illustration]
«Le Soleil, pendant le cours de la longue année uranienne, doit
s'éloigner jusqu'à la latitude du 76e degré... Que diraient les
Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques
pour aller fondre les glaces du Groënland!... et vous, Parisiens,
seriez-vous assez étonnés, si le Soleil désertant vos régions tempérées,
émigrait vers le pôle pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un
été de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de même
durée?»
Passant ensuite aux Satellites, Fédor Sharp écrivit:
«Ils tournent dans le sens de l'Équateur; mais en raison de
l'inclinaison de cet Équateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans
un plan à peu près perpendiculaire à celui où se meut la planète, et,
contrairement à tous les autres satellites du système planétaire,
tournent de l'Est à l'Ouest.»
Et emporté par l'enthousiasme, Sharp ajoutait:
«Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de génies,... bons ou mauvais, qui
puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde
étrange!»
Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de
curiosité.
[Illustration]
Sharp, nous l'avons dit, était un savant, et ses actes avaient, en
grande partie, pour but de soulever le voile mystérieux enveloppant les
mondes.
Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosité était sans mélange,
purement scientifique et que le père de Séléna eut donné volontiers sa
vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience,
chez Sharp, au contraire, cette curiosité avait un but pratique.
Il ne se serait pas écrié, comme son collègue de l'Académie des
Sciences.
--Savoir et mourir après s'il le faut!
Il pensait qu'il était préférable de savoir, parce que de la science
découlent le profit et la gloire.
Aussi, après avoir tracé le voeu enthousiaste dont nous avons parlé plus
haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tête renversée sur
le dossier de son fauteuil, se prit-il à réfléchir.
Ses réflexions ne furent pas longues et leur résultat se traduisit par
une grimace.
Non, décidément, le séjour d'Uranus ne lui souriait qu'à moitié: un
calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et
marchant à rebours à travers les épais nuages d'une atmosphère inconnue,
des lunes d'allure étrange et incorrecte, non, décidément, tout cela ne
ferait pas son bonheur.
Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait.
Et sous l'empire de cette pensée, il se leva, prit son télescope, le
changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa planète
natale.
Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les épaules en
souriant de cet oubli.
[Illustration]
Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle était forcément
invisible, et ensuite, si rapprochée du Soleil, qu'elle était perdue
dans son rayonnement?
De même pour Mercure, Vénus et Mars; quant à Jupiter, après bien des
recherches, Sharp le découvrit, mais il eut peine à le reconnaître,
tellement son disque était petit et faible sa clarté!...
Il en fut de même pour Saturne qu'il distingua des autres étoiles,
uniquement à cause de sa pâleur; car, ne présentant qu'un demi-disque,
la «merveille céleste» n'envoyait aux Uraniens que le huitième de la
clarté que lui connaît la Terre.
Neptune lui-même, si l'astronome ne fût arrivé par une série de calculs
à établir mathématiquement sa place, ne se fût en rien distingué des
autres étoiles dont scintillait l'espace.
Quand Sharp braqua de nouveau son télescope sur Uranus, la planète avait
disparu.
Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein
de monotonie qui lui restait à accomplir, car maintenant il allait
sillonner le désert sidéral sans côtoyer la moindre oasis stellaire où
rafraîchir et reposer sa pensée.
Les jours s'écoulaient pour lui en une lenteur désespérante; il
partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par coeur,
la rédaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguité du
mondicule sur lequel il vivait rendait nécessairement fort courtes.
La nuit, il dormait peu et encore était-il contraint, pour forcer le
sommeil à engourdir ses membres et sa pensée, d'user d'une boisson
opiacée.
Et il appelait, de toutes ses forces, un événement quelconque, fût-il
dangereux, qui pût l'arracher à l'espèce de catalepsie cérébrale et
morale dans laquelle menaçait de sombrer son intelligence.
Comme si Dieu eut écouté son appel, il fit tomber sous la main du savant
une _Revue astronomique_ qu'il avait négligée jusque-là et qu'un soir,
par désoeuvrement, il se mit à feuilleter.
Tout à coup, il poussa un cri et se redressa, le visage animé, l'oeil
vibrant, la pommette enflammée.
Cette revue contenait un long article sur le courant astéroïdal qui
trace dans l'espace son immense orbite touchant à Neptune et à la Terre.
Mais ce courant, il fallait que le fragment cométaire le traversât pour
gagner la Terre et dans cette traversée, quelque chose pouvait se
produire. C'était un danger,... c'était la mort peut-être!
Mais en même temps, pour Fédor Sharp, c'était un motif de sortir de
cette léthargie dans laquelle il s'endormait; et, à partir de ce
moment-là, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver à
prévoir le moment exact où il pénétrerait dans le courant.
Et c'est au milieu même de ses calculs qu'un choc formidable avait eu
lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne
qui lui servait de base.
Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale
résultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des
corpuscules du fleuve astéroïdal; puis, presque aussitôt, sous
l'influence du choc en retour, il avait été arraché de son fauteuil et
projeté sur le plancher où il était demeuré étourdi pendant plusieurs
minutes.
[Illustration]
Revenu à lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour
constater les désastres occasionnés par ce tamponnement formidable.
Rien ne lui parut changé.
Il consulta ses instruments: l'épave cométaire poursuivait
invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dévié
d'une ligne.
Cela parut prodigieux à Fédor Sharp, qui se frotta énergiquement les
yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rêvé.
Son fauteuil renversé, sa table bousculée, la bibliothèque sens dessus
dessous étaient là pour lui prouver qu'il n'était pas le jouet d'une
hallucination.
Certainement, un choc s'était produit, et peut-être, en parcourant le
fragment cométaire, en aurait-il une preuve évidente.
C'est alors que, bien qu'il fît nuit encore, il avait endossé son
respirole et était parti en toute hâte à la découverte.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quel avait été le résultat
absolument négatif de ses recherches, et comment, presque asphyxié,
Fédor Sharp avait pu, à grand'peine, regagner son habitation métallique.
Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie
des Sciences tomba en une méditation profonde, absorbé par ce problème
insoluble tout d'abord:
[Illustration]
Un choc avait eu lieu, cela était indéniable; comment avait-il pu se
produire sans laisser aucune trace?
Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule épave, il l'avait assez
parcourue pour en connaître tous les coins et recoins, et si un
changement, quelque petit fût-il, s'était produit à sa surface, il s'en
serait aussitôt aperçu.
Mais, rien,... rien,... absolument rien.
Et il arpentait rageusement son étroit laboratoire, tournant et
retournant sur lui-même, comme il tournait et retournait dans son esprit
cette question:
Comment cela se peut-il faire?
Soudain, il s'arrêta net dans sa course, poussa une sourde exclamation,
se frappa le front et s'écria:
--Eurêka!
Il venait de se rappeler ce principe de physique d'après lequel l'arrêt
instantané du mouvement engendre la chaleur.
Il courut à sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes,
ces lignes tracées d'une main fébrile:
«Aujourd'hui, 5 février du calendrier terrestre: réveillé par forte
secousse résultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant
astéroïdal.--Recherches sur épave complètement inutiles.--Présume que le
bolide rencontré a pénétré assez profondément dans le fragment qui me
porte pour que l'écorce cométaire, vitrifiée par la chaleur, se soit
refermée sur lui ainsi que le vernis qui enduit les aérolithes.»
Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien était enraciné, dans son
âme, l'espoir de regagner sain et sauf sa planète natale.
«À vérifier dès mon retour sur la Terre.»
[Illustration]
[Illustration: Lorsque, du fond de l'espace est accouru un corps énorme,
monstrueux.]