OÙ FÉDOR SHARP A PLUS DE CHANCE QU'IL NE MÉRITE

[Illustration]

À la surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule,

un être étrange se meut, lentement, péniblement, rampant sur le sol

qu'il inspecte minutieusement.

Courbé en deux, difforme, gonflé comme ces bonshommes de baudruche que

lâchent les aéronautes, pour la plus grande joie des badauds de fêtes

foraines, cet être paraît avoir des formes humaines: ses jambes,

longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs également, sont

terminés par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe

bizarre--petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche,

étincelante lumière, semblable à une étoile--l'autre se crispe sur un

levier d'acier, qui paraît servir à assurer la marche de cet être

innommable.

Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanité bizarre dont

l'imagination des poètes et la philosophie des penseurs se sont plues à

peupler ces mondes étincelants qui parsèment l'azur profond des cieux?

Il va, vient, s'arrête, repart, pour s'arrêter plus loin encore, il se

meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol,

n'éveillent aucun écho dans le froid silence de la nuit.

Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner

plus attentivement, sa tête énorme, monstrueuse, faite d'un cuir

rugueux, et dont la face s'éclaire de deux points scintillants à la

lueur de la lampe; il brandit le levier métallique qu'il tient à la

main, en frappe vigoureusement le sol qui s'écaille sous le choc,

s'effrite en impalpable poussière ou jaillit dans l'espace en blocs

énormes, qui semblent aussi légers que des flocons de neige.

[Illustration]

L'être secoue la tête, et, se traînant, va plus loin faire une nouvelle

halte et recommencer le même manège.

L'astéroïde qui lui sert d'habitation est nu, désert, morne, désolé; pas

un souffle de vent ne court à travers son atmosphère raréfiée; pas un

animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus

sombre, plus désespérante que celle dont sont enveloppées les plaines

lunaires.

Par moments, cependant, l'être traverse des contrées couvertes d'une

végétation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride,

se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une

essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur

tête chevelue, d'où tombent des rameaux flexibles.

Mais, chose singulière, incompréhensible, cette apparence de vie est

plus attristante, plus terrifiante encore que les contrées désolées de

tout à l'heure, car elle semble avoir été frappée de mort par la main

d'un malfaisant génie.

Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, répandent sur le sol

une ombre glacée, et leur feuillage immobile a une rigidité métallique.

Un ruisseau a tracé son lit à travers la plaine, mais aucun susurrement

ne s'élève de ses rives, on dirait que ses eaux ont été soudain

pétrifiées au milieu de leur course.

Peu à peu, cependant, le soleil a émergé de l'horizon, dissipant, sous

ses rayons empourprés, les ténèbres de la nuit; en quelques minutes, le

jour a fait place à l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astéroïde

est baigné d'une clarté douce et lumineuse.

L'être a éteint sa lampe; à présent, on distingue à merveille les

moindres détails de son costume et de son individu.

Il paraît de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les

différentes parties de son corps: le buste, énorme, comme boursouflé,

est monté sur des jambes, longues il est vrai, mais sèches et grêles;

aux épaules, monstrueuses, sont attachés des bras qui ressemblent, par

leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans

l'ombre, semblait être sa tête, apparaît maintenant comme un casque de

peau dans lequel, à la partie faciale, se trouvent encastrées deux

plaques transparentes.

Il va toujours, s'arrêtant à chaque protubérance du sol, creusant avec

acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques

évidentes de découragement.

Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus

fréquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traîner qu'avec

peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un

geste d'indicible souffrance.

Tout à coup, au sommet d'une sorte de colline boisée, apparaît,

étincelant sous les rayons du soleil, élevé dans le ciel maintenant, une

chose étrange: c'est un cône métallique, haut de plusieurs mètres et

brillant comme de l'argent.

[Illustration]

C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhaïl Ossipoff pour établir

les coordonnées du bolide, et sur la présence duquel Fricoulet s'est

basé pour affirmer audit bolide une origine cométaire.

Ce point brillant, ce cône métallique, c'est l'obus qui a transporté, de

la Terre à la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-là même que Fédor

Sharp leur a volé et dans lequel il a abordé sur la comète de Tuttle,

après ses pérégrinations autour du Soleil.

En l'apercevant, l'être a eu comme un mouvement de joie, il a dressé ses

bras dans l'espace et sa marche a paru se précipiter.

Il fait cinq cents pas encore, il est à mi-chemin du faîte de la

colline; mais il s'arrête brusquement, chancelle et tombe sur les

genoux.

Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se traîne encore, s'arrêtant,

presque à chaque pas, égratignant le sol de ses doigts qui s'écorchent,

s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable énergie du but

de sa course.

Soudain, il tombe sur le flanc et demeure étendu, sans mouvements.

Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernière l'a-t-elle

donc emporté?

Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable

énergie, triomphe.

L'être rampe de nouveau--oh! lentement, bien lentement; le soleil,

maintenant, a décrit dans l'espace sa course presque entière, son disque

touche presque à l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va

demeurer seule maîtresse du mondicule.

Dix mètres encore séparent l'être de l'obus dont le rayonnement s'est

éteint et dont les contours s'estompent déjà dans les brouillards du

soir.

L'être râle, il se tord dans d'épouvantables convulsions, il pousse des

gémissements désespérés, mais il avance, il avance toujours--la mort le

tient déjà--il avance encore.

Enfin, il touche à l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprême, se

crispent sur le levier qui commande au «trou d'homme» qui sert d'entrée.

Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un élan désespéré, l'être se précipite à

l'intérieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte.

Il est là sur le plancher, agonisant, terrassé par l'asphysie; il

retrouve, dans son indomptable volonté, la force suffisante pour

dévisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa

tête.

Le casque roule à terre et la tête de Sharp apparaît, pâle, d'une pâleur

mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tête, mais aspirant par

ses lèvres violettes déjà, le bienfaisant oxygène dont est plein l'obus.

Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue.

[Illustration]

Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si

exactement justes les déductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide

cométaire, contre lequel était venu se briser l'_Éclair_, il faut qu'il

consente à revenir de quelques mois en arrière, c'est-à-dire au moment

où Farenheit, coupant à l'improviste le câble qui retenait le ballon

métallique à la comète Tuttle, abandonnait sur cette dernière son ennemi

Fédor Sharp.

[Illustration]

Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences avait roulé comme une

boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, où un tronc d'arbre avait

mis fin à sa dégringolade, un peu rudement, peut-être, car il demeura un

bon moment, étendu sur le dos, les paupières closes et la bouche grande

ouverte.

Heureusement pour lui, ce Slave mélangé de tudesque, était d'une

complexion robuste et, après un évanouissement un peu long, il revint à

lui, fort contusionné sans doute, mais les membres intacts et la

cervelle bien en équilibre.

Tout d'abord, il fut fort étonné de se trouver là, couché dans la

poussière charbonneuse de la comète, il regarda tout autour de lui,

cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette

situation étrange.

Puis, soudain, ses idées, un peu brouillées par la chute qu'il venait de

faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'était passé lui

revint.

Alors, surexcité par la colère, il se redressa d'un bond et, toujours

courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au faîte que

couronnait l'obus.

Quatre à quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait à

la partie ogivale du véhicule et, une fois-là, braqua sur l'espace la

grande lunette qu'Ossipoff y avait installé.

Le coeur battant à coups précipités, la poitrine écrasée sous une

anxiété profonde, il fouilla, d'un oeil ardent, l'immensité radieuse,

espérant y découvrir quelque trace de ses compagnons.

Mais rien, absolument rien que le bleu désespérément uniforme des

profondeurs célestes dans lequel le soleil mettait un embrasement

magique.

Là-bas, cependant, tout là-bas, à des milliers de lieues déjà, un point,

un simple point étincelait, tout blanc dans l'irradiation dorée.

--Ce sont eux! gronda Sharp.

Et, fou de rage, il lança, vers le ciel, son poing fermé, menaçant, mais

impuissant aussi, heureusement pour nos amis.

Pendant près d'une heure, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des

sciences s'abandonna à sa rage, allant et venant à travers l'obus,

montant, descendant, ne cessant de proférer les plus horribles

blasphèmes et de faire les plus terribles serments.

Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main!

Étrange chose que la nature humaine!

Cet homme abandonné, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond,

errant dans l'espace, soumis à toutes les perturbations des grosses

planètes, ne suivant même pas de route régulière, cet homme, que la mort

guettait à chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'à

une seule chose: la vengeance.

[Illustration]

Peu lui importaient les millions de lieues qui le séparaient de la

Terre; qu'il ne dût jamais revoir sa planète natale, voilà qui ne le

préoccupait aucunement.

Ce que son âme mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce à quoi il

aspirait, c'était qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des

années mêmes, en quelque endroit de l'infini que ce fût, il se trouvât

face à face avec ces misérables traîtres qui l'avaient indignement joué

et abandonné sans pitié.

Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une

suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son

coeur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres

à son égard.

Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature

réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le

divan circulaire qui courait autour du wagon.

Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité

d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle

de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté.

Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur

lesquelles il pouvait compter.

On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement

très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète

Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins,

appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes.

Il suffit à Sharp de jeter un coup d'oeil sur une sorte de tableau où

Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se

savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29

représentants de la race à plumes.

C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de

vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se

produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie

mercurienne.

À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive

fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute

presque pleine d'eau distillée.

Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le

strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de

surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp

trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un

laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les

objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à

l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop

lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la

nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans

la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant

d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par coeur et qui eussent

alourdi inutilement le ballon.

[Illustration]

Jusqu'à ce jour, Fédor Sharp avait vécu sans se préoccuper grandement de

tous ces détails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il découvrait lui

arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut

jamais vu, s'attendrissait même en le plaçant avec soin en un endroit où

il ne pût ni se gâter, ni se détériorer.

--Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec

satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre

encore passablement.

Cependant, une vive déception l'attendait au réservoir à air, et il

poussa une exclamation presque terrifiée, lorsque, consultant le

manomètre indicateur, il constata que le réservoir était à peu près

vide.

Il courut aux soutes, espérant y découvrir quelques-uns de ces petits

barils d'acier remplis d'oxygène liquide qu'Ossipoff avait emportés de

la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine.

C'était une quinzaine de jours à vivre et encore fallait-il ne point

faire de prodigalités, c'est-à-dire n'exécuter aucun travail fatigant

exigeant une respiration plus abondante et, conséquemment, une

surabondance d'oxygène.

À la grande rigueur, Sharp eût pu, avec cette provision, vivre pendant

un mois, six semaines peut-être, mais à la condition de demeurer étendu

sur son hamac et d'employer son temps à des lectures, sorte de travail

qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas à une consommation

extraordinaire.

Mais l'immobilité ne pouvait convenir à un tempérament comme Sharp dont

l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activité corporelle que

condamnait la minime réserve d'air sur laquelle il pouvait compter.

Il secoua la tête pour chasser jusqu'à la pensée de cette existence de

moine que venaient de lui suggérer les six bidons d'oxygène liquide.

--Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car

je veux vivre...

Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour

satisfaire les deux seules passions que se partageassent son âme; la

vengeance et la gloire.

Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff!

Vivre assez pour revenir sur Terre et être, ne fût-ce que durant

quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains.

Il se coucha et s'endormit profondément, l'esprit aussi calme, aussi

dispos que s'il eût été dans le petit appartement qu'il occupait sous

les combles, à l'institut de Saint-Pétersbourg.

[Illustration]

Quand il se réveilla, le lendemain, sa première pensée fut pour cette

question d'air qui était, pour lui, une question de vie ou de mort, et

qui l'avait tourmenté pendant son sommeil.

Il se munit d'éprouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa

son respirole, et descendit la colline mercurienne.

Arrivé sur le sol même de la comète, il s'agenouilla, déboucha l'une des

éprouvettes et la reboucha aussitôt; puis, se relevant, il fit la même

opération, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la

colline, à différentes hauteurs.

[Illustration]

Après quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et

analysa, avec le plus grand soin, les échantillons d'air récoltés par

lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il

régnait au niveau du sol cométaire, et jusqu'à une hauteur de quatre à

cinq mètres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable;

au-dessus de cinq mètres, l'oxygène pur, plus léger, surnageait.

Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygène pur, de façon à pouvoir

s'en faire une réserve et constituer une atmosphère artificielle.

Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et

tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère

métallique.

Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la

fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par

Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une

vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la

soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet

oxygène en aussi grande quantité que possible.

À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la

prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses

forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de

l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression

d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une

centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant

économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois.

Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus

improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus,

un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait,

grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable

nécessaire à son existence.

Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des

poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des

résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire;

or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le

laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en

contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de

l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop

forte en constituait un toxique véritablement mortel.

Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties

d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme

sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène.

À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp

constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait,

loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.

[Illustration]

Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse

jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on

eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et

son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes

conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle.

Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de

son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et

de son buste à son mode de respiration.

Pendant que l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg se

livrait à ces travaux d'installation, la comète qui le portait

poursuivait invariablement, mais avec une vitesse décroissante, son

chemin vers l'aphélie.

Mars s'était perdu au fond des cieux et n'était plus, pour l'unique

habitant du noyau cométaire, qu'une belle étoile du soir et du matin; la

Terre, Vénus, Mercure n'existaient plus pour lui, noyés qu'ils étaient

dans l'irradiation solaire; quant à l'astre central, l'arc sous-tendu

par son disque allait diminuant de jour en jour.

Au moment même où Ossipoff et ses compagnons étaient emportés vers le

pôle austral de Mars, par l'épouvantable tempête qui ravageait la

planète rouge, Fédor Sharp traversait la zone des petites planètes et se

dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de

la comète de Tuttle.

[Illustration]

Et, loin de s'épouvanter de la déviation formidable exercée sur

l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la planète géante, Sharp en

conçut, au contraire, une satisfaction intense.

--Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromètre

accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques

jours et je saurai à quoi m'en tenir sur les mystères du titan de notre

univers.

Et son contentement se doublait de cette pensée qu'Ossipoff et ses

compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage,

étaient enchaînés sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers

leur planète natale.

Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver à l'aphélie de la

comète, contourner, à quelques millions de lieues à peine, Saturne, et

reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la

Terre.

La Terre!... atteindre la Terre!... voilà quel était l'objet de toutes

ses pensées, le sujet de tous les rêves qui, durant ses longues nuits,

troublaient son sommeil.

[Illustration]

Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau cométaire qui lui

servait de monture?

Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dépendrait des

circonstances dans lesquelles sa planète natale passerait à proximité;

mais il était, dès à présent, résolu à tout tenter pour aller jouir, ne

fût-ce que quelques mois, quelques heures même, de la grande auréole de

gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait

entrepris.

Une seule chose l'inquiétait, c'était le temps que mettrait la comète à

parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la séparaient de

l'orbite terrestre.

Près de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant

d'arriver en vue de la Terre!

Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi

longtemps? Aurait-il la patience d'attendre?

Un moment, un projet insensé lui avait traversé la cervelle: augmenter

la rapidité de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait.

C'était risquer le tout pour le tout.

Mais ce moyen, admissible en théorie, était impraticable, vu que Sharp

n'avait, à sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau

cométaire.

Ah! s'il avait eu à sa disposition son laboratoire de Pétersbourg, il

n'eût pas été embarrassé pour fabriquer, en quelques jours, une centaine

de kilogr. de cette poudre dont il avait dérobé la formule à Ossipoff et

qui lui avait permis d'exécuter son voyage céleste!

En désespoir de cause, il avait abandonné cette idée, remettant à une

époque ultérieure le soin de chercher quelque autre combinaison.

Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que

Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait

d'impossibilité.

Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à

l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle

n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et

reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre.

Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et

à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète

géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était

comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu

s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui

lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il

observait les astres.

Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments

constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un

miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si

petit fut-il, de la planète géante.

[Illustration: Là, où la veille encore se dressaient des arbres géants,

un ravin profond se creusait.]

Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son

hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il

y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla.

Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe

extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches

atmosphériques.

Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui

éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu,

disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une

partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le

disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une

force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.

Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait

été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là,

il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous

l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les

flots furieux.

Il réussit enfin à s'accrocher à une paroi et, durant près d'un quart

d'heure il demeura dans la même position, à genoux sur le plancher, la

tête courbée, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui

roulaient sur lui, l'âme remplie d'un indicible effroi, ayant à peine

assez de présence d'esprit pour se recommander à saint Serge, son

patron.

Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol

cessèrent en même temps que les sifflements qui remplissaient l'espace,

et, peu à peu, Sharp reprit son sang-froid.

Avec mille précautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se

dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait

noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune idée

de ce qui avait pu se produire.

[Illustration]

Il tira sa montre: elle marquait trois heures.

--Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons.

[Illustration]

Tout à coup, en effet, les rayons du soleil pénétrèrent dans le wagon

et, de nouveau, Sharp se précipita au hublot.

Rien n'avait changé autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet

de la colline mercurienne dont la croupe boisée descendait, en pente

inclinée, jusqu'au sol même de la comète.

Alors, pris de curiosité, il endossa son respirole et sortit, décidé à

aller à la découverte.

Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit

ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrêta

stupéfait, terrifié, une sueur froide au front et les cheveux hérissés

sur la tête.

La lisière de la forêt mercurienne avait disparu: là, où la veille

encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait;

Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrière, frappé de vertige;

son regard aigu, pénétrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abîme;

il semblait qu'une hache de géant eut entamé le sol cométaire, si

complètement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prêt à se

détacher du noyau lui-même.

Bien que cette crevasse mesurât près de quinze mètres, Sharp la traversa

d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi légèrement qu'un oiseau.

Cette légèreté même lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une

transformation radicale du monde qui le portait.

En effet, lorsqu'il eut marché pendant une heure à peine, constatant à

chaque pas les changements produits sur la surface de la planète par le

cataclysme de la nuit, il s'arrêta de nouveau et poussa un cri de

terreur.

Là-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien

qu'il fût trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le

pressentiment que c'était l'obus qu'il voyait.

L'obus qu'il avait quitté depuis une heure et qu'il retrouvait déjà! il

avait donc mis, à parcourir le noyau cométaire, une heure, alors que,

précédemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours à en

faire le tour!

Qu'est-ce que cela signifiait?

Il revint toujours courant au wagon, monta quatre à quatre l'escalier du

laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le

micromètre accusait une diminution sensible du disque jovien.

Donc, la comète s'éloignait: Sharp était de plus en plus perplexe.

Pendant qu'il examinait l'espace, voilà qu'il aperçut comme une pluie de

corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que

c'étaient peut-être des fragments cométaires qu'attirait la planète.

Il se livra alors, sur plusieurs de ces astéroïdes, à des observations

spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments.

[Illustration]

Oui, ces atomes infinis qu'il avait là devant les yeux étaient bien des

fragments de la comète de Tuttle.

Mais alors, la comète elle-même, qu'était-elle devenue?

Brisée, pulvérisée, anéantie sans doute.

Et l'épave qui le portait, cette épave d'une lieue de tour, sans force

attractive sensible et qui pirouettait sur elle-même avec une

extraordinaire rapidité, quel allait être son sort?

Elle s'éloignait de Jupiter, ainsi que le démontrait le micromètre; mais

où allait-elle être jetée, quel chemin allait-elle suivre?

Plusieurs jours se passèrent,--et pour l'habitant de l'obus, le jour

comptait seulement deux heures--pendant lesquels Sharp vécut en proie à

une angoisse terrible.

S'il n'eût été d'une nature lâche et pusillanime, il eût renoncé à cette

existence, pleine d'incertitudes et de périls, où la mort, une mort

effroyable, le menaçait à tous moments.

Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même.

Il attendit.

Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un

rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande

surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète.

Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le

portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force

lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif

lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue

lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le

Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle.

Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'oeil soudé à sa lunette,

étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant

minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la

persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec

une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique

l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes.

[Illustration]

Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette

circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à

danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant,

adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus

chaleureux, les plus extravagants.

Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il

avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à

exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à

raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois

seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six

mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève

échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses

extraordinaires aventures.

Oh! oui, Sharp était bien en délire.

Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine

passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher,

dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il

confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.

[Illustration]

Lorsque, après plusieurs jours employés à cuver son ivresse, Sharp

revint à lui, son premier soin fut de chercher la comète.

Elle avait disparu.

Alors il se frotta les mains avec énergie: cette disparition était la

meilleure preuve qu'il pût avoir de la rapidité avec laquelle roulait,

dans l'espace, l'épave qui le portait.

En quelques semaines, cette épave parvint à l'orbite de Saturne; alors

Sharp s'apprêta à examiner avec soin et dans tous ses détails, ce monde

que l'on a pu, sans exagération, qualifier de merveille céleste.

Malheureusement, il avait sans doute oublié de donner rendez-vous à

Saturne, qui se trouvait précisément à 30 millions de lieues de celui

qui le voulait observer, si bien que celui-ci, même à l'aide de son

télescope, n'en pût distinguer autre chose que ce que les astronomes

terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires.

Une chose vint faire diversion à la mauvaise humeur du savant: la route

suivie par l'épave cométaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible,

tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un

disque bleuâtre, d'une minute de diamètre environ.

Le froid était devenu très vif; au dehors, le thermomètre à déversement

de Walferdin indiquait dix degrés centigrades au-dessous de glace au

soleil, et 75 degrés à l'ombre. L'atmosphère semblait se condenser, se

solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se

dégageant des fissures du sol.

[Illustration]

Sharp, en dépit de la rigueur excessive de la température, se

contraignait à faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le

portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable à maintenir sa

santé dans un état à peu près satisfaisant, il endossait par dessus son

respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouvées dans la garde-robe

du véhicule et marchant lentement, pas à pas, il donnait à ses membres

l'élasticité suffisante à les empêcher de s'ankyloser.

De même, pris de la crainte terrible de devenir muet, à force de vivre

dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour, à une lecture à haute

voix.

Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux.

Dans son laboratoire, il lui était impossible de se chauffer,

l'atmosphère torrifiéene contenait plus que de l'acide carbonique

impropre à entretenir la combustion.

Bientôt même, il dut renoncer à ses promenades quotidiennes, qui avaient

le grave inconvénient de donner trop de jeu à ses poumons, et, par

suite, épuisaient plus rapidement sa provision d'oxygène.

Pendant trois semaines il demeura donc étendu sur son hamac, tapis sous

ses fourrures, dans un état comateux assez semblable à celui des Lapons

pendant les longues nuits boréales, aspirant au moment où l'astéroïde

qui le portait reprendrait le chemin du périhélie.

Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensité

du froid et la raréfaction de l'air, sauta à bas de son hamac pour

suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment cométaire.

En moins de cent heures, le bolide s'inclina, décrivit une courbe

accentuée et reprit le chemin du Soleil.

Pour la seconde fois, depuis qu'il avait été abandonné par ses

compagnons, Fédor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon

d'eau-de-vie à l'aide duquel il se livra à de copieuses libations; il

but au Soleil, source de vie et de lumière, à la Terre, sa planète

natale, que bientôt il reverrait sans doute, à la gloire qui l'attendait

et,... ivre-mort, il roula sur le plancher.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 59 / 75 题