UN ABORDAGE DANS L'ESPACE

[Illustration]

Depuis plus d'un mois, c'est-à-dire depuis sa tentative folle et

criminelle pour faire sauter l'_Éclair_ et ceux qu'il portait,

l'Américain vivait enfermé dans une cabine de l'arrière, où ses

compagnons lui portaient régulièrement la dose de liquide nutritif

indispensable à sa misérable existence. Misérable, en effet, que la vie

de cet homme, encagé ainsi qu'une bête fauve, respirant à peine, et

condamné à ne revoir jamais, avant sa mort, la lumière du Soleil et

l'espace étoilé.

En souffrait-il? C'était peu probable.

Il était tombé dans un état physique quasi-comateux, et il semblait que

son intelligence eût sombré dans un anéantissement complet, où ne

survivraient que les seuls instincts de la brute.

La plupart du temps, il demeurait accroupi dans un coin--le plus sombre

de sa cellule,--il y demeurait des journées entières sans faire un

mouvement, comme s'il était mort.

Puis, brusquement, il se levait et arpentait sa cabine à grandes

enjambées, marchant sans discontinuer durant de longues heures en

poussant des cris rauques et des gémissements; après quoi, épuisé par la

fatigue de cet exercice inaccoutumé, il se jetait sur son hamac où il

restait étendu plusieurs jours de suite, sans faire un geste, sans

proférer une parole.

[Illustration]

La veille du jour où Ossipoff croyait avoir découvert une nouvelle

étoile dans la constellation de Cassiopée, Farenheit avait fait, autour

de son logement, une promenade acharnée qui l'avait jeté, au bout de

quelques heures, harassé sur son hamac, et il somnolait, lorsque tout à

coup le nom de Fédor Sharp, prononcé à quelques pas de lui, derrière la

porte de sa cellule, l'avait fait tressaillir.

Il sembla que le nom de son ennemi, frappant soudainement ses oreilles,

eût galvanisé son intelligence. Il passa la main sur son front d'un air

égaré.

--Sharp! balbutia-t-il. Sharp!

Ce nom évoquait, dans son esprit, tout un monde de souvenirs; peu à peu

son visage perdit l'expression de bestialité qu'il avait depuis

plusieurs semaines, le regard devint moins fixe, moins terne, la bouche,

continuellement tordue dans un tiraillement nerveux, reprit son

immobilité première.

[Illustration]

Il se redressa sur son coude et prêta l'oreille. Pour la première fois,

depuis longtemps, il écoutait et il comprenait.

--_By God!_ grommela-t-il, que se passe-t-il donc?... il me semble que

je m'éveille d'un long sommeil... Si je n'ai point été fou, je n'ai pas

dû en être loin.

Les voix, dans la cabine à côté, s'élevaient un peu, et maintenant le

bruit de la conversation parvenait presque distinctement à l'Américain.

Tout à coup, il se coula hors de son hamac et rampant sur le plancher,

vint coller son oreille contre la porte.

--Oui, murmura-t-il au bout d'un instant, je ne m'étais pas trompé, ils

parlent de Sharp,... mais à quel sujet?

Tout à coup un rire muet lui fendit largement la bouche.

--Eh! eh! fit-il, ils le voient... il est près de nous.

[Illustration]

Et il se frottait les mains l'une contre l'autre avec une évidente

satisfaction.

Mais presque aussitôt son visage se rembrunit subitement et ses sourcils

se froncèrent.

--_By God!_ grommela-t-il, le laisser passer devant!... Nous arrêter!

Mais ces gens de l'Ancien continent n'ont décidément pas de sang dans

les veines!...

Ses joues tremblaient de colère et un feu sombre brûlait au fond de ses

prunelles.

--Ah! _by God!_ ajouta-t-il avec un hochement de tête furieux, ils ont

peur de mourir!... Comme si l'existence que nous menons depuis plusieurs

mois était une existence... Comme si la mort n'était pas cent fois

préférable à cette réclusion idiotisante!... et puis mourir en se

vengeant... mais c'est vivre en quelques instants tout ce qui vous reste

à vivre... Ah! _by God!_ non, il ne s'échappera pas, et,

dussions-nous...

De nouveau, il se mit à ricaner.

--Oui, oui... continua-t-il d'une voix sifflante, stoppez tant que vous

voudrez, de peur de culbuter cet honorable coquin!... Vous le culbuterez

quand même, et que vous le veuillez ou non, je vengerai, sur la peau de

ce misérable, toutes mes tribulations, tous mes déboires...

Il prêta l'oreille, et ses joues, hâves et décavées, se colorèrent d'un

flot de sang.

--En Soleil, murmura-t-il, ce Fricoulet dit que nous pourrions nous

transformer en Soleil.

Il fit claquer ses doigts avec impatience et grommela:

--C'est cela qui assurerait mon élection à la présidence de

l'Excentric-Club, si l'on savait, à New-York, que sir Farenheit est un

de ces astres devant lesquels les savants de la Terre se pâment

d'admiration! En ce moment, la conversation avait cessé entre les

voyageurs, puis Ossipoff ayant quitté la machinerie avec Séléna et

Gontran, le silence s'était fait.

C'est alors que l'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine, que

l'on négligeait de fermer depuis qu'il était tombé dans cet état

comateux qui le rendait inoffensif, et, sans que l'ingénieur s'en

doutât, il surveilla tous ses mouvements.

Il le vit s'approcher des appareils producteurs de l'électricité et du

système qui composait le moteur, puis consulter attentivement les

indications de débit du générateur, calculer la vitesse du propulseur,

examiner les divers instruments de précision; après quoi, il se dirigea

vers l'appareil moteur.

Contre des tablettes se trouvaient disposées une série de poignées, se

mouvant à la façon de leviers ordinaires.

L'ingénieur repoussa une de ces poignées et abaissa verticalement un

levier horizontal qui commandait la distribution de force motrice.

Aussitôt la vibration continue du propulseur dans son tambour diminua

d'intensité, alors Fricoulet repoussa successivement toutes les poignées

et progressivement le moteur se ralentit jusqu'au moment où il s'arrêta

tout à fait.

[Illustration]

Après quoi, l'ingénieur donna à l'ensemble de l'appareil un dernier coup

d'oeil et sortit de la machinerie.

En haut, Ossipoff, l'oeil de nouveau vissé à sa lunette, examinait

l'astéroïde qui s'avançait dans l'espace avec une rapidité vertigineuse.

--Eh bien! mon cher monsieur, demanda Fricoulet, avez-vous fait

d'intéressantes découvertes? demanda l'ingénieur.

--Mon père cherche Sharp, dit Séléna.

L'ingénieur eut un petit sourire.

--Cette recherche est peut-être prématurée, répondit-il; songez que nous

sommes à quatre cent mille lieues...

--D'autant plus, dit à son tour Gontran, que la présence de notre obus

sur ce caillou n'implique nullement la présence de ce coquin!

--En tout cas, observa Fricoulet, ce doit être un séjour bien singulier

que cet astéroïde dont l'équateur mesure à peine trois quarts de lieues

de tour...

Il ajouta:

--Si j'ai bien calculé, les méridiens ne doivent pas avoir plus de cinq

kilomètres d'un pôle à l'autre.

--Un caillou, quoi! ajouta M. de Flammermont avec dédain.

--Eh! eh! riposta Ossipoff en se retournant vers eux, un caillou qui a

une surface de vingt kilomètres carrés et cube plusieurs centaines de

mille mètres, est un caillou encore fort respectable.

--Peuh! répliqua le jeune comte avec une moue fort accentuée, la dixième

partie de Phobos.

--La millionnième de la Lune, ajouta Fricoulet.

--Pour un homme seul, cela me paraît suffisant, répliqua le vieillard.

Et il reprit ses observations.

--Une chose qu'il m'intéresserait de savoir, dit Séléna, ce sont les

moyens employés par Sharp pour prolonger sa misérable existence.

--Au moment où nous avons abandonné la Comète, poursuivit Fricoulet, les

soutes du wagon étaient à peu près vides; quant aux réserves d'air

respirable, il s'en fallait de peu qu'elles ne fussent épuisées.

--Eh! répliqua le comte, Sharp n'est pas un imbécile, et s'il est

là-dessus, c'est qu'il a certainement trouvé le moyen d'y subsister.

Fricoulet éclata de rire.

--Voilà, où je ne m'y connais pas, une vérité de La Palisse: si Sharp

n'est pas mort, c'est qu'il a réussi à vivre.

L'hilarité devint générale; l'ingénieur ajouta:

--En ce qui concerne Sharp, je suis entièrement de l'avis de Gontran. Je

vais même plus loin, je déclare que c'est un homme supérieur.

Malheureusement, si son intelligence est vaste, sa conscience est nulle

et ses scrupules sont en raison absolument inverse de ses capacités.

Aussi, si dans le cataclysme qui a engendré la fragmentation cométaire

de Tuttle, il n'a pas péri, je parierais ma tête qu'il vit encore,...

C'est un gaillard énergique et d'un entêtement dont rien n'approche,

comme nous avons pu le constater d'ailleurs... S'il a mis dans sa tête

de rejoindre la Terre et de déposer, avant M. Ossipoff, sur le bureau de

l'Académie des sciences de Pétersbourg, la relation de ses voyages, rien

ne l'en empêchera...

[Illustration]

À ces dernières paroles prononcées par l'ingénieur, le vieux savant se

redressa et, faisant brusquement volte-face, montra à ses compagnons son

visage tout pâle et tout bouleversé.

--Je n'avais point songé à cela, dit-il d'une voix rauque.

--À quoi n'aviez-vous pas songé, père? demanda Séléna qui, la première,

fut frappée de l'altération des traits du vieillard.

--Que le bolide que nous apercevons et qui, dans moins d'une heure, va

couper notre route, atteindra l'atmosphère terrestre avant cinq mois, en

sorte que si Fédor Sharp a trouvé le moyen d'échapper à la mort...

--Il sera le premier à recueillir la gloire de ce voyage merveilleux

dont j'ai eu la pensée, et dont il m'a volé les moyens d'exécution...

Fricoulet haussa les épaules.

--À cela il n'y avait qu'un remède, dit-il.

--Lequel?

--Risquer le tout pour le tout et poursuivre notre route; nous heurtions

le bolide, c'est vrai, et nous courrions la chance d'être mis en pièces,

volatilisé même, mais nous risquions aussi de disloquer le monticule sur

lequel nous supposons notre ennemi, et peut-être la Providence eût-elle

permis le triomphe de la justice...

[Illustration]

Gontran hocha la tête.

--Tu es bon, toi! murmura-t-il, j'estime ma vie un peu plus que la vaine

gloriole terrestre, et je ne donnerais pas le bout de mon petit doigt

pour le rapport d'un secrétaire, fut-il aussi perpétuel que tu

voudras...

--Cependant, murmura Séléna avec un regard suppliant du côté du jeune

comte.

Ossipoff saisit la main de sa fille.

--Brave petite, dit-il, tu te dévouerais, toi, tu te sacrifierais;...

mais je serais un monstre d'ingratitude si j'acceptais...

[Illustration]

Il poussa un profond soupir, et, se retournant, remit son oeil à

l'oculaire de la lunette.

--Dévouement filial et abnégation paternelle tout platoniques murmura

Fricoulet gouailleur, le voulût-on que, maintenant, il serait trop tard

pour tenter de rencontrer ce fragment de Tuttle.

Et il ajouta, après un instant de silence:

--Il n'y a plus qu'une chose à souhaiter.

--Laquelle?

--Que Sharp ait rendu sa vilaine âme au diable.

--_Amen_, dit Gontran.

[Illustration]

--D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, le bolide va passer à une assez

courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera à sa surface

n'échappe aux investigations de M. Ossipoff.

Il tira sa montre.

--Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre

route, dit-il.

--À combien de kilomètres sera-t-il alors? demanda Séléna.

--À huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette

de votre père ramènera cette distance à moins de deux kilomètres.

--Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea Mlle Ossipoff, il

puisse nous apercevoir?

L'ingénieur allongea les lèvres dans une moue dubitative.

--Voilà qui est moins que certain, répondit-il; nous marchons à l'opposé

du Soleil et nous nous en éloignons, tandis que le bolide s'en rapproche

en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons

aussi parfaitement, c'est parce qu'il est éclairé en plein par la

lumière solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec

l'obscurité de l'espace, puisque la face éclairée n'est pas tournée de

son côté: Si Sharp est là-bas, il est probable, il est même certain

qu'il ne s'est aucunement aperçu de la présence de notre wagon.

--C'est égal, répliqua Gontran en secouant la tête, j'aurai bien de la

peine à admettre qu'un être humain puisse exister à la surface d'un

corps aussi microscopique.

--Il est certain, fit l'ingénieur, que ce doit être là, pour un être

humain, un séjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit

monde, ne doit pas marcher sans des particularités étranges. La

pesanteur y doit être infiniment plus faible que sur les satellites de

Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit

pas peser, là-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du

moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la

zone d'attraction de sa planète. Au besoin, si cette fantaisie le

prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert

d'habitation.

--Mais pour vivre, il faut respirer, et un morceau de roche tel que

celui-là doit manquer totalement d'atmosphère.

--Totalement! non, mais il doit y en avoir fort peu, aussi, s'il

s'aventure hors de l'obus, ne peut-il le faire que casqué d'un respirol.

--Par exemple, dit Séléna, une chose à laquelle je ne pourrais

m'habituer, c'est à la courte durée des jours et des nuits.

--En effet, leur durée est à peu près dix fois moindre de celle qu'elle

est sur Terre, mais, s'il veut se donner le luxe des nuits et des jours

terrestres, rien n'est plus facile à Sharp.

--Ah bah! et de quelle façon?

[Illustration]

--En habitant près du pôle, et en se déplaçant au fur et à mesure que la

rotation s'accomplit; il a même ce grand avantage de pouvoir régler, à

sa fantaisie, la longueur de ses jours et de ses nuits.

Pendant cet entretien, Ossipoff avait gardé le plus profond silence.

--Eh bien! lui demanda tout à coup Gontran, apercevez-vous quelque

vestige humain?

Le vieillard secoua négativement la tête.

--Tu es par trop impatient, fit alors Fricoulet; nous ne sommes point

encore assez près;... songe, qu'à cette distance, le bolide ne doit pas

mesurer plus de 15 à 20'.

Comme si ces mots l'eussent rappelé à la réalité, le vieux savant

s'écria:

--Vous êtes dans l'erreur, monsieur Fricoulet, l'arc sous-tendu mesure

au moins le double.

--Ce n'est pas possible!

--Si vous voulez vous en convaincre par vous-même, murmura le vieillard,

un peu piqué que l'on se permît de mettre en doute une affirmation de

lui.

Et il s'écarta de la lunette pour donner sa place au jeune ingénieur.

À peine celui-ci eut-il appliqué son oeil à l'oculaire, qu'il fit un bond

en arrière, en poussant une exclamation de surprise.

--Fichtre! dit-il, voilà qui est singulier.

--Si singulier que cela? demanda Gontran...

--Dame! à moins que je n'aie la berlue... et M. Ossipoff également!

[Illustration]

Il fouilla dans sa poche, prit un micromètre qu'il ajusta à l'instrument

et dit à M. de Flammermont:

--Mets-toi là, vise le bolide, et fais jouer la vis du micromètre.

Au bout de quelques minutes, Gontran s'écarta en disant:

--C'est fait...

Fricoulet examina le micromètre et son visage, soucieux déjà, se

rembrunit davantage encore.

--Trente-trois minutes, dit-il.

--Eh bien! demandèrent ses compagnons?

--Je n'y comprends rien, j'ai fait machine en arrière, et la force du

moteur neutralisant la force du courant, nous maintient immobile dans

l'espace, en sorte que ce bolide, marchant avec une vitesse normale

devrait être à 200 kilomètres encore de nous,... or, le micromètre

marquant 31', il en faut conclure que nous ne sommes séparés que par une

distance moitié moindre de celle qui devrait exister.

Il réfléchit quelques secondes et murmura:

--C'est absolument comme si le moteur fonctionnait à toute vitesse.

--Peut-être, insinua Mlle Ossipoff, vos calculs sont-ils faux?

--Qu'entendez-vous par là, mademoiselle?

--J'entends que, peut-être, le bolide marche plus rapidement que vous ne

l'aviez établi tout d'abord.

Le vieux savant secoua la tête.

--Si les calculs avaient été faits par M. Fricoulet seulement, dit-il,

on pourrait mettre en doute leur exactitude...

--Mais du moment que vous les avez contrôlés,... ajouta l'ingénieur

aucune erreur ne peut s'y être glissée; l'_errare humanum est_ ne vous

est pas applicable.

Alors, Gontran qui, de nouveau, avait appliqué son oeil à l'oculaire

s'écria:

--Si les calculs sont exacts et si l'on fait bien machine en arrière, il

se produit un phénomène inexplicable.

Et il ajouta d'une voix un peu émue:

--Le bolide a grossi prodigieusement depuis cinq minutes, il semble que

nous nous précipitions dessus.

Un éclair de joie passa dans la prunelle d'Ossipoff.

--Si cela pouvait être vrai! murmura-t-il entre ses dents, nous aurions

au moins la chance d'empêcher ce misérable Sharp d'arriver avant nous

sur Terre et de déflorer la gloire qui nous attend...

Mais secouant la tête:

--Hélas! ajouta-t-il avec un accent de regret dans la voix; nous sommes

certainement victimes d'une illusion d'optique.

--Vous êtes, en vérité, d'un égoïsme féroce, mon cher monsieur Ossipoff,

gronda Gontran;... pour satisfaire votre futile amour-propre de savant,

vous préférez nous briser les os!...

[Illustration]

Séléna, qui s'était approchée d'un hublot, joignit les mains dans un

geste terrifié.

--Messieurs, implora-t-elle, c'est effrayant!... monsieur Fricoulet,...

mon père,... je vous en supplie, sauvez-nous, sauvez-moi!..

Et se précipitant vers son père, elle l'enlaça de ses bras, gémissante

et tremblante.

--J'ai peur,... j'ai peur de mourir!...

M. de Flammermont, ému par cet appel désespéré de sa fiancée, s'élança

hors de la cabine et, se précipitant par la petite échelle qui reliait

l'un à l'autre les deux étages du véhicule, arriva à la porte de la

machinerie.

Il voulut l'ouvrir, elle résista.

--Morbleu! gronda-t-il, que se passe-t-il donc?

Il fit un nouvel effort qui rencontra la même résistance.

Alors, comme un éclair rapide, une idée subite traversa la cervelle du

jeune homme.

--C'est ce damné Américain, murmura-t-il.

Puis se ruant contre la porte avec toute la violence du désespoir, il

tenta de l'enfoncer.

Mais la cloison de lithium ne bougea pas; Gontran ne fit que se meurtrir

inutilement.

--Farenheit! rugit-il, Farenheit.

De l'autre côté de la porte, une voix calme demanda.

--Que me voulez-vous?

--Ouvrez... au nom de Dieu!... ouvrez sans perdre un instant.

Farenheit eut un sourire moqueur.

--En vérité! fit-il, vous êtes si pressé que cela?

--Sir Jonathan, je vous en supplie, écoutez-moi!... comprenez-moi, il y

va de votre vie,... de notre vie à tous... ouvrez, ouvrez! vous ne savez

pas que chaque minute de retard nous rapproche de la mort!

Gontran eut un cri de désespoir.

--Je ne sais qu'une chose, c'est que chaque minute nous rapproche de ce

gredin de Sharp!

--Ah! gronda-t-il,... nous sommes perdus!... sa folie n'a pas cessé!

--Pardon, riposta très flegmatiquement Farenheit, je ne suis plus

fou,... j'ai parfaitement compris que ce misérable qui, après m'avoir

volé, a tenté de m'assommer, que ce gredin de Sharp est près de nous et

je veux le rejoindre...

[Illustration]

--Mais vous n'y pensez pas,... si vous avez entendu cela, vous avez

entendu également que nous serions brisés, si l'_Éclair_ venait à se

rencontrer avec ce bolide! et d'ailleurs, rien ne prouve que Sharp s'y

trouve,... vous risquez donc votre vie,... la nôtre, pour une vengeance

chimérique... et d'ailleurs, cette vengeance, vous n'avez plus le droit

de l'exercer, nous avons pardonné...

--Vous peut-être, répliqua Farenheit,... mais moi, non pas...

Gontran ne savait plus quel argument invoquer.

--Sir Jonathan! implora-t-il, sir Jonathan,... ouvrez, je vous en

conjure,... le bolide est à moins de quarante lieues de nous,... chaque

minute écoulée nous rapproche de deux lieues, au nom du ciel, ouvrez...

[Illustration: même instant, un craquement formidable se fit entendre,

secouant, à le briser, le wagon de lithium.]

--Ce serait au nom du diable que je n'ouvrirais pas, répondit

l'Américain.

En ce moment, Fricoulet et Ossipoff, étonnés de la longue absence de M.

de Flammermont, apparurent en haut de l'escalier.

--À moi, Fricoulet! à moi! cria Gontran... Farenheit a fermé la porte de

la machinerie.

--C'est lui qui a touché aux leviers! hurla l'ingénieur.

Et, en deux bonds il fut près de son ami.

--Mais il faut enfoncer la porte, dit-il.

--Enfoncer, riposta Gontran... je l'ai tenté.

L'ingénieur regardait autour de lui, semblant chercher un instrument

quelconque,... un outil,... mais rien.

Tout à coup, il poussa un cri de joie, tira son revolver et, ajustant

les gonds, fit feu successivement trois fois...

[Illustration]

--À nous, maintenant, cria-t-il.

Et il se rua, en même temps que Gontran, sur la porte qui, cédant sous

le choc, se rabattit brusquement dans l'intérieur de la pièce.

Farenheit avait bondi en arrière et se tenait devant le moteur, replié

sur lui-même, les poings en avant, prêt à repousser celui qui oserait

s'avancer.

--Gontran!... monsieur Fricoulet, cria Mlle Ossipoff, restée seule

dans la pièce du haut,... hâtez-vous!... hâtez-vous!... le bolide se

précipite sur nous!...

Et, véritablement affolée, elle cria d'une voix étranglée:

--Au secours!... au secours!...

Il est, dans la vie, certains moments critiques, où la parole est

inutile pour communiquer la pensée, un regard suffit.

Ce regard, Fricoulet le jeta sur Gontran et sur Ossipoff; puis, il se

précipita sur l'Américain.

Celui-ci l'attendait et, tandis que sa main gauche empoignait

l'ingénieur par le collet de son vêtement, le poing droit se levait et

terrible comme un maillet, s'abattait. Mais Fricoulet, entre autres

qualités physiques, possédait une étonnante souplesse; d'un mouvement du

torse, il évitait le coup qui allait lui fracasser le crâne et aussitôt,

avant que le poing se fût relevé, il s'y cramponnait des deux mains.

[Illustration]

À ce moment, Ossipoff arriva à la rescousse et se suspendit au bras

gauche, pendant que Gontran, passant lestement derrière l'Américain, lui

jetait au cou sa ceinture de cuir et lui faisait le «coup du père

François» si connu des voleurs à la tire; c'est-à-dire qu'il se

suspendait de tout son poids au licol improvisé.

L'effet fut instantané, un flot de sang empourpra le visage de

Farenheit, les yeux semblèrent sortir de l'orbite, la bouche se tordit,

écumante.

D'un effort surhumain, il envoya rouler, à l'autre bout de la pièce,

Ossipoff et Fricoulet; mais étranglé, à demi asphyxié, il dressa ses

bras au-dessus de sa tête, battit l'air désespérément, comme cherchant

quelque point d'appui auquel se raccrocher, puis ses genoux se dérobant

sous lui, il s'abattit en arrière, râlant.

Fricoulet, qui s'était relevé, enjamba le corps de l'Américain, arriva

au moteur et abattit les leviers; toute trépidation cessa aussitôt.

[Illustration]

--Il était temps, dit-il.

Gontran et Ossipoff avaient étendu Farenheit sur son hamac, et, après

lui avoir enlevé la courroie qui l'étranglait, s'occupaient à lui faire

reprendre connaissance.

--Mon cher Gontran, dit l'ingénieur en souriant, toutes mes

félicitations... ton coup du père François nous a sauvés!

[Illustration]

En ce moment Séléna arriva toute défaillante:

--Nous sommes perdus, gémit-elle,... le bolide est sur nous!

Gontran se précipita vers un hublot.

--Tonnerre! gronda-t-il.

En ce moment, par les hublots, la lumière que reflétait l'astéroïde

entrait à flots dans la machinerie, jetant des panaches bleuâtres, d'un

sublime, mais sinistre effet.

Le rocher semblait se précipiter avec une rapidité vertigineuse sur

l'_Éclair_ qui, bien qu'ayant son moteur arrêté, tremblait dans toute

son ossature, comme aspiré par un souffle de géant.

Fricoulet ne perdit pas la tête: il bondit vers le moteur et mit les

leviers sur la marche en arrière, forçant d'électricité pour que le

véhicule pût tenir tête un instant au courant astéroïdal qui

l'emportait.

--Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il,

nous sommes sauvés!

Anxieux, immobiles à leur place, se regardant avec des regards pleins de

terreur, les Terriens attendaient.

Mais l'élan du véhicule était trop grand pour pouvoir être enrayé par la

manoeuvre désespérée de l'ingénieur.

Comme ces papillons qui, pendant les soirées d'été, pénètrent par les

fenêtres dans les appartements éclairés et viennent, dans une course

folle, se brûler les ailes à la flamme des bougies et des lampes,

l'_Éclair_, emporté dans une vitesse vertigineuse, se précipitait à

travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait.

--Perdus! dit Fricoulet, qui avait jeté un rapide coup d'oeil au dehors.

Au même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant à le

briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volèrent en

éclats, le moteur et le générateur furent projetés dans toutes les

directions et les Terriens, renversés par la violence du choc,

demeurèrent étendus sur le plancher métallique, sans mouvements,

peut-être bien sans vie.

Pendant une seconde, une lumière étrange, totalement différente de celle

rayonnée par le bolide éclaira le wagon; puis, brusquement, sans

transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense,

absolue, la nuit de la mort et du néant, en même temps qu'une odeur

singulière envahissait la machinerie.

Durant plusieurs minutes, un silence profond régna dans la cabine; puis,

un bruit imperceptible se fit entendre: c'était comme le grattement

d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible

lueur rompit l'obscurité et Fricoulet apparut, étendu sur le sol, le

buste relevé sur une main, l'autre main dressée au-dessus de sa tête et

brandissant un bâton de magnésium.

[Illustration]

--Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pâteuse, après avoir jeté autour

de lui un regard circulaire, tous ces gens-là paraissent bien malades!

Il fit un effort et réussit à se mettre sur ses pieds.

--Pourvu, ajouta-t-il, en se traînant le long des cloisons, que

l'_Éclair_ ait pu résister!... mais, d'abord, où sommes-nous?

Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne

vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il

eût jamais aperçu...

--Étrange! murmura-t-il laconiquement.

Il porta les mains à son front, chancela, s'appuya contre une paroi.

--On étouffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se

croirait dans un four...

Intrigué et poussé par son naturel investigateur, il revint au hublot,

fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et

recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement

produit par la lumière sur des corps paraissant appartenir au règne

minéral ou végétal.

Quelques secondes de réflexions suffirent à l'ingénieur pour approfondir

ce mystère.

--Parbleu! fit-il, l'_Éclair_, emporté par sa prodigieuse vitesse, aura

donné de l'avant contre le bolide et aura perforé sa masse friable, sans

doute, comme une aiguille pénètre dans une motte de beurre, seulement...

[Illustration]

Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr!

singulier qui eut certainement communiqué quelques appréhensions à M. de

Flammermont, s'il eût été en mesure d'entendre quoi que ce fût.

L'ingénieur hocha la tête.

--Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas été suffisante pour

nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce

coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus

ni moins qu'un fossile antédiluvien.

Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta:

--Cette fois, nous sommes bien perdus.

Il se reprit et poursuivit, avec un regard jeté sur ses compagnons:

--Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-là me paraissent avoir déjà

accompli le grand voyage... donc, je suis...

Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura:

--Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un

méchant génie m'aurait-il condamné à vivre éternellement ici, en

compagnie de ces cadavres?... que je suis bête!... est-ce que ça existe,

les génies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les

conséquences naturelles de faits...

Il s'interrompit, se traîna jusqu'à Ossipoff qui se trouvait être le

plus près de lui, posa la main sur sa poitrine; le coeur du vieux savant

battait d'une façon normale.

L'ingénieur examina successivement Gontran, Séléna, Farenheit.

Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme

et paisible.

--Ça, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils

pour respirer?

Alors, seulement, il constata la singulière odeur qui régnait dans la

machinerie.

--Ah! ah! fit-il, voilà qui est bizarre!

Il frotta une troisième allumette, la dernière, et inspecta

minutieusement les parois de la cabine.

L'une de ces parois, celle de la soute où se trouvait emmagasiné le

liquide nutritif emporté de la planète Mars, avait, dans sa partie

supérieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec

le réservoir d'air respirable.

L'ingénieur laissa échapper un petit rire.

--Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphère nutritive, et nous

allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu'à ce que...

Il s'arrêta, se saisit la tête à deux mains et balbutia:

--Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'étouffe!... est-ce

que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que...

La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face légèrement

convulsée, les membres agités dans un tremblement nerveux.

Néanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les ténèbres, il

tenait, dans ses doigts crispés, l'allumette de magnésium, dont la lueur

vacillante jetait une clarté sinistre.

[Illustration: Au milieu de plaines, dont le sol moins aride se veloute

en une mousse d'un vert sombre.]

Mais, bientôt, Fricoulet n'eut même plus la force de se tenir sur les

genoux, il tomba à la renverse et lâcha l'allumette qui continua de

brûler sur le plancher, éclairant, comme un cierge funéraire, la

machinerie de l'_Éclair_, semblable à un caveau emportant, dans les

profondeurs sidérales, les cadavres des hardis explorateurs des contrées

planétaires.

[Illustration]

Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes · 第 57 / 75 题