_le 15 février 1878_.
--Oui, dit Séléna, c'est la fameuse conférence dont je vous parlais tout
à l'heure, et que mon père a faite à son retour d'Italie: leurs Altesses
Impériales, les grands-ducs, y assistaient. C'est même à cette occasion
que mon père a été décoré de l'ordre de l'Aigle rouge.
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Et elle ajouta:
--Vous trouverez là-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir:
car mon père ne m'y a fait écrire que les points principaux qui devaient
lui servir de points de repère dans ses développements scientifiques et
philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et
relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le
contenu.
Docilement, M. de Flammermont était allé s'asseoir dans un coin de la
machinerie; puis il ouvrit le registre et commença sa lecture.
Ossipoff débutait par un résumé historique; il établissait que, des cinq
planètes connues des anciens, Saturne était celle qui avait dû être
découverte une des dernières à cause de son éclat inférieur à celui de
Vénus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait après; il passait ensuite
en revue le rôle joué par cet astre chez les différents peuples de
l'antiquité suivant leur religion, il répétait l'opinion de l'astronome
Purtos, d'après lequel l'anneau de Saturne était connu des anciens,
parce qu'on aurait retrouvé dans les ruines de Ninive le dieu assyrien
Nisroch (Saturne) enveloppé d'un anneau.
[Illustration]
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Gontran passa rapidement là-dessus pour arriver à ce qui avait pour lui
un intérêt immédiat.
«Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses
anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des
périodes diverses, un véritable univers.
Cette planète se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720
millions de lieues de diamètre et de 2 milliards 215 millions de tour,
c'est-à-dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour
parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500
mettes à la seconde, met 29 années terrestres et 67 jours; quant à
l'orbite parcourue, elle est d'une excentricité telle qu'à son
périhélie, Saturne est plus rapproché du Soleil de quarante millions de
lieues qu'à son aphélie.
«De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesuré l'arc
sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la planète,
varie de quinze à vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer à Saturne
un diamètre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000
lieues. Saturne est donc d'un volume à peu près égal à celui de Jupiter:
sa circonférence, à l'équateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue
une surface quatre-vingt-dix fois plus considérable et un volume sept
cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres.
«Mais, tandis que le diamètre équatorial est de 30,500 lieues, l'axe
vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la planète est encore plus
aplatie aux pôles que Jupiter; et l'on peut établir, en ce qui concerne
l'aplatissement polaire, la proportion suivante:
Terre: 1/289.--Jupiter: 1/15.--Saturne: 1/10.
«De tout ce qui précède, il résulte que les conditions physiques, à la
surface de Saturne, sont totalement différentes de ce qu'elles sont sur
la Terre; elles se rapprochent plutôt de celles de Jupiter. Ainsi, non
seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre planète, mais
encore cette pesanteur varie du pôle à l'équateur par suite de la force
centrifuge développée par le mouvement rapide de rotation, dans de
telles proportions que, si la planète tournait seulement deux fois plus
vite, les objets ne pèseraient plus rien dans les régions équatoriales.»
Gontran suspendit sa lecture et s'adressant à Fricoulet, lui dit:
--Voilà une chose que je ne comprends pas.
Et il lui répéta le paragraphe précédent.
--Tu as dû voir, répondit-il, qu'il y a une grande différence entre le
diamètre équatorial et le diamètre polaire?
--Oui, quelque chose comme 3,000 lieues.
--Eh bien! c'est ce qui produit cette différence dans la pesanteur;
ajoute à cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore à
diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve...
Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le télescope braqué sur le
disque saturnien et lui dit:
--Aperçois-tu des bandes nuageuses analogues à celles de Jupiter qui
coupent le disque, parallèlement à l'équateur.
--Oui, répondit le comte après quelques secondes d'observation.
--Maintenant, aperçois-tu, le long de l'équateur même, une bande un peu
plus forte et un peu plus foncée?
Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingénieur ajouta:
--Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau
sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre
chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister,
sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes
prodigieuses.
[Illustration]
--Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de
Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on?
--Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?
--Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10
heures 16 minutes... et c'est tout.
--On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un
bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10
heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus
récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.
--Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils
doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes.
--Pourquoi?
--Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.
--C'est juste, dit en souriant Fricoulet.
Séléna demanda:
--Eh bien! avancez-vous?
--Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas
écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais.
--Où en êtes-vous? fit la jeune fille.
--Aux saisons.
Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit:
--Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te
rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64°
18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à
peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et
saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones;
pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur
Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept
ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans
et huit mois, sans soleil!
--Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me
plairaient guère à habiter.
--Parce que?...
--Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que...
L'ingénieur se mit à sourire..
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--Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur
saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant
quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à
Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.
--Alors,... on doit grelotter...
--Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a
retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est
nécessaire...
--Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton
imagination fertile.
--Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus.
--Et ces faits scientifiques sont?...
--L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans
l'atmosphère saturnienne.
--Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température
supportable?
--Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur
solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la
glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus
de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables
à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses.
--Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur
d'eau?
--Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui
fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une
si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.
--Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous
proposer--et au besoin--de nous imposer une promenade dans les anneaux,
si la fantaisie lui en prend.
Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.
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