Le procès de Bénédict Masson eut lieu au commencement de novembre, à
Melun. Il fut tel que l'avait fait prévoir l'enquête. Et même le
cynisme de l'accusé semblait avoir augmenté si possible. Ses réponses
étaient un mélange de Jean Hiroux et d'Émile Henry, de stupidité
voulue et d'audacieuse menace, dans une langue qui tantôt était celle
d'un charretier pour s'élever brusquement à l'âpreté souveraine et
redoutable d'un prophète biblique, tantôt fleurie comme une page de
Bernardin de Saint-Pierre que terminait le plus souvent une phrase
d'abominable argot.
Le jury servit de cible à ses pires facéties. Il répéta au
président de la cour ce qu'il avait dit au juge d'instruction, qu'il
n'était point payé pour faire sa besogne, que c'était à la justice
de découvrir ce qu'étaient devenues les demoiselles qui avaient passé
à Corbillères, qu'en ce qui le concernait, leur sort ne l'intéressait
en aucune façon et qu'enfin si on l'avait trouvé en train de brûler
une petite fille découpée en morceaux, c'était là un accident
regrettable, _surtout pour elle_, mais qui ne prouvait en rien sa
culpabilité à lui.
Nous n'insisterons pas sur une attitude qui souleva, comme on dit, le
cœur de tous les honnêtes gens. Le réquisitoire de l'avocat général
fut, comme on le pense bien, implacable. Bénédict Masson pouvait
d'autant moins compter sur l'indulgence du représentant du ministère
public qu'il avait traité cet honorable magistrat dont le visage était
grêlé des suites de la petite vérole de «moule à pilules»!...
L'instant le plus sensationnel de ces honteux débats fut, sans
contredit, celui où Christine Norbert s'avança à la barre... Alors la
façon d'être de l'accusé changea du tout au tout. Il perdit sa
superbe, s'affala sur son banc et se cacha la tête dans ses bras. La
déposition de Christine fut courte et terrible.
Mlle Norbert ne regarda pas une seule fois du côté de Bénédict,
mais, tournée du côté des jurés, elle semblait leur dicter leur
devoir. Ceux-ci n'y manquèrent point. Bénédict Masson fut condamné
à mort.
Il refusa de signer son pourvoi en grâce. Le 2 décembre, la sinistre
machine (style de la _Gazette des Tribunaux_) fut dressée à Melun
devant la porte du cimetière. Il faisait un froid sévère. Tout le
monde grelottait. Seul, le condamné, quand il descendit de la voiture
qui ramenait de la prison, ne tremblait pas. Il portait haut cette tête
qu'on allait lui trancher, il considéra l'assemblée sans émoi. On
s'attendait à une dernière insulte à l'adresse de la société sur
laquelle, pendant tout le procès, il avait répandu sa bave amère. Il
n'en fut rien. Il embrassé le christ, que lui tendait le prêtre, en
prononçant ces mots:
--Celui-là, c'est un frère!
Et il se livra aux aides du bourreau.
Le couteau tomba. M. de Paris a dit souvent depuis qu'il n'avait jamais
présidé à une exécution pareille. D'ordinaire, le condamné, dès
qu'il est sur la planche et qu'on lui introduit le cou dans la lunette,
semble se resserrer sur lui-même, rentrant la tête dans les
épaules... Bénédict Masson, lui, se jeta sur cette planche comme sur
un lit de repos longtemps attendu... et sa tête, projetée d'elle-même
en avant, semblait déjà chercher le panier où elle allait rouler.
Le cimetière était à deux pas... La fosse était creusée. Il y eut
un simulacre d'inhumation, mais la tête fut livrée aussitôt à un
aide de la faculté de médecine de Paris, qui disparut immédiatement
avec son sanglant trophée... (style des faits divers)...
Le même jour, le défenseur de ce malheureux faisait parvenir à Mlle
Christine Norbert le seul papier laissé par son client. Elle put y lire
ces vers de la _Promenade sentimentale_:
Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux...
Moi, j'errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l'étang, parmi la saulaie...
Parmi la saulaie où j'errais tout seul
Promenant ma plaie, et l'épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans les ondes blêmes...