DROUINE, GARDIEN DES MORTS

Cette phrase sibylline, qui semblait les attacher à Coulteray pour

l'éternité, laissa Jacques assez perplexe... Christine l'inquiétait

de plus en plus, elle avait la fièvre. Elle ne pouvait tenir en place.

Où le conduisait-elle maintenant? Droit chez le sacristain qui habitait

un petit carré de pierres troué d'une porte et de deux fenêtres

Renaissance, adossé à ce qui restait de rempart et disparaissant à

demi sous la vigne vierge et les plantes grimpantes. C'était une loge,

d'où il pouvait surveiller l'entrée du château, et c'était presque

un tombeau d'où il pouvait surveiller les morts.

Drouine était Solognot. Il n'était ni vif ni impressionnable comme le

Tourangeau, et l'on eût pu croire, à le voir si avare de ses

mouvements, qu'il manquait d'activité. Il n'en était rien. Il

travaillait quinze heures par jour. Le plus souvent le château était

désert et lui appartenait. Le service de la chapelle, le cimetière, au

fond, l'occupaient peu. Il ne creusait pas quatre tombes par an. Il

passait son temps à remuer la terre, le long des anciens remparts, sur

une bande de terrain qu'on lui avait abandonnée et où il faisait

pousser des légumes. Enfin, il cultivait tout seul sa vigne qui

dévalait hors le rempart, vers «la prée», et dont le marquis,

propriétaire, lui abandonnait tous les bénéfices. Les visites

archéologiques, les touristes remplissaient également son escarcelle.

Son rêve, qui était près de se réaliser, était de quitter ce

merveilleux pays pour aller s'enfouir en Sologne, dans la sauvagerie,

où il était né.

Si ce n'était déjà fait, c'est que la veuve Gérard, à laquelle il

faisait une cour muette depuis dix ans, et à qui il ne s'était ouvert

de ses projets que depuis deux mois, ne tenait pas du tout à quitter la

Touraine...

Avec ses économies de fourmi, il était parvenu à acheter la petite

propriété qui les attendait là-bas, toute prête. Il avait toujours

pensé que le gendarme ne ferait pas de vieux os, car il fréquentait

trop les cabarets, et que sa veuve ne le pleurerait pas longtemps parce

qu'il la battait comme plâtre. Lui, il était doux et bon, et patient.

Elle serait heureuse avec lui. Elle le savait.

Quand Christine et Jacques pénétrèrent chez lui, il était attablé,

tout pensif, devant son écuelle. Il laissa là son morceau de lard et

se leva.

Avec ses cheveux de crin, sa peau d'ivoire, ses membres trapus, ses

épaules courbées par l'incessant labeur, il eût pu passer pour une

brute s'il n'y avait eu les yeux qui étaient bleu de Marie et brillants

de la plus tendre candeur. À quarante ans, il avait conservé le regard

d'un enfant de chœur qui débute dans le saint parvis.

Cependant, il n'était ni timide ni gauche. Il leur avança deux chaises

et leur demanda tout de suite s'ils avaient vu Sangor et si celui-ci

avait fait la commission de M. le marquis.

--Nous l'avons aperçu, dit Christine, mais nous ne l'avons pas encore

rencontré. De quelle commission s'agit-il donc?

--M. le marquis est parti bien précipitamment! répliqua Drouine en

hochant la tête, et il n'a pas eu le temps de vous dire que vous

pouviez rester au château tant qu'il vous plairait, y coucher et vous y

faire servir comme s'il était là. Sangor et moi, nous sommes à votre

disposition.

--Notre intention était de repartir aujourd'hui même! interrompit

Jacques.

--Mais nous profiterons de la bonne grâce du marquis, acheva Christine.

--Si tu veux absolument rester quelques jours à Coulteray, reprit le

prosecteur, descendons à l'auberge, ce sera plus gai que de nous

installer dans ce château désert!

--Je ne suis pas venue ici pour être gaie! fit la jeune fille avec

tristesse et en prenant la main de Jacques comme pour se faire pardonner

sa réplique un peu vive... je suis venue pour y pleurer une amie.

--Mme la marquise vous aimait bien! soupira Drouine.

--Parlez-nous d'elle, demanda Christine à voix basse... il faut tout

nous dire: nous sommes préparés à tout entendre... Elle me parlait de

vous dans toutes ses lettres... Elle avait la plus grande confiance en

vous... Cette affaire est si extraordinaire que nous avons eu tort de ne

pas y croire... ce misérable a trompé tout le monde!...

--Je n'en sais rien! déclara Drouine.

Christine le regarda, stupéfaite...

Tranquillement, Drouine reprit la parole:

--Moi, mademoiselle, vous savez, je n'ai jamais donné dans les

«giries» de ce pays-ci... Je suis Solognot: là-bas, on a la tête

dure... ma mère était servante chez le curé... je servais la messe à

sept ans; je ne crois qu'au catéchisme.. L'histoire de «l'empouse»,

c'est des contes de fées... Tenez! il y a ici une femme qui n'est pas

méchante, mais qui est un peu bavarde, et qui a été durement chassée

tantôt par le marquis; c'est la veuve Gérard! Eh bien! dans le temps,

la veuve Gérard a peut-être trop raconté cette histoire-là à Mme la

marquise, qui, entre nous, n'avait point la tête bien solide... Aussi,

moi, je ne l'ai jamais contrariée dans ce qu'elle disait. J'étais le

seul à bien vouloir l'écouter quand elle me geignait en cachette, dans

la chapelle ou à la sacristie. Moi, je lui disais: «Oui, madame la

marquise!... oui, madame la marquise!» mais je la plaignais!... Un

vampire?... Vous avez jamais vu un vampire, vous?... Moi, je suis

gardien du cimetière depuis quinze ans... eh ben, vampire ou non, je

n'ai jamais vu les morts sortir de leur trou une fois qu'on les y avait

mis! Pour cela, il faut attendre le Jugement dernier!...

--Tout ce que dit cet homme est plein de bon sens! prononça Jacques...

Christine se retourna vers lui dans un mouvement d'hostilité aiguë:

--Il n'empêche que nous avons eu la preuve de l'infamie du marquis, la

preuve de son crime! lui jeta-t-elle... Tout est là, et tu le sais

bien, Jacques!... Ton attitude me peine au delà de ce que je pourrais

dire.

--Quelle preuve? demanda Drouine.

--Eh bien! le trou, le trou dans le mur de sa chambre, elle ne vous en a

pas parlé!

--Si! si!... Elle m'en a parlé et je l'ai vu!... Eh bien! il ne date

pas d'hier, le trou!...

--_Georges-Marie-Vincent, s'il faut en croire la légende, ne date pas

d'hier, non plus!_ laissa tomber Christine.

--Ah ça! mais, est-ce que tu deviens folle, toi aussi? s'écria

Jacques...

--Et le pistolet que vous nous avez envoyé? savez-vous ce que c'est?

reprit Christine haletante... Monsieur pourrait vous l'expliquer!

--Christine! Christine!... supplia Jacques... tais-toi, je t'en

supplie... tais-toi!... d'abord, nous ne sommes sûrs de rien!... Et

puis en ce moment tu oublies, tu oublies... (il lui avait pris les mains

et les lui serrait avec une force dont elle ne se défendait pas). _Tu

oublies que nous avons autre chose à faire que de nous occuper des

morts!_

Elle ne lui répondit pas, mais elle fondit en larmes...

Soit parce que les devoirs de sa fonction l'appelaient dehors, soit par

discrétion, Drouine sortit dans l'instant, sans prononcer une parole.

Jacques essaya aussitôt de calmer Christine qui se montrait de plus en

plus nerveuse.

--Ma chérie, lui dit-il, je t'accorde tout ce que tu voudras! Le

marquis est un monstre et la marquise une martyre. Tant qu'on pouvait

encore espérer la sauver, tu sais que j'ai été le premier à vouloir

que tu agisses! mais maintenant, je t'en supplie, détournons-nous de

tout ce qui n'est pas _ce que tu sais bien!_... Oublie le drame de

Coulteray, comme il nous faut oublier celui de Corbillères!... Il fut

un temps où tu n'aurais pas eu besoin de tant de discours!... _Encore

une fois, ne songeons plus qu'à Gabriel!_

Elle sécha soudain ses larmes...

--Tu le veux?... Eh bien! que ta volonté soit faite!... dit-elle d'une

voix sourde... _et ce sera peut-être épouvantable!_...

--Que veux-tu dire?

--Ah! çà! mon cher, tu m'en demandes trop!...

--Es-tu enfin décidée à partir?...

--Oui, tranquillise-toi, nous serons bientôt à Paris.

--Mais je ne te demande pas de retourner tout de suite à Paris... En ce

moment, Gabriel peut attendre.

--Eh bien! nous attendrons ici.

Il ne put retenir un geste d'impatience; assurément, elle se moquait de

lui, mais il n'eut pas le temps de manifester sa mauvaise humeur. Un

bruit singulier leur venait du dehors... comme d'une course, d'une

poursuite, accompagnée de petits cris perçants d'oiseau traqué par le

chasseur... Ils sortirent sur le seuil... De là, ils apercevaient une

partie du cimetière qui entourait la chapelle... Drouine, comme un fou,

courait de tombe en tombe, derrière une ombre qui s'enfuyait en criant,

en piaulant, et qui finit par disparaître derrière la chapelle.

Ils rejoignirent le sacristain au moment où il montrait le poing à un

petit être grimaçant et ricaneur qui sautait par-dessus le mur bas,

dans un bond suivi d'une curieuse pirouette: «Sing-Sing!» prononça

Christine.

--Oui, Sing-Sing, répéta Drouine en s'essuyant le front... Il ne me

laisse pas un instant de repos!... je l'ai surpris écoutant derrière

la porte... c'est Sangor qui me l'envoie!... J'aurais voulu lui

administrer une bonne raclée pour la bile qu'il m'a fait faire depuis

qu'ils sont arrivés ici... C'est toute cette clique qui rendait Mme la

marquise si malade!...

--À propos de Sangor, je voudrais vous dire un mot, Drouine, fit

entendre Christine en jetant sur l'homme un singulier regard.

--Je m'en doute bien! répondit Drouine... suivez-moi... nous serons

mieux pour causer dans la sacristie...

Quand ils y furent, toutes portes closes, Christine prit la parole. Elle

ne quittait pas Drouine des yeux. Celui-ci paraissait déjà fort

occupé à ranger quelques vêtements sacerdotaux dans une vieille

armoire du quinzième siècle qui tenait tout le fond de la pièce.

--Drouine, la marquise avait de beaux bijoux... dont elle a disposé

avant sa mort, je le sais!

--Les voici! fit Drouine, sans marquer le moindre embarras.

Et il sortit de l'armoire un vieux coffret en noyer sculpté, fermé à

clef, qu'il ouvrit et d'où il tira de merveilleuses broches à

plusieurs plans en or ciselé et émaillé, travail italien du seizième

siècle qui eussent suffi à la gloire d'une collection. C'était peu de

chose cependant à côté d'un diadème composé de lames d'or

travaillé, enrichi de pâtes de verre du plus curieux effet et fermé

par deux diamants gros comme de petites noisettes.

--Ce sont des bijoux de famille qui étaient bien à elle, en toute

propriété, reprit Christine, elle me les a montrés souvent...

C'était son droit d'en faire don à qui elle voulait... Vous pouvez

donc me répondre sans embarras, Drouine... _De même que la marquise a

donné son collier de perles à Sangor_, elle a pu vous donner à vous

ces merveilleux bijoux.

--Elle me les a donnés et voici un papier qui l'atteste! répondit le

sacristain en sortant un document du coffret.

Christine lut: «Je donne ces bijoux (énumération des bijoux) à

Jean-Joseph Drouine, gardien de la chapelle de Coulteray, chargé de

veiller sur le repos de mon âme!»

--C'est bien cela!... fit la jeune fille en repliant le papier et en le

rendant à Drouine... et maintenant, Drouine, vous allez nous dire

comment la marquise entendait que l'on veillât sur le repos de son

âme?

Drouine rangea les bijoux, le papier, referma le coffret, le plaça dans

l'armoire, ferma celle-ci et dit:

--Ça, c'est mon affaire!

--C'est aussi la mienne!... Drouine!... et je ne suis venue ici que pour

cela!... Je connaissais la volonté de la marquise... je savais les

arrangements qu'elle avait déjà pris avec Sangor... Et elle m'a

écrit, quelques jours avant sa mort, qu'elle s'était arrangée non

seulement avec Sangor, mais encore avec vous!... Parlez, Drouine!... Il

le faut!...

--Que voulez-vous que je vous dise?...

--Si les dernières volontés de la marquise seront accomplies?...

--La dernière volonté de Mme la marquise était celle-ci,

mademoiselle: que je donne le diadème à Sangor, quand elle serait

morte!...

--_Et qu'il lui aurait coupé la tête!_... s'exclama Christine.

--Quant aux broches, elles sont bien pour moi! continua l'autre sans

broncher.

--Gardez le tout, Drouine! mais qu'on ne touche pas à la dépouille de

ma pauvre amie!... Elle a été assez torturée pendant sa vie pour

qu'elle goûte le repos sacré des trépassés!...

--Je ne garderai rien du tout, mademoiselle, je donnerai le tout à

Sangor pour qu'il s'en aille tout de suite, qu'on ne le revoie plus! Je

le connais assez!... il n'en demandera pas davantage!... Et ma pauvre

maîtresse dormira en paix, tout entière, comme une honnête

chrétienne, dans son tombeau, foi de Drouine!...

--Vous êtes un brave homme, mon ami!

--Oui, mademoiselle!... Mais vous m'avez bien fait peur!... j'ai cru un

moment que vous étiez venue, vous aussi, _pour tuer la nouvelle_

«_empouse_»...

--Allons prier pour elle, Drouine!...

La Poupée Sanglante · 第 52 / 58 题