Eh! mon bonhomme! _elle attend peut-être que tu cries!_

En fin de compte, je constate que je suis bien malade... Je n'ose pas

regarder vers la fin de cette maladie-là... Je m'empoisonne avec une

joie!... Je sais que la guérison n'est pas possible et je n'en veux

pas!... Je retourne à l'air qu'elle respire et qu'elle veut bien

partager avec moi comme un intoxiqué court à son stupéfiant... Je

suis souvent le premier arrivé et je l'attends!... je l'attends!...

Je ne l'ai pas vue de la journée; ça, c'est un peu fort!

Je n'ai vu du reste personne!

Oh! je suis bien décidé, ce soir, à aller monter ma garde à ma

petite lucarne!... Si je ne revois pas Gabriel, je la verrai peut-être,

elle!... Chose singulière, je n'ai pas vu ce matin, avant de partir,

l'horloger derrière sa vitre, ni sortir le prosecteur... ni

Christine... On n'a vu sortir personne.

Seulement le soir, vers neuf heures, j'ai vu arriver un personnage

nouveau...

Ce qu'il y a de certain, c'est que c'est la première fois que

j'aperçois ce drôle de bonhomme, trapu, à cou de taureau, au front

bas qui glisse le long des murs comme s'il avait honte de respirer l'air

de tout le monde. Il est coiffé d'une casquette ronde sans visière,

vêtu d'un costume informe que l'on dirait taillé dans un sac.

Il porte sous le bras une grande boîte enveloppée dans une gaine de

cuir...

Il a l'air de l'aide du bourreau.

On devait l'attendre chez les Norbert, car il n'a pas eu à frapper à

la porte, qui s'est ouverte devant lui et qui a été refermée

aussitôt...

Vous pensez si j'ai grimpé là-haut!

On a l'air très affairé dans la maison... Plusieurs fois j'ai vu

Christine traverser le jardin. Elle était vêtue d'une grande blouse

blanche comme une infirmière... Elle s'entretenait vivement et à voix

basse avec son fiancé qui, lui aussi, avait la blouse des infirmiers.

Jacques avait l'air de la réconforter, car elle paraissait très

agitée...

Ils disparurent derrière le petit pavillon à droite.

Je n'aperçus point le nouveau personnage, pas plus que le vieux

Norbert, du reste.

Une heure se passa ainsi, dans le plus grand silence; de la lumière

brillait à droite, au rez-de-chaussée du pavillon, entre les lamelles

des persiennes...

Soudain le même tourbillon noir que j'avais vu sortir de la cheminée,

certain soir, et se répandre comme un voile funèbre sur tout l'île

monta au-dessus du toit... et la même épouvantable odeur vint

affreusement me surprendre à ma lucarne.

Cette nuit-ci, il n'y avait pas de vent. La chaleur était étouffante

et cette odeur maudite s'appesantissait sur vous à vous faire pâmer

d'horreur.

Tout à coup les persiennes s'ouvrirent au rez-de-chaussée du pavillon

et, dans une lueur de sang creusée d'ombres comme une gravure de Goya,

surgit devant moi un spectacle que je n'oublierai jamais.

Le grand fourneau aux expériences, sur la droite, semblait brûler d'un

feu d'enfer; à côté de là, près d'une table où, sur une nappe

blanche s'étalaient des débris d'humanité, l'homme trapu se tenait,

un tablier aux reins, la poitrine quasi nue, les bras retroussés

jusqu'au coude, des bras rouges comme s'ils avaient plongé dans des

entrailles sanglantes.

Le prosecteur était penché sur le fourneau, faisant rougir des

tenailles dont il examinait, de temps à autre, les pinces

incandescentes.

Le père Norbert et Christine, plus près de la fenêtre, étaient

penchés de chaque côté d'une table d'opération que j'apercevais en

raccourci et sur laquelle était étendu Gabriel dont je ne voyais bien

que le front et les yeux clos surélevés de mon côté.

Le reste du visage disparaissait vaguement sous des linges, sous une

accumulation blanchâtre qui lui cachait le nez et la bouche; quant au

corps, Norbert et Christine me le cachaient et ce n'est que

bien imparfaitement que j'assistai, de mon petit observatoire,

à une intervention chirurgicale qui devait être tout à fait

exceptionnelle...

Je répète tout à fait exceptionnelle car, bien que, de toute

évidence, Gabriel fût endormi, cela n'empêcha point le patient, à

diverses reprises, de se soulever à demi dans une espèce de

bondissement désordonné et farouche pour retomber presque aussitôt

entre l'horloger et sa fille qui lui tenaient les mains et les bras et

le rétablissaient dans sa position première.

Par trois fois les pinces incandescentes avaient accompli leur office!

Quel office?

Il ne s'agissait point là simplement des «pointes de feu», ni même

de quelque chose d'approchant, comme l'on pense bien.

C'était l'intérieur du corps que l'on travaillait et que j'entendais

grésiller de ma fenêtre.

Et puis Jacques jeta ses tenailles et, aidé de l'homme aux bras rouges,

resta penché sur Gabriel pendant un temps qui me parut infiniment long.

Christine me tournait le dos; j'imaginais facilement que, de la façon

dont elle était placée et dont elle tenait le poignet du patient, elle

ne cessait de tâter le pouls de celui-ci, précaution primordiale dans

une intervention qui me paraissait se prolonger au delà des bornes

ordinaires...

Enfin l'opérateur et son aide se relevèrent.

Ils étaient rouges de la tête aux pieds, effrayants à voir.

Jacques jeta ses petits outils d'acier, instruments de torture et de

salut, sur la table où se trouvaient tout à l'heure les débris

d'humanité que je ne voyais plus et qui devaient brûler dans le

fourneau du laboratoire, car l'épouvantable odeur persistait...

Et, distinctement, j'entendis Jacques qui disait:

--_En voilà assez pour cette fois. Il faut faire disparaître tout ce

sang... et maintenant du sérum, du sérum, du sérum!_...

Sur quoi Christine se retourna et vint fermer la fenêtre.

Elle avait un visage tout à fait rassuré et une sorte d'allégresse

semblait rayonner sur son beau front calme.

C'est en vain que je cherchai sur ses traits adorés la trace de

l'émotion au moins physique qui avait dû «lui soulever le

cœur» pendant ces horribles minutes...

Rien!...

Elle que j'avais vue si inquiète, dans le jardin, quelques instants

auparavant, elle avait su se faire un cœur chirurgical, pendant une

opération d'où dépendait la vie de celui qu'elle aimait; et elle

avait assisté à cette tragédie du scalpel et des pinces de feu, en

professionnelle.

Ah! c'est «une nature» fortement équilibrée.

Une femme, comme on dit aujourd'hui, dans l'argot de Paname, «bien

balancée», moi je parle au point de vue moral comme au point de vue

physique!

Et je suis sûr qu'elle se tirera «avec le sourire» de cette aventure

qui aurait pu n'être qu'un assassinat!

Gabriel sera aimé, Jacques sera marié, le vieux Norbert, heureux entre

sa fille et les deux hommes qui assureront le bonheur de cette charmante

enfant, retournera tranquillement à ses roues carrées.

Et moi!... et moi!...

Moi, me voici sur la piste de l'homme aux bras rouges et au cou de

taureau qui vient de sortir.

Peut-être, par lui, saurai-je enfin qui est Gabriel!

Il a emporté cette espèce de boîte gainée de cuir d'une couleur

indéfinissable que je lui avais déjà vue sous le bras à sa première

apparition.

Il remonta vers la cité et j'attendis qu'il eût traversé le pont pour

le franchir à mon tour. Maintenant il passe devant la Morgue, toujours

la tête penchée, avec son air peureux, honteux et de son pas lourd et

solide.

La nuit est belle; il y a des familles qui se promènent autour du

square Notre-Dame.

Il traverse la Seine, enfile le boyau noir de la rue des Bernardins,

débouche sur le boulevard Saint-Germain, glisse le long des murs de

Saint-Nicolas-du-Chardonnet et tourne à gauche dans la rue

Saint-Victor.

Là il pénètre dans la boutique d'un marchand de vin et dès qu'il

apparaît sur le seuil j'entends plusieurs voix qui le saluent par ces

mots: «_Tiens! v'là le père Macchabée!_»

Ce mastroquet donne à manger... Il y a là une clientèle qui soupe...

Des clients habituels, certainement... Mon entrée là dedans va faire

sensation... Je ne suis pas mis avec une extrême élégance... Bah!...

on me prendra pour un étudiant en médecine nouvellement installé dans

le quartier...

Le principal est que je ne perde pas de vue mon _père Macchabée!_...

Il n'a, du reste, rien répondu à ce sinistre sobriquet, il est allé

s'installer à une table dans un coin.

Je vois tout ce qui se passe par la porte grande ouverte sur la tiédeur

de la nuit.

J'entre à mon tour, et la bande des soupeurs fait silence. Et soudain,

une voix:

--Eh ben! mon vieux!

Et j'entends des rires étouffés...

J'y suis habitué... je n'y fais pas attention... Ma vie ne serait qu'un

pugilat... Ce n'est pas mon élégance très «relative» qui a fait

sensation, c'est naturellement ma laideur... Et pour que je n'en doute

pas:

--Dis donc, Chariot, ta femme qui cherche un amoureux!...

Cette fois, on s'esclaffe...

Seul, Chariot, le patron, reste digne... Il vient me demander ce qu'il

faut me servir...

Je n'ai pas dîné... je ne sais pas comment je vis... je ne sais pas si

j'ai faim, je ne sais pas si je pourrai manger... Je demande comme le

«père Macchabée», un morceau de gruyère, du pain et une canette.

Les «joyeux soupeurs» essayent plusieurs fois d'entrer en conversation

avec mon homme.

--Eh ben! père Macchabée, ça a été, aujourd'hui, _la distribution?_

Le père Macchabée finit par s'énerver et, pliant son journal du soir

qu'il lisait tout en mangeant, toise son interlocuteur du haut en bas,

semble apprécier sa structure squelettique à sa juste valeur et lui

jette d'une voix douce, du reste, qui contraste avec son aspect rude et

sauvage...

--Toi, mon vieux, à _la distribution_, je ne donnerais pas dix francs

de ta carcasse, même au prix qu'est le change!

Plus de doute, le père Macchabée est garçon d'amphithéâtre ou

quelque chose d'approchant:

--Te fâche pas, Baptiste, fait l'autre en se levant. S'il n'y a plus

moyen de plaisanter!...

J'attends que Baptiste soit parti... et par la conversation des «joyeux

soupeurs», qui sont eux aussi «de la partie», employés dans les

hôpitaux de la rive gauche, j'apprends que Baptiste est un ours, jamais

à la rigolade... Paraît que c'est un ancien maraîcher ruiné par la

grêle et les usuriers, recueilli par _Monsieur_ Jacques Cotentin (ils

parlent de M. Jacques Cotentin sur le ton du plus grand respect), qui

l'a fait entrer aux «travaux pratiques», puis qui s'est mis à s'en

servir pour ses travaux particuliers... C'est lui qui lui met de côté

les pièces anatomiques dont le prosecteur a besoin pour ses

expériences personnelles...

On a mis, à l'école, à la disposition du prosecteur, et à de

certaines heures qui ne gênent personne, un pavillon dans lequel

Jacques Cotentin et le père Macchabée s'enferment... Tout cela en

marge des règlements... Mais personne ne réclame... Tout est permis à

Jacques Cotentin... Ce Jacques Cotentin est donc un génie?...

La Poupée Sanglante · 第 27 / 58 题