_10 juin._--Le spectacle que me donnait Dorga m'avait empêché de
prêter la moindre attention au médecin hindou, au fameux Saïb Khan,
qui se trouvait dans la loge avec le marquis. C'est à peine si je me
rappelai ses yeux de femme, des yeux noirs de houri dans un masque
barbu. Mais le marquis est descendu aujourd'hui dans la bibliothèque
avec Saïb Khan, et j'ai pu observer celui-ci tout à mon aise.
Saïb Khan a plutôt le type afghan. Il est beau. Ils sont très beaux
dans ce pays-là. Il est moins bronzé que les princes indiens des bords
du Gange. Son visage sévère est entouré d'une barbe de jais, très
soignée, qui se termine en pointe. Il a une stature puissante qui
rappelle celle de Sangor, de larges épaules, une taille fine. Il est
admirablement habillé, chaussé: élégance simple, impeccable. Je
comprends sa puissance sur les femmes, le trouble qu'il inspire. Il
paraît si sûr de lui qu'il est à peu près impossible que l'on reste
sans inquiétude en face du double mystère de ces yeux de femme et de
cette bouche carnassière...
Où donc ai-je déjà vu ce dangereux sourire, aux dents de tigre?...
Eh! mais _dans les portraits!_... surtout, surtout dans celui de
Louis-Jean-Marie-Chrysostome, le premier des quatre... et ce sourire,
toujours un peu féroce, mais à une moindre puissance, il erre encore
de temps à autre sur les lèvres de ce bon vivant de
Georges-Marie-Vincent!...
Tous deux se sont intéressés à mes travaux qui consistent pour le
moment à faire un relevé des documents les plus rares, les plus
précieux qui se trouvent accumulés, en pagaïe, dans un coin de la
bibliothèque, et qu'il faudra classer, réunir, suivant un plan que je
suis libre d'établir à mon gré et suivant mes goûts...
Le marquis est loin d'être une brute. J'ai trouvé en lui non un
collectionneur «averti», car cette collection ne lui doit rien, ou à
peu près, mais un véritable érudit, très au courant du mouvement
littéraire depuis deux siècles: ceci, je ne puis le nier, je ne puis
le nier... un homme qui, dans ses voyages, s'est toujours intéressé
aux bibliothèques... Nous avons eu une longue discussion sur celle de
Florence et sur le manuscrit de Longus et sur la fameuse tache d'encre
de Paul-Louis Courier... Il ne donne pas raison à Paul-Louis, qui
traite bien à la légère _un pareil crime!_... Je ne savais pas le
marquis si amoureux de Daphnis et de Chloé. Mais tout cela, c'est de la
littérature... la réalité, c'est Dorga!...
Ainsi pensai-je et telle était aussi sans doute la pensée de Saïb
Khan, dont le sourire s'élargit sur l'éclatante menace de sa mâchoire
de bête fauve...
Ils s'en allèrent et ils durent quitter aussitôt l'hôtel, car
j'entendis le bruit d'une auto qui s'éloignait dans la cour
d'honneur...
Presque aussitôt, la porte qui donnait sur le petit vestibule s'ouvrit
et la marquise parut:
--Où a-t-il appris tout cela? me souffla-t-elle... Où a-t-il appris
cela?... Pourriez-vous me le dire? Georges-Marie-Vincent a eu une
instruction très négligée... d'après même ce qu'il raconte. Il n'a
jamais su me dire le nom de son précepteur... Alors?...
Elle avait écouté derrière la porte... C'est donc en vain que,
physiquement, elle se portait mieux! _L'idée_ était toujours là...
cette idée absurde qui me faisait la regarder maintenant avec une
tristesse infinie... Elle ne se méprit point à mon air:
--Je vous fais de la peine, n'est-ce pas? Christine a dû exciter votre
pitié!...
Et plus bas:
--Elle n'est pas ici, Christine?
--Non! elle vient de partir!...
--Oh! tant mieux, fit-elle, nous allons pouvoir causer... Elle vous a
dit, bien entendu, «l'idée»... Ils me croient tous folle ici... Il y
a des moments où je voudrais être morte!... oui, morte!... mais j'ai
peur même de la mort!... Oui, il y a des moments où j'ai peur de la
mort plus que de tout!... et je vous dirai pourquoi, un jour... à moins
que vous ne le deviniez d'ici-là!... j'ai peur de la mort; j'ai peur de
la vie, j'ai peur de Saïb Khan!... Celui-là est tout-puissant... Il
peut tout ce qu'il est possible de pouvoir... s'il avait pu m'arracher
l'idée du corps comme on arrache une dent, ce serait chose faite depuis
longtemps... je l'ai connu aux Indes... aucune idée ne lui résiste!...
Pourquoi n'a-t-il pas réussi avec moi?... parce que, chez moi, l'idée
n'est pas seulement une idée, c'est le reflet de la réalité... Vous
comprenez bien... ce n'est pas une imagination sur laquelle un homme
comme Saïb Khan puisse agir... c'est la vérité vivante et
naturelle... contre laquelle il n'y a rien à faire... Saïb Khan
commanderait à une montagne de disparaître que l'Himalaya n'en serait
point remué sur sa base, n'est-ce pas?... Eh bien! il n'est pas plus en
son pouvoir de disperser le bloc inséparable, indestructible...
jusqu'à ce jour... le bloc des Coulteray!... M'avez-vous compris?...
M'avez-vous compris?...
Elle posa sur ma main sa main brûlante: «_Je vous dis que c'est le
même!_»
Ses yeux immenses cherchaient les miens... je n'osais la regarder pour
qu'elle ne vît pas toute la pitié qu'elle m'inspirait.
--Madame! madame! comment pouvez-vous! comment une femme comme vous, de
votre intelligence!... Madame, prenez garde! Il n'y a rien de plus
redoutable au monde que le merveilleux. C'est un domaine où se sont
perdus les esprits les plus solides. Il y a des idées, madame, avec
lesquelles il ne faut pas jouer!
--Jésus-Marie! s'écria-t-elle, ai-je l'air de jouer? Je parle
sérieusement. Ceci est un fait. Georges-Marie-Vincent n'a reçu aucune
instruction. Seul, le premier des quatre, disons des cinq, avec celui
d'aujourd'hui... Seul Louis-Jean-Marie-Chrysostome, qui était l'un des
plus débauchés seigneurs de la cour de Louis XV, fut aussi une sorte
de savant.
--Je sais, fis-je, avec cela beau parleur. Il tenait tête à Duclos. Il
brillait chez d'Holbach. Il a écrit des articles pour la Grande
Encyclopédie.
--Je ne vous apprends donc rien de nouveau, acquiesça-t-elle. Il avait
été élevé par les soins de son oncle, l'évêque de Fréjus. Eh
bien! monsieur Masson, je vous affirme que la conversation que vous avez
eue tout à l'heure avec Georges-Marie-Vincent n'aurait pas été
possible si Louis-Jean-Marie-Chrysostome n'avait pas reçu cette
éducation-là!
Je sursautai.
--Tout de même, madame, permettez-moi de vous dire que Paul-Louis
Courier n'avait pas encore taché d'encre le manuscrit de Longus au
temps de Louis XV!
Elle pinça les lèvres.
--Il ne me manquait plus que vous me prissiez pour une sotte!
laissa-t-elle tomber. J'ai voulu dire que, sans cette éducation-là,
sans les souvenirs classiques qu'elle comporte, Georges-Marie-Vincent ne
s'intéresserait guère aux trésors de la bibliothèque de Florence.
--Excusez-moi, madame!... Il y a une chose en tout cas que je puis vous
dire et qui m'a, en effet, toujours étonné... c'est la solidité de
cette instruction classique chez le marquis.
--N'est-ce pas?...
De nouveau ses yeux brillèrent... de nouveau elle me prit la main...
--Ah! si vous vouliez être mon ami... mon ami!...
Je prononçai quelques paroles de dévouement... Son agitation subite
m'inquiétait... Je regrettais d'être seul avec elle... J'aurais voulu
voir apparaître Sangor et même Sing-Sing...
--Oui!... je le sens!... vous me comprendrez, vous, vous!... Il le faut
ou je ne suis plus que la plus misérable chose du monde, entre la vie
et la mort!... Ni Saïb Khan, ni Christine ne veulent me comprendre!...
Christine me prend pour une folle... Saïb Khan pour une malade... et il
me ressuscite... malgré moi!... Ah! pourquoi me ressuscite-t-il?...
_Pourquoi me ressusciter pour l'autre?_... À moins qu'il ne soit son
complice!... ce que je finirai bien par croire... car enfin... J'ai
horreur de toute la vie que Saïb Khan me redonne, au prix de quelles
douleurs!... Et cependant il m'est _défendu de mourir!_ Ah! mon ami,
mon ami!... Êtes-vous jamais allé au château de Coulteray?... Vous ne
l'avez pas visité, non?... C'est un château, comme on dit:
historique... là-bas, entre la Touraine et la Sologne... La chapelle
est un chef-d'œuvre comparable à l'église de Brou... Mais je vous
prie de croire que ce ne sont point ses dentelles gothiques qui m'ont
attirée... non... il faut descendre dans la crypte... Là sont les
tombeaux des Coulteray... Monsieur Bénédict Masson, le tombeau de
Louis-Jean-Marie-Chrysostome est vide!... Vide, je vous dis!...
Comprenez-vous?
--Mais non, je ne comprends pas!
Elle parut excédée de mon insistance à ne pas comprendre:
--Vide! et c'est le dernier tombeau des Coulteray!... Il n'y en a plus
d'autre. On ne meurt plus chez les Coulteray...
--Mais, madame, s'ils sont morts à l'étranger!...
--Évidemment! Évidemment!... Mais je vous répète que le tombeau est
vide!...
--En bien... la Révolution est passée par là... et combien de
tombeaux...
--Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela!... La Révolution n'a rien à
faire là-dedans... Le lendemain du jour où l'on a descendu le corps de
Louis-Jean-Marie-Chrysostome dans la crypte, on a trouvé la pierre
déplacée et le tombeau vide!...
--Et alors?
--Comment et alors?... Mais vous ne connaissez donc pas l'histoire des
Coulteray?... Je vous croyais plus renseigné sur
Louis-Jean-Marie-Chrysostome... Vous me disiez tout à l'heure qu'il
avait écrit des articles pour la Grande Encyclopédie... Il n'a écrit
qu'un article... un seul... et vous ne savez pas sur quoi?... Vous n'en
connaissez pas le sujet?... Attendez-moi ici, je vais vous le chercher!
Elle se sauva et je restai là, étourdi par cette conversation
ahurissante et qui me choquait par son manque de liaison... Que cette
femme fût tout à fait folle, cela ne faisait plus maintenant pour moi
l'ombre d'un doute!...
Elle revint quelques minutes plus tard, haletante:
--Vite! vite! me jeta-t-elle... emportez tout cela chez vous! Dissimulez
ce paquet!... Lisez! et vous saurez tout!... Sing-Sing est dans
l'escalier!... Sangor arrive!... Adieu!
Elle m'avait laissé sur la table, devant moi, un petit paquet
enveloppé dans un journal de modes et noué d'un ruban noir... Je le
glissai sous mon veston et je rentrai chez moi... J'étais persuadé que
j'allais enfin savoir ce que c'était que _l'autre chose_...