LA MARQUISE DE COULTERAY

Christine me conduira où elle voudra. J'accepte tout ce qu'elle me

propose. Je suis le dernier des lâches, car maintenant je sais pourquoi

elle est venue me trouver, elle, et pourquoi il me subira auprès

d'elle, lui!... je suis laid!...

Je le crois bien qu'ils ont pensé à moi tout de suite, quand la

nécessité de mettre un tiers dans leur intimité leur est apparue. Ne

suis-je pas «le tiers» idéal? Ni l'un ni l'autre n'auront rien à

craindre de mes entreprises pensent-ils,--mais, entre nous, le monstre

n'aime pas qu'on le taquine.

Nous allons bien voir. Laissons-nous conduire, puisque je ne puis faire

autrement.

Nous voici tous les deux dans la petite rue qui conduit au quai, la

petite rue qui n'est à l'ordinaire qu'un courant d'air et qui, ce

matin, est ravagée par un vent qui nettoie furieusement toute l'île

des scories de la nuit! Ah! poussière des nuits! odeur funèbre! Autant

en emporte le vent! Je ne vois plus, moi, dans le vent, que les jambes

de Christine gantées de soie, tapant leurs petits talons Louis XV sur

le vieux pavé du roi--«sous tes souliers de satin--sous tes charmants

pieds de soie--moi je mets ma grande joie--mon génie et mon destin!»

Elle a encore bien grande allure, cette demeure décrépite qui se

dresse devant nous comme une ombre fastueuse du passé... L'hôtel

Coulteray est assurément, avec l'hôtel Lauzun, l'un des plus beaux de

l'île, sinon le plus beau, en tout cas l'un des mieux conservés dans

sa vieillotterie, celui qui a été le moins retouché par nos

architectes modernes... Nous avons pénétré sous sa voûte, que ferme

l'énorme porte cloutée à double vantail, par un portillon derrière

lequel nous avons trouvé un noble vieillard (coiffé d'une casquette

galonnée) qui semblait nous attendre. Le portillon rendit derrière

nous un bruit sourd et nous entrâmes dans une ombre lourde de plusieurs

siècles.

Puis ce fut la cour d'honneur que Christine me fit traverser rapidement

sur un pavé encadré de mousse où elle était la seule à ne pas

chanceler...

Elle ne me donna point le temps d'admirer la courbe harmonieuse du

perron... nous étions déjà dans le haut et grand vestibule où nous

fûmes accueillis, sortant de je ne sais quelle niche, par une espèce

de chat humain dont la figure de bronze poli, trouée de deux yeux

énormes de jade, s'enturbannait d'une soie immaculée...

--Sing-Sing! me souffla Christine, le petit valet de pied hindou du

marquis... un très gentil garçon et très serviable, mais un peu

encombrant, trop souvent fourré dans vos pattes, ou s'allongeant sur

une corniche, se balançant au-dessus d'une porte «histoire de vous

faire peur pour rire»... Chassez-le en claquant dans les mains, comme

pour un petit animal qu'il est... Sauve-toi, Sing-Sing!

Sing-Sing nous quitte et en trois bonds va rejoindre une sorte de niche

rembourrée, qui tient de la corbeille et de la guérite où, sous des

couvertures, il attend des ordres en méditant ses petites farces.

Christine a poussé une porte, nous traversons plusieurs salons aux

incomparables boiseries, aux vieilles dorures, aux meubles garnis de

housses laissant passer leurs pieds écaillés... Ah! glorieux passé!

glorieux et intact passé! Mais pourquoi, tout à coup surgie, dans le

cadre d'une porte au trumeau Louis XV, cette statue du Pendjab, cet

hercule indien qui froidement nous salue en nous ouvrant, d'un geste

auguste, la porte de la bibliothèque?

--Celui-ci, dit Christine, c'est Sangor, le premier valet de chambre du

marquis, son domestique de confiance. Sangor le fait un peu à la

divinité. Il a toujours l'air de sortir d'une conférence avec

Bouddha... et il vous apporte un verre d'eau sucrée comme s'il vous

faisait présent de tous les trésors de Golconde. Faire bien attention

à lui... On le prendrait facilement pour une brute et je le crois très

intelligent. On ne sait jamais s'il vous comprend, mais il vous devine!

Avec cela, fort comme une cariatide!

--Mais il n'y a donc que des domestiques indiens, ici?

--Non, vous avez déjà vu le portier, il est Français. C'est le seul.

La domesticité de la marquise est anglaise. Les gens du marquis sont

indiens... Vous savez qu'il s'est marié là-bas en Hindoustan...

--Oui, je sais... Mais dites-moi, elle est prodigieuse cette

bibliothèque, vous n'aviez rien exagéré.

--Je n'exagère jamais rien!...

Dans cette bibliothèque pâle, pâle, aux vieux bois effacés, aux

moulures effritées derrière des treillis dédorés et légers comme

les premiers enlacements d'une corbeille destinée au boudoir d'une

coquette... il y avait là des milliers et des milliers de volumes dans

leurs reliures centenaires... Sur les tables, sur les lutrins, je

soupçonnai, du premier coup d'œil, des merveilles...

--Vous verrez! vous verrez! me dit Christine... il y a là des livres

sans prix! des autographes rarissimes comme n'en possède pas l'Arsenal:

tenez, dans ce coffret fleurdelisé, voici le livre d'heures de Blanche

de Castille qu'elle légua à son petit saint de fils... Lisez: «C'est

le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa mère»; il provient

des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle; puis la bible de Charles

V, portant de la main même du roi: «Ce livre à moy, roy de

France»... et ce missel dont chaque feuille est encadrée d'une

incomparable guirlande due au pinceau du «maître aux fleurs», ce

grand artiste dont on ignore le nom... Ah! cher relieur d'art, mon

voisin, quels trésors pour vous ici, quelles inspirations... Voici

encore, dans ce coffret, la lettre d'amour de Henri IV embrassant «un

mylion de fois» la marquise de Verneuil... Le marquis veut faire un

recueil d'autographes s'il trouve un relieur digne de les réunir.

Tenez-vous bien, monsieur Bénédict Masson.

J'étais transporté. Il n'y avait plus en moi que l'artiste...

l'amoureux lui-même semblait avoir fui... quand, tout à coup, dans

cette grande pièce pâle où glissait une lumière avare, je sentis que

le drame (que j'avais oublié un instant) pénétrait avec cette figure

de rêve, emmitouflée de fourrures blanches, qui s'acheminait vers

nous... quel drame?... celui d'à côté que j'avais vu, en partie, se

dérouler sous mes yeux?... celui d'ici que je ne connaissais pas

encore?... Peut-être bien les deux à la fois.

Oui, quand je me rappelle cette première heure singulière, passée

dans le vieil hôtel de Coulteray, ce qui domine en moi, c'est

l'impression que l'un de ces drames pourrait peut-être un jour

s'expliquer par l'autre, en tout cas qu'ils n'étaient pas étrangers

l'un à l'autre... et que ce mur, bâti jadis pour séparer l'antique

demeure, ne séparait plus rien du tout depuis que Christine en faisait

si facilement le tour.

Qu'y avait-il de vrai dans tout ce qu'elle m'avait raconté le matin

même? J'allais peut-être le savoir de la bouche de ce fantôme pâle

qui s'avançait vers nous... c'était la marquise; je l'avais reconnue,

bien qu'elle m'apparût encore plus exsangue que lorsque je l'avais vue

pour la première fois. Son apparition me plongea immédiatement dans

cette indéfinissable rêverie que nous cause une musique douce et

triste, apportée à nos oreilles par une brise lointaine à travers un

grand silence... quel souffle de l'au-delà soulevait cette fragile

image? Autant Christine semblait la réalisation idéale de la vie, par

sa ressemblance avec les plus suaves figures de la Renaissance

italienne, autant le visage de la marquise avait un air de songe aux

transparences si délicates qu'on eût craint de les profaner par

l'examen. Je ne me lassais pas de regarder Christine, mais devant cette

langoureuse lady, on ne pouvait que baisser les yeux par crainte de

l'effleurer ou peut-être même par pitié... d'autant que cette forme

fugitive était éclairée doucement par le triste flambeau d'un regard

plein d'inquiétude et de douleur.

Je pus constater tout de suite que j'étais attendu, car Christine ne

m'eut pas plus tôt présenté que la marquise me remercia presque avec

effusion d'être venu, et assez hâtivement du reste, comme si elle eût

craint d'être surprise... D'une voix qui rappelait le pépiement

craintif d'un petit oiseau tombé du nid, elle me dit:

--Mlle Norbert nous a parlé de vous... Vous êtes le bienvenu... Le

marquis a besoin d'un homme comme vous pour ses collections, auxquelles

il attache un si grand prix... Figurez-vous que Mlle Norbert voulait

nous quitter!... C'est si triste ici!... Elle prendra patience dans la

compagnie d'un artiste comme vous!... Moi aussi, j'aime les livres... je

viendrai vous voir de temps en temps. Je m'ennuie... si vous saviez

comme je m'ennuie! Il faut me pardonner... J'ai été élevée aux

Indes, n'est-ce pas? Il ne faut pas me quitter! Il ne faut pas me

quitter!...

Là-dessus, elle s'en alla ou plutôt se sauva... disparut au bout de la

pièce comme si elle passait à travers les murs, en répétant ces

mots: «Il ne faut pas me quitter!»...

Christine ne m'avait donc pas menti. Et c'était peut-être moins pour

le marquis que pour la marquise qu'elle restait, et par charité... si

elle avait mené une véritable intrigue avec cet homme, elle ne m'en

eût certes point averti!... elle murmura:

--Pauvre femme!

Nous restâmes un instant silencieux. À travers la vitre je regardais

le jardin qui s'étendait derrière l'hôtel et qui me parut un peu

négligé, ce qui n'était point pour me déplaire. L'été tout proche

paraissait déjà en vainqueur dans le fouillis de verdure et la libre

éclosion des fleurs... Je me tournai vers Christine:

--La santé de la marquise me paraît bien précaire.

Elle me répondit, en appuyant son front à la vitre:

--Cela dépend des jours. Parfois on la croirait près d'expirer... et

puis, avec quelques bons jus de viande, elle reprend des forces... elle

paraît normale alors!...

--Comment, normale?... Que voulez-vous dire?

--Rien... _seulement je crois que la marquise a beaucoup

d'imagination_... Oui, il y a des jours où elle se croit plus malade

qu'elle ne l'est... cela suffit pour qu'elle le devienne tout à fait...

Et, sans transition, Christine continua:

--Ah! monsieur Masson... je voulais vous dire une chose... Vous voyez

cette petite porte là-bas, au fond du jardin... elle donne sur la rue

que nous avons suivie pour venir jusqu'ici... Elle est à quelque

cinquante mètres de chez vous... Il vous serait donc beaucoup plus

commode de venir directement ici par cette porte et d'entrer par la

porte de la bibliothèque qui donne sur le jardin que de faire le tour

par la grande entrée, et d'avoir à attendre la bonne volonté du

«suisse», comme on dit encore ici!... Je demanderai donc au marquis

qu'il vous en donne la clef!

--Et vous croyez que le marquis la donnera à un inconnu?

D'abord, vous n'êtes pas un inconnu... et puis le marquis ne refusera

pas cette clef, du moment que c'est moi qui la demande pour vous!

Seulement, quand vous l'aurez, vous me la donnerez... à moi!

--À vous?

--Oui, à moi! Oh! n'ouvrez pas ces yeux étonnés... et qui attestent

les plus méchantes pensées. Monsieur Bénédict Masson, si j'ai besoin

de cette clef, ce n'est point pour venir ici en cachette, je vous prie

de le croire... c'est pour m'enfuir, si c'est nécessaire!

J'en pouvais à peine croire mes oreilles!

--Ce marquis est donc bien redoutable? fis-je...

--Vous le verrez!

Encore un silence... Je le verrai si je veux, car, enfin, rien encore

n'est décidé, mais cette opinion, je me garde bien de l'exprimer, la

jugeant, du reste, vaine et inutile à cause du peu de cas que je fais

de ma volonté en face de celle de Christine... Cependant, je ne puis

dissimuler mon inquiétude; depuis quelques minutes, la marquise et

Christine m'ont promené dans une atmosphère tellement incertaine... La

fille de l'horloger comprend mon hésitation:

--Il ne se passe pas autre chose ici que ce que je vous ai dit, et qui

n'a rien de tout à fait exceptionnel!...

--Le marquis, on ne le verra pas?

--Peut-être pas aujourd'hui!... J'avais espéré... mais il est encore

un peu honteux après la scène de ce matin...

--Ah! c'est ce matin...

--Oui, il a voulu m'embrasser!... C'est tout ce qu'il y a eu de grave

entre nous... C'est pardonnable!...

--Comment donc!

Et je lui pardonne!... Mais je prends mes précautions pour l'avenir,

voilà tout!

--Oui, la clef... la clef... _et moi!_

Elle a compris mon égarement, et alors il s'est passé cette chose

stupéfiante: elle m'a pris la main et l'a gardée dans la sienne, comme

si cette main lui appartenait, d'un geste qui prenait possession

définitivement de ma personne, et m'a dit:

--Soyez mon ami!... _Il y a longtemps que je le désire!_

Longtemps!... Et cependant, quand elle était passée près de moi

pendant des mois, des années, elle n'avait pas «remué les

sourcils» et son regard était resté «glacé dans son lac

immobile»... Ah! pitié, pitié, Christine!... «Ne me fais pas

pleurer!» comme disent mes pauvres vers... Je suis orphelin... Je suis

enfant! Ne m'attire pas dans ton feu! _Rien ne pourrait me retenir!_ Et

peut-être, ne me pardonnerais-tu pas aussi facilement que tu as

pardonné au marquis.

J'étais sans voix et je n'osais bouger de peur d'une catastrophe, d'une

bévue de ma part, d'une maladresse, d'une caresse qui, si humblement se

fût-elle présentée, ne pouvait être, venant de moi, qu'une forme de

la brutalité... (j'étais payé, je vous le jure, pour savoir

là-dessus à quoi m'en tenir)... ma main dut cependant la brûler, car

elle la quitta soudain comme on quitte un fer rouge; cependant à son

geste trop prompt, elle trouva une excuse:

--La marquise!

Moi, je n'avais rien entendu. Les fourrures blanches étaient en effet

revenues... Elles étaient derrière nous, enveloppant une figure

inquiète et souriante et lointaine, comme un vieux pastel.

--Vous nous restez, monsieur Bénédict Masson?

Oui, oui! je leur reste!... je leur reste! Elles peuvent bien être

tranquilles!

La Poupée Sanglante · 第 15 / 58 题