IV

LA ROUGE GOUTTE DE SANG PÈSE PLUS QUE LA MER

EN COLÈRE

--Oui, môssieu Bénédique, oui, c'est comme je vous le dis, il se

passe là des choses qu'est pas naturelles; quand je vous ai aperçu ce

matin traversant leur salle à manger, j'ai voulu me jeter sur vous pour

que vous ne passiez pas, tant je craignais un malheur! J'ai cru un jour

qu'ils allaient me dévorer parce que je m'étais rendue dans le jardin

sans leur permission! Pire que des sauvages, je vous dis! Pire que des

sauvages!

»Ils ne veulent personne, personne autour d'eux! J'suis même étonnée

qu'ils fassent venir une femme de ménage, mais il y a des choses que la

demoiselle peut pas faire; elle ne peut pas laver la vaisselle, par

exemple! ça la répugne, c'te poupée aux mains de grande madame qui

n'a pas le sou! car ça n'a pas le sou! et c'est fier comme si ça

n'avait pas tout vendu, pièce par pièce! J'ai vu filer l'argenterie,

moi! des morceaux qui ne dataient pas d'hier, pour sûr! des souvenirs

de famille, et des tableaux, et des meubles! Depuis trois ans, ça se

vide là dedans, et comment, et pourquoi?

»On dit que le vieux cherche le mouvement perpétuel! Qu'est-ce que

c'est que ça, «le mouvement perpétuel»? Je l'ai trouvé, moi, le

mouvement perpétuel! C'est-y point que je ne remue pas tout le temps?

Jamais une minute de repos pour le pauvre monde.

»Mais s'il est toqué, le père Norbert, est-ce que les deux autres ne

devraient pas avoir de la raison pour lui? Ma parole! le médecin

paraît aussi «maboule» dans son petit laboratoire du fond du jardin

que le vieux et la demoiselle dans leur atelier! je le disais encore

tout à l'heure à c'te bonne mam'zelle Barescat; quand il sort de là

dedans au matin que j'arrive et qu'il court à son amphithéâtre, c'est

lui qui a une figure de macchabée! À quoi donc qu'il a passé la nuit?

»Quant à la demoiselle, par exemple, elle a toujours l'air de se

promener dans le paradis! Elle passe auprès de vous comme si on

n'était pas plus qu'une puce!

»Tout de même, depuis deux jours, je lui ai vu les yeux rouges.

»Voyez-vous, môssieu Bénédique, c'te maison-là me fait peur! J'ai

eu bien souvent envie de ne plus y retourner... Sans Mlle Barescat,

qu'est aussi curieuse que moi, il y a beau temps que je leur aurais

tiré ma révérence!...»

C'est dans l'arrière-boutique de Mlle Barescat, la mercière, centre de

tous les potins du quartier, que cette conversation a eu lieu; c'est là

que je suis venu trouver, sous un prétexte quelconque, la mère

Langlois. Le bavardage de ces deux femmes me paraît redoutable _pour

les autres!_...

Mlle Barescat écoute la mère Langlois en hochant la tête et en

caressant son chat... Pour rien au monde, Mlle Barescat ne consentirait

à se séparer de son chat: la mort seule peut les désunir, mais

l'absence ne les séparera jamais: ils reçoivent toutes les confidences

de compagnie, reconduisant les gens à la porte, et, restés seuls,

trament de petits complots qui peuvent conduire les personnages les plus

tranquilles au déménagement ou au suicide.

Tout de même, j'essaie de me rassurer; les propos chez la mercière ne

dépassent point la limite ordinaire du commérage. Enfin, je fais une

déclaration destinée dans mon esprit à apaiser les inquiétudes de

Mme Langlois.

--L'imagination est une belle chose, madame Langlois, elle pare les

intelligences les plus ternes et donne à votre conversation, en

particulier, une couleur que j'apprécie, car j'ai toujours aimé les

contes qui font un peu peur et, à ce point de vue, je suis resté très

enfant; ainsi je ne me lasserai point de vous entendre parler du vieux

Norbert, de son neveu et de sa fille et de l'étrange existence qu'ils

mènent; enfin, je ne vous cacherai rien en vous disant que c'est

beaucoup à cause de vos histoires, que j'ai pénétré si brusquement

dans le jardin défendu et que j'ai gravi avec tant de hâte l'escalier

qui conduit à l'atelier mystérieux. La vérité me force à vous dire,

madame Langlois, que je n'ai rien trouvé chez les Norbert qui pût

justifier l'angoisse avec laquelle vous servez ces braves gens.

L'atelier n'a rien que de très banal, j'en ai vu vingt comme celui-là

dans ma vie.

--Eh ben alors! m'interrompit-elle en lançant à Mlle Barescat un coup

d'œil sournois, pourquoi en font-ils un pareil mystère qu'ils ne

veulent seulement point que j'aille y fiche un coup de balai?

--Les artistes ont de ces lubies! fis-je.

--Je vois que les artistes aiment la poussière!... C'est d'autant plus

incompréhensible que la belle Christine est toujours propre comme un

sou neuf... Ah! c'est pas elle qui balaie, bien sûr!... Tenez, il n'y a

qu'un homme que j'aie vu, avant vous, pénétrer dans l'atelier, en

dehors bien entendu du vieux Norbert et de son neveu. C'était, _il y a

de cela deux mois_... j'en ai parlé à Mlle Barescat... oh! un drôle

de type... _il était habillé avec un manteau qui l'enfermait des pieds

à la tête, et il avait des bottes_...

--Eh bien! vous voyez qu'ils reçoivent des étrangers, dis-je en

essayant de conserver à ma voix le ton le plus naturel, bien que je

fusse singulièrement ému par la dernière déclaration de la femme de

ménage.

--Pour étranger, ça se pourrait bien qu'il soit étranger... Il en

avait l'air... On ne s'habille plus comme ça chez nous... Il avait un

chapeau noir à boucle, comme on en voit au cinéma dans les drames du

temps de la Révolution... Ma foi! on aurait dit un comédien... un beau

garçon du reste, mais je n'ai pas eu le temps de le voir beaucoup...

C'était un après-midi où j'étais venue par hasard et comme ils ne

m'attendaient pas... Ils l'ont fait filer tout de suite... Il était

assis dans le jardin... Mlle Christine l'a entraîné dare-dare dans

l'atelier... le neveu les a suivis là-haut... Quant au vieux, il

m'avait déjà saisie par le poignet et me ramenait dans sa boutique, et

j'aurai toujours dans l'oreille le ton sur lequel il m'a demandé: «Eh

bien! que voulez-vous, mère Langlois?» Et là-dessus, quel coup d'œil!

»Je lui ai répondu: «Je vous demande bien pardon de vous avoir

dérangé, m'sieur Norbert!... je ne savais pas que vous aviez de la

visite!»

»Il a grogné je ne sais quoi entre ses dents, je lui ai dit ce que

j'avais à lui dire et j'ai fichu le camp!... Vous vous en rappelez,

mademoiselle Barescat?»

Si Mlle Barescat «s'en rappelait»! Le chat aussi avait l'air de «s'en

rappeler». Ils ronronnaient tous deux en signe d'assentiment, l'une

caressant l'autre.

--Nous avons même attendu qu'_il_ ressorte! mais il n'est pas

ressorti!... ajouta la mère Langlois... Et cet homme-là, je ne l'ai

jamais revu!

--Je ne l'ai même jamais vu entrer! exprima la mercière en faisant

glisser ses lunettes sur son front et en me fixant de ses yeux couleur

de poussière.

Alors je dis:

--Je sais de qui vous voulez parler!... c'est un ami de la famille...

moi, je l'ai vu entrer quelquefois et je me rappelle très bien l'avoir

vu sortir, il y a deux mois environ, vers les dix heures du soir!...

Je mens! je mens!... je me fais leur complice!... je veux la sauver!...

quoi qu'elle ait fait! quoi qu'ils aient fait!...

Je passe une fin de journée assez trouble... J'essaie de ramener ma

pensée autour du drame dont j'ai été le témoin... de l'éclairer aux

quelques lueurs des propos entendus chez la mercière...

Ainsi... il y a deux mois, Gabriel était déjà dans la maison de

l'horloger!... Et je n'en savais rien!... Et il avait toute la famille

autour de lui!... Christine ne le recevait donc pas en cachette?...

Non!... Mais elle le gardait en cachette, dans l'armoire! Dame!...

Évidemment!... dame!...

Les autres le croyaient parti!... Et il était dans l'armoire!

Tout cela est bien extraordinaire... car enfin! il n'était pas depuis

deux mois dans ce meuble, quand on l'a assassiné!...

Comment a-t-il échappé à l'attention _soutenue_, à l'espionnage

continuel de la mercière, de la femme de ménage, et de moi, Bénédict

Masson, toujours à l'affût derrière mes rideaux!...

Quand je me rappelle la scène atroce, en vérité, je suis bien obligé

de considérer que les deux hommes n'ont pas été absolument surpris

par l'événement...

Les paroles du père, qui depuis chantent à mon oreille une singulière

musique à laquelle je m'efforce en vain de donner un sens, attestent

bien ceci, au moins, qu'il n'était pas absolument surpris de trouver sa

fille en compagnie du mystérieux visiteur: «_Il ne m'obéissait plus!

et c'était de ta faute! j'aurais dû m'en douter!_»

Quelles paroles bizarres dans un pareil moment! tandis que Christine,

éperdue, suppliait le vieux: «_Ne le tue pas! Ne le tue pas!_»

Et le vieux l'avait tué tout de même!... Pourquoi?... Pourquoi?...

Est-ce parce qu'il l'avait trouvé avec sa fille?... Est-ce parce qu'il

ne lui obéissait plus! Peut-être à cause des deux choses!... Mais en

quoi l'autre ne lui obéissait-il plus?... Qu'est-ce que le vieux

exigeait de ce malheureux jeune homme que j'ai vu massacrer avec une

furie si soudaine?...

Quant au fiancé, il devait savoir aussi, lui, de quoi «il

retournait» car si quelqu'un conserva son sang-froid dans cette affaire,

ce fut bien lui!

Norbert, après avoir tué, avait l'air d'un fou! Christine poussait des

soupirs à rendre l'âme! mais, lui, Jacques Cotentin, avait ramassé le

cadavre sans émoi apparent et l'avait poussé dans l'atelier sans dire

un mot...

Et maintenant, qu'ont-ils fait du cadavre?... Ils ne l'ont pas encore

enfoui dans le jardin... ce sera peut-être pour cette nuit!... je

passerai la nuit à ma lucarne... j'ai le pressentiment que, cette nuit,

je verrai quelque chose!... Les deux hommes ont l'air trop préoccupé!

Je devine bien ce qui les gêne... «La rouge goutte de sang pèse plus

que la mer en colère!...» Lady Macbeth en a fait l'expérience avant

mes voisins de l'Ile-Saint-Louis...»

_Cette nuit-là_... oui, cette nuit-là pèsera encore sur ma mémoire,

nuit lourde avec ses nuages de suie, son eau de plomb, car il a plu un

peu, il a plu des larmes brûlantes, et des lueurs de soufre.

C'est par cette nuit-là que la «Vierge» s'est encore levée, m'est

encore apparue avec son harmonieuse douleur.

C'est de Christine que je parle. Pourquoi ne continuerais-je pas à

l'appeler la «Vierge»? Parce que mes yeux ont vu! ont vu quoi? Est-ce

que je sais ce que mes yeux ont vu? Est-ce qu'ils le savent? Toute

réflexion faite... on peut cacher un monsieur dans une armoire et

rester pure! Il me plaît de penser cela!... Je trouve Boubouroche

sublime et plus intéressant que tous les Sganarelles qui rient au

parterre... Il me plaît que l'affreux drame--dont j'ignore tout--n'ait

pas diminué ma Divinité!...

Écoutez! écoutez bien ceci! moi aussi, j'ai mon drame--dont j'ignore

tout également--un drame qui m'étreint de ses tentacules invisibles,

mais qui, peu à peu, finiront pas sucer toute ma pensée... un drame au

bout duquel, _si le hasard le veut, il y a peut-être l'échafaud!_...

Et cependant, moi aussi, je suis pur!

Seigneur Dieu, ne jugeons personne!... Ayons peur des formes que

prennent les choses en nous frôlant et ne disons point tout haut avec

le triste orgueil de la créature qui ne dispose que de ses cinq sens

«ceci est» ou «ceci n'est pas»... Méfions-nous! méfions-nous!

l'Univers est autour de nous comme une immense embûche... d'autres

avant moi ont prononcé le mot: Farce!

Je n'irai pas jusqu'à ce mot-là tant que je croirai en Christine.

La nuit est si lourde et si basse autour de l'île, que celle-ci semble

plus isolée que jamais de la ville.

Elle est comme sous une cloche qui m'étouffe.

C'est à peine si je puis respirer...

Tout d'un coup, j'ai entendu la voix qui remplissait l'effrayant

silence.

C'est la première fois que j'entends sa voix à cette distance, et,

peut-être, après tout, me suis-je imaginé l'avoir entendue?... Non!

c'est bien elle qui a prononcé ces mots... je n'aurais pas pu les

inventer... je veux dire que je n'avais aucune raison pour les

inventer... C'étaient des mots très simples. Elle disait: «Au revoir,

Gabriel!»

Elle ne bougeait pas. Elle était sur le balcon. Sa voix remplissait

solennellement l'air si lourd, la nuit soufrée... Et devant elle, passa

le cortège... C'étaient le vieux Norbert et son neveu qui portaient,

roulé dans une couverture, le cadavre!

L'armoire était ouverte derrière eux... Ainsi, j'avais bien deviné...

Le cadavre était encore là quand j'étais monté dans l'atelier!

Eh bien! cette Christine est surhumaine!... Non! Non!... Tu n'es pas une

poupée sans cœur, ô céleste créature!...

Maintenant que j'ai entendu ta voix d'or dans cette affreuse nuit de

silence, ta voix qui disait «au revoir» aux restes ensanglantés de

l'un des plus beaux des fils des hommes, j'ai compris ton impassibilité

de statue... Au revoir! tu es donc décidée à le rejoindre au fond de

cet inconnu où il y a promesse d'union des âmes, mais où peut être

aussi règne le grand Pan de jadis, revêtu de sa peau de léopard! ô

païenne Christine!...

Disparais donc et moi aussi je disparaîtrai de cette terre au sein de

laquelle j'ai hâte de déposer mon abominable défroque.

Je voudrais être ce cadavre que tu pleures... et qu'ils descendent dans

le jardin...

Toi, tu n'as pas voulu en voir davantage et tu t'es redressée dans la

nuit jaune et tu as disparu tandis qu'ils s'enfonçaient dans le puits

d'ombre...

Mais rien ne remue plus au fond de l'ombre... s'ils creusaient une

fosse, je verrais leurs gestes noirs...

Le rez-de-chaussée du pavillon a toujours été pour moi quelque chose

d'obscur et de mal défini. Trois portes étroites et cintrées donnant

sur le jardin et ne s'ouvrant jamais, toutes clouées de planches. Deux

fenêtres, une à chaque extrémité, bouchées de persiennes. Deux ou

trois fois, pendant ma faction, il y a eu comme un éclair intérieur

qui traversait tout cela, comme une immense étincelle électrique

entr'aperçue par les interstices des cloisons mal jointes... et puis

tout retombait à la nuit...

C'est là que le neveu travaille quand il n'est pas renfermé là-haut

dans l'atelier avec Christine et le vieux Norbert... Sans doute doit-il

se livrer à des expériences de radiographie... De nos jours, il n'y a

plus de médecin ni de chirurgien sans électricité... Je sais aussi

(bavardages de Mme Langlois) qu'à ce rez-de-chaussée, à droite, il y

a un immense fourneau avec toutes sortes d'instruments, de cornues, de

ballons de verre (comme dans les laboratoires de sorciers du temps

jadis, au cinéma).

Et, cette nuit, à travers les persiennes, c'est de là que vient la

lueur... et non pas un étincellement électrique... mais une lueur de

flamme ardente qui semble intérieurement lécher les murs et puis qui

s'éteint tout d'un coup... pour reprendre soudain et s'éteindre

encore... Combustion bizarre, désordonnée, activée sans doute par le

jet de quelque liquide inflammable...

Et puis, tout à coup, au-dessus du toit, dans la nuit jaune et basse...

bouillonne un tourbillon sombre, épais, funèbre, qui hésite dans la

direction à suivre et finalement s'étale sur l'île, rabat ses scories

jusque sur les quais déserts, nous enveloppe d'un voile de deuil

sinistre en même temps que d'une atmosphère inquiétante... où

persiste une horrifiante odeur!...

Ah! les imprudents!

V

TU VIENS T'ASSEOIR ET TU LANCES DES ŒILLADES

MINAUDIÈRES

_Mercredi._--Bon! Christine n'est pas morte de désespoir! Elle est dans

mon atelier et bien vivante, je vous l'assure! _C'est vraiment gentil à

elle d'être venue me rassurer!_... car c'est bien pour moi, cette fois,

qu'elle a franchi mon seuil, comme si elle avait deviné que sa

présence seule pouvait calmer mon angoisse, comme si elle savait que je

savais!

Elle est venue, mais où veut-elle en venir? où veut-elle en venir?

Elle est pleine de grâces et sa toilette est charmante: une nouvelle

robe de printemps, qu'elle s'est confectionnée elle-même assurément,

mais avec ses doigts d'artiste _et qui ne prévoyaient pas le deuil!_...

Ce qu'une jolie fille peut faire avec du linon blanc et bleu et un peu

de broderie au point de croix!...

Certes! ce n'est point à mon intention que cette robe a été faite,

mais je ne saurais douter que c'est pour moi qu'on l'a mise!

Si vraiment son cœur est en deuil, ce vêtement de clarté est bien

redoutable!... Quel est donc son dessein pour que Christine soit

coquette avec le monstre?

Question à laquelle j'essaie de me raccrocher éperdument pour ne point

perdre pied à ce nouveau tournant de l'inexplicable aventure! Et puis

j'abandonne ma question, je lâche tout et je me sens tourner au fond du

gouffre, heureux affreusement de m'y enfoncer pour elle, sous son regard

qui me sourit, qui a besoin de moi--car elle ne serait pas là avec

toute sa coquetterie si elle n'avait pas besoin de moi--besoin de moi,

_dans son crime!_...

Qu'elle fasse de moi ce qu'elle voudra!... Je suis prêt à prendre

toutes les responsabilités!...

Je ne saurais concevoir que le moindre danger menace cette admirable

enfant, dont les longues mains nues jouent entre les pages de Verlaine.

Pour qui, comme moi, a regardé passer pendant plus de deux ans cette

méprisante archiduchesse, il faut qu'il se soit produit quelque chose

de fabuleux pour que cette grâce minaudière soit venue s'asseoir, en

face de moi, devant mon comptoir!...

Ce crime, je le bénis!... et cette horrible odeur qui me faisait

râler, cette nuit, sous mon toit... la maudite odeur de l'holocauste

qui devait me poursuivre toute la vie... je ne la sens déjà plus...

car son parfum à elle est venu!...

Ah! l'odeur de sa chair vivante et nue sous les linons cerclés de

petits points de croix!

La vie est plus forte que la mort!

Va, mon enfant, parle!...

Attends un peu, d'abord je vais envoyer en course l'apprenti qui rôde

en reniflant comme un phoque au fond de l'atelier... et puis je vais

fermer la porte pour que la rue n'entre pas chez nous!... car la rue est

chez moi!... Voilà une histoire qui fournira les veillées de

l'île!... Le museau pointu de Mlle Barescat s'est avancé entre les

hublots inquiétants de ses lunettes et sous l'arc de triomphe de son

bonnet tuyauté; la face plate de la mère Langlois reflète un coucher

de soleil, là-bas, à l'horizon borné par la boutique de la

charcutière... Derrière les vitres, les rideaux frémissent sous

d'agiles mitaines...

--Monsieur, je viens à vous comme à un ami!...

J'essaie de sourire:

--Un ami? Mais vous ne me connaissez pas!

--Si, monsieur, je vous connais!... D'abord vous êtes mon voisin depuis

des années et, comme je suis curieuse, j'ai voulu savoir qui était mon

voisin...

--Un pauvre relieur, mademoiselle...

--Un grand poète, monsieur!

Je n'ai pas bronché. Mon silence ne l'a pas embarrassée le moins du

monde. Elle a appuyé son coude d'ivoire (car les manches de cette

blouse de linon sont très courtes) sur les volumes qui traînaient

devant elle, a posé doucement sa tête adorable dans les pétales de sa

main que ne déshonorait aucun bijou et, en me regardant--_en me

regardant_--elle prononça:

«Dédié à celle qui passe.--Pour l'amour de Dieu, ne remue pas les

sourcils quand tu passes près de moi; que ton regard reste glacé dans

son lac immobile; les minauderies de tes yeux, si tu voulais, boiraient

le sang de bien des gens. Au nom de ta jeunesse, douce aimée, ne me

fais pas pleurer!... Je suis orphelin, je suis enfant!... Rien ne

pourrait me retenir!... Ne m'attire pas dans ton feu!... Ton amour m'a

rendu pareil aux nuages déchirés par l'orage.»

--Assez! interrompis-je dans une agitation qui touchait à l'attaque de

nerfs... Assez! ce sont de très mauvais vers! Vous oubliez que si la

reliure qui les parait, à la dernière exposition des maîtres, a

obtenu le prix, eux n'ont eu aucun succès... ce qui est justice, car,

après tout, ils n'étaient signés d'aucun nom connu!...

--Ils n'étaient pas signés du tout! laissa-t-elle tomber sans

s'émouvoir autrement de l'état où elle me voyait, mais j'ai bien

pensé qu'ils étaient de vous!...

Je pâlis atrocement sans oser la regarder. À l'ivresse de tout à

l'heure succédait une rage qui m'étouffait... Sans aucun doute cette

fille se moquait de moi! et avec quelle tranquille audace! Enfin je pus

m'exprimer et je lui jetai:

--Vous êtes cruelle!... Du reste, j'ai toujours pensé que vous étiez

trop belle pour n'être point la cruauté même et peut-être sans que

vous en doutiez, ce qui est votre seule excuse!...

--Continuez donc; fit-elle lentement, je ne suis point venue chercher

ici des compliments!

--_Qu'êtes-vous venue chercher?_...

Ces mots terribles, j'aurais voulu les rattraper. Mais j'étais comme

forcené. Et ainsi qu'il arrive aux plus timides quand ils donnent un

essor inattendu à leur hardiesse, je perdis toute mesure. Sans attendre

sa réponse, je l'accablai de reproches stupides comme si elle m'avait

donné quelque droit sur elle, par sa conduite antérieure vis-à-vis de

moi...

Eh bien! oui, j'avais fait des vers, mais pour moi tout seul, et il

n'appartenait à personne au monde, pas même à elle, de venir railler

ma solitude et ma détresse!...

--Vous prétendez me connaître, lui dis-je encore, et vous n'avez rien

trouvé de mieux, avant de pénétrer ici, que de prendre pour complice

ma vanité d'auteur! Si vous soupçonniez le mépris que j'ai pour moi

et pour les autres, _pour tous les autres_, vous seriez abstenue

d'apprendre par cœur un méchant sonnet que j'avais depuis longtemps

oublié!

Elle ne broncha pas, mais quand j'eus fini, elle se remit tranquillement

à dire de mes vers et même de ma prose, qui est assez rare,--où? dans

quelle boîte, sur les quais, avait-elle pu dénicher les misérables

opuscules?--elle connaissait toute mon œuvre, ma pauvre, déchirante,

blasphématoire, attendrissante, révoltante œuvre... aussi bien que

moi!... mieux que moi... car sa façon de dire attestait qu'elle

ajoutait quelquefois un sens supérieur à un texte dont toute la valeur

ne m'était pas encore apparue...

Décidément l'intelligence de Christine est prodigieuse. Je dis cela

naïvement, sincèrement, parce que je suis très difficile à

comprendre et qu'elle est à peu près la seule à m'avoir compris. En

tout cas, je suis anéanti devant cette révélation! Depuis un temps

que je ne saurais apprécier, cette fille qui passait près de moi sans

me regarder jamais, vivait avec mes pensées!...

Pourquoi a-t-elle tant attendu pour me révéler cela? Pourquoi?

Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'hier?...

Sans doute lit-elle en moi comme en un livre, car elle répond sans plus

tarder:

--Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure: «Qu'êtes-vous venue

chercher?» Monsieur, je suis venue vous demander un grand service!...

Mon père, mon cousin et moi nous traversons en ce moment une crise

atroce... (Ah! ah! pensais-je encore, nous y voilà! Elle sait que je

sais! que j'ai vu! Elle éprouve le besoin de s'expliquer, elle plie

sous la nécessité d'entrer en pourparlers avec le voisin d'en face!

Quel mensonge vais-je entendre?...)

»Oui, atroce! répéta-t-elle (et elle baissa la tête, et ses yeux me

quittèrent, et la salle se remplit d'une ombre opaque)... Nous sommes

ruinés... Nous avons mangé depuis longtemps l'héritage de ma mère...

et ce que nous gagnons est insignifiant!... Monsieur, je vois sur ce

rayon, derrière vous, les _Études philosophiques_ de Balzac. Avez-vous

lu la _Recherche de l'absolu?_ Oui, naturellement, vous l'avez lu. Je ne

sais si vous êtes de mon avis, mais j'estime que ce roman est, avec

_Louis Lambert_, la plus belle œuvre de Balzac, la plus noble et aussi

la plus dramatique. Quoi de plus angoissant, en vérité, que le sort de

cette famille bourgeoise et prospère et peu à peu ruinée par l'idée

de génie? Rien ne résiste à la folie sublime de l'inventeur, et les

enfants sont obligés de subir la débâcle du vieux Claës, comme...

Vous m'avez comprise, monsieur! Seulement, en ce qui concerne l'horloger

Norbert de l'Ile-Saint-Louis, il y a une petite différence... Les

enfants du héros de Balzac ne croient pas à son génie, sa femme non

plus du reste (et elle n'en apparaît que plus touchante dans son

dévouement), tandis que les enfants de Norbert--je veux parler de son

pupille et de moi, monsieur--ont la foi la plus absolue dans l'idée et

n'auraient pas hésité, si cela avait été nécessaire, à mettre leur

père sur la paille dans le cas où il eût hésité!...

--Mâtin! fis-je... tout cela pour le mouvement perpétuel!

--Pour cela, ou pour autre chose, monsieur!

--Oh! ne me croyez pas indiscret! Je savais qu'en vous parlant au

mouvement perpétuel, je ne vous apprendrais rien des bruits qui courent

dans les arrière-boutiques du quartier.

Christine releva la tête et sourit; tout fut de nouveau illuminé _a

giorno._

--Reparlons sérieusement, je vous prie... Sur la paille, nous le sommes

donc!... et je vais vous dire tout de suite de quoi nous vivons... Je

vous ai déjà prouvé que je vous connaissais mieux que vous ne

l'imaginiez... je vais vous prouver maintenant que je vous considère

comme un ami... (sa figure devint extraordinairement grave)... oui, je

vais vous parler comme à un ami, _comme à un frère!_ (c'est cela! je

m'y attendais!... comme à un frère!... c'est toujours comme à un

frère que ces dames me parlent)...

»... Nous sommes à l'entière disposition de notre propriétaire... le

marquis de Coulteray... Nous lui devons plusieurs termes... il peut, si

bon lui semble, nous mettre à la porte demain! S'il ne le fait pas,

c'est à cause de moi!... _le marquis de Coulteray me fait la cour!_...

(Comment! encore un! Et elle est venue pour me dire cela!... Il me

semble que la madone de l'Ile-Saint-Louis est bien occupée entre son

fiancé, le cadavre de son Gabriel, son marquis et _son frère_: le

relieur d'art de l'Ile-Saint-Louis! Ô Christine! énigme de plus en

plus indéchiffrable!)... une cour très convenable... du moins jusqu'à

présent... Ma présence chez lui lui plaît... il prétend même

qu'elle lui est nécessaire... Je passe quelques heures tous les jours

dans son hôtel, sous prétexte de petits travaux à effectuer... des

étains... de la ferronnerie pour de vieux lutrins... des ciselures pour

antiphonaires. Sa bibliothèque est unique... vous verrez!

--Ah! je verrai cela!... fis-je pour dire quelque chose et d'un air tout

à fait désemparé.

--Mon Dieu, oui! du moins, je l'espère, sans quoi il n'y aurait aucune

raison pour que je vienne vous faire de telles confidences...

--Bien!... bien!... je vous écoute... continuez!...

--À l'extrémité de cette bibliothèque se trouve une petite pièce de

quelques mètres carrés que le marquis a fait transformer pour moi en

atelier et qui vous servira à vous aussi si... mon Dieu! si vous le

voulez bien! si vous consentez à donner une suite à ma proposition de

l'autre jour!... Monsieur Bénédict Masson, j'ai confiance en vous!...

je vous dis tout! (Oh! ce que les femmes peuvent mentir!) Venez à mon

secours!... Si je romps avec le marquis... non seulement je perds la

petite pension qui nous fait vivre, mais je suis sûre qu'il n'hésitera

pas à nous mettre à la porte!... _Or, nous ne pouvons quitter notre

domicile de l'Ile-Saint-Louis sans une véritable catastrophe!_

Là-dessus, un silence. Cette fois, nous y voilà! Il est toujours

dangereux de quitter un endroit encore tout chaud d'un assassinat! Un

cadavre laisse souvent des traces, même quand on l'a fait passer par un

poêle! La chronique judiciaire ne nous en apporte que trop

d'exemples!... Ainsi pensai-je, car enfin, pendant qu'elle m'entretenait

de cette nouvelle histoire à laquelle je ne m'attendais pas, je ne

songeais qu'au drame, moi, que j'avais vu, et dont elle avait l'air de

ne plus se souvenir!... Mais, comme on dit au Palais, nous allons entrer

_dans le vif du débat_, si tant est que l'on puisse s'exprimer ainsi en

parlant d'un mort... Eh bien! je me suis encore trompé! Gabriel, ni de

près, ni de loin, ne fera les frais de cette conversation. Christine,

en effet, continue, attristée...

--Oui, une véritable catastrophe... _pour nos travaux!_ Nous ne pouvons

les transporter ailleurs... cela nous est impossible, matériellement et

financièrement... Ce serait la fin de tout!... _Ce serait la fin de

trois vies, et peut-être davantage!_

Alors, c'est bien vu, bien entendu? De Gabriel, pas question! Elle

s'imagine que je ne sais rien... Tout de même, elle sait, elle, et cela

ne semble aucunement la préoccuper! Après tout, qu'est-ce que je

m'imagine? Elle ne pense peut-être qu'à cela, avec sa figure vermeille

et cette parure de clarté!... Alors, un monstre?... Pourquoi pas?...

Avec elle je navigue du ciel à l'enfer avec une rapidité d'onde

hertzienne. Nous sommes deux monstres, bien faits pour nous entendre...

--Si je vous comprends bien, vous me demandez d'accepter tout de suite

d'être quelque chose comme le bibliothécaire-relieur de M. le marquis

de Coulteray, et cela parce que vous craignez de rester seule avec

lui!...

--C'est cela, monsieur!... vous voyez la confiance...

--Parfaitement! la confiance!... la confiance!... Compris!... Mais le

marquis, lui, ne pourra me voir venir que comme un ennemi!...

--Non! car j'ai posé mes conditions!... Il vaut mieux que vous sachiez

tout... Je voulais partir... enfin je faisais celle qui voulait

partir... ne plus revenir chez lui!... Il m'avait dit des choses qui

m'avaient déplu... Il est très grand seigneur... extrêmement poli et

parfois incroyablement audacieux... Il a pu croire que je ne reviendrais

plus!... Il m'a suppliée... Je lui ai dit que je ne resterais que si,

désormais, il y avait un tiers entré nous... Il a accepté... La chose

s'est passée tout récemment... ce matin même... et je suis venue vous

voir... j'ai pensé à vous tout de suite...

--Oui, comme à un vieil ami, comme à un frère... je sais!... Mais la

marquise, demandai-je tout à coup, qu'est-ce qu'elle fait dans tout

cela?

--_Dans tout cela_, répondit Christine en fronçant ses beaux sourcils,

_dans tout cela, la marquise m'a suppliée de rester, elle aussi!_

(C'est toujours ainsi, pensai-je.)

La Poupée Sanglante · 第 13 / 58 题