A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et
demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux
Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rédaction fut nerveuse et
reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc... Mais il ne
s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette),
Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une
minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette
n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui
avait passé la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine
joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:
--Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?... Tu n'es donc pas
content de me revoir?...
--Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce
retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit
jours...
--Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouvé le temps long,
toi!...
--Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il
arrivé? Qu'y a-t-il?
--Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me
passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains
pour quinze jours, et me voilà!
--Et te voilà!...
--Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!...
--Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu
dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu
as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade...
--Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends
pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en
t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été
sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!
Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage
Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt
chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement,
aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son
absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle
ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi
elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre,
abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour:
c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:
«_Chers amis,_
»_Patatras!_»
--«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur
annoncer mon retour!...
--Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé,
chiffonné, et mis au panier...
--«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!...
--Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé...
--... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je
reviens, et tu écris: «Patatras!»
--Guette, comprends, je t'en prie...
--Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme
moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant
dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il
y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends
que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce
mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»