LE CLIENT

La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui

s'intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j'ai voulu

interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le

maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de

quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la

clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le

pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il

vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les

oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien

dressé, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble,

baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un

revient la tête basse, et l'autre la queue, et l'on amène un à un les

quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l'entour, la vitalité

de l'établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour

aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'à

l'an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau

au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent

lugubrement; il n'y a plus d'animé que le petit fourneau toujours

entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds

pour qui? Seigneur Dieu!

Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de

malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à

la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit

de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du vent.

*

* *

--Mauvaise année, père Pillon?...

--Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a

pas compté huit jours de chaud!... Avec ça qu'au jour d'aujourd'hui tout

le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait!

i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant

seulement; n'y a plus en fait de piétons que des galvaudeux...

Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars à mine

d'apache, qui tournillait aux environs de l'établissement.

--Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?...

--Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire

le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent

vingt francs le prix de l'adjudication c't'année-ci, rien que pour les

bains;--à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu'on loue

pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas

quinze jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: faut que je le fasse

restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne

peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de

soleil, c'est-il pas vrai?--coût: vingt francs!... Comptez avec ça sur

vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à douze sous, dix sous

par abonnement, pour être à niveau de ses débours... Des consommations?

c'est presque plus la peine d'en parler à l'heure qu'il est... On n'a

pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la

semaine... La vie est houleuse.

Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos

climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa

buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à

quinze cents mètres d'un «petit trou pas cher». De l'une et de l'autre

on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon

s'obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa

plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais

plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son

beau chien-loup:

--La belle bête!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il

n'est pas si doux?

--La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait

nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de

l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents

francs!... J'aurais du regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi

bien placé là comme dans l'armoire; il se défend de lui-même contre les

voleurs...

Il louchait encore du côté de l'apache, qui visiblement l'agaçait. Je

lui demandai:

--Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?

Il haussa les épaules en manière de dérision:

--«L'efflanqué», qu'on l'appelle... Des prop' à rien! Ça a vingt-cinq

ans, c'est bon qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus

si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour

se faire offrir une consommation...

*

* *

Pendant que je m'entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes

avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il

louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l'endroit où

grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse

pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull

anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie.

Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renoncé, quoi qu'il en

dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis

observer combien la lame était dure et la bise glaciale.

--Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient

s'arrêter prendre un verre...

Et il ajouta presque aussitôt, l'oeil animé:

--Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des

originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de

bain roulé dessous le bras!...

La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client

possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans

la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le

baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du

bain de pieds.

La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table

qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz.

«L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les

deux femmes, à l'entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur

courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà

en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu,

brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre

pavillons claquant au haut des mâts; notre air d'attente, sans compter

l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait

pas une station animée, je vous le demande?...

Les deux Anglais--car c'était bien deux Anglais--mirent pied à terre,

s'engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au

râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des

marées inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de près,

pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air féroce et mal

embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis

les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se

dirigèrent vers les cabines et la mer.

Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent

pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer

nous-mêmes, et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le

plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt

gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à

leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes,

avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois

nuées effilées et parallèles.

*

* *

L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton.

Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front

des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule

démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut

comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance,

attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets

tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en

aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant,

de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un

coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était

vivant et sur ses gardes.

Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part

d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de

caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le

voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les

propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur.

Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants,

la figure abêtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un

instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une

consommation... Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard»,

de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu»,

il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau

délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart.

C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa

chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire,

il n'était pas homme à laisser entamer son bien.

En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un

regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné

Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et

qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur.

Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le

coeur.

*

* *

Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers

l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand

scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure,

lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en

mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de

lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y

faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang

de navet...» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates,

dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques,

et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué

sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus

du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il

faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour

de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement

éclater.

Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive,

étendirent chacun simultanément la main et firent:

--Stop!

Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais,

d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent,

non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui

arrachant la casquette, l'autre lui déchirant bien maladroitement son

habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant le moulinet mortel.

Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent

les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table

qui portait le siphon d'eau de seltz.

Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.

Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le

bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant

de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du

poil, commença de s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la

coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer.

L'apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en

tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa

entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et

s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant,

détalant quand même.

Je ne pus me tenir de dire au baigneur:

--Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses?

Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:

--Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!...

*

* *

Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait

attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là,

ou piqués d'une tête d'épingle de rubis.

«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s'apprêtait à

raccommoder. En attendant, il s'était installé à la petite table; il

badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans

doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une

résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui,

dérisoire client! la consommation qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer

impérieusement pour sa peine.

La marchande de petits pains pour les canards · 第 18 / 42 题