GOTHON

C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de

Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de

ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans;

voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle,

vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle

m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années

de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon

mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais

aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose,

Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air

d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer

autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous

pouvions les aimer.

Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que

j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en

Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine

habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce

n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé

pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots,

allez! font beaucoup pour nos sentiments.

Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle

le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables

la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de

l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez

connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit

caoutchouc entre les deux dents!...» L'ai-je boudée, la malheureuse, à

la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle,

de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je

présume!...» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et

jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des

personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de

la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour

dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans

avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois,

entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit

que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon

c'était son métier; elle était payée pour cela... quarante-cinq francs

par mois, ma chère!

C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six

ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand

et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle

d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait

mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la

semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours

et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos

repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient

pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en

ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à

dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour

ainsi dire au vol, et papa point du tout!...

Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous

n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant

les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais

bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais,

comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.

Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur,

c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas

boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un

problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et

c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je

brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma

bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec

une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui

m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je

recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant

des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de

Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame,

si je l'avais fait disparaître!...

Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme;

on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la

hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à

son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la

rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que

l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je

la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais à elle et elle

m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement,

nous ont unies.

Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que

je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse,

comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq

ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas?

Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première

fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon

grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous

savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu

à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que

vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à

telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il

n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes

où le premier sentiment naît dans notre coeur; la première grande

émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du

dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous

sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en

essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;... et Gothon est

là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe

un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète,

qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est

lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus

profond de nos souvenirs...

Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme

toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui

était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait

être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un

plus grand poids sur ma direction particulière que tous les

représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous

affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres--cela

est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous

adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous

veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre

morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce

soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si

quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!...

Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui:

c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne,

c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain

tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de

s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée

pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage,

oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur

qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et

quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient

s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la

profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien

de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler

qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe,

lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas

grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne

voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle

m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!...» Je

ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié

l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque,

beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que

j'avais cru choisir toute seule.

La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la

maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après

fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à

échapper à la servitude?... Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre

d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez

mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits,

je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de

madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui

communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis

sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai

trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques

sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui

a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de

madame...» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le

sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est

l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment

d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent

transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut

quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre

vieille servante. Gothon.»

La marchande de petits pains pour les canards · 第 16 / 42 题