Nous avons enterré aujourd'hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps
gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit:
sa présence en ce monde n'a eu à peu près aucune importance. Il a vécu
de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une
excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa
famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent,
négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas
qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait à jouer
aux cartes.
On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes à la main,
qu'autour de lui chacun s'épanouissait, par contagion; et on lui sut gré
bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s'il eût été
effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M.
Ménétrier.
Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts
vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la
perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand'peine
pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une
maison de retraite tenue par des religieuses.
Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au
poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche
lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte
s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperçu un être
humain, étiez frappé par la propreté d'un bout de jardin. Après quoi
paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la
vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et,
en vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit des genoux.
--Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier... Attendez
donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti...
Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque
pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la
présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout
d'un fil.
M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique
militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les
vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait installé, les
coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A
défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite
était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son
contentement, et les bonnes soeurs, la tête penchée de côté, vous
confiaient que c'était bien dommage.
--Il est si bon! disaient-elles.
Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi,
s'employaient-elles de tout leur coeur à trouver des partenaires à M.
Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il n'y eut, toute une époque,
à la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas
songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or,
aucune d'elles ne jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, fût-il
septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M.
Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par
semaine! Les soeurs prétendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur
Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:
--Oh!... s'il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...
On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt
sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le
bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de
dix francs par mois la petite rente du vieux papa.
Cependant ces dames essayaient de dériver l'esprit de M. Ménétrier. Le
bonhomme se prêtait à ce qu'on voulait, allait à la messe, au sermon, au
triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait
soeur Apolline, à l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout
cela n'était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.
Un beau jour, la famille fut avisée qu'un ancien magistrat venait
d'entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M.
Ménétrier. Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le vieux papa aurait
désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie
d'un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se
disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le
vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort
déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l'avait
tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si
brusquement, à la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute
escomptée serait peut-être un acte inhumain... On continua l'envoi du
subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d'un.
Il faisait quotidiennement son bésigue avec l'ancien magistrat, et il
faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne
infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient
souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.
Cependant un télégramme alarmant prévenait l'autre jour ses amis. La
supérieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor
dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable.
Elle dit:
--Dieu a pris l'âme du juste... Si vous voulez venir jusqu'à la chapelle
ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a
l'air d'un saint...
Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:
--Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine
d'huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un
hoquet... Soeur Apolline l'a trouvé le nez sur la table.
Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie,
mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un
crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames
priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me désigna des yeux le
cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de
quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je
vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit
paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la
reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de
conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Soeur Apolline se leva et
me dit: «C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de
ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. Elle
poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en
s'adressant à moi:
--Oh! monsieur! oh! monsieur!...
--Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un
ange...
Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus
belle.
--Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le
dise à quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il était si
bon! il était si bon!...
On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'était-il passé
entre soeur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:
--Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!
En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses
derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il
jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec soeur
Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On
l'admirait et on l'aimait pour la faculté qu'il avait d'être heureux. On
disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et
le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.