--J'ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que
les Peaussier ont bien voulu accepter...
--Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la
comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne
doivent pas manquer de leur fournir leur titre.
--J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai toujours dit «les
Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton
ancien camarade...
--Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille
avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que
je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses,
je te prie d'ajouter à ton menu!...
--Une bouillabaisse, je suis sûre?...
--Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte
avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme
Grenouilleau.
--Quelle singulière idée!
--C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je
pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au
polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme
les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pénétrer
dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût
moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite
inférieure...
--Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!
--Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter?
--Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise
action... Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos
idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En
tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans
l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;... car quelque chose me
dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus
pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
*
* *
Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant
passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non
compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la
gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau
connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron» qui le
poussait à l'intérieur de la limousine:
--Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter à côté de
Pfister... C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays
de connaissance!...
--Ah!... bon!... très bien, mon garçon. Si je t'ai fait venir, c'est
pour que tu sois à ton aise...
--Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!
Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui répond par
monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M.
Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet
sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui frappe sur
l'épaule:
--Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...
Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; et il dit au
mécanicien:
--Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant
roupillé.
A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame
Bullion demande à son mari:
--Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
--Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
--As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le
déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire
toilette!...
--Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l'attendait
pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n'obtint pas de réponse;
on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non!
Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait,
à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là:
--Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?
--Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai
pas mangé.
Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame
Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage.
On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la
bouche pleine.
On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et
le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à
l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et
l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord
«_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte
mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à
ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s'informait de la date de «la
première communion»; elle touchait à tous les points de repère
importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne
parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des
réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces
réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa
famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui
correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la «purée» et à
celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait
donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune
homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et
elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de
dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons
jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par
exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M.
Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à
ses amis:
--Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je
vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
Et il leur glissait à l'oreille:
--Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier...
--Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
--Un beau pays, oui, m'sieu...
Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays,
reluquant toute voiture au passage.
On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que
la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l'oeil si, des fois,
je ne connaîtrais pas quelqu'un.»
--Mais vous êtes en bonne compagnie, j'imagine?...
--Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une
oreille à l'autre.
Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes, où madame Bullion
avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture,
Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un
petit enfant. On n'osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la
Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent
au mécanicien: «S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le
port; nous irons à pied vous rejoindre là.»
Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après,
environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où
Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d'une famille
anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant
le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir
aussi, à la fin.
--Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous
satisfait de votre première journée dans le Midi?
Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père:
qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce
«sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des
«Engliches»!
Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce «sacré Robiot» qui, à
lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée.
Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt,
pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c'est une
manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il
boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne
profite point de son déplacement.»
En quoi madame Bullion se trompait.
Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf
heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit
déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu'il
arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les
coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et
jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe
riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé
avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les
matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les
pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à condition qu'on le laissât
faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin
appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances
sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son
automobile, et dont profita et s'émerveilla M. Bullion, un moment, en
passant par là pour donner des ordres.
--Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le
savais bien que ce «populo» n'est pas si bête, et qu'en plus d'une
occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier, et
qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire
parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse
Peaussier. C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait
à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous
n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de
seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie
matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si
justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de
poète, oui, de poète, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte
et à la comtesse Peaussier: «C'est un pauvre petit gars, le fils d'un
ouvrier, d'un simple ouvrier...»
*
* *
A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent
à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle.
C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là
déjà, et, quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur
annonça qu'il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle
ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un
domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son
maître. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avisée et
qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir au garage. L'anxiété des
convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait
cent hypothèses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors:
--Voilà: j'aurai l'honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit
gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier,
d'un simple ouvrier...
--Mais bravo!... mais bravo!...
La surprise fut accueillie à merveille; et l'on parla, en attendant
Grenouilleau, de l'opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux
gens du peuple; et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son
intéressante initiative. Mais l'enfant du peuple, à qui une société
élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas.
On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent.
A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître
d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux,
étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère.
Aussi l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel:
--Monsieur Grenouilleau est bien là... mais monsieur Grenouilleau a dit
qu'il préférait manger à la cuisine.