DANIEL LESUEUR

_En même temps que la première partie du roman nouveau de Daniel

Lesueur_, la Force du Passé[1], _nos lecteurs nous sauront gré de leur

donner une, courte, étude sur l'oeuvre et la personnalité, d'une, des

plus célèbres femmes de lettres île notre époque. C'est M. Adolphe

Brisson, l'auteur de tant de, brillants portraits littéraires, qui a

bien voulu tracer ici celui de Daniel Lesueur._

Un sourire, des yeux clairs, une intelligence ouverte aux idées, une

sensibilité prête à s'émouvoir, accouplée à une raison solide, beaucoup

de gaieté, de vivacité et, sous la caresse du regard, sous la grâce des

paroles, une humeur très combative et des instincts de guerrière. Telle

apparaît, dans la vie, Daniel Lesueur et telle elle est dans ses livres.

De toutes les femmes qui sont en train de conquérir la grande gloire

littéraire, c'est une des mieux douées et des plus originales.

[Illustration: Daniel Lesueur. _Phot. Reutlinger._]

Et d'abord elle a passé par la poésie pour arriver à la prose. Lorsqu'on

proposa, il y a quelques années, sa candidature au comité des Gens de

lettres, M. Sully-Prudhomme l'appuya en ces termes:

«Daniel Lesueur est un de nos plus exquis poètes. Il faut qu'elle soit

un bien délicieux prosateur pour que nous ne lui en voulions pas trop de

ne plus rimer. Je le reconnais, et cependant je ne puis m'empêcher de

lui dire: Faites-nous encore de ces vers d'une si belle facture et si

pleins de pensées auxquels vous nous avez habitués.»

Il n'est pas indifférent de les relire, si l'on veut juger l'ensemble de

son oeuvre et l'évolution de son talent. Ils sont harmonieux, sonores,

vigoureusement forgés et, comme ceux de Mme Ackermann, imprégnés de

philosophie. Ils se rattachent un peu par l'inspiration, et assurément

par la forme, à l'école de Leconte de Lisle. Ainsi que son maître,

Daniel Lesueur a déserté les sentiers adorables de la foi pour la route

plus rude et plus âpre de la science. Je crois bien qu'elle a été

darwinienne: cela semble ressortir de ses poèmes, empreints du sentiment

de la vanité des choses et de leur perpétuelle évolution. Ce _moi_ dont

nous sommes orgueilleux, qu'est-ce au juste? Un vain souvenir dans une

frêle image. Nous sommes plongés au sein d'un songe. Notre personnalité

est chimérique comme les phénomènes où elle est mêlée. Elle est

constituée par le reflet d'hérédités vagues et lointaines.

Dans mon coeur frémissant, dans ma chair douloureuse,

Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort,

A l'évolution puissante et ténébreuse

Qui partout en secret active son effort,

C'est ce qui n'est pas moi: l'ineffaçable trace

Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux.

Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race,

Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.

[Note 1: Par suite d'une erreur d'impression, le faux titre de la _Force

du Passé_ porte la mention «Illustrations de Simont». au lieu de

«Illustrations de Marchetti». Nous faisons réimprimer un faux titre

correct que nous adresserons, sur leur demande, à ceux de nos abonnés

qui font relier nos romans.]

Retenez ces vers; ils contiennent en germe plusieurs des livres futurs

de la romancière. En résumé Daniel Lesueur se rend compte que l'humanité

repousse avec horreur le pessimisme et le nihilisme scientifique et

qu'elle a soif d'illusions. Ce besoin se satisfait pas l'esprit

religieux, et c'est pourquoi, depuis tant de siècles, les hommes se

prosternent devant Dieu. Elle vénère ce sentiment, encore qu'elle ne le

partage point; elle le proclame auguste et sacré; elle en exalte la

grandeur. Mais l'irrésistible impulsion qui entraîne la créature vers

l'infini s'affirme par un autre mouvement: l'amour. Et à ce culte-là,

Daniel Lesueur se rallie. Elle sacrifie sur cet autel. L'homme est un

être fragile, mais la nature lui a donné le pouvoir de communiquer à des

êtres, comme lui fugitifs, un bonheur absolu--en les aimant. Que cette

félicité passe comme l'éclair ou qu'elle persiste, c'est assez qu'elle

ait duré un instant pour nous élever au-dessus de nous-mêmes. Ainsi

l'idéalisme que Daniel Lesueur ne trouve pas au fond de sa raison, elle

y atteint par la sensibilité. Elle s'accroche à cette branche pour ne

pas tomber dans le néant, dans l'abîme.

Et ceci nous explique que les romans de Daniel Lesueur soient si

passionnés.

Ce n'est pas aux abonnés de _l'Illustration_ qu'il est nécessaire de

vanter leur mérite. Ils n'ont pas oublié les belles oeuvres: _Passion

slave, Haine d'amour, Justice de femme, A force d'aimer_, qu'elle a

publiées ici même; ils y goûtèrent la séduction d'une langue souple,

dénuée de préciosité, non de délicatesse, parfois un peu abondante, mais

de veine et de saveur bien françaises; les caprices d'une imagination

toujours en éveil et qui s'amuse à ses propres jeux; beaucoup de finesse

dans l'observation des moeurs et de sûreté dans l'analyse des

caractères; enfin, par dessus tout, le don essentiel du romancier; le

«don de la vie», qui fait que le récit ne s'immobilise pas en de froides

abstractions, mais va de l'avant, captive le lecteur, parle à son coeur

et, l'entraîne.

Ces qualités, vous les retrouverez dans la _Force du Passé_. Je n'ai pas

lu tous les chapitres de ce livre, mais j'en connais le thème qui répond

à quelques unes des inquiétudes de l'heure actuelle... Qui de nous n'est

partagé entre ses traditions et ses rêves, le désir de marcher vers

l'avenir et l'amertume de briser des liens demeurés chers!... Hier...

Demain... Quels ravages, quand le problème se pose, quand le conflit

éclate dans une âme sincère, ingénument amoureuse et pleine d'illusions!

L'héroïne du nouvel ouvrage de Daniel Lesueur s'ajoutera aux jolis

portraits de jeunes femmes et de jeunes filles qu'elle a déjà tracés,

aux Marcienne, aux Renée, à ces figures modelées d'une main si ferme et

qui ont toutes un trait commun: la fierté dans la tendresse.

Daniel Lesueur est à son quinzième ou seizième volume. C'est vous dire

qu'elle possède sur le bout du doigt les grands et petits secrets du

métier. Elle s'est essayée dans des voies diverses: elle a poussé une

pointe vers le feuilleton, et l'on sait la faveur qui a accueilli son

fabuleux _Marquis de Valcor_. Je crois cependant que sa vraie note,

celle qui lui a valu et lui vaudra ses plus durables succès, est dans un

genre d'ouvrages un peu plus raffinés, dans des romans où elle puisse

exercer ses facultés d'analyste observateur, développer son goût pour la

vérité psychologique et verser la profonde connaissance qu'elle a de la

vie et de l'amour. A l'encontre de beaucoup de femmes de lettres, elle

n'a pas abdiqué son sexe; la vigueur de la pensée, en elle, n'exclut pas

les grâces féminines de l'exécution. Et sur tout ce qu'elle écrit--à

travers l'émotion et les larmes--voltige un sourire, ce gentil sourire

spirituel et bienveillant qui éclaire son visage. Vous l'apercevrez au

coin des pages de la _Force du Passé_. Et ce sera le charme de ce roman

où tant d'idées graves sont par ailleurs remuées.

[Illustration: Mme Daniel Lesueur en excursion sur le lac de Côme. C'est

sur les bords du lac de Côme qu'a été écrit le roman dont

_l'Illustration_ commence aujourd'hui la publication.]

L'Illustration, No. 3234, 18 Février 1905 · 第 26 / 36 题